Pierre Leroux

RÉPONSE À PROUDHON

(La République, Paris, 10 novembre [1849])

 

Qu’est-ce que le gouvernement ? Qu’est-ce que Dieu ?

Le Président est rentré à l’état de non-manifestation, à l’état latent, comme disent les chimistes, à l’état de sunya, de vide et d’invisibilité, comme on dit en Orient. Pendant que son Message se placarde dans les trente-sept mille communes de France, ses Ministres, cachés plutôt qu’assis à leur banc, demandent grâce pour lui et pour eux à la Majorité de l’Assemblée Législative. Toujours ruser, toujours tromper, voilà donc ce qu’on appelle politique ! D’un côté, dans nos villes et dans nos villages, à la porte de chaque mairie, le Président déclare, par son Message à qui veut l’entendre, qu’il a été nommé pour sauver la France et qu’il en est fort capable ; mais, à l’Assemblée, son Ministère affirme qu’il n’y a rien de changé à la nullité du Président, que le Message est l’effet d’un accès... de pure philanthropie, et que d’ailleurs, si cet écrit avait une portée différente, on saurait y mettre bon ordre. La Majorité, vexée, irritée, profondément blessée, pratique la leçon diplomatique dont on attribue l’invention à M. de Talleyrand ; elle nie avoir reçu un coup de pied... elle dit qu’elle n’a rien senti, et qu’elle est satisfaite. Grâce à cette dissimulation réciproque, ce qui semblait devoir modifier de fond en comble l’attitude des partis n’a jusqu’ici rien modifié du tout. Un seul incident de quelque gravité a eu lieu cette semaine : soit effet du Message, soit par une cause plus profonde, la Coalition des vieux partis a commencé à montrer son peu d’union véritable. Les Voltairiens réacteurs n’ont pas pu s’entendre tout à fait avec les Jésuites, et la loi sur l’instruction publique, oeuvre de prédilection du parti Catholique, a été renvoyée au Conseil d’Etat. Le reste de la semaine a été sans éclat. C’est, disent quelques-uns, le temps d’arrêt qui précède la tempête. Nous verrons bien. Veremos, comme disent les Espagnols

Il y a une chanson que les enfans chantent : " Promenons-nous dans les bois, pendant que le loup n’y est pas. " Je dirai : Profitons de ce court répit que nous donne la politique d’action, pour nous abstraire un moment de ce monde plein de tristesse et d’ennui : Sicelides Musae, paulo majora canamus.

Imitons notre ami Proudhon. Il vient de publier ses Confessions, et du même coup un article dans la Voix du Peuple sous ce titre respectable : Qu’est-ce que le Gouvernement ? qu’est-ce que Dieu ?

Ce titre m’allèche, je m’en empare, je veux commenter Proudhon.

Un jour, il y a de cela dix ans, un célèbre impressario littéraire me demandait un article pour sa Revue. Voulez-vous, lui dis-je, un travail sur Dieu, que j’ai commencé ? - Dieu ! s’écria-t-il tout étonné, ça n’a pas d’actualité. Il paraît que Dieu a aujourd’hui plus d’actualité qu’il y a dix ans, puisque Proudhon intitule son article : De Dieu. Il est vrai qu’il met en première ligne : Du Gouvernement : l’un fera passer l’autre

Parlons donc, à son exemple, de Dieu : Ab Jove principium, et du Gouvernement.

Après tout, cet esprit si original dans la forme a bien fait de poser une question, déjà posée il est vrai avant lui. Il s’agit de savoir si dans la Société humaine il doit y avoir un Gouvernement, de même que dans la Nature il y a Dieu. au fond il s’agit de savoir vers quel Gouvernement marche aujourd’hui l’Humanité.

Y a-t-il ou n’y a-t-il pas un Dieu dans la Nature, se demande Proudhon ; et il en doute : c’est, dit-il, article de foi.

Il y a eu, ajoute-t-il, des Gouvernements dans la Société, il y en a encore ; mais doit-il y en avoir toujours ? et il en doute. Ou plutôt il ne doute pas : il nie le Gouvernement.

