Pierre Leroux

DE LA POLITIQUE SUIVIE DEPUIS SEPT ANS

PAR LE PARTI RÉPUBLICAIN

I

         Je trouve (et ce n'est pas d'aujourd'hui) que la politique suivie dans ce que les uns appellent l'Emigration, d'autres la Proscription, d'autres enfin le Parti Républicain, loin d'être une sage politique, n'a de politique que le nom. Je trouve que depuis sept ans bientôt, loin de travailler à amener le but qu'on se propose, LE RENVERSEMENT DE LA TYRANNIE ET LE RÉTABLISSEMENT DE LA LIBERTÉ EN FRANCE, on n'a travaillé qu'à produire l'effet contraire.

         Le jour (et ce n'est pas longtemps après le 2 décembre), le jour où Mazzini, malheureusement aidé en cela par Ledru, fit à Londres, à Bruxelles, à Paris, à New-York, partout, au moyen de la presse, son Coup d'Etat contre le Socialisme, complément et couronnement du Coup d'Etat de M. Bonaparte, il instaura cette politique, contre laquelle personne n'a osé ou pu lutter directement.

         Certes, je ne veux pas dire que Pyat, en fondant la Commune Révolutionnaire, Talandier en fondant l'Union Internationale, et Louis Blanc par divers écrits, n'aient pas dignement soutenu la légitimé du Socialisme, si traîtreusement anathématisé et mis hors la loi par Mazzini dans son triste et célèbre pamphlet intitulé les Devoirs de la Démocratie et dans ses autres Manifestes. Mais je veux dire que ni Louis Blanc, ni Félix Pyat, ni Talandier, personne dans le Parti Républicain n'a présenté une politique différente de celle de Mazzini ; en sorte que cette politique a fait loi, ou a paru faire loi ; et qu'on a été (j'en suis un exemple) jusqu'à traiter de sectaire, d'endormeurs, de lâches, tous ceux qui ne partageaient pas cette politique, alors que, réduits au silence par les persécutions qu'on avait suscitées contre eux, ils ne pouvaient pas même protester contre elle.

         Ribeyrolles, dans son journal L'Homme, s'est mis à la suite de cette politique, bien que les aspirations de son esprit fussent plus vastes.

         L'illustre poète qui, depuis quelques années, est le barde de la République, s'est trouvé, tout en ne suivant que sa propre inspiration, préconiser cette politique ; et, soit dans des réunions ayant pour but des actes collectifs, soit dans l'occasion saisie par lui de quitter Jersey en nous y laissant, a donné renfort et appui à cette politique.

         Or quelle est cette politique ? Je vais le dire.

 

II

 

         Pendant que Bonaparte disait aux Français : "Assez pensé, assez rêvé ; vous n'aurez plus d'idée que moi ; vous penserez à moi tous les matins, vous y penserez au milieu du jour, et vous y penserez encore le soir", — Mazzini disait aux Français exilés et à tous les exilés d'Europe : "Assez pensé, assez rêvé ; vous ne devez plus avoir qu'une seule idée, renverser Bonaparte".

         Oui, pendant que Bonaparte arrêtait l'horloge du progrès à Paris, Mazzini l'arrêtait à Londres.

         Ce n'était pas assez que Bonaparte eût réduit en France la politique à lui-même ; il a fallu que l'émigration réduisit à lui toute la politique, et que les républicains exilés, mais libres, fissent l'anti-strophe du choeur dont la presse esclave en France faisait la strophe.

         "Bonaparte est un sauveur", disait la strophe ; et l'anti-strophe répondait : "Bonaparte est un monstre".

         "Conservons bien Bonaparte, conservons-le comme la prunelle de nos yeux", disait la presse Française de France. "Qui nous délivrera de ce scélérat ?" répliquait la presse Française de Bruxelles, de Londres, ou de Jersey.

         Et cela a duré sept ans, et cela dure encore.

         On va voir ce qui en est résulté.

