Pierre Leroux

Discours prononcé au Banquet typographique

du 21 septembre 1851

Citoyens,

En donnant la parole au confrère, notre président vient de tracer le cadre dont il désire que je ne sorte pas. Peine inutile! Si je prends la parole, ce n'est nullement avec l'intention de vous entretenir de politique: la politique va toute seule; nous la laisserons aller.

Ce qui m'a frappé surtout dans cette fête, Citoyens, c'est le progrès de l'idée de Corporations, de Corporations nouvelles, bien entendu, non des Corporations organisées comme les institutions du Moyen Age et en vue de ces institutions, mais de corporations organisées en vue de la République, sur le type républicain, ou en harmonie avec la divine formule Liberté-Egalité-Fraternité. Il est évident que cette idée commence aujourd'hui à être comprise, non point seulement à Paris et en France, mais à Bruxelles, à Genève, à Turin. Ne venez-vous pas d'entendre les délégués des Typographes de ces villes vous dire, en langage excellent, qu'ils adoptent notre but, et qu'ils espèrent un jour ne former avec nous qu'un corps, comme ils sont déjà réunis à nous d'intention ? Oui, il est certain que l'on saura bientôt dans toute l'Europe que c'est dans l'Association autour des instruments de travail, suivant les diverses fonctions de la Science, de l'Art et de l'Industrie, qu'est la solution de ce problème que notre âge est appelé à résoudre: la véritable Société humaine, celle qui solidarise tous les hommes en les rendant tous libres.

Vous êtes, Citoyens, le germe de la Corporation typographique ; vous annoncez au monde la formation de cette fonction sociale. Que l'Association des Typographes ne se réalise en grand que dans dix ou vingt ans, qu'importe ! Elle existe, puisque vous l'avez conçue. C'est une religion, Citoyens, que la profession ainsi comprise. Aussi, voyez comme tous les discours que vous avez entendus tendent à la religion ! On a porté des toasts aux Martyrs ! Vous avez encore dans l'esprit les beaux vers de notre ami Barbier en l'honneur de Gutenberg, des Estienne et de Dolet.

Dolet ! c'est de celui-là que je veux vous parler. J'ai à ajouter quelque chose à l'hommage qu'il a reçu dans les vers de Barbier ; et, en même temps, je veux réparer l'oubli dans lequel ceux de vos Commissaires qui ont présidé à l'arrangement de cette salle de banquet ont laissé ce nom qui égalera ceux des plus illustres martyrs dont l'histoire fasse mention, quand vous l'aurez réhabilité comme il doit l'être.

Pourquoi, en effet, a-t-il été oublié dans vos devises, le Typographe martyr du seizième siècle ? J'ai cherché en vain son nom sur tous les écussons appendus à ces colonnes; j'ai trouvé une foule de noms dont la Typographie s'honore, je n'ai pas trouvé celui de Dolet ! Pauvre Dolet ! Le Moyen Age te dresse un bûcher, et y jette ton corps tout palpitant, après t'avoir pendu aux fourches patibulaires : et nous t'oublions! Nous t'oublions quand tu es mort pour notre cause, et quand tes crimes furent les nôtres !

Savez-vous, en effet, amis et compagnons, pourquoi, dans la première partie du seizième siècle, le Typographe Dolet fut pendu sur la place Maubert et son coeur jeté dans les flammes ?

Parce qu'à Toulouse, il avait défendu contre le Parlement d'Aquitaine, teint du sang des Vaudois, le droit d'association, en protestant, au nom de la nation de France, c'est-à-dire au non des étudiants d'au-delà de la Loire, contre les assassins de la vallée de Mérendol (sic) et de Cabrières : premier crime ! Parce qu'à Lyon, il avait pris la défense des ouvriers imprimeurs contre leurs exploiteurs; parce que il avait voulu le maintien des salaires: second crime ! Parce que, enfin, dans son grand ouvrage sur la langue latine, il avait défendu l'art typographique contre les moines, contre les encapuchonnés, qui voulaient détruire cet art dont ils redoutaient la puissance: troisième crime !

Citoyens, quand vous nommerez une Commission pour la réhabilitation de cette victime du Moyen Age, je m'engage à prouver que ce furent là ses crimes, et qu'il n'en commit jamais d'autres.

Ah ! il y a longtemps que cette réhabilitation est dans mon coeur ! Quand, dans ma jeunesse, j'embrassai notre noble profession, je pensai souvent à Dolet ; à cet homme constant dans ses opinions, à ce vrai disciple de Gutenberg, comme disait tout à l'heure un de vos orateurs qui ne voulut donner ce nom qu'à ceux qui tournent cet art sublime à son but, l'émancipation intellectuelle, morale et physique du genre humain.

Permettez-moi donc un voeu qu'il est en votre puissance de réaliser quelque jour.

Que cette place où Dolet fut juridiquement assassiné, pour servir apparemment d'exemple à la vile multitude, soit, par nous, la vile multitude, purifiée de ce meurtre (applaudissements prolongés). Que cette place perde son nom et s'appelle du nom de la victime auguste que le Moyen Age immola vainement, puisque l'esprit qui anima Dolet survit en nous. Qu'une statue s'élève à l'honneur d'un des plus illustres savants du seizième siècle, et qu'on lise sur le socle de cette statue :

 

A Etienne Dolet

martyr

la Typographie reconnaissante