Nous avions, nous, la naïveté de répéter dans cette feuille, il y a un mois à peine, quand nous commençâmes cette Chronique, la parole de Robespierre : " Il s’agit d’élever à la hauteur d’une RELIGION cet amour sacré de la Patrie et cet amour plus sublime et plus saint de l’Humanité, sans lequel une Révolution est un crime éclatant qui détruit un autre crime. " Que devient, je vous le demande, cette parole prophétique, s’il n’y a ni Dieu dans la Nature, ni Gouvernement dans la Société civile idéale ! Évidemment, la Religion que nous rêvons est une chimère, et il faut dire avec Proudhon : " Le Socialisme paraît... Il étonne, il épouvante le monde. Que veut-il donc ? Qu’est-ce qu’il y a ? Rien : c’est le produit qui veut se faire monnaie, le gouvernement qui tend à se faire administration ! Voilà toute la réforme. "

Nous disons RELIGION, c’est-à-dire tout, quand Proudhon dit RIEN. On en conviendra, l’antithèse est forte.

Le gouvernement, dit Proudhon, tend à se faire administration, voilà toute la réforme. Est-ce Proudhon qui a déteint sur M. Emile de Girardin, ou M. Emile de Girardin qui a déteint sur Proudhon ?

Ah ! Proudhon ! je vous ai quelquefois appelé, j’en conviens, l’enfant terrible du Socialisme. Pourquoi le Socialisme est-il forcé de vous dire aujourd’hui ce que César dit à Brutus, qui venait de l’assassiner : Tu quoque, fili !

Je ne veux rien dissimuler. je viens de lire les Confessions de Proudhon ; je lui dois la vérité.

Il s’égare.

Il a voulu ruiner d’un seul coup, ruiner de fond en comble, et de manière à ce qu’elle ne se relève jamais, l’influence de tous les amis du Peuple, Barbès, Louis Blanc, Cabet, Ledru-Rollin, la Montagne tout entière, que sais-je, de tous ceux qui, venus à la lumière nouvelle de points différens, les uns de la bourgeoisie, les autres des rangs du prolétariat; les uns par la science, d’autres par le sentiment, d’autres par la pratique ; les uns par la Liberté, les autres par l’Egalité, d’autres enfin par la Fraternité, tendent pourtant à s’unir dans un commun symbole, et ont au moins le droit qu’on respecte leur dévouement et qu’on traite sérieusement de leurs croyances. Il a voulu, il a prétendu être le seul homme raisonnable du parti populaire : car je ne sache pas même qu’il compte les écrivains ses collaborateurs, ni âme qui vive pour quelque chose dans l’oeuvre qu’il s’attribue.

Et il a osé, publiant son livre, prendre pour épigraphe ces mots du Deutéronome : Levabo ad coelum manum meam, et dicam : Vivo ego in oeternum : " Je lèverai ma main vers le ciel, et je dirai : Je suis immortel ! "

On a reproché à Rousseau d’avoir écrit, au début de sa confession : Nul n’est meilleur que moi. Proudhon a écrit à toutes les pages, à toutes les lignes de la sienne : Vivo ego in oeternum : " Vous êtes tous des morts, et je suis immortel ! "

Immortel ! Le nom d’Erostrate aussi est immortel.

Mais voyons ! La République démocratique et sociale est-elle bien réellement assassinée, et n’est-ce pas Proudhon qui se frappe lui-même ? Prenons la question gravement ; pas d’ironie ! Laissons Proudhon invoquer tout seul cette Muse nouvelle qu’il vient d’ajouter aux neuf Muses déjà connues, et dont il fait si tristement sa Providence ; laissons-le s’écrier : "Douce ironie ! toi seule es pure, chaste et discrète ; tu donnes la grâce à la beauté et l’assaisonnement à l’amour ; ... tu sers de providence au génie, et la Vertu, ö déesse, c’est encore toi. "

