Pierre Leroux

DU PROGRÈS LÉGISLATIF

(Revue encyclopédique, novembre 1832)

extraits

         Et pourtant l'initiative n'est pas venue de Boussac. Les municipaux qu'encourageait Clemenceau s'étaient "associés" à des "amis de Pierre Leroux" qui avaient décidé d'accroître, à l'occasion du centenaire, l'action qu'ils menaient depuis la mort de Leroux en vue d'une réédition de ses Oeuvres. Projet rappelé chaque année, le 12 avril, lors des cérémonies du cimetière que Jacques-François Béguin nous a fait connaître en 1993. Projet dont la "Revue socialiste" (non universitaire) souhaite la réussite en 1896. Réunissons trois de ces  amis : Louis Pierre-Leroux, fils de Pierre Leroux, probablement connu pour d'autres articles que celui qu'il avait fait paraître à Londres un quart de siècle plus tôt ; et l'imprimeur de Guéret qui avait connu Leroux un demi-siècle auparavant, comme  Ducourtieux  le disait en 1899 dans l'"Annuaire de la Creuse", le docteur Julien Pioger, d'Asnières, considéré à la "Revue socialiste" comme l'un des plus importants théoriciens du socialisme ;

         Dans cette Revue surtout, le socialisme demeurait proche du syndicalisme et de l'économie coopérative. Et 1895, c'est l'année où s'est constituée en Congrès, à Limoges, la Confédération Générale du Travail. Avant 48 déjà, les ouvriers du livre avaient été "tête de colonne" de l'idée d'association, et dès 48, les amis de Leroux en avaient été les promoteurs. A la fin du siècle, on se rappelait encore ce que P. Chauvet, typographe, a raconté dans sa thèse sur Les ouvriers du livre des origines à nos jours. Au tome premier De 1789 à l'institution de là Fédération du Livre, il écrit [1] qu'au Banquet annuel du 16 septembre 1849, Pierre et Jules Leroux se trouvaient parmi les cinq cent convives dont plusieurs venaient de  Lyon, Dijon, Amiens, et aussi de Bruxelles et Genève. "Pour la première fois", diverses corporations parisiennes" représentant d'autres corps de métier avaient envoyé des délégations à cette fête de la Société Typographique. Le 15 septembre 1851 cette Société a reçu une coupe en vermeil sur laquelle sont gravés ces mots : "La Société Typograpique de Genève à celle de Paris". Elle est de nos jours encore est conservée à la section syndicale des typographes de Paris. M. Chauvet notait cela voici une vingtaine d'années en ajoutant que cette fois encore,

 

"Pierre Leroux était là, qui se déclara frappé de l'idée de ccopération, prise dans un sens moderne. On cria trois fois la République, laquelle n'avait, hélas que  quelques jours à vivre."

 

         En rappelant que "Pierre Leroux a porté un toast A l'association des Travailleurs !", P. Chauvet résume trop brièvement le  très important Discours  De la Corporation dont Rémi Gossez a parlé par la suite et que j'ai reproduit intégralement en 1986 dans notre Bulletin n° 2 [2] . C'est dans ce Discours  qu'a été défini "le sens moderne" d'un mot ancien. Ensuite, après de longues années où il n'était plus permis de se réunir "pour boire à la ronde" et pour chanter

         "Buvons, buvons , buvons à l'indépendance du monde !,

 c'est à Limoges, en 1895, que la naissante C.G.T. célébrait la réanimation de cette idée. Dans La parole ouvrière, voici vingt ans,Alain Faure et Jacques Rancière ont dit que "cette région marquée en 1848 par l'influence de Pierre Leroux devait devenir un haut lieu du mouvement coopératif", et ils ont renvoyé le lecteur aussi bien en amont vers l'appel [3] lancé Aux ouvriers typographes en 1833 qu'en aval vers "l'Almanach des corporations nouvelles publié par la Société de la Presse du Travail, animée par le groupe de Pierre Leroux et destiné à fournir aux associations  un point de regroupement." Ce groupe était animé par des anciens de Boussac, et c'est dans leur Almanach que j'ai trouvé le texte du Discours De la Corporation .

