Le Bad-Godesberg français, par Jacques Viard

 

I. Halte à la censure !

         Le colloque Balzac-Pierre Leroux-George Sand n'aura pas lieu. Une cabale l'a emporté sur le Conseil général d'Indre et Loire, la Société Balzac de Touraine, les Amis de George Sand et les Amis de Pierre Leroux. Et aussi sur la Revue du Mauss, où Alain Caillé rendait compte de Pierre Leroux, Charles Péguy, Charles de Gaulle et l'Europe en disant : "Il y a là tous les éléments d'une autre histoire de l'intelligentsia française et d'une autre histoire du socialisme que celles qui sont habituellemnt reçues". Certes, Leroux a été "réhabilité" en 1991, mais seulement par une partie de la Gauche, et mon nom est ignoré par les médias. En 1844, Balzac parlait à sa Polonaise du "train pierrelerouxicosandique" etle Père de l'Intelligentsia disait : "Je vénère Piotr le Rouquin comme un nouveau Christ". Si on savait cela en 2005, on n'achéterait pas Marx, esprit du monde, fondateur de la seule religion neuve de ces derniers siècles". En 1844, dans la Revue de Leroux et George Sand les démocrates européens trouvaient cette mise en garde : pour restaurer "l'Etat chrétien du Moyen Age, le parti teutonico-germanique voulait massacrer ou du moins renvoyer les Juifs en Egypte parce qu'ils avaient les cheveux noirs". Les Jung Hegelians Philosopher of Germany jugeaient obsolètes ces contestations religieuses, et le 27 mars, au diner pris en commun "Deutsche, Russen und Franzosen zusammen", Leroux a dit à Marx : "C'est donc l'athéisme votre religion". Amis de Leroux, Heine, Alexandre Weill et Moses Hess étaient d'accord avec Arnold Ruge: "le fanatisme athéiste et communiste de Marx est aussi réel que le fanatisme chrétien" ; "pour sauver son honneur, l'Allemagne doit apprendre l'humanisme du patriotisme tel que le vivent les hommes libres dont Lazare Carnot demeure le modèle".

         Président en 1794 de la Convention Nationale, Lazare Carnot avait fait connaître le Nouveau christianisme de Saint-Simon à son fils Hippolyte, directeur avec Leroux de la Revue encyclopédique en 1831 et Ministre de l'Instruction Publique en Février 48. Après le massacre de Juin,il fut destitué quand "l'enseignement officiel" et l'Archevêché condamnèrent ensemble, à l'Assemblée Nationale, "la doctrine de Leroux". Il fut réhabilité en 1936 par Jean Zay, ministre du Front populaire, qui dans son Journal de prison le nommera avec Péguy et les auteurs des cahiers de la quinzaine les plus admirés par de Gaulle, le colonel Picquart, Clemenceau et Bergson. Le 20 juin 1944, quand il fut assassiné par la Milice, Jean Zay préparait "le programme de rassemblement national" demandé à de Gaulle par Léon Blum. Il fut aussitôt oublié par le Tripartisme ainsi que ce programme. En 2005, M. François Fillon, ministre de l'Education nationale et gaulliste, reproche cet oubli à la Sorbonne. Plaidant non coupable, Le Monde reconnaît que "la culture historique de Henri Guillemin était insuffisante". Guillemin présida ignominieusement le Comité d'historiens de la Gauche unie. C'est lui, disait Jean-Paul Sartre, "qui a le plus fait pour me politiser". C'est Lucien Herr qui l' avait fanatisé. Contre leur tyrannie j'ai pris en 1963 la défense de Péguy, et de Gaulle a dit à Alain Peyrefitte : "Aucun écrivain n'a eu sur moi autant d'influence". Trente-cinq ans plus tard, Alain Peyrefitte m' a écrit : "Leroux, Dreyfus, Péguy, le socialisme non marxiste mais républicain et de Gaulle lui-même vous devront beaucoup. J'admire la constance et la générosité avec laquelle vous avez poursuivi votre combat pendant tant d'années. Mais peut-être n'en fallait-il pas moins pour permettre à chacun d'effectuer ses conversions sans trop perdre la face." Lisant cette lettre et apprenant que Mitterrand lui aussi avait loué ma constance, M. Lionel Jospin a été "touché" l'an dernier par mon évocation de cette "période dramatique et décisive". En 1989, ministre de l'Education Nationale, il avait été chargé de "prescrire l'examen attentif" de notre Memorandum. Deux ans plus tard, le P.S. condamnait "l'hégémonie de l'idéologie marxiste", mais cette motion du Congrès de Strasbourg est tout aussi inconnue rue de Grenelle que le cahier de 1900 où Péguy écrivait : "Marx et Proudhon,nos bons maîtres, qui sont morts". Les socialistes français auraient dû enterrer le feuerbachisme non pas quelques mois après le P.C. d'URSS, mais cinquante-neuf années avant les socialistes allemands.