J’avertis que je laisserai de côté, pour aujourd’hui, les Confessions d’un Révolutionnaire, où l’auteur prétend confesser tout le monde, mais ne se confesse pas lui-même, et fait, au contraire, de son propre moi une véritable divinité. Je m’attacherai uniquement à l’article de philosophie où Proudhon entreprend de prouver qu’il n’y a ni Dieu ni Gouvernement dans l’idéal de l’Humanité. Le rapport intime de cette négation de Dieu et du Gouvernement avec les considérations politiques et historiques contenues dans les Confessions se montrera plus tard, quand j’examinerai le livre. Rien n’est, au reste, plus facile que de saisir ce rapport. Il n’y a ni Dieu ni Gouvernement, dit Proudhon : donc tous ceux qui parlent de Religion sont des fous, et tous ceux qui parlent de Gouvernement des intrigants et des despotes. Moi seul ai raison : " Je lèverai ma main vers le ciel, et je dirai : Mon idée est immortelle. " De là à la négation la moins charitable, ou plutôt la plus cruelle, et à certains égards la plus injuste, des mérites de tous les Révolutionnaires, excepté de P.-J. Proudhon, de tous les Socialistes, excepté de P.-J. Proudhon, de toutes les Ecoles, excepté celle de P.-J. Proudhon, il n’y avait qu’un pas. Proudhon l’a franchi. L’histoire qu’il a tracée de la Révolution depuis le 24 février jusqu’au jour où il a déposé sa plume et terminé, non pas son apologie, mais son apothéose, par une invocation à l’Ironie, est en parfaite conformité avec son principe.

Proudhon est tout dans son livre : hommes et choses, le peuple, tous les peuples, l’Humanité tout entière, que dis-je Dieu (qui, à la vérité, ne pouvait compter, puisqu’il n’existe pas), tout lui est sacrifié, tout lui sert de piédestal pour s’élever majestueusement sur l’autel où il s’adore. Il est beau, certes, de croire à son idée, mais il faut d’abord avoir des raisons solides pour y croire ; il faut ensuite être juste, équitable envers les autres, et charitable.

Cela dit, j’aborde l’article sans autre préambule. Or, dès les premières lignes, je lis : " A la SOLUTION GENERALE DU PROBLEME ECONOMIQUE nous ajoutons aujourd’hui la SOLUTION GENERALE DU PROBLEME POLITIQUE. "

Je crois rêver ! Quoi ! sérieusement, vous pensez encore que la banque du peuple est la solution générale du problème économique ! J’entendais l’autre jour, à l’Assemblée Législative, un orateur citer ce vieux dicton : Errare humanum est, perseverare diabolicum.Vous méritez qu’on vous l’applique, si vous persistez à dire que la banque du peuple était une solution ! C’était une erreur, voilà tout. Nous avons essayé de vous le prouver, dans les douze ou quinze conférences que nous eûmes avec vous à ce sujet, quand une assemblée populaire nous donna ce devoir. Nous étions et nous sommes encore plein d’estime pour votre talent ; mais errare humanum est

La banque du peuple, fondée sur la gratuité du crédit, dans le but d’amener cette gratuité, était un cercle vicieux. L’idée d’opérer ainsi la gratuité du crédit, quand votre prétendue machine devait venir infailliblement se briser contre la puissance invincible des propriétaire du revenu net, dont dépendaient en définitive tous vos échangistes, puisque, par la constitution actuelle de la propriété, ce sont les propriétaires du revenu net de qui dépendent tous les échanges comme tous les salaires, était chimérique. Toutes les objections vous furent faites dans ces conférences par vos amis, Villegardelle, Vidal et moi, nous nous y employâmes avec zèle et, je n’ai pas besoin de le dire, dans le seul but de remplir consciencieusement la fonction que la confiance d’une partie du peuple Parisien nous avait donnée. Mais vous ne voulûtes rien écouter, rien entendre. Vous disiez alors comme aujourd’hui : " Mon idée est immortelle ! " On avait beau vous représenter qu’il y a trois termes dans le phénomène économique : la production, la Consommation , et la Circulation ; vous n’en vouliez voir qu’un, la Circulation ; de même qu’aujourd’hui, apportant, à ce que vous dites, la solution générale du problème politique, vous ne voulez, des trois termes inscrits dans la divine devise Liberté-Egalité-Fraternité, n’en voir qu’un, le terme de Liberté ; ce qui vous fait traiter avec un dédain que rien ne justifie ceux qui considèrent les deux autres termes, Egalité, Fraternité et même ceux qui, depuis longtemps, ont montré qu’ils avaient un égal attachement et une foi égale aux trois termes.

