La Sorbonne, le clergé et la C.G.T. contre  Pierre  Leroux

A l'Assemblée Nationale, avant "l'affreux égorgement humain" de  juin 1848 - En septembre "la ville vomit une partie de ses membres à l'ostracisme" - Les  Banquets de la Société Typographique -Boussac,  Georges Clemenceau  et le génie de la vérité

 

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A l'Assemblée Nationale, avant "l'affreux égorgement humain" de  juin 1848

"En 1838, le socialisme avait engagé la lutte contre la philosophie officielle dont M. Victor Cousin était le pontife depuis 1830" . En 1845, le gouvernement   avait éloigné Leroux   de Paris. L'année suivante,    l'Archevêque de Paris poussait un cri d'alarme: "Monsieur Pierre Leroux  s'est fait sa place à la tête des rationalistes. Il est le trait d'union des travaux rationalistes allemands et français". En janvier 48, dans son imprimerie de Boussac (Creuse), Leroux préfaçait  sa Trilogie sur l'institution  du dimanche en comparant le judaïsme, le Tao et le bouddhisme. Et le 4 juin, dans   le département de la Seine il obtient cinq mille voix  de plus que Victor Hugo, sept mille de plus que Louis Bonaparte, quatorze mille de plus que Proudhon, et soixante-dix mille de plus que Blanqui. Le 15, il monte pour la première fois  à la tribune.   Marie d’Agoult assiste à  son premier discours :  "On sait que Pierre Leroux est l'un des apôtres les plus populaires du socialisme ; plusieurs se disent que, peut-être, il ne tient qu'à lui d'allumer ou d'éteindre les brandons de la guerre civile. Peut-être va-t-il exposer un moyen de satisfaire les ouvriers sans ruiner les chefs d'industrie ; peut-être  possède-t-il le secret de faire transiger le capital et le travail, de réconcilier les intérêts en lutte. On écoute. […] "Je dis, reprend-il avec autorité, en se tournant vers la droite, que si vous ne voulez pas admettre cela ; si vous ne voulez pas sortir de l'ancienne économie politique ; si vous voulez absolument anéantir toutes les promesses, non pas seulement de la dernière révolution, mais de tous les temps de la révolution française dans toute sa grandeur ; si vous ne voulez pas que le christianisme lui-même fasse un pas nouveau ; si vous ne voulez pas de l'association humaine, je dis que vous exposez la civilisation ancienne à mourir dans une agonie terrible. […]Personne n'imagina de railler les paroles prophétiques de M. Pierre Leroux. M. de Montalembert vint lui serrer la main avec effusion en signe d'assentiment. M. de Falloux traversa toute la salle pour lui mieux témoigner son admiration et sa sympathie". Une semaine plus tard, Montalembert dit à la tribune   : "Le remède à tous les maux c'est le principe d'association. Ce principe d'association, vous l'avez entendu invoquer, il y a peu de jours, par un éloquent philosophe, M. Pierre Leroux. Vous l'entendrez évoquer tous les jours par des hommes qui, comme moi, viennent d'un tout autre point de l'horizon politique et religieux". Et Hugo,le   même jour, se tourne lui aussi vers  Leroux . Pour "les  propriétaires victimes de faillite et qui ne perçoivent plus les loyers ou les fermages", il demande "l'aide des  penseurs sévères et convaincus qu'on appelle socialistes. Toutes les fois que vous ne mettez pas en question la famille et la propriété, ces bases saintes sur lesquelles repose toute civilisation, nous admettons avec vous les instincts nouveaux de l'humanité. Puisque ce peuple croit en vous, puisque vous avez ce doux et cher bonheur d'être aimés et écoutés de lui, oh je vous en conjure, dites lui de ne point se hâter vers la rupture et la colère, car l'avenir est pour le peuple. Il ne faut qu'un peu de patience".   Leroux répond en  suppliant les représentants du peuple d’examiner "d'urgence dans le plus bref délai possible" la pétition par laquelle  les délégués des Ateliers Nationaux demandent à l'Assemblée, après la dissolution de ces Ateliers, "quelques garanties pour ceux des travailleurs qui iront travailler dans les départements sur la demande des industriels particuliers". On lève la séance, et durant la nuit, les premières barricades s'élèvent. Et les insurgés, quand on leur offre de cesser le combat contre une promesse d'amnistie, répondent : "Nous nous ferons suicider". Leroux   lance en vain un pathétique appel à "la miséricorde", que  Les Communards  non blanquistes n'oublieront pas : "Le décret fut voté d'urgence et presque sans discussion. Vainement M. Pierre Leroux voulut protester : "Vous avez dit : pas de concessions devant l'émeute ! Et vous dites maintenant : pas de discussions après la victoire!". Vainement voulut-il tenter un appel à la clémence, sinon à la justice. On ne voulut pas l'écouter."

