Pierre Leroux

DE LA CORPORATION (Discours prononcé au Banquet typographique le 15 septembre 1850).

 

Chers citoyens, vous avez entendu ce que le Président de ce banquet nous a déclaré, vous savez les conditions étranges que l'édilité parisienne à mise à notre réunion. Est-ce une raison suffisante pour nous lever de table, comme quelques-uns viennent de le proposer, et devons-nous renoncer à cette communion fraternelle ? Non ; nous ne déserterons pas cette fête, à laquelle on prétend ôter tout caractère et toute signification, en la réduisant à n'être qu'une fête d'industriels, et, comme on dit, une fête de famille. Après tout, le ciel nous convie ; il est bleu, couleur d'espérance, et il y aujourd'hui comme une conjuration des éléments qui appelle la Fraternité. Nous ne ferions tous ensemble que pousser à plein choeur le cri de Vive la Typographie ! on saurait bien que la République a nos hommages.

Il est bien entendu que nous ne sommes pas ici à l'état politique. Non ; nous sommes une association de commerce, nous sommes des industriels, nous sommes une Corporation ; eh ! qui pourrait nous nier le droit de nous réunir à ce titre, à nous, par l'association desquels toutes les oeuvres de la pensée se répandent d'un bout du monde à l'autre, pour l'avancement et le bonheur de l'Humanité ?

Je vous donnerai l'exemple, Citoyens ; car, en vous adressant la parole, je ne vous appellerai plus désormais citoyens ; je vous appellerai compagnons ! Les hommes politiques ne savent pas ce que c'est qu'une Corporation. Je vais essayer, en quelques mots, de le dire. Que Mars et Bellone et tous les commissaires de police de Mars et de Bellone s'en aillent ou restent ici pour m'entendre !Je commencerai par déclarer que la Corporation par laquelle s'exerce cette grande invention de l'esprit humain due à Gutenberg a, comme cette invention même, un but divin, celui de réaliser le bonheur, la paix, la concorde, l'association humaine, ou, pour employer le langage religieux du passé, le Paradis sur la terre. (Applaudissements.)

            Voilà son but, et maintenant voici son caractère. Ce n'est pas un pur assemblage d'individus, et, comme on dit, d'ouvriers, voire même de patrons et d'ouvriers. Non ! C'est une organisation ; c'est un corps composé d'organes différents, mais concourant tous au même résultat et formant ensemble une unité. Autrefois, au début de la Révolution (je puis parler d'histoire, je l'espère), en 1789, Mirabeau disait : «  Nous sommes ici par la volonté du Peuple » ; et nous, nous sommes ici une Corporation de ce Peuple qui est tout, puisqu'il produit tout par la Science, l’ Art et l'Industrie. Nous sommes, pour la fonction que nous remplissons, ce Peuple, non pas à l'état d'individus, mais ce Peuple organisé. Le travail même et la fonction nous organisent. Nous sommes ici trois ordres de fonctionnaires dans la fonction. Correcteurs, Compositeurs, Imprimeurs, nous sommes ta TRIADE TYPOGRAPHIQUE ! Et c'est grâce à cette organisation que nous reproduisons toutes les oeuvres de l'esprit.

Voilà un manuscrit : comment passera-t-il à cet état de multiplication qui le répandra dans l'univers entier ? Par la Triade de l'Imprimerie, par l'association de trois fonctions dans la fonction. Sans cette association, aucune production n'est possible ; car il en est de tous les métiers comme du nôtre. Nous sommes donc, je le répète, pour la fonction que nous remplissons, le Peuple organisé; il y a ici les trois éléments qui constituent l'Imprimerie.

Mais ces trois éléments, après avoir longtemps travaillé instinctivement sous la loi d'un maître, dans des ateliers sans lien et sans union, divisés au contraire par l'intérêt purement égoïste et se faisant la guerre sous le nom de concurrence, ont fini par se reconnaître, par apprécier qu'ils formaient un tout indivisible. Les anciennes barrières qui, dans la profession même, existaient entre les trois ordres de fonctionnaires, les préjugés qui séparaient les Correcteurs, les Compositeurs et les Imprimeurs, et qui établissaient, au sein de la profession, une ridicule aristocratie que j'ai vue dans ma jeunesse, ont disparu ; et vous avez créé l Association typographique, et vous avez établi le Tarif, ce premier remède aux désastreux effet de la concurrence.