Ah ! ce n’est pas dans ce sens qu’il faut être l’homme d’une seule idée. Ceux que vous critiquez avec tant d’amertume n’ont failli que parce que, faute de pouvoir saisir plus de vérité et embrasser plus de rapports, ils ont été, comme vous, des hommes d’analyse, et non des hommes de synthèse complète et véritable. Vous leur ressemblez par cette imperfection, quoi que vous puissiez penser de vous-même. Il y a plus, on peut vous rattacher, malgré la superbe avec laquelle vous les traitez, à ceux qui, comme vous, se sont bornés exclusivement à ce terme Liberté de la devise humaine. Ainsi Fourier et son école ont prétendu organiser la société avec ce seul terme. Le libre essor, indépendamment de toute considération des devoirs qu’imposent la Fraternité et l’Egalité, est devenu leur marotte. De là leur éloignement pour tous les principes de la Révolution Française et du Christianisme, leur mépris des philosophes et de la tradition, et les rêves insensés de leur Phalanstère. La Liberté était tout pour eux, comme elle est tout pour vous. Vous êtes de leur école, quoique vous prétendiez avoir tout puisé en vous-même, et n’avoir jamais demandé la lumière à personne; vous êtes, dis-je, et vous le savez bien, primitivement sorti de leur école ; et votre mépris de toute tradition, de même que votre attachement exclusif à la Liberté, sont encore des traces visibles de cette origine.

Mais poursuivons ; nous n’en sommes pas à donner votre formule. Nous disions seulement que, n’ayant voulu voir dans un phénomène qui a trois termes, comme la production, qu’un seul de ces trois termes, la Circulation ou l’échange, il est impossible, par cela même, que vous ayez résolu le problème économique. Soyons franc. Vous avez servi puissamment à vulgariser la doctrine qui attribue avec raison une partie des maux qui affligent aujourd’hui l’Humanité au privilège du capital. Conclure de là à la nécessité du Crédit gratuit était facile ; mais prétendre que vous avez résolu le problème du crédit gratuit avec la chimérique Banque du Peuple, tissu de contradictions et d’incohérences, est une prétention fabuleuse. La solution du problème économique, sachez-le bien, est loin de toutes ces méditations sur l’échange et la circulation.

Certes, je ne veux pas conclure de là que la solution générale du problème de la politique que vous nous annoncez aujourd’hui soit une chimère comme la Banque du Peuple. Mais je soutiens contre vous : 1° que votre persévérance à croire à la Banque du Peuple est diabolique ; 2° que votre foi en vous-même, comme ayant donné la solution générale du problème économique, est au moins une raison de douter que vous nous apportiez aujourd’hui la solution générale du problème de la politique.

Ce ne sont là, je le sais bien, que des fins de non-recevoir qui ne sauraient tenir devant la vérité. Voyons donc si, en effet, vous la possédez, ou si vous êtes au moins dans la voie véritable pour arriver à la posséder un jour et pour en faire jouir ceux qui ont confiance dans votre politique et dans vos lumières.

Pour abréger, je me permettrai de mettre votre article et ma réponse en dialogue. Je vous ferai dire exactement ce que vous avez imprimé. Commençons.

P.-J. Proudhon. -- " Qu’est-ce que le Gouvernement ? Quel est son principe, son objet, son droit ? Telle est incontestablement la première question que se pose l’homme politique. Or, à cette question en apparence si simple et dont la solution semble si facile, il se trouve que la foi seule peut répondre. La philosophie est aussi incapable de démontrer le Gouvernement que de prouver Dieu. L’autorité, comme la Divinité, n’est point matière de savoir ; c’est, je le répète, matière de foi. "

