Pierre Leroux

Le Jésuitisme et le socialisme

 

 

      Le point important pour une assemblée, c'est d'abord de se former un système général sur la politique ; alors les questions particulières, les questions de détail peuvent être facilement décidées quand on a des principes. Prenez une des questions de détail qui ont été traitées hier et aujourd'hui à la tribune : toutes dépendent d'un système général. Si ce système avait existé, la politique des gouvernements qui se sont succédé, celle du gouvernement du général Cavaignac, celle du président actuel de la République, auraient obéi à ce système et décidé en vue de ce système. Mais prendre des questions particulières, les examiner isolément, sans système, sans politique, c'est ce qui ne conduit qu'à des erreurs et à des fautes qui souvent sont des crimes.

      Citoyens, vous savez l'histoire ; vous n'avez qu'à voir si, dans toutes les grandes périodes, la France et toutes les nations n'ont pas eu leur système général, leur politique. On parle souvent de Napoléon ; n'avait-il pas son système ? Louis XIV n'avait-il pas le sien ? La révolution, la convention, n'avaient-elles pas le leur ? Vous voulez vous décider sur une question particulière, ayez un système.

      Cette question particulière d'une province insurgée, disputée au Danemarck, ne peut-elle pas être décidée avec le système général de la politique de la France ?

      La question d'Italie, la question de Bade, toutes ces questions ne devraient-elles pas être décidées également en vue d'un système ?

      Il fallait d'abord se poser la question en ces termes : Qu'est-ce que la France et que veut-elle, et qu'est-elle au milieu des nations ? Le présent engendré du passé est gros de l'avenir. Qu'est-ce que la France en vertu de son passé ? Qu'est-ce que la France doit être dans l'avenir ? Voilà la question.

      Que des hommes qui s'appellent hommes de pratique, et qui dédaignent beaucoup la théorie, c'est-à-dire qui dédaignent ce qui doit guider la pratique, que ces hommes prennent une question séparément, isolément, et la pèsent dans je ne sais quelle balance qui n'est pas juste, où cela mènera-t-il ? Voilà comment l'incertitude vient, et comment aucune question ne peut être décidée, et comment une nation se trouve sans gouvernail et sans principe politique, et comment enfin les ministres sont forcés d'avouer leur ignorance, comme l'a fait hier M. le ministre des affaires étrangères, en vous faisant l'aveu le plus formel de l'absence de tout principe dans la politique qui gouverne aujourd'hui.

      Oui, citoyens, j'ai vu cela depuis un an, j'ai vu cela constamment. Voilà pourquoi je dis qu'il est digne d'une grande assemblée de traiter les questions, non pas à trois lignes de profondeur, mais à fond.

      M. le ministre a cru hier emporter vos délibérations avec un artifice que j'ai vu employer bien souvent à la constituante. Cet artifice, c'est la peur du socialisme (Hilarité).

      Combien de fois n'avons-nous pas vu, à la constituante, les délibération les plus importantes sur la politique extérieure emportées comme de vive force par cette espèce de robe de César qu'on venait étaler à la tribune !

      Les orateurs du ministère, les ministres, je pourrais en citer beaucoup, tous, pour ainsi dire, n'avaient pas d'autre argument, quand ils voulaient emporter des votes de majorité, que de dire : Qu'on m'apporte la robe de César ! Je vais l'étaler aux yeux de l'Assemblée ; elle va trembler, et elle votera ce que je voudrai. (Nouveaux rires).

      Citoyens, au début de cette session, je vous engage beaucoup à ne pas vous laisser ainsi tromper par cet appareil de danger pour la société, et à ne pas trembler pour la famille, pour la patrie, pour la propriété.

      Plusieurs voix. Et la religion !

      Le citoyen Pierre Leroux. La question est religieuse, en effet, et elle a été bien posée, non pas seulement par M. de Tocqueville, mais par d'autres orateurs qui ont parlé sur les affaires étrangères, entre autres, par M. Thiers, qui l'a posée tout aussi bien que l'empereur de Russie.

      Vous savez, citoyens, comment le manifeste de l'empereur de Russie s'exprime ; vous savez comment, plein de cette exaltation presque religieuse qui animait autrefois un de ses prédécesseurs, il en appelle à la sainte Russie contre cet Occident impie, incrédule et sceptique, qui n'a plus de religion, qui n'a plus de foi.

      "C'est moi, dit-il, qui représente dans le monde l'autorité, la foi, la religion, tandis que cet Occident impie nous apporte la démagogie et l'anarchie".