            Mais vous êtes allés plus loin ; les noms de toutes les villes que je vois écrits sur les murailles de cette salle me prouvent que Paris n'a pas été seul à comprendre la beauté de votre institution. De tous côtés, les membres de la profession, répandus sur la surface de la France, s'y rallient, et, dès à présent, vous représentez la Corporation

            Une Corporation ! Il y a bien des gens qui se croient de savants politiques, et à qui ce mot de Corporation paraît peu de chose ; eh bien ! ce mot, suivant moi, résume l'avenir ; il porte, du moins, en lui l'avenir de la société ; car il contient le germe de son organisation. Il ne s'agit pas, entendons-nous bien, de la Corporation antique, cette corporation qui n'était qu'une caste, et nous ne voulons plus de castes ! Non, plus de castes, mais l'organisation !

            J'applaudis comme vous à tout ce qui a été dit tout à l'heure par notre Président, quand il a appelé la destruction de toutes les castes en célébrant la réunion ici de nos amis et compagnons venus de Bruxelles et de Londres. Nous sommes tous fils d'Adam et de la même espèce ; toutes les religions toutes les philosophies le proclament. L'Association universelle, c'est l'avenir. Mais comment s'organisera cette grande Humanité ? J'ose dire que vous l'avez pressenti en visant à organiser une Corporation. Ceux qui croiraient ne faire qu'une chose de nulle conséquence, une chose sans valeur et sans portée, en venant s'asseoir ici, comme s'il s'agissait simplement de manger et d'entendre des chants, n'auraient rien compris à votre institution.

Compagnons, vous ne savez pas quelle grandeur il y a dans ce mot, dont j'aime à me servir. Quant à moi, je sens profondément la valeur de ce mot. Il y en a beaucoup d'entre vous qui m'ont vu compagnon, et je vous demande ici la permission de prendre désormais le titre de membre de votre Corporation typographique... (Oui ! Oui ! - Bravos énergiques) ; afin que j'aie un titre, au moins, en conformité avec ma vie tout entière, et non pas un de ces titres postiches, fugitifs et fuyards, comme celui de président... de 1 Assemblée législative, par exemple.

Compagnons ! Jusqu'à la fin de ma vie, puisque vous m'y avez autorisé, vous membres de cette famille typographique, de cette association des fils de Gutenberg, je prendrai désormais, partout, dans tous mes actes, le titre de typographe. (Applaudissements répétés.)

            Je reviens à l'idée que recèle le mot Corporation.

            J'entendais quelques-uns de vous tout-à-l'heure qui me demandaient : «  Mais quelle grande importance attachez-vous donc à ce mot de Corporation ? » Citoyens, leur dirai-je, savez-vous ce qu'il y a de plus grand dans la Révolution de Février ? C'est cette apparition spontanée, instinctive, des Corporations ouvrières, réunies auprès de l'étendard qui représentait l'instrument du travail autour duquel chaque Corporation passait ses jours laborieux.

            Pour moi qui ai étudié les Journées de février, voilà ce que j'y ai vu de plus grand. Certes, ce ne sont pas les efforts de ces poètes sonores comme M. de Lamartine ou de ces politiques rusés comme M. Marrast ; je dirai même que ce ne sont pas les efforts .de ces tribuns populaires à l'instar d'autrefois. comme notre ami Ledru-Rollin (Bravos énergiques et prolongés). Non, ce que j'ai vu de grand alors ( et t'aurai l'avenir pour moi quand je dis ces paroles,, c'est l'apparition innovatrice, de tous ces ouvriers en apparence inférieurs aux aristocrates du génie, et qui tout simplement vinrent avec leurs bannières, en disant : « Nous sommes des Corporations, » On demande ce que cette idée de Corporation recèle ? L'avenir, ni plus ni moins.

            En effet, voyez aujourd'hui où en sont les partis politiques d'autrefois. Pardon... Je quitterai bientôt le théâtre de là politique, que je ne veux pas toucher. Vraiment, je n'ai envie que de l'effleurer, pas davantage. Mais enfin, quand je considère l'avenir, je suis bien obligé de toucher un peu à ce passé qui nous obsède.

Ces partis politiques, vainement ils s'agitent, vainement ils intriguent : leur mort est prochaine, ils vont disparaître. Mais à leur place, l Art, la Science, l'Industrie et l'État qui est leur lien commun, vont s'organiser. Une seule loi d'organisation préside invisiblement à cette formation d'une société nouvelle. Les Corporations modernes, les Corporations de l'avenir vont se former sous cette loi, comme les Communes au Moyen-Age.