II. La volte-face de François Mitterrand

         En 1976, les dirigeants de France culture avaient accepté "de se substituer à l'Education nationale défaillante", et j'ai pu dire dans La République du Centre: " France-Culture adresse à l'opinion publique un recours en grâce pour un banni en présentant Pierre Leroux et son influence internationale aux Chemins de la Connaissance". C'était avant la victoire électorale du Comité Guillemin. En 1983, rendant compte de Pierre Leroux et les socialistes européens, Michel le Bris osa diredans le nouvel observateur : "Jacques Viard lance une accusation terrible, terrible en particulier pour les spécialistes de l'histoire du socialisme". France culture chargea Madeleine Rebérioux de nous faire taire. Professeur en Sorbonne et théoricienne mondiale du "marxisme de Jaurès", elle prononça devant des centaines de milliers d'auditeurs : "Je n'ai pas lu le livre de Viard", et : "Pierre Leroux était très catholique". Deux outrages auxquels France culture, Radio France et le Conseil Supérieur de l'Audiovisuel ne m'ont pas encore permis de répondre. En septembre 48, ce n'est pas comme "trop catholique" que Leroux avait été publiquement "vomi à l'ostracisme" par le porte-parole des "barons de l'Université orléaniste". Contre le socialisme, l'Archevêché de Paris était complice. Et Louis-Napoléon ne fit rien d'autre au Palais de l'Elysée qu'entériner l'oukase des deux clergés. De Gaulle, lui, n'écouta pas Guillemin en 1963. Et vingt ans plus tard Mitterrand suivit son exemple : déclarant en 1983 qu'il était "scandalisé et angoissé par l'enseignement de l'histoire et la perte de la mémoire collective", il approuva mes "initiatives", estimant que notre Memorandum pouvait servir à la fondation de l'Europe.

III. "Le point de départ, au lieu d'être individualisme, sera association"

         En 1831, en donnant ce mot d'ordre aux amis d'H. Carnot, Leroux transmettait aux artistes et aux savants son expérience d'ouvrier typographe. Dans la mémoire des socialistes exilés, ils demeureront "associés autour des instruments de travail"."C'est lui, avait dit George Sand en parlant d'Horace, qui m'a fait cet enfant-là, ainsi que plusieurs autres". C'est elle, "convertie" par lui, que Balzac suivra en réunissant au Cénacle (1839) Pierre Leroux (alias Léon Giraud), Etienne Geoffroy Saint-Hilaire "que l'Allemagne révère", et Camille Maupin. L'auteur d'Egalité et le "savant qui eut un coeur d'homme" auront la même prééminence dans Le Peuple, en 1845; marchant sur les traces de Balzac, Michelet écrit à George Sand (alias Camille Maupin) : " C'est à vous de me précéder dans la voie où je vous suivrai de loin". Elève de Michelet et secrétaire en 48 du Club de la Révolution, Erckmann est enthousiasmé par "le génie de George Sand". Chatrian et lui vont rivaliser avec "l'enseignement officiel", en "faisant de l'histoire sous prétexte de roman", et en disant (comme les exilés fondateurs de l'Internationale) : "les idées de s'associer qu'avaient les ouvriers étaient justes et sont plus fortes de jour en jour." "La masculine Sorbonne" favorisait les ennemis de l'art littéraire, qui avec Auguste Comte méprisaient "George Sand, mauvais génie de son sexe, à cause de la barbarie slave qu'elle avait dans le sang". Mais, en Sibérie, Dostoïevski nommait George Sand et Leroux en tête des "moteurs de l'humanité, les Français", et les "esséniens du monde" rappelaient l'opposition de Heine, d'Alexandre Weillet de Moses Hess au "Torquemada de l'athéisme". Bernard Lazare, leur disciple, fut "l'inspirateur secret des cahiers". En 1903, son convoi de "paria" était accompagné par Péguy, gérant des cahiers et par Fournière, directeur de la Revue socialiste, qui désignait Leroux comme "l'âme la plus socialiste et le cerveau le plus fécond", en nommant George Sand et Heine comme ses meilleurs disciples.

IV "Madeleine se trompa quand elle crut que c'était le jardinier" (Marcel Proust)

         En 1914, dans la liste des "Israélites morts pour la France", la veuve de Charles Péguy fait inscrire son nom "en souvenir de Bernard Lazare". Dans la note "capitalissime,issime, issime,issime de peut-être le plus de toute l’oeuvre", Proust écrit alors "révélation", "évangile", deux poètes "néo-catholiques", et le nom de Bernard Lazare. Maître au Mouvement socialiste, et maître aussi, croyait-on, aux cahiers, Georges Sorel avait en 1906 médit deBernard Lazare et ridiculisé "Leroux et sa philosophie du bafouillage" en citant d'après Engels qui les jugeait stupides les paroles que Leroux a (selon Marx) dites en 1844 aux hégéliens exilés : "C'est donc l'athéisme votre religion". Contre cette "arrogante et fainéante scolastique", la Revue socialiste ne brandit pas une autre idéologie. Fournière y écrit qu'il faut "faire de George Sand une autorité, un éducateur pour la France". En 1907, survolant les Sorel et les Marx, Péguy chante la Loire, ses châteaux et les clochers, et il exalte la parabole de l'Enfant prodigue. "L'influence édifiante et libératrice" de George Sand va être salutaire pour Marcel, l' alter ego de Proust, mais il dira aussi : "Un passant m'a mis dans mon chemin". Peu avant la Guerre, il rejoindra ce guide dans le village de Seine-et-Oise où "les nuances claires et neuves et blanches des fleurs de poirier" lui font entrevoir la résurrection, "la surnaissnce" de Mademoiselle Vinteuil, enfant prodigue "priant pour [s]on père". Or en 1900 c'est dans un village de Seine-et-Oise, dans son jardin, que l'autre Marcel, le poète qui est l'alter ego de Péguy, avait entrevu le "miracle", à travers les fleurs de poirier.