En septembre, "la ville vomit une partie de ses membres à l'ostracisme"

     Onze mille morts et vingt-cinq mille prisonniers, dont quatre mille trois cent quarante-huit qui  vont traverser Paris   par fournées de cinq cents.  A neuf reprises le   Moniteur, Journal officiel de la République française  publie sur six longues colonnes la liste des cinq cents "transportés", avec la profession de chacun. Tous les corps de métiers "mécaniques" sont représentés. Accusé d’avoir tiré, un lamineur en cuivre du nom de Saintard échappe à la transportation parce qu’il réussit à prouver qu’il a seulement "voulu faire crier : Vive la République démocratique et sociale !". Dix ans de travaux forcés. La République démocratique et sociale, c’est le programme de Leroux.

     Paris est en état de siège. Lamartine est soulagé : "Des troupes nombreuses sont sans cesse sur le qui-vive aux quatre coins de la ville",  disant cela à l'Assemblée, il   raconte que la veille, il a croisé "une longue file de soldats silencieux, la nuit, escortant à pas muets une longue file de personnes, les unes à pied, les autres sur des charrettes, allant chercher leur exil sur l'Océan. La ville vomissait une partie de ses membres à l'ostracisme". Protestation de   Deville   député, avocat, très souvent d'accord avec Leroux: "C'est sous l'empire des conseils de guerre qu'on parle à la tribune", chacun des citoyens de Paris, sans en excepter les représentants du peuple, risquant  de se voir "dénoncé comme complice  ou fauteur de l'attentat de juin, arraché à sa femme, à ses enfants, à ses affaires, à sa patrie pour aller mourir misérablement, désespéré, dans une île déserte." Dans sa lettre A mes collègues de l'Assemblée nationale  Leroux évoque la tribune transformée en arène de gladiateurs, les innombrables traits qu'on a lancés contre lui et contre la doctrine qu'il enseigne, et la cruelle souffrance qu'on éprouve à "s'entendre accuser à tout propos d'être un barbare". Personne  n'est autant que  lui    exposé aux insultes, parce qu'il est de très  loin le principal orateur de la minorité, dans les deux séries de grands débats. En effet   les questions économiques alternent avec les questions de droit constitutionnel. Il   met en garde contre le projet de Constitution.  Il dit :" Je ne suis pas socialiste, si l'on entend par ce mot une opinion qui tendrait à faire intervenir l'Etat  dans la formation de la société nouvelle". Il   explique que "le mot de propriété est la source d'une foule de confusions", qu'il y a "une fausse propriété" et que "le socialisme n'attaque ni la vraie propriété ni la famille". Et c'est toujours lui qui est visé, nommément par les économistes Dupin, Faucher, Wolinski, Duprat, ou de façon allusive et transparente, par Lamartine, par Mgr Sibour, par Tocqueville, par Montalembert disant que les socialistes les plus dangereux sont "ceux qui ne se disent pas socialistes." Tout le monde comprenait.