         L'ancien ouvrier typographe qui en 1895, à Guéret, évoquait cette préhistoire du syndicalisme a été aisément entendu par la ville où demeurait vivace l'idée de la coopération. Voici deux ans, notre projet de colloque De Leroux à Jaurès a été fort bien accueilli par les journaux  dans une région où nombre d'habitants se souviennent, comme M. Georges Guingoin me l'a écrit en se reportant à sa "tradition familiale" que "des coopératives de production suivant l'exemple de Boussac, avaient été créées très tôt à Limoges."

                                                            Jacques Viard

 

                   Au point de vue le plus général, la question sociale ne regarde pas plus spécialement aujourd'hui une classe de la société qu'une autre classe; mais elle les embrasse toutes. Il ne s'agit pas seulement des prolétaires: il s'agit de l'humanité, de toutes ses facultés, de tout son héritage; il s'agit de la coordination de toute la connaissance humaine; il faut rattacher tout le progrès de la science à la législation; et, de ce travail, il doit sortir un ordre nouveau, qui réalise les idées supérieures de justice et d'égalité que l'esprit humain a conçues par la suite de ses initiations. Mais au point de vue particulier de la politique, la question tout entière se résume et s'expose dans l'avènement et l'élévation du prolétariat.

                   Le TIERS-ETAT et les PROLETAIRES...: à ces deux termes correspondent aujourd'hui deux doctrines tout opposées. L'une est l'individualisme qui, sous prétexte de laisser chacun libre de l'emploi de ses facultés, n'aboutit qu'au règne d'une mesquine aristocratie. L'autre est la doctrine de l'association, la doctrine de la révolution française, la doctrine de l'égalité organisée.

                   L'égalité dans et par l'association, voilà où conduisent toutes les avenues du passé, où tendent tous les efforts du présent, où mènent toutes les lueurs que nous jette l'avenir.

                   Que vous vous inspiriez surtout du christianisme, ou que pour vous tout le progrès antérieur de l'humanité vienne se condenser dans le dix-huitième siècle et dans la révolution française; que vous vous arrêtiez aux idées de la Constituante, à ce programme d'avenir que l'on nomma alors avec tant de raison un nouvel Evangile, ou que contempliez avec foi la proclamation plus ferme et moins obscure du but social donnée par la Convention; de quelque parti progressif que vous sortiez, de quelqu'élément vraiment fort du passé que vous procédiez, toujours vous arrivez là.

                   L'évolution que la société a à faire aujourd'hui est donc connue.                  Mais par quels moyens cette évolution s'accomplira-t-elle? Quelle marche la transformation de la société suivra-t-elle?

                   Pour nous, qui ne croyons pas aux transformations subites et miraculeuses, mais à un progrès continu, nous ne pouvons recourir qu'au progrès successif de la législation. [...]

                   Il y a deux voies de progrès à parcourir simultanément. Perfectionner l'instrument de la législation, c'est-à-dire arriver, par voie de réforme parlementaire, à une représentation de plus en plus vraie du peuple; et en même temps préparer, sous une multitude de rapports, les solutions législatives que la convention nationale (qu'on la conçoive divisée en deux chambres ou réunie en une seule) aura à promulguer pour accomplir de plus en plus le but social, si clairement entrevu aujourd'hui.

                   Nous avons démontré ailleurs que ces deux ordres de questions ne doivent pas se séparer. Réunies, elles se prêtent un appui mutuel, et constituent le progrès politique et social; séparées, elles se détruisent d'elles-mêmes, et perdent toute réalité. Considérer le gouvernement représentatif en lui-même et comme un but, au lieu de l'aimer comme un instrument de progrès, c'est le stériliser, c'est en faire un jouet inutile, c'est l'anéantir. S'occuper de réformes législatives, désirer des améliorations sociales, sans idées arrêtées sur le gouvernement politique, sur ses progrès, sans penser et sans croire que les idées jetées dans le sein du peuple feront naître et grandir des législateurs dignes de leur mission, c'est une absurde et creuse politique; c'est vouloir la fin sans les moyens; c'est rêver qu'une oeuvre pourra éclore sans artiste pour la produire. […]

                   Si on a pu abandonner au jeu d'une représentation factice des fonctions législatives et gouvernementales que les théories de l'individualisme avaient rongées et restreintes autant que possible, il serait absurde de livrer la vie tout entière de la société gravitant vers l'association à une représentation évidemment oligarchique, et à de misérables intrigues d'une cour de l'ancien régime. A mesure donc que l'esprit public s'animera davantage à la contemplation de toutes ces améliorations dans la production et le bien-être, la nécessité d'une représentation véritable du peuple gagnera en force et en retentissement. Les choses sont ainsi liées: les améliorations matérielles, dont on parle tant, ne sont possibles et désirables qu'autant que la dignité de chaque citoyen grandira, et qu'un plus grand nombre de prolétaires deviendront citoyens.