         La politique démocratique, en ne s'occupant que de ce tyran qu'elle voulait renverser, s'est mise à sa suite. Est-ce que les triomphateurs n'avaient pas soin qu'il y eût dans leurs triomphes des voix pour les accuser et leur jeter des injures ? Cela rehaussait encore l'éclat de leur gloire. Voilà le rôle que la presse de l'exil a rempli. Au lieu de s'occuper avec calme de discuter les grandes questions de l'organisation sociale et aussi les questions de politique générale ou appliquée à la France, elle ne s'est occupée que de l'Empereur. Dire que l'Empereur était un monstre, qu'il n'avait pas de génie, qu'il n'avait pour lui que le crime et une horde de brigands, l'appeler le petit par antithèse avec son oncle, le railler, le provoquer, l'insulter ; attribuer à lui seul la ruine de la République, comme si la Réaction ne lui avait pas ouvert tous les chemins ; ne jamais parler que de Décembre, comme si Juin ne rivalisait pas Décembre et ne l'avait pas préparé, comme si Décembre n'était pas le dernier et inévitable terme de tant d'étapes précédentes : voilà à quoi s'est réduit la politique de ceux qui depuis sept ans protestent contre l'Empire ; car lutter ainsi, c'est protester, mais ce n'est pas lutter.

         En résultat, toute l'attention concentrée sur un seul homme, tous les intérêts haletant après lui, tous les voeux dirigés vers lui, pour son salut ou pour sa perte, voilà le spectacle que nous avons depuis sept ans !

         Triste et affreux spectacle pour quiconque sait que la destinée de l'Humanité, non plus que celle de la France, ne dépend pas de la destinée de cet homme.

         Ainsi s'en est allée jusqu'à cette poésie même de l'exil dont Béranger, Lamennais, Victor Hugo, avaient su tirer tant de belle prose ou de beaux vers. Si on pense en France aux exilés et qu'on se dise : "A quoi songent-ils en ce moment ?" on répond : "Ils songent à Napoléon".

         Qu'un Français pense à Ledru, il ne peut voir en lui qu'un homme soucieux de savoir si le tyran est assassiné. Qu'il pense à Hugo, il voit le poète qui a tant chanté Napoléon Ier occupé à rabaisser Napoléon III.

         Ainsi on ne s'occupe pas des autres sans s'occuper de lui ; et quand on veut penser aux autres, c'est encore à lui qu'on pense. Depuis sept ans, pour les Français libres, comme pour les Français esclaves, il n'y a pas d'autre question que lui ; lui seul est en question. Comment veut-on que d'heure en heure il ne grandisse pas !

         Il a grandi, en effet, et il est devenu colossal. Mais c'est cette fausse politique qui a le plus contribué à sa fausse grandeur.

 

III

 

         C'est à cela que je voudrais que nous missions ordre.

         S'il faut laisser Mazzini poursuivre sa politique, c'est le cas de dire ce vers d'un auteur de son pays, de Métastase, je crois :

                                      Doman sarà com' ieri.

Oui, demain sera comme hier, dût le pistolet ou la bombe trancher les destins de M. Bonaparte.

         Qu'arrivera-t-il,en effet, si, en conformité de l'axiome proféré par l'auteur de Napoléon le Petit et des Châtiments, sous le ressentiment des crimes de Décembre :

                   Tu peux tuer cet homme avec tranquillité, —

qu'arrivera-t-il, dis-je,si on le tue ?

         Pour le coup, le voilà dans l'histoire ; et, oubliant ses crimes, ceux qui l'ont nommé après ses crimes, je dirais presque pour ses crimes, vont le regretter, les uns comme un Germanicus, les autres comme la populace de Rome regretta Néron.

         N'est-il pas évident que, lui mort, l'Empire, comme il l'a fort bien dit après la tentative d'Orsini, l'Empire subsiste ? Il faut être aussi ignorant de la France que Mazzini, ou aussi personnellement étranger à la France que lui, pour oser dire qu'une balle décidera la question du Gouvernement en France. Une balle détruira-t-elle tout ce qui existe aujourd'hui ? Une balle anéantira-t-elle tout ce qui s'est groupé autour de cet homme ? Une balle dissoudra-t-elle l'esprit militaire ? dissoudra-t-elle l'armée, la marine, l'administration, l'Empire, en un mot ?