Moi.-- Vous commencez par nier toute science religieuse et toute science politique. Nous, novateurs ainsi que vous, mais qui croyons profondément à l’Humanité et à la Tradition, nous avons toujours dit que la science religieuse est PROGRESSIVE, de même que la science politique ; mais nous soutenons qu’il y a une science religieuse et une science politique. Nous n’admettons en aucune façon votre distinction absolue entre la connaissance et la foi. Il est faux que la religion soit uniquement matière de foi. La religion a toujours été une science. La politique à son tour est une science, qui tient intimement à la religion, et qui en découle comme un corollaire. C’est parce que l’ancienne religion est aujourd’hui en décadence, qu’il est possible à un esprit comme le vôtre de se demander s’il y a une science politique, et si la politique est une science. Mais il serait fâcheux que votre scepticisme empêchât la science religieuse et par conséquent la vraie science politique ou sociale, de faire le progrès qu’appelle l’Humanité. Vous demandez quel est le principe du vrai gouvernement de la société humaine, vous demandez aussi quelle est l’autorité que la philosophie peut démontrer et soutenir : nous répondrons tout à l’heure à vos questions. Mais commencez par nous prouver que l’objet même de la religion, qui est Dieu, et l’objet même de la politique, qui est la Société humaine ou son Gouvernement, sont hors du domaine de la raison. Nous comprenons parfaitement que si vous nous prouviez cela, quiconque parle de religion serait fou, ou ne mériterait, du moins, dans un siècle positif comme le nôtre aucune autorité ; quiconque parle de science sociale ou politique serait un intrigant ou un despote. Alors vous seul auriez raison : pas de religion, pas de science, pas de gouvernement ; l’anarchie. La conséquence logique, c’est l’individualisme, le Chacun pour soi de M. Dupin et, faut-il le dire? de vous-même, tel que vous vous montrez aujourd’hui, l’antagonisme, la lutte, la concurrence ; la liberté, comme vous dites. Voilà la conséquence ; elle est claire, et nous comprenons que vous teniez à vos prémisses. Mais nous les nions, ces prémisses. Quiconque parle de religion parle de Dieu ; mais quiconque parle de Dieu n’est pas fou. Quiconque parle de science sociale parle d’association, et quiconque parle d’association parle de gouvernement ; mais quiconque parle de gouvernement ou d’autorité, soit dans l’Etat, soit dans la Commune, soit dans l’Atelier, n’est pas un intrigant et un despote : car il ne s’agit pas d’une autorité monarchique, sachez-le bien, mais de l’autorité républicaine ; et c’est là ce que vous ne comprenez pas, vous qui ne comprenez pas l’association. Démontrez-nous donc vos prémisses ; prouvez-nous , encore une fois, que les Socialistes qui parlent de religion, et les Démocrates qui parlent de gouvernement, ne méritent pas la confiance du Peuple, que les uns sont des rêveurs, des mystiques, des extatiques, des fous ; que les autres sont des ambitieux, des intrigans, des despotes. Vous nous montrerez cela, si vous nous prouvez que la politique comme la religion n’ont rien à faire avec la raison, que la philosophie, comme vous dites, n’a rien à enseigner à ce sujet.

P.-J. Proudhon. -- " Le principal attribut, le trait signalétique de notre espèce, après la pensée, est de croire, et, avant toutes choses, de croire en Dieu. "

Moi -- Permettez que je vous arrête. Votre distinction ne me satisfait pas. Comment pouvez-vous séparer ce que vous appelez croire de ce que vous appelez penser ? Est-ce que je puis penser sans croire, ou croire sans penser ? Voulez-vous recommencer les erreurs du rationalisme ? C’est beaucoup trop tard. La distinction absolue entre la raison pure, le sentiment, et la sensation, est une chimère. Il est démontré aujourd’hui que notre nature est une et triple à la fois, que nous sommes sensation, sentiment, connaissance, indivisiblement unis, dans tous nos actes, dans tous nos désirs, comme dans toutes nos pensées. Le mathématicien ne diffère pas essentiellement du poète et du physicien ; il n’y a dans leurs natures et dans leur modes que des prédominances diverses de l’un des trois aspects indivis de notre commune nature. Le mathématicien, le poète, et le physicien, pensent donc, et croient et voient, dans tous leurs actes. Seulement le mathématicien pense plus qu’il ne croit et ne voit ; le poète croit plus qu’il ne pense et ne voit ; le physicien, enfin, voit plus qu’il ne pense et ne croit. Savez-vous, fier docteur, quel est celui de tous les hommes qui pense le plus ? Vous ne vous en douteriez pas ; c’est cependant la vérité. Celui qui pense le plus (ce qui ne veut pas dire qu’il soit celui qui croit et voit le moins), c’est le théologien. Voyez comme nous sommes loin du compte. Du reste, le physicien qui croit au calorique qu’il n’a jamais vu, est dans la foi, comme le philosophe qui croit à Dieu est dans la science.