      Eh bien, oui, c'est en effet là la question comme elle est posée et comme M. de Tocqueville, hier encore, l'a posée, et c'est ici précisément que j'en appelle à vos consciences.

      Est-il vrai, citoyens, que ce qui pourrait donner la puissance d'exister, d'être et de se manifester aux nations méditerranéennes, aux nations sorties de la langue romane, à la France et à toute la grande Europe occidentale que Louis XIV et Napoléon embrassaient dans le système d'action de la France, est-il vrai que ce socialisme, c'est-à-dire cette religion nouvelle qui est dans la force des choses, est-il vrai qu'elle soit désorganisatrice et destructice de l'humanité, de la patrie, de la famille et de la propriété ?

      Non, citoyens, et vous voyez que j'avais raison de demander la parole pour protester contre cela ; car avec le système de M. de Tocqueville et le système qui a été si souvent émis à la tribune sous la constituante, et que j'entendrai souvent encore probablement reproduire ici, assurément la majorité aurait le droit de dire : Il faut que nous nous aplatissions devant les puissances, il faut que nous nous fassions humbles et tout petits, il ne faut pas que nous soutenions des idées politiques comme celles qui viennent d'être exposées, par exemple, par l'honorable M. Mauguin ; non, faisons-nous petits, car nous avons à l'intérieur un ennemi terrible, et il faut nous liguer avec les rois, avec les autocrates, avec les papes, avec les aristocraties, avec tout ce qui meurt dans le monde ... (Rires au centre et à droite).

      Mais si M. de Tocqueville a tort, si tous les partisans de ce système ont tort, si le socialisme n'est pas ce qu'on a dit, s'il ne veut ni détruire la patrie, ni détruire la famille, ni détruire la propriété, mais s'il vient, au contraire, pour perfectionner toutes ces choses comme l'humanité le demande ... (Nouveaux rires au centre et à droite), alors, citoyens, vous ne devez plus avoir peur de ce colosse qui s'est levé dans l'hérésie grecque, au nom de la religion menacée ; et à ce faux prophète vous pouvez répondre que la France sera victorieuse, parce que c'est elle qui est l'étoile de l'humanité et l'initiatrice du monde.

      Oui, citoyens, la question est toute là, et la péroraison de M. de Tocqueville doit vous montrer qu'il faut la traiter à cette profondeur. Si la France avait des principes et savait pourquoi elle est venue, pourquoi elle existe, quel est son passé, quel est son avenir, la France aurait une politique si claire, que nous ne serions pas embarrassés pour résoudre toutes les questions. C'est donc faute de foi, comme le dit l'autocrate russe, c'est donc par excès de scepticisme, c'est par incrédulité sur tous les points que nous sommes réduits à cette misère, non seulement de n'avoir pas de politique à l'extérieur, mais, je le dis de même et avec autant de certitude, de n'en avoir pas à l'intérieur. Véritablement il y a similitude complète entre ce système de lois de compression, d'arrêt, de destruction de l'esprit humain dont on est venu hier nous apporter un échantillon, et dont on nous apportera sans doute bientôt les développements, et cette politique extérieure également de crainte, de terreur, de compression et d'anéantissement.

      Oui, les deux systèmes sont frères ; M. Thiers l'a dit un jour à la tribune de la constituante ; il est venu, avec cette mobilité et cette force d'esprit qui le caractérisent (Hilarité), établir ce système qui est tout simplement la conservation de tous les vieux langes d'où l'humanité aspire à sortir. Dans la politique extérieure, alliance avec tout ce qui existe, c'est-à-dire avec tout ce qui n'est pas la République, alliance avec tout ce qui est la compression et la destruction de la République.

      Eh bien, c'est ce système qui a été suivi ; et j'en demande pardon à l'honorable général qui est descendu tout à l'heure de cette tribune, sa politique, quoi qu'il en dise, la politique non pas de lui, mais de son Gouvernement, la politique suivie pendant qu'il a, comme il le dit, gouverné la République, ne se distingue en aucune façon de la politique qu'on a suivie depuis ou avant lui. Il a essayé de faire des sections et de séparer deux choses qui se ressemblent parce qu'elles partent du même principe ; il a eu beau faire cela, jamais, suivant moi, il ne parviendra à distinguer sa politique de celle des autres gouvernants, et l'histoire ne verra dans toute cette série que quelque chose de plat et d'uniforme. (Réclamations et rires).