         Une balle enfin fera-t-elle que la cause de ce qui est, savoir la peur que la bourgeoisie a conçue du Socialisme, cesse ? Une balle fera-t-elle que le Journal des Débats n'ait pas crié dès 1831 : "Bourgeoisie, garde à vous ! voilà la Prolétariat qui s'avance ! Riches, maîtres, capitalistes, garde à vous ! voilà vos ouvriers, vos salariés, vos esclaves, qui viennent vous demander compte ! Vous tous qui aimez le luxe, l'abondance, et les plaisirs de notre civilisation corrompue, garde à vous ! voilà LES BARBARES !

         Tout cela n'est pas au pouvoir d'une balle. Tout cela est au pouvoir d'une VRAIE POLITIQUE.

         Mais une vraie politique, qui y songe ? On est tout entier à ce qu'on nomme l'action ; et l'action, c'est tuer M. Bonaparte.

         Je comprends pourtant que Mazzini, qui a inauguré cette politique, ait en effet cette politique. Mazini n'est pas placé au point de vue de la France ; Mazzini est placé à un point de vue tout particulier et tout Italien.

         Au pint de vue où Mazzini est placé, la mort de M. Bonaparte pourrait offrir une chance favorable. Mazzini, du moins, peut le croire ; car, je viens de le dire, et je vais tout à l'heure achever de le prouver, Mazzini n'a jamais compris la France, et il ne la voit et ne l'aime que dans les lointains.

         Il y a donc, entre Mazzini et la Proscription Française un affreux malentendu. Mazzini suit imperturbablement sa politique ; et, abusant de ce que les Italiens ont appelé la furia Francese, avec son mot d'action il entraîne depuis sept ans après lui, à la remorque de sa politique italienne, la Proscription tout entière.

 

IV

 

         Il faut que je fasse comprendre Mazzini, et rien ne me sera plus facile.

         Il y a vingt ans, je passai une quinzaine de jours à Londres avec lui, et nos conversations se prolongèrent souvent des nuits presque entières. J'essayai de l'amener à mes idées, c'est-à-dire au Socialisme ; et il m'exposa son système, comme je lui dévoilai le mien.

         Mazzini croit à l'Italie. Je m'explique. Mazzini croit à la vérité absolue de ce fameux vers de Virgile :

                   Tu regere imperio populos, Romane, memento ;

                   Toi, Romain, souviens-toi de gouverner le monde.

         Oui, il a pris au sérieux, au très grand sérieux, ce nom de ville éternelle donné à Rome. Il croit que Rome a une mission spéciale, et qui est loin d'être remplie encore. Les oracles du Capitole ne sont pas menteurs, les prophéties du Vatican ne sont pas des chimères. Rome doit gouverner le monde. Dante l'a dit après Virgile.

         Dante a écrit un traité intitulé De Monarchia Mundi, où la Divine Légation (pour employer le terme que les Juifs donnent à leur mission, à la mission de Moyse), où la Divine Légation de la Ville éternelle, est d'abord exposée dans le passé, puis affirmée pour l'avenir. Ce livre, Mazzini, à l'époque où je le vis, l'avait toujours dans sa poche, comme un talisman, comme une amulette, ou plutôt comme un oracle.

         J'ai quelquefois eu envie de lire ce traité de Dante, mais je n'ai jamais pu me le procurer. J'ignore donc si le système de Mazzini, dans sa forme même, appartient au Dante, ou à lui ; j'ignore jusqu'à quel point son interprétation des oracles du Capitole et des livres Sibyllins s'accorde avec celle de l'auteur de la Divina Comedia. Mais enfin voici ce que Mazzini m'a exposé.