Surtout, étant à la fois  Creusois et parisien, il est seul à voir   d’un seul regard  ce que Balzac appelait "la grande antithèse sociale, Paris-Province". En plaidant pour  le prolétariat paysan   autant que pour le prolériat ouvrier, il effraie les propriétaires qui craignent par dessus tout la jacquerie, l’incendie des châteaux, comme en 89. Le 30 août, à propos du débat sur la durée de la journée de travail,    il dit : "Je laisse Saint-Etienne, je laisse Saint-Chamon et toutes les petites villes de fabrique aux environs. Je prendrai deux villes, Lyon et Limoges, que je connais, et il y a ici beaucoup de citoyens qui les connaissent comme moi. A Lyon,  plus de cent mille prolétaires. A Limoges, la situation est la même : sur 40.000 habitants, 13.000 indigents. […] Dans tous nos départements du centre, dans le département de la Creuse où le sang  humain vient de couler, il est constant  que la plupart des hommes, des serviteurs de l'agriculture,  ne mangent pas de véritable pain, qu'ils se nourrissent de tourteaux, de pain noir et de châtaignes."
En septembre, les vainqueurs se sont mis d'accord: l'Elysée à Louis Bonaparte, l'Instruction publique aux deux catholiques, de Falloux et Montalembert, et le Conseil d’Etat pour Jules Simon, confident de Victor Cousin. Un scénario est mise au point   pour excommunier     Leroux à l'unanimité    : le   18 septembre, à la tribune, Montalembert   annonce que  "l'honorable M. Jules Simon a quelque chose à dire", et il dit : "le problème aujourd'hui c'est d'inspirer le respect de la propriété à des gens qui ne sont pas propriétaires. Pour cela, une seule recette, c'est de leur faire croire en Dieu, et non pas au Dieu vague de l'éclectisme, mais au Dieu du catéchisme, au Dieu qui a dicté le Décalogue et qui punit éternellement les voleurs". Puis, comme Hugo le 22 juin, il regarde Leroux, sans le nommer : "Je me retournerai vers quelques-uns des orateurs les plus avancés, les plus novateurs, les plus utopistes que nous avons entendus ici. Ils nous ont parlé de cet air vicié que respirent nos ouvriers dans les manufactures, ils nous ont dépeint ces générations malingres, affaiblies, misérables ; mais je leur demanderai si ces générations sont seulement réduites à l'état qu'ils dépeignent par le mal industriel, par le mal matériel, je lui demanderai si le mal moral n'y est pas pour quelque chose !"
Lui. Anacoluthe. On est passé du pluriel au singulier. L’honorable Jules Simon annonce qu’il va parler  en tant que "membre de l'école rationaliste" et en tant que "membre de l'enseignement officiel", car il a "parcouru tous les degrés de l'échelle universitaire": "Je demanderai à Monsieur de Montalembert si l'honorable M. Pierre Leroux, notre collègue, est dans l'Université sans que je le sache, s'il y a eu dans l'Université un seul phalanstérien, un seul communiste. S'il y a une éducation dans une partie de la société dont le dernier mot est Jouis, cette éducation est faite par d'autres éducateurs que par nous". M. de Falloux "[s]e  hâte d'accepter les paroles de conciliation et de concorde que M. Jules Simon a fait entendre". Il n'était ni dans son intention ni dans celle de Montalembert de porter contre l'Université les accusations que "M. Simon avait raison de repousser avec l'énergie et la noble émotion qu'il y a mises". Jamais, quant à lui, il ne portera "la moindre atteinte à la liberté de l'Université".