      Les esprits philosophiques aiment à considérer les choses dans le temps, et ce n'était pas vainement que je rappelais tout à l'heure une pensée d'un génie qui appartient à la France et à l'Allemagne, du plus grand philosophe moderne, Leibniz. Leibniz disait : Le présent, engendré du passé, est gros de l'avenir. D'où vient la France, citoyens, et qu'a-t-elle fait dans les siècles précédents ? Si vous voulez sonder cette question, vous sonderez en même temps la question de l'Europe, et alors vous pourrez avoir une opinion politique, parce que vous aurez un principe. La question d'Allemagne et celle d'Italie soulèvent cette grande question. En effet, qu'est-il arrivé depuis la révolution de Février ?

      La France, citoyens, cette nation qui, comme l'Europe tout entière, vit encore de christianisme, mais de christianisme le plus avancé et tout prêt à se développer et à se transfigurer (Exclamations à droite), la France s'est, dans sa politique extérieure depuis février, attachée à la forme la plus décrépite du christianisme et à la première phase de son développement. (Nouvelles exclamations).

      J'entends, citoyens, quelques protestations dans cette enceinte contre ce que je dis ... (Oui ! oui !) Je puis vous dire, à mon tour, que l'Allemagne tout entière caractérise ainsi votre politique et proteste contre elle. (......................)

      Le citoyen Pierre Leroux. Il n'y a pas un d'entre vous qui puisse nier que l'Allemagne en masse, à l'exception de quelques populations, est entrée dans le mouvement de la réforme. Est-ce que ce n'est pas une chose évidente et claire ? est-ce que la France elle-même, après avoir tenté de cette voie, ne l'a pas abandonnée, non pas pour retourner au catholicisme et au papisme dont je parlerai tout à l'heure, mais pour entrer dans la voie de la philosophie ? est-ce qu'il y a un Français qui oublie les trois derniers siècles, le 16e, le 17e et le 18e ? Sérieusement, citoyens, il est impossible de faire une argumentation quelconque si des choses aussi évidentes et aussi claires que le soleil, et dont le monde tout entier a retenti, sont niées dans cette enceinte.

      Mon Dieu ! il y a sans doute ici quelques consciences attachées aux dogmes du catholicisme et de la papauté ! ...

      Voix nombreuses à droite. Oui ! Oui !

      Le citoyen Pierre Leroux. Alors elles permettront à ma conscience de s'exprimer clairement sur le fond même de la religion.

      Une voix au centre. Parlez religion. (On rit).

      Une autre voix. Parlez de tout.

      Le citoyen Pierre Leroux. Je ne m'écarterai pas de mon argumentation. Mon argumentation est celle-ci : Qu'est-ce que la France ? Quelle doit être sa politique ? Quel est son rôle, son rôle initiateur ? Voilà ma question fondamentale, et j'ajoute : La France a été mal gouvernée depuis la révolution de Février ; elle a eu une politique incertaine, qui a amené ce que j'appellerai, j'en ai le droit, les déplorables événements d'Italie. La France a été embarrassée vis-à-vis de l'Italie, et la voilà encore embarrassée vis-à-vis de l'Allemagne.

      Vainement on réduit les questions à des questions d'intérêt, à des questions de défense : on oublie ce qui fait la vie de la France, sa gloire, sa grandeur, ce qui lui donnerait précisément les moyens de se sauver, de se conserver, de se faire des alliances, de triompher dans les combats qui pourraient s'engager dans l'Europe entière. Voilà mon point fondamental. Je dis : La politique française s'est faite papiste ; elle a suivi un mouvement qu'elle ne devait pas suivre, et par là la France a manqué à son rôle par rapport à l'Allemagne. La France est l'aînée des nations romanes ; mais voyons quel a été le rôle de la France, son rôle religieux dans le monde depuis trois ou quatre siècles.

      Citoyens, je n'entrerai pas dans le fond religieux ; mais j'ai le droit de dire que, pour moi, le développement du christianisme s'est fait par une suite de phases successives, et que la phase catholique est la phase la plus arriérée. (Réclamations à droite).

      Oui, citoyens, j'aurais le droit de le dire, sans nier en aucune façon la vérité essentielle et le fond religieux auquel je crois profondément. Oui, citoyens s'il s'agissait d'exposer mes principes, mes idées là-dessus, vous verriez que ce n'est pas une hypocrisie, mais que c'est la vérité du coeur qui me fait dire que je crois au développement progressif de la même essence religieuse.