         Rome, suivant lui, aurait d'abord gouverné le monde MATERIELLEMENT : c'est l'Empire Romain, étendant sa conquête sur tout le globe alors connu. Telle aurait été la première période de la Divine Légation. Cette première période achevée, Rome aurait ensuite gouverné le monde SPIRITUELLEMENT : c'est la Rome du Moyen-Age, la Rome Catholique, la Papauté : deuxième période de la Divine Légation. Cette seconde période est aussi achevée ; et, pour que l'oracle de Virgile et de Dante s'accomplisse, Rome doit gouverner le monde une troisième fois. Comment ? MATÉRIELLEMENT ET SPIRITUELLEMENT à la fois.

 

V

 

         Je ne dirai pas l'effet que cette idée produisit sur moi. J'étais accoutumé à croire que l'initiative avait passé à la France. J'avoue que nous sommes un peu trop portés, nous autres Français, à prendre l'horizon de la France pour les bornes du monde.

         L'esprit souffle où il veut, dit avec raison l'Evangile : cependant comme il faut bien qu'il souffle quelque part plus fort qu'ailleurs, il y a toujours dans l'Humanité un siège d'élection où l'idée s'incarne avant de se répandre. Or il ne me semblait pas que l'Italie fût actuellement ce siège d'élection. Si je n'avais pas cru que l'initiative fût en France, je l'aurais cherchée dans les régions où la Réforme a triomphé et où la Liberté règne, dans la patrie de Wiclef, ou dans celle de Luther, ou dans la patrie d'adoption des fils de Penr, plutôt que dans le pays des castrats, des moines, et des lazzaroni.

         J'objectai donc à Mazzini la Réforme, suivie de la Philosophie du Dix-Huitième siècle, suivie elle-même de la Révolution d'Amérique et de la Révolution Française.

         Il ne fut pas troublé de mon objection. Je ne comprenais pas alors qu'il n'en fût pas troublé ; je le comprends bien aujourd'hui ! Nous poursuivions deux buts si contraires ; lui, la vieille idée du GOUVERNEMENT, de la HIERARCHIE, de la superposition des hommes les uns sur les autres à titre de gouvernants et gouvernés ; moi, au contraire, une aspiration encore irréalisée : l'ASSOCIATION. Cette aspiration se confondait dans mon esprit avec le sens profond de la Réforme, de la Philosophie du Dix-Huitième Siècle, de la Révolution d'Amérique et de la Révolution Française ; en sorte qu'il m'était difficile de comprendre que l'on pût placer l'idéal ailleurs qu'en France ou en Amérique. Pour Mazzini, au contraire, l'idéal était encore en Italie avec le Catholicisme.

         — "Peu importe, me dit-il, où l'initiative se trouve en ce moment. Il s'agit du résultat. A quelle race l'initiative, c'est-à-dire la puissance, l'autorité, est-elle réservée, alors que viendra le triomphe ? Voilà la question. La Révolution Française a été un pur accident ; l'Empire Français s'est écroulé quelques années après sa naissance. Cependant il est évident qu'une société nouvelle tend à se former en Europe. Un Empire nouveau va naître. Où en sera la têt, où résidera la puissance ? quelle race initiera les autres MATÉRIELLEMENT et SPIRITUELLEMENT, sinon celle qui a déjà séparément en deux fois accompli cette oeuvre ?"

         — "Il est évident, lui répondis-je, que votre système se réduit à ceci : De ce que Rome a autrefois gouverné le monde, vous concluez qu'elle doit encore le gouverner. Elle l'a gouverné brutalement une première fois ; j'en conviens. Mais les Barbares ont renversé son empire ; l'initiative a passé du côté des opprimés, le Christianisme est venu, et la Légation de Rome s'est trouvée finie".

         — "Non, répondait mon interlocuteur ; elle n'était pas finie, puisque Rome a gouverné une seconde fois le monde sous la forme de la Papauté".

         Je répliquais : "Si Rome a été le siège de la Papauté, n'est-ce pas aux évêques Français à l'époque d'Agovard qu'elle le doit ? Ces évêques choisirent l'évêque de Rome pour leur chef, afin de l'opposer au pouvoir temporel. Cela constituait-il une suprématie inhérente à Rome, et qui lui appartint ? Question bien souvent controversée entre les Catholiques et les Protestants, les Ultra-montains et les Gallicans, mais qui me semble résolue".