Les Banquets de la Société Typographique

  Le compte-rendu in extenso de cette séance  a paru dans le   Moniteur, Journal officiel de la République française peu avant la date fixée pour le premier banquet de  la Société Typographique. La Loi le Chapelier venait  enfin d'être abrogée, "le  droit d'association  vient d'être reconnu, et  de tous côtés surgissent des sociétés fraternelles et égalitaires de travailleurs. Elles veulent, écrit Joseph Mairet dans ses Carnets,  que l'on instaure des corporations nouvelles qui assurent leurs membres contre la maladie et le chômage.  Leur modèle, c'est la Société Typographique, parce qu'elle souhaite que  tous les travailleurs, en imitant notre exemple, se solidarisent avec nous.  A Paris, elle a  déjà "une caisse spéciale pour soutenir les grèves des autres corps d'état." Avec  Duchène et   Vasbenter,   Mairet   a depuis trois ans    réorganisé cette Société en liaison avec l'Association Typographique et Agricole de Boussac. Duchène, parce qu'il a autant de verve que Proudhon,   a été chargé de répondre, non par   un plaidoyer, mais par un réquisitoire contre    "les  "pontifes et les docteurs du catholicisme", "les doctrinaires du libéralisme" et "les philosophes ennemis de l'intelligence".
"Il y a dix-huit cents ans, un homme parcourait la Judée, sans crédit, sans fortune, sans autre influence que celle de sa parole. Mais cette parole était plus brûlante que la flamme, plus tranchante que le glaive, car c'était une parole de fraternité, d'égalité, de liberté. Barbare et séditieux, selon ceux qui l'ont voué au supplice,  il était  le Régénérateur du genre humain. Est-ce que les victimes ont jamais manqué aux bourreaux ?"
  "Ce discours, écrit Mairet, produisit un enthousiasme indescriptible, unanime. Pierre Leroux, surtout, jubilait ; sa belle et large figure s'épanouissait d'aise en agitant son épaisse et longue chevelure qui inspira si souvent le crayon des caricaturistes, entre autres lorsqu'ils représentaient Proudhon assis à l'Assemblée nationale au dessus de Pierre Leroux et se servant de sa chevelure dessinée en tignasse comme d'un manchon".  Ce jour-là,  Proudhon s'était excusé.
En 1849, Duchène et Vasbenter sont en prison. Au Banquet, leurs   lettres sont lues par le citoyen Fiévet, typographe, qui porte un toast Aux martyrs de la Fraternité ! : "Les bourreaux, las de frapper, volèrent aux vrais chrétiens leurs symboles. Prouvant que le Christ avait eu raison de dire qu'il s'élèverait de faux prophètes, ils furent Pontifes au Moyen Age et ils sont les scribes et les pharisiens de notre époque". Ils persécutent "les chrétiens régénérés", qui ont pour maître-mot le mot frère. Banquet fraternel, banquet fraternitaire, confrères, fraternelles agapes, table fraternelle, communions socialistes, tel est dans tous ces toasts le vocabulaire religieux de ce christianisme régénéré.   L'auditoire   sait qu'en 1846 et 1847 l'Archevêque de Paris a condamné Leroux comme le plus grand ennemi de Rome, parce que    les compositeurs d'imprimerie qui dialoguent dans Le Carrosse de Monsieur Aguado disent que "[s]on Jésus n'est pas celui des prêtres".
Présidant ce Banquet avec Mairet, c'est   Cornillon-Savary, prote, qui, en   levant la séance,  reprendra les mots par lesquels Leroux avait conclu :
confiance dans la victoire du génie de la vérité sur le mensonge
d'Ormuzd sur Ahriman !
Venus de la région parisienne mais aussi "délégués" venus de Lyon,  Dijon, Grenoble,   Turin et Bruxelles, tous ces compagnons (c'est le nom que Leroux leur donne) vénèrent le compositeur, puis correcteur d'imprimerie, prote, initiateur en France du premier "magazine à l'anglaise", le Globe, journaliste et directeur de revues qui ont révolutionné la pensée européenne,  critique littéraire qui a révélé à la France un grand nombre d'auteurs étrangers, conseiller de nombreux écrivains et surtout de la plus célèbre d'entre eux,  George Sand. Tous savent qu'    en juillet 1830 il avait été    choisi par les typographes en armes pour demander à La Fayette de proclamer la République. La Loi du 19 juin 1849   interdit "tous les Clubs et Réunions publiques où seraient discutées les affaires politiques". Donc, on ne doit plus prononcer les mots "République démocratique et sociale". On doit, avant la    séance, soumettre  les textes des toasts  au    commissaire de police, qui en septembre 1850  a   "biffé en  entier" le toast où   Barbier avait écrit : "A Pierre Leroux ! Il est là qui m'écoute". Sachant   que ces mots ne seront pas prononcés, Leroux  fait allusion dans son discours aux "commissaires de Mars et de Bellone" qui sont dans la salle, avant de donner la parole à Martin Nadaud, qui conclut avec une grande audace :

Oui, je dois le dire et je le dirai ; que les sténographes de la police, dont nous savons l'exactitude, prennent bien garde à ces paroles. […] Citoyens ouvriers, nous n'oserions plus nous présenter à la tête de la démocratie européenne si nous ne disions pas que bien des hommes ne gagnent pas un salaire suffisant pour acheter chaque jour un kilogramme de pain. Oui, citoyens, il faut, pour l'amélioration du corps social, la régénération des individus qui le composent. Elevons donc bien haut, pour l'honneur de la France, le drapeau du courage qui est le nôtre. Nous avons en ce moment des passions et des vices ! Eh bien !, déclarons leur la guerre, mais une guerre sérieuse, une guerre d'extermination, pour arriver au bien !"
Au dernier tost, en  1851, Leroux     évoque   "Etienne Dolet, ce typographe pendu place Maubert qui avait à Lyon défendu le salaire des ouvriers imprimeurs",  et il date ainsi   de 1546 l'origine des "corporations organisées en vue de la République et sur le type républicain"; leur audience internationale est en 1851 le  présage de "la véritable société humaine, celle qui solidarisera tous les hommes en les rendant libres".