P.-J. Proudhon (continuant son raisonnement). -- " Le principal attribut, le trait signalétique de notre espèce, après la PENSEE, est de croire, et, avant toutes choses, de croire en Dieu. Parmi les philosophes, les uns voient dans cette foi à un Etre supérieur une prérogative de l’humanité ; d’autres n’y découvrent que sa faiblesse. Quoi qu’il en soit du mérite ou du démérite de la croyance à l’existence de Dieu, il est certain que le début de toute spéculation métaphysique est un acte d’adoration du Créateur : c’est ce que l’histoire de l’esprit humain, chez tous les Peuples, constate universellement. Mais qu’est-ce que Dieu ? Voilà ce que demandent aussitôt, et d’un mouvement invincible, le croyant et le philosophe. Et comme corollaire de cette première interrogation, ils se posent immédiatement celle-ci : Quelle est, de toutes les religions, la meilleure ? En effet, s’il existe un Etre supérieur à l’Humanité, il doit exister aussi un système de rapports entre cet Etre et l’Humanité : quel est donc ce système ? La recherche de la meilleure religion est le second pas que fait l’esprit humain dans la Raison et la Foi. A cette double question, pas de réponse possible. La définition de la Divinité échappe à l’intelligence. L’Humanité a été tour à tour fétichiste, idolâtre, chrétienne et bouddhiste, juive et mahométane, déiste et panthéiste : elle a adoré tour à tour les plantes, les animaux, les astres, le ciel, l’âme du monde, et, finalement, elle-même : elle a erré de superstition en superstition, sans pouvoir saisir l’objet de sa croyance, sans parvenir à déterminer son Dieu. Le problème de l’essence et des attributs de Dieu et du culte qui lui convient, comme un piège tendu à son ignorance, tourmente l’Humanité dès sa naissance. Les Peuples se sont égorgés pour leurs idoles, la société s’est épuisée à l’élaboration de ses croyances, sans que la solution ait avancé d’un pas. "

Moi -- Voilà une appréciation de l’histoire religieuse de l’Humanité bien légère et bien superficielle. Il n’y a pas, permettez-moi de vous le dire, un seul de nos orateurs des banquets ou des clubs de la République, tant que nous eûmes la permission de communier ensemble, qui ne pût vous en remontrer ! Où avez-vous pris cette érudition, qui semble empruntée aux livres les plus médiocres du dernier siècle ? A vous entendre, la religion commence par un acte de foi sans pensée, ce que vous appelez un acte d’adoration. Ah ! certes, le sentiment, l’amour, la reconnaissance, et leurs contraires, ont vibré dans l’âme humaine, à ces époques du passé que vous rappelez. Mais lisez donc les plus anciens monuments de l’Humanité, et dites-moi si la connaissance, la science la plus profonde et la plus éclatante, ne brillent pas dans ces monuments ? Est-ce que vous en êtes encore à ne voir dans les Védas que de l’idolâtrie sans métaphysique et sans science ? La fameuse prière au Soleil vous paraît-elle de l’astrolâtrie ? Quoi ! vous croyez que les grandes religions ont enseigné l’adoration des plantes et des animaux ! Vous croyez que les prêtres des collèges de Thèbes et de Memphis adoraient des crocodiles ! Permettez-moi de vous le dire, vous devriez étudier l’histoire des religions, avant de vous en expliquer. Sachez que toutes les grandes religions, filles l’une de l’autre et identiques dans leur fonds essentiel, ont adoré Dieu, la Vie et la source de toute vie. Mais je remarque dans votre exposition une singulière, une étrange expression : vous appelez Dieu un Etre supérieur à l’Humanité. Dieu est l’Etre Universel.