         — "Question inutile, répondait-il. En effet qu'importe que cette suprématie soit venue du dehors à Rome ? Elle appartenait à Rome, et voilà pourquoi elle lui est venue. Elle lui appartenait, puisqu'elle ne put s'empêcher de lui échoir".

         — "Et c'est par le même Fatalisme, dis-je à mon tour, que la succession de la Réforme, de la Philosophie, et de la Révolution, échoira à l'Italie ! Ainsi tout le progrès, depuis le seizième siècle, aurait été à l'encontre du Catholicisme, l'italie serait à la queue de toutes les nations, et le résultat devrait être de mettre de nouveau l'Italie à la tête du monde !!!"

         Ce sont des raisons de ce genre, auxquelles je pourrais encore en ajouter bien d'autres, qui me rendirent fort étonné quand Mazzini m'exposa ce qu'il appelait et ce qui est en effet le fond de sa Doctrine [2] .

 

VI

 

         Mais qu'entendait Mazzini par son Gouvernement du monde sous le double aspect de l'Esprit et de la Matière, ou (comme il dit aujourd'hui) de l'idée et de l'Action (Pensiero ed Azione) ainsi que porte le titre du journal qu'il vient de fonder, titre mystique que ne comprennent pas ceux qui le croient uniquement de circonstance), qu'entendait-il ? et qu'entend-il encore ?

         Assurément ce n'est pas moi qui lui aurait nié que la célèbre distinction du Spirituel et du Temporel devait disparaître. J'avais écrit en quelque sorte tous mes ouvrages pour prouver cela. Nous étions donc sur ce point d'accord. Mais comment se fera la Synthèse du Spirituel et du Temporel, et quel Gouvernement en résultera ? Voilà sur quoi nous discutâmes je ne dis pas des heures, mais des nuits entières.

         Je ne pus le persuader, et il n'était pas de force à me convaincre.

         J'étais Socialsite. Lui n'était pas Socialiste.

         Je croyais à une Ere Nouvelle. Lui croyait à la Troisième phase de l'Evolution de Rome.

 

VII

 

         Il était évident pour moi que Mazzini ne s'élevait pas au-dessus de l'idée de Napoléon, l'Empire. Seulement, il spéculait, après lui, en sens inverse de lui.

         Napoléon avait voulu transporter l'Empire à la France, au grand Peuple, comme il disait. Il s'était fait empereur des Français et roi d'Italie : l'Italie avait été une adjonction à l'Empire.

         Mazzini, son singe en idée, pensait que l'Empire reviendrait de droit à l'Italie. Dans la Société Européenne qui allait se former par l'abolition de la distinction entre le Spirituel et le Temporel, Rome, le siège actuel du Pouvoir Spirituel, après avoir été le siège du Pouvoir Temporel, redeviendrait le siège de l'un et de l'autre ; l'Italie reprendrait l'initiative ; et la France et en général l'Europe seraient encore ce qu'elles avaient été, le corps dont l'Italie serait la tête.

         Combien, encore une fois, nous différions de point de vue !

         Dès 1825, j'avais, dans une Etude sur Napoléon, caractérisé l'Empire comme une condition fatale, mais tout à fait temporaire, venue après la Révolution Française pour jeter en Europe, sur les pas d'un conquérant, les conquêtes de cette Révolution. A la même époque, j'avais, sous le nom d'Union Européenne, exposé l'idée de ce qu'on appelle aujourd'hui les Etats-Unis d'Europe. Mais, au lieu de centraliser l'Europe, j'avais indiqué, comme but, la décentralisation des nations ; j'avais pris pour devise ce mot de Pascal : "Centre partout, circonférence nulle part". Je ne pouvais donc tomber d'accord avec Mazzini sur cette restauration d'un Empire dont la tête serait à Rome.

         Mais d'ailleurs s'agissait-il d'un Empire quelconque ?

 

VIII

 

         Le triple rayon de Saint-Simon, de Robert Owen, de Fourier, avait lui devant mes yeux, et la devise de la Révolution Française, Liberté — Egalité — Fraternité, avait ravivé pour moi le sens du Christianisme et de toute Religion.