A l'hôpital de la Timone, peu avant sa mort, Giono regrettait de n'être comparé qu'à Alphonse Daudet. Il m'avait écrit le 18 août 1965: "J’aime beaucoup Péguy, mais il est évident que Péguy est un bien plus grand écrivain que moi". Voici dix ans, la Sorbonne a enfin reconnu qu'il était "le successeur de Proust" . En septembre 1944, il avait déjà "relu Proust au moins dix fois", et il le notait intentionnellement en disant "aux communistes : nous sommes adversaires de naissance". Plus encore que Fournière et que Péguy ce n'est pas une idéologie qu'il combat, mais "les léchages de pieds russes". Contre "leur faux Parti communiste", il invoque le père Jean ("mon papa") dont la devise était "Guérir ! soulager !". Mais il ne nomme pas George Sand, et en 1977, la Sorbonne et Gallimard ont triomphé contre moi : "Viard émet l’hypothèse de l’influence d’un bref épisode d’ Horace de George Sand. Giono n’aimait pas les romans de George Sand et Horace n’avait rien pour l’attirer". Et encore:"Je n’adhère pas à votre thèse centrale et permanente d’une pensée philosophique et politique de Giono formée par un socialisme français du XIXème siècle, qu’il aurait puisé essentiellement chez Sand et Leroux. Si véritablement Sand et Leroux avaient été la Bible et les Prophètes pour lui, croyez-vous qu’il n’en aurait jamais parlé dans ses ouvrages, dans ses carnets, dans ses lettres, autour de lui ? "

         Primo, dans Horace, "la maison cernée par le choléra" est celle où habitaient à Paris Mme Dudevant, et Pauline à Manosque. Et secundo Giono parlait de George Sand à un témoin qu'on n'a cité qu'une fois, en 1996, Blanche Meyer, qui fut le modèle d'Adelina et de Pauline. Elle m'a écrit :

         "Il y a une grande analogie de "climat" entre le charme des romans de George Sand et le charme tout simple que l’on respirait autour de ma mère. Giono l’aimait beaucoup, et c’est peut-être à travers elle que fut créé un peu de ce climat dans lequel a vécu Adelina White. Ma mère s’adressait souvent à ce Dieu bon, et moi aussi, par héritage, alors que Giono parlait de préférence "aux Dieux". -- De préférence, mais pas toujours : "chaque soir , je suis tenté de parler à Dieu pour lui dire que je suis bien petit, bien mauvais, mais que je l’aime, que je lui suis reconnaissant de toute cette bonté qu’il a eue quand il a permis que tu m’aimes".

         Flaubert jugeait "d'une profondeur démesurée" les pages d'Histoire de ma vie "sur l'enfance et la foi". Aurore parle à sister Helen du "chemin de la perfection". En aidant la grosse nonne "qui n'était pas savante", le colonel de hussard apprendra que :"Tout est bien". Sublime transposition et sublime transplantation réussies par Giono parce qu'il avait reçu de son papa dreyfusard, de George Sand, de Péguy et de Proust la "sainteté de l'évangile" que le vicaire savoyard avait enseignée à Pierre Leroux, pélagien et moliniste. Il demandait : « Que savez-vous si ce n’est pas le christianisme qui se transfigure en nous ». Dans leurs Etudes, en 1972 et 1974, les Jésuites ont publié mes articles, Péguy, Proust et le mystère de Pâques, et encore Aux sources d'un socialisme chrétien, George Sand, Dostoïevski et Péguy, mais en 1976 ilsont refusé George Sand, le communisme et l'église de l'avenir. Le Pape actuel se souvient, je pense, des cinq cardinaux, un Allemand, un Suisse, un Italien et deux Français, qui en aimant Péguy s'interrogeaient entre 1964 et 1975 sur "l'ouverture totale vers une théologie de l'espérance". Président des Amis de George Sand, M. Bernard Hamon fait paraître à l'Harmattan George Sand face aux Eglises. dont notre colloque de Saché devait débattre en octobre. Comment trouver pour nos entretiens une autre occasion ? Je prie ceux qui recevront ce Prospectus de nous aider à vaincre les censures, en lisant pour commencer notre dix-huitième Bulletin.