      Mais voyez comment le christianisme s'est développé ; car pouvez-vous nier ici l'histoire ? Je n'entrerai pas dans le fond; je ne ferai pas de la psychologie, de la métaphysique, (Bruit). M. le président m'arrêterait (Hilarité générale). Je ne dirai pas quel a été le développement de l'Evangile, et comment trois grand apôtres ont successivement donné au christianisme une théologie différente. Mais je vous dirai, prenant les faits que tous vous connaissez : N'est-il pas vrai qu'au 14e siècle il y a eu un mouvement immense en Hongrie, en Allemagne, en Bohême, en Angleterre ? N'est-il pas vrai qu'il y a eu une période considérable, que les philosophes et les historiens appellent le joannisme ? N'est-il pas vrai qu'au 16e siècle, est venu ce qu'on appelle la réforme ?

      Est-ce que Luther n'est pas un assez grand saint, un assez grand homme pour qu'on puisse invoquer son génie ? (On rit).

      Eh bien, citoyens, après Luther et après Calvin, la France est venue à son tour ; et véritablement, si vous niez les sceptiques français, si vous niez le rationalisme de Descartes, si vous niez Voltaire, si vous niez Diderot, si vous niez Rousseau, si vous niez tous ces génies immortels dont la révolution française est sortie, je ne sais plus quelle espèce de raisonnements vous pourrez faire, ignorant ainsi ou méprisant le passé.

      Je dis donc que le rôle de la France est tel, en vertu même de sa tendance philosophique, cette tendance que je n'ai fait qu'indiquer dans ses philosophes, mais que j'aurais pu indiquer aussi dans ses rois, depuis PHilippe le Bel jusqu'à Louis XIV, qui a voulu fonder une église qui était une espèce de protestantisme, comme tous les ultramontains vous le démontreront... (On rit). Je dis, citoyens, que la France, par sa position géographique centrale entre les nations méditerranéennes sorties des Grecs et des Romains (Hilarité sur plusieurs bancs) et les nations du Nord, les nations germaniques, a un rôle qui se manifeste aussi bien dans sa situation territoriale que dans son histoire passée. Ce rôle, c'est précisément ce qu'on appelle la philosophie.

      La France a représenté dans le monde la philosophie ; toute sa civilisation, dont on parle tant, est fondée précisément sur cette philosophie ; cette philosophie s'est répandue en Allemagne.

      Une voix. Nous ne sommes pas ici pour entendre un cours d'histoire.

      Le citoyen Pierre Leroux. N'est-ce pas ainsi que les principes de la France se sont infiltrés partout dans l'Europe ? L'Allemagne ne s'est-elle pas faite disciple de la France ? Toutes les écoles allemandes du 18e siècle ne sont-elle pas de la descendance française ? Et le grand Leibniz, dont je parlais tout à l'heure, n'a-t-il pas écrit en français, n'est-il pas venu étudier la philosophie en France, et la littérature allemande n'est-elle pas sortie de la nôtre ? (La clôture ! la clôture !).

      Eh bien, cela étant, je dis qu'il est monstrueux, oui, monstrueux, que la France, arrivant à la limite de ses destinées actuelles, après qu'elle a fait son 16e, son 17e et son 18e siècles, après sa révolution de 89, après l'immense conquête napoléonienne, qui a répandu toutes ses idées dans le monde, après la révolution de Février, je dis qu'il est monstrueux que la politique française, au lieu de se tourner vers l'esprit philosophique, vers la réforme et tout ce qui est sorti du mouvement de l'humanité moderne, se soit enchaînée à ce qu'il y a de plus vieux, de plus aristocratique, de plus anti-républicain, au principe même de la souveraineté incarné dans un homme contre tous les autres hommes (Bruit).

      La France depuis trois siècles, par tous ses hommes de génie, écrit, combat contre ce que vous avez soutenu dans votre politique c'est-à-dire contre le papisme et la papauté. Oui, il est monstrueux que vous ayez adopté pour la France une pareille politique et envoyé ses enfants détruire des républiques pour rétablir la monarchie, la monarchie spirituelle. Malheureusement la question n'a jamais été traitée à la constituante ; les plus grands orateurs qui y ont parlé ont prétendu séparer la question du temporel de celle du spirituel et faire de la question italienne et romaine une question uniquement politique. Non, il y avait dans la conscience d'un certain nombre d'hommes qui en conviendront ici avec moi, car ils sont encore ici, il y avait ceci : non, ce n'est pas une question politique, c'est une question religieuse. Oui, certainement ; c'est pour cela que, dans les conseils secrets du Gouvernement, la politique française a été livrée à un certain nombre d'hommes attachés à tous les vieux systèmes, attachés quoiqu'ils en disent, non aux principes de la République qui est le principe de l'émancipation humaine, le principe de l'égalité humaine, et le principe de la destruction de l'autorité ... (Ah ! ah !) de l'autorité despotique, sous tous les rapports, au spirituel comme au temporel (Explosion de rires).