         Je m'occupais de l'Homme prophétisé par le Christianisme et par la Révolution, de l'Homme nouveau, de l'Homme de l'avenir. Mazzini, lui, ne songeait qu'à combiner les formes du passé avec l'état présent du monde.

         Il songeait à tirer parti des idées qui fermentaient en France, en Allemagne, et en général dans toute l'Europe. C'était la gerbe qu'il devait moissonner, suivant la prophétie de Virgile et de Dante, en vertu des oracles Sibyllins et par l'autorité de la tête trouvée quand on bâtit le Capitole.

 

 

 

 

IX

 

         Vingt ans se sont écoulés, et Mazzini et moi sommes encore dans nos mêmes opinions.

         Qui sera juge entre nous ?

         Interrogeons Saint-Simon, Robert Owen, Fourier, sur cette question : "Dans l'idéal, c'est-à-dire dans l'avenir, quel sera le Gouvernement ? les hommes seront-ils Gouvernés ?"

         Evidemment tous trois répondent : "Les hommes ne seront pas Gouvernés, les hommes seront ASSOCIES".

         Saint-Simon, le Premier Socialiste, dit : "L'âge d'or est devant nous. La même loi qui régit le monde physique régira le monde moral. Dieu a donné à la loi que découvrit Newton le gouvernement du monde. Réunissez-vous autour de cette loi ; abolissez toute sujétion et tout esclavage ; plus d'exploitation de l'homme par l'homme. — EGALITE".

         Robert Owen, le Second Socialiste, dit : "Le travail coopératif doit remplacer toutes les lois oppressives et tous les gouvernements. La société nouvelle s'appelle Harmonie. Les machines au service de tous, voilà les seuls esclaves qui doivent rester sur la terre. — FRATERNITE".

         Fourier, le Troisième Socialiste, à son tour dit : "Tout esclavage doit cesser, et le Libre Essor doit venir. Il doit venir pour la femme comme pour l'homme; — LIBERTE".

         Je vous demande si celui que j'ai appelé et qui est en effet le Quatrième Socialiste pouvait penser autrement que ses maîtres, et s'il ne dut pas rompre bien des lances avec Mazzini pour le réduire au silence et le ramener à la vérité.

         Assez sur mes relations avec Mazzini. Je ne suis entré dans ces détails que pour le faire bien connaître.

 

X

 

         Si j'ai fait comprendre la chimère de Mazzini, son faux système, son erreur, on doit apercevoir la duperie des Français qui se mettent aveuglément à la suite de sa politique Italienne.

         N'est-ce pas le cas de répéter cet axiome de notre histoire : "La politique Italienne a toujours été funeste à la France !"

         Il parle d'action, et ils répètent action. Mais il entend par action une action qui permettrait à la prophétie de Virgile et de Dante de se réaliser, une action qui rendrait à Rome l'initiative. Or pour que l'initiative revienne à l'Italie et à Rome, il est assez clair qu'il faut que la France soit plutôt en révolution qu'en république, plutôt dans la zizanie que dans la concorde, plutôt en guerre civile qu'en paix intérieure. Ce que Mazzini entend donc par son action, c'est tout simplement un bouleversement en France qui, en appelant sur la France la guerre étrangère, ou, ce qui revient au même, en précipitant la France dans une guerre étrangère, lui permette, à lui, de réaliser en Italie, grâce à cette diversion, cette troisième période GOUVERNEMENTALE qu'il rêve, et fasse de rome la Magna rerum Parens qu'elle a été autrefois :

                   Tu regere imperio populos, Romane, memento.

 

XI

 

         Me dira-t-on que je fais là un Mazzini bien machiavélique ?

         Je répondrai que j'en ai bien le droit après les Devoirs de la Démocratie.

         Le raisonnement, en effet, est aussi clair et aussi serré que possible.

         Dans ces prétendus Devoirs, Mazzini lance la DÉMOCRATIE contre le SOCIALISME. Qu'est-ce à dire ? Mazzini n'est donc pas Socialiste.