                   Du pain, des vêtements, des maisons, des routes, des canaux, une production plus abondante en tout genre, ne sont que l'aspect matériel de la société politique: la volonté du souverain, c'est-à-dire du peuple, de mieux en mieux exprimée, en est l'aspect spirituel. En d'autres termes, le pouvoir exécutif est le corps, qui obéit; la représentation est l'esprit, qui commande. Toutes ces améliorations qu'on commence à réclamer avec tant d'insistance ne sont que des fonctions du pouvoir exécutif; mais vouloir cette sorte de perfectionnement sans vouloir en même temps le perfectionnement du pouvoir législatif serait un aveuglement d'esprits fragmentaires difficile à comprendre.

                   Voici donc comme nous concevons la marche de la législation, le programme de la politique. D'abord, et avant tout, le perfectionnement du gouvernement représentatif par la réforme parlementaire. [...] Ensuite, et après toutes les questions relatives à la représentation véritable et à la réforme parlementaire, viennent les questions législatives proprement dites. Les premières ont pour but, comme nous l'avons dit, de créer l'instrument même de la législation, de constituer le meilleur législateur, le législateur véritable et ayant puissance; les autres ont pour but l'usage qui sera fait de cet instrument, c'est-à-dire qu'elles sont la préparation de la matière de la législation.

                   Séparer ces deux idées, nous le répétons encore, c'est les détruire; ne pas marcher à la fois par la pensée dans ces deux routes de progrès, c'est se laisser emporter au hasard: ce sont deux étoiles lumineuses qui brillent ensemble au pôle de la politique, et qu'il faut regarder ensemble pour se guider: car si l'une disparaît et s'éteint, l'autre s'éteint aussi.

                   Si les écrivains politiques conservent dans leur marche ce double jalon; si, tout en demandant, tout en préparant par leurs plans la réforme parlementaire, ils préparent en même temps la matière de la législation, l'avenir s'avance, et rien n'est à craindre.

                   Traitées dans ce but, dans cette doctrine, avec cette foi politique, les questions sociales ne paraîtront plus à beaucoup d'esprits, comme elles le paraissent aujourd'hui, de creuses chimères, puisque tous comprendront la possibilité de leur solution, en comprenant la solidité de l'autorité législative, et l'avènement possible et même évidemment nécessaire d'un législateur pour réaliser les idées.

                   Et réciproquement, à ceux à qui la sécheresse et la pauvreté du gouvernement représentatif, tel qu'il se montre aujourd'hui, a inspiré un dégoût profond, à ceux qui ont pour ainsi dire désespéré de la politique, qui ont abandonné toutes les traditions de l'histoire pour s'égarer dans des rêves de sectaires, et quitté la grande route pour de petites oasis imperceptibles; à ceux-là, la confiance et la foi reviendront lorsqu'ils verront les écrivains politiques aborder les problèmes et traiter les questions qui les occupent. [...]

                   Nous demandons pardon à nos lecteurs d'y revenir sans cesse; mais, à nos yeux, rien n'est plus funeste que la double tendance qui règne aujourd'hui, les uns ne voyant que la forme politique, et se croyant sensés et profonds en négligeant le fonds même des réformes, les autres haletant après les réformes, et appelant des messies, des législateurs et des miracles, au lieu de s'attacher à la réalité politique et d'avoir foi dans la seule autorité que les hommes puissent aujourd'hui accepter.

 



[1] pages 363-398

[2] Choix de textes qui m'ont valu les félicitations et les remerciements du chef de l' Etat

[3] Signé Jules Leroux mais très probablement écrit en collaboration avec son frère Pierre.