Je vous demande pardon d'être si long, mais je suis dans mon sujet. A l’ Assemblée législative, quand le président, M. Dupin, me dit que je ne suis pas dans la question ; moi, qui connais la ruse des présidents, je lui dis que je suis dans la question. (Rires) Eh bien ! Je vous affirme que je suis dans la question, et je vais vous le prouver.

            Avez-vous lu, ce matin même, dans les journaux le compte-rendu du meeting qui vient d'avoir lieu à Manchester ? Ce meeting, qui a été très nombreux, est la reproduction des idées qui ont présidé aux divers actes de votre association. En Angleterre, plus heureux que nous, on a le droit de se réunir. Eh bien! Le grand meeting de Manchester s'est terminé par des conclusions de tout point conformes à vos statuts. On y a reconnu, on y a proclamé la nécessité de s'associer par corps de métiers, d'abord en vue de secourir l’ indigence des membres de la corporation, ensuite de prévenir les chômages et de maintenir le prix des salaires, et enfin d'arriver par une souscription à ce grand but que poursuit notre siècle : la destruction de la concurrence et l'affranchissement des travailleurs, en donnant collectivement, à tous, dans chaque corps de métier, l'instrument de travail qui produit le bien-être.

Vous devez être fiers, Typographes français, en voyant de combien vous avez précédé nos frères d’ Angleterre. Car votre association, qui se développe pacifiquement, remonte déjà à plusieurs années ; et ce que les Anglais vont réaliser est, jusqu'à un certain point, votre oeuvre.

            Rappelons-nous donc, pour en jouir, cette parole que, il y a deux ans, à pareil jour, nous adressait notre ami Martin Bernard, quand il disait de la Typographie française : «  Elle a de grands devoirs à remplir, car elle est tête de colonne. » Oui, elle est tête de colonne, et elle l'a montré en commençant avec hardiesse, en poursuivant avec persévérance l'oeuvre difficile de fonder la Corporation. Honneur et gloire à ceux qui y ont contribué et qui sont morts à la peine ! Honneur à ceux qui les continueront !

 

            Ce que vous avez fait, ce que vous avez préparé, c'est 1 avenir de la société. Vous êtes associés au nom de toutes les lois ; vous êtes une Corporation ; vous voulez la solidarité de tous les fils de Gutenberg, Gutenberg, à force de recherches, à force de travail, à force de génie, avait inventé cet instrument dont nous nous servons pour le bien de l'Humanité. Mais il y avait une autre invention à faire, vous 1' avez fait ; oui, vous avez fait une grande invention qui comptera dans les siècles à venir autant que l'invention de Gutenberg elle-même !… Amis, l'invention que vous avez faite en vous associant, en unifiant l'homme typographe, en solidarisant tous ses intérêts, en arrivant à faire que les mots que je vois là : Liberté, Egalité, Fraternité, deviennent une réalité sur la terre, cette invention est sublime. Car désormais il n'y aura pas un seul des fils de Gutenberg qui soit abandonné aux horreurs de la faim, le salaire ne diminuera pas, et chacun de vous pourra élever sa famille. Vous détruirez par là l'infâme aphorisme de Malthus, déjà flétri par la conscience humaine avant de l'avoir été par la science. (Très bien ! Très bien !)

Mais vous ne vous arrêtez pas là, Citoyens, vous allez plus loin, et... (j 'ai peur ici de prononcer un mot qui a été interdit, et qui est cependant le seul régnant, le seul vivant, le seul puissant ; mais je rougirais de ne pas employer ce mot pour peindre ma pensée) ; eh bien compagnons ; vous voulez proclamer la République typographique. (Tonnerre d'applaudissements) Alors, maîtres collectifs de l'instrument de travail, il n'y aura plus parmi vous de monarque, et vous serez tous associés. Cela est bien, Citoyens, et notre réunion d'aujourd'hui est de bon augure, lorsque nous voyons à côté de nous des hommes qui appartiennent à d'autres pays et qui s'unissent à nous dans la même pensée.

Compagnons, il y aurait de grands développements à donner à ces idées ; mais vous me permettrez de m'arrêter. L'année prochaine, j'espère, avec l’aide de Dieu en présence duquel nous pensons et parlons avec sincérité, revenir sur ce sujet et porter un nouveau toast à la prospérité de la Corporation typographique.

  Pierre Leroux