         Si, en effet, Mazzini était, à un degré quelconque, Socialiste, il n'aurait pas nié et insulté, comme des insensés et des pervers, Saint-Simon, Robert Owen, Fourier, et nous à leur suite.

         Donc il n'est pas Socialiste, il n'a même aucun goût pour devenir Socialiste.

         Qu'est-il donc ?

         Il se dit DÉMOCRATE puisqu'il s'adresse, avec des pleurs de crocodile, aux Démocrates pour qu'ils anéantissent le Socialisme. Mais l'est-il démocrate ?

         Non, puisque son but n'est pas l'Humanité, n'est pas l'homme en général, mais l'Italie ; n'est pas la Démocratie, mais Rome ; n'est pas la Liberté, la Fraternité, l'Egalité, mais la réalisation de la prophétie de Virgile et de Dante, l'accomplissement des oracles Sibyllins et de la destinée promise au Capitole. il est gouvernemental, puisque c'est ce gouvernement qu'il appelle ; il croit à la durée de l'ordre social antérieur, il ne croit pas à une ère nouvelle ; il nie l'Association comme solution et comme gouvernement ; il est aristocrate et théocrate.

         Je défie Mazzini de répondre à ce simple argument.

 

XII

 

         Mais voyons la suite.

         Etant ce qu'il est, on comprend comment il a pu, après les hommes de Juin et l'homme de Décembre, avec non moins de perfidie qu'eux, s'acharner contre le Socialisme. Mais comment a-t-il pu avec conscience pousser la Démocratie à achever les Socialistes, et, au nom même de cette Démocratie, sonner notre halali, quand on nous traquait, non seulement en France, mais dans toute l'Europe !

         Il a donc menti ! odieusement menti !

         Quoi ! sur les ruines de la République Française, défendue presque uniquement par les Socialites, sur les cadavres de nos martyrs, sur le corps de Baudin, Socialiste de l'école de Fourier, sur le corps de Dussoubs mon fils, sur les cadavres de tous ces ouvriers que Décembre a enfouis dans les mêmes tombes que leurs frères exterminés en Juin ; au moment où de nouvelles Dragonnades, où une nouvelle Saint-Barthélemy, ont chassé de France vingt-cinq mille proscrits, presque tous Socialistes ; quand Mazas renferme dans son affreux secret, quand Saint-Lazare cache dans ses cabanons d'héroïques femmes Socialistes, telles que Pauline Roland et Louise d'Ataïde, qui fut vingt-deux jours au secret ; quand Cayenne reçoit ses victimes, quand les Socialistes errent dans les parcs de Londres sans nourriture et sans logis, Mazzini élève dans la Cité le tréteau de sa politique ! Le moment lui paraît favorable. C'est l'heure de faire un coup de Jarnac pour que la prophétie de Virgile et de Dante s'accomplisse. Il organise des Thés, où il déblatère en mauvais anglais contre la France, contre sa Révolution qu'il appelle une série de scènes de carnage, et contre l'esprit de cette Révolution qu'il dénature, exaltant le peuple Anglais et lui accordant la supériorité en raison comme en courage. Il a bien soin alors (ce qu'il ne fait plus aujourd'hui), de séparer la cause de l'Italie de celle de la France. Par là il sert Palmerston, le complice de Bonaparte dans le Coup d'Etat, et il prépare l'Alliance qui a forcé la Reine d'Angleterre à mettre, malgré elle, sa main dans la main d'un meurtrier et d'un faussaire. Puis il couronne ses Thés par cet odieux pamphlet que j'ai honte de nommer encore.

         Est-ce là, oui ou non, du machiavélisme ? M. Bonaparte professe n'avoir lu avec fruit que deux livres : l'Esprit des Lois, et le Prince. Mazzini a lu Virgile et Dante, assurément, puisqu'il croit tant à leurs oracles ; il est possible qu'il ait lu Montesquieu : mais je jure que, comme M. Bonaparte, il a lu le Prince !

 

XIII

 

         C'est avec une profonde douleur, mais ce n'est pas non plus sans indignation, que je rappelle l'action d'un homme que j'ai aimé et que je croyais loyal.