      Je dis donc que la question n'a jamais été traitée à fond; et c'est pour ne pas avoir voulu la traiter, c'est pour ne pas avoir voulu appeler l'attention sur cette question profonde que, faisant des séparations et des distinctions, séparant la question d'Italie de la question d'Allemagne, de la question générale de l'Europe, de la question du rôle spécial de la France, prenant le mot vague d'influence française, on est arrivé à marcher précisément contre le principe le plus direct, le plus évident que l'esprit républicain puisse avoir.

      Voilà, citoyens, un point essentiel ; et je dis, contre les murmures de quelques-uns de nos collègues, je dis que l'Allemagne tout entière proteste, précisément au nom de l'esprit humain, qui s'est affranchi il y a longtemps de cette première forme du christianisme, le catholicisme, la papauté. Oui, il y a eu dans les développements du christianisme plusieurs phases successives (Interruption. - Marques d'impatience) ; mais celle-là est la plus antique, la plus arriérée ; celle-là est dépassée par la France depuis trois siècles ; et il y a trois siècles que la France ... (Bruit). Citoyens, cette France m'appartient comme à vous, comme vous je suis son enfant, comme vous j'ai donc le droit de dire ici ... (Assez ! assez !) ... Il y a trois siècles que la France, et je l'ai dit, non pas seulement par ses philosophes et ses penseurs, mais même par ses évêques, par son grand Bossuet, que l'ultramontisme a flétri tant qu'il a pu, je dis encore par ses rois, et il faut véritablement ignorer l'histoire pour le nier, il y a longtemps que la France est sortie de ce régime du christianisme à son premier développement (Interruption au centre).

      Il y a un autre développement.

      J'ai démontré, non pas autant qu'il eût été possible de le faire, si l'Assemblée avait bien voulu faire silence, mais enfin j'ai démontré que la France avait un rôle en Europe, que ce rôle n'était pas papiste et catholique, que ce n'était pas de se mettre à la suite de la papauté pour prendre Rome contre la république romaine, que cela était du passé, que c'était un vieux petit système complètement déserté par l'esprit humain et par l'esprit français depuis plusieurs siècles.

      Maintenant je vous dis : L'Allemagne tout entière s'émeut avec un esprit nouveau, prophétique, et vous repoussez cet esprit parce que vous craignez l'esprit moderne, l'esprit de l'humanité, qui tend à émanciper l'humanité et à la sortir de ses langes ; vous le craignez et vous invoquez les vieilles formes, et vous accusez les esprits novateurs qui ne font que suivre l'élan des esprits antérieurs, qui ne font que traduire les plaintes de l'humanité devant vous, vous les accusez de vouloir détruire la famille, la patrie, la propriété ! Comme je le disais au commencement, toutes les fois qu'on vous trouble dans votre petit système compressif, compressif de toutes les façons à l'intérieur, à l'extérieur, partout, dans ce système de terreur qui a engendré tous nos maux, et qui engendrera apparemment des calamités nouvelles, lorsqu'on vient vous dire : Il faut que l'esprit sorte et crée de nouvelles formes, vous, au nom des vieilles formes, de ces formes stériles qui détruisent l'esprit, vous vous armez et vous dites à nous, socialistes, à nous qui suivons l'esprit du 18e siècle et des siècles antérieurs, à nous qui suivons les principes du christianisme, à nous les disciples du Christ ... (Exclamation).

      A droite. Non ! non !

      A gauche. Oui ! oui ! (Hilarité prolongée).

      Le citoyen Pierre Leroux. Et vous nous appelez barbares ; vous nous dites : Vous voulez détruire l'humanité, votre mère ; vous voulez détruire la famille, la patrie, la propriété ; et nous vous montrons que toutes ces choses sont progressives, et que, lorsqu'elles ne suivent pas les développements de l'humanité, alors elles deviennent des fléaux au lieu d'être des bienfaits. Nous vous disons et nous vous prouvons que la volonté divine a fait l'humanité progressive, et vous voulez vous arrêter, vous immobiliser ; et l'Europe tout entière s'agite, et cette Allemagne religieuse et chrétienne, plus religieuse que vous, moins sceptique que vous, cette Allemagne, et tous ses mouvements l'attestent, vient précisément au nom de la philosophie, invoquer la France ; et la France, loin de répondre à son appel, comprime ce mouvement, et la France va prendre la suite, la queue de l'humanité (Hilarité générale et prolongée).

      De toutes parts. La clôture ! la clôture !

      Le citoyen Président. On demande la clôture de la discussion.

      Je la mets aux voix.

      (L'Assemblée, consultée, prononce la clôture).