         Les effets de cette affreuse manoeuvre politique ont été les plus désastreux possibles ; loin de s'arrêter, ils se font sentir tous les jours avec plus de force, et les suites en sont incalculables.

         Sous le coup de cet acte néfaste, le Socialisme, qui était arrivé en Angleterre à un certain degré de faveur et de puissance, qui avait des partisans avoués dans tous les rangs de la société, qui était exposé et discuté dans une foule de livres et de journaux, et pour le triomphe pacifique duquel une Ligue semblable à celle de Cobden s'était formée, perdit subitement tous ses appuis, et une multitude d'associations ouvrières, soit pour la production, soit pour laconsommation, qui avaient pour promoteurs et pour patrons les hommes les plus honorables, furent abandonnés. Je ferai un jour le tableau de cette proscription du Socialisme en Angleterre qui suivit sa proscription en France.

         Une conséquence immédiate fut un revirement dans la politique Anglaise. Un vent de haine et de mépris soufflait sur ces idées venues de France, que Mazzini dénonçait comme de criminelles folies. Il était naturel que toute sympathie fût refusée aux exilés qui représentaient ces idées. Du même coup, ceux qui les avaient chassés de France commencèrent à être absous. Une réaction se fit, qui devait bientôt amener l'alliance de l'Angleterre avec celui que l'Angleterre avait d'abord repoussé avec horreur.

         Mais ce n'est pas tout. Quel fruit la Démocratie a-t-elle retiré d'avoir suivi dans ses projets et dans sa politique un homme aussi peu démocrate que Mazzini ?

         Je l'ai dit en commençant, la politique du Parti Républicain depuis sept ans a consisté uniquement à répéter que Bonaparte était un grand criminel et avait mérité la mort. Outre cela, rien, sinon qu'on avait assez pensé, assez rêvé ; qu'il s'agissait d'action, et non d'idées ; qu'il fallait se grouper sous des chefs ; qu'on était une armée ; que les penseurs eussent à se taire, qu'on les écouterait plus tard ; qu'il fallait avant tout renverser le tyran : comment ?… Je ne le répèterai pas, on me comprendra. Le fait est qu'on ne l'a pas renversé, et que cette stupide négation de la puissance des idées n'a servi, comme je l'ai montré, qu'à faire de Bonparte, sinon un grand homme, du moins l'arbitre provisoire de l'Europe, le soutien des trônes et bientôt le défenseur des peuples.

         Oui, et c'est là le dernier trait qui achève de montrer l'insanie de la politique suivie par la Démocratie trompée par Mazzini, Bonaparte n'est pas seulement aujourd'hui un Messie pour les rois et pour toutes les aristocraties ; le moment est venu où il apparaît comme le protecteur des Nationalités et le sauveur des Peuples.

         Après tout, quelle notable différence y a-t-il entre la politique de Mazzini et celle de Napoléon, sinon que Mazzini met en Italie ce que Napoléon place en France ?

         Quand Mazzini, Ledru, et Kossuth, dans leurs Manifestes, anathématisant le Socialisme, faisaient consister la politique dans un remaniement de la Carte de l'Europe, ils préparaient la voie à M. Bonaparte, qui veut refaire l'Empire de son oncle, abolir les Traités de 1815, et remanier la Carte de l'europe.

         Quand Mazzini, Ledru, et Kossuth, mettaient au-dessus de toutes les questions le rétablissement des Nationalités, ils préparaient en Europe des adhérents à M. Bonaparte, qui, sous prétexte de rétablir des Nationalités, veut accomplir les agrandissements nécessaires à sa Dynastie.

         Quand Mazzini poursuivait le cours de ses tentatives pour agiter et insurger l'Italie, il préparait à M. Bonaparte l'arme la plus puissante.

         Aujourd'hui Mazzini, Ledru, Kossuth, n'ayant pu paraître sur la scène, disparaissent même de la coulisse, et voilà M. Bonaparte qui s'avance !!!

 

                                                        Pierre Leroux