Boussac, Georges Clemenceau et le génie de la vérité

Le 21 avril 1895, en relisant ses Carnets,  Mairet s'est      demandé si   Cornillon-Savary,  "son vieil ami", ce compagnon "à l'esprit ferme"  devenu prote  puis imprimeur à Guéret, n'a pas   oublié   le toast qu'il avait prononcé  au Banquet de  1849  Au dévouement, mais surtout A la persévérance dans le dévouement !. Et il a offert cette Histoire de la Société typographique parisienne à la Confédération générale du Travail, qui tenait    à Limoges son Congrès constitutif. Durant un siècle, la C.G.T. a enfermé ce document    irremplaçable  dans ses archives. Elle ne l'a   publié qu'en 1995,     après "la disparition, au plan international, des républiques qui s'étaient proclamées socialistes et auxquelles, malgré leurs défauts, nous avions cru" . Mais elle s'acharne encore contre la vérité, en faisant de       Nadaud     un disciple de Proudhon, et en    affirmant  que Leroux, “contraint à l'exil en 1849, ne revint en France qu'en 1850". Or au Banquet Typographique de 1849,   Mairet avait dit : "Le philosophe profond que l'Europe, et en particulier l'Allemagne, nous envie, le citoyen Pierre Leroux, a pu se rendre à notre invitation. C'est avec bonheur que nous vous annonçons sa présence." Quant à Nadaud,     le 18 novembre  1895 il félicitait  Cornillon-Savary  qui venait d'  annoncer  dans "L'Echo de la Creuse"   que le Conseil municipal de Boussac avait décidé d'élever   le monument demandé pour son père par Louis-Pierre Leroux. Né à Boussac en 1850,  rentrant au pays, il  racontait qu'en 1845 les ministres,  anciens collaborateurs de son père,   lui avaient  accordé le "privilège" de  fonder  une imprimerie, à condition que ce soit à cent lieues de Paris. "Il leur répondit  qu'à cent lieues de Paris il trouverait aussi bien qu'à Paris des hommes, des coeurs et des cerveaux pour comprendre". Ami de Nadeau, Georges Clemenceau avait vu son père partir en exil, au 2 Décembre, en même temps que Nadeau et Leroux. Empruntant  à Louis-Pierre deux citations , il écrit le 21 février 1896 dans  "le Journal"  : "Alexandre Erdan le rencontrant un jour à Londres, écrivait : "C'est une des plus bienveillantes natures qu'ait jamais produites l'humanité. " Et Théodore de Banville, en apprenant sa mort, s'écriait : C'était un juste . Belle épitaphe d'une vie noble et simple autant que douloureuse." Clemenceau résumait le martyr subi à l'Assemblée en écrivant : "Bafoué , houspillé, ridiculisé à plaisir  par l'individualisme  de Proudhon et le papisme  des réactionnaires   enragés   de peur". Et en écrivant les mots douloureuse et ingratitude, il évoquait la  longue  misère de vingt années d'exil. "C'était un juste . Retenez ce mot, municipaux de Boussac, et si l'ingratitude des hommes ne vous fournit qu'un morceau de granit, au lieu du monument rêvé, plantez votre pierre au carrefour, et confiez-là bravement au temps, qui ordonnera toutes choses."
En 1849, Marx, Engels, Blanqui  et les agents de  de la propagande bonapartiste riaient lorsque Proudhon écrivait: "Le saint homme se souvient d'avoir été Jésus-Christ".  Baudelaire disait : “La vengeance ! la vengeance !  Il faut que le petit public se soulage". Il pensait comme    Leroux  qu'en 48   le fait vraiment révolutionnaire  c’était   la réapparition des corporations. Il     admirait "les  pages sublimes et touchantes du paisible Pierre Leroux". C'est à cause de    cette non-violence qu'en 2002 Leroux  est encore appelé  "le  "dévoyé" dans Le Voyage de Martin Nadaud (The Journey of Martin Nadaud). A sa mort,  en avril 1871, les blanquistes le condamnaient : s'il  avait appelé aux armes en Juin 48, ils   auraient pu     imposer leur dictature vingt-trois ans plus tôt. Ils  refusaient donc,  par la voix de Tridon,  de rendre "un hommage public au partisan de l'idée mystique dont nous portons aujourd'hui la peine". Les     Communards non blanquistes ont suivi le convoi. Avant de parler du   maçon Martial Senis, nommons le typographe Jean Allemane, parce qu' en 1995, rescapé   de Nouvelle Calédonie, il   dirigeait le Parti Ouvrier Socialiste  Révolutionnaire, dont Lucien Herr était membre. Dans "le Parti ouvrier" des 28-29 novembre 1895, le P.O.S.R. se réjouissait de la statue annoncée    "en l'honneur du grand penseur, du père de la doctrine de la Solidarité humaine et du Socialisme, Pierre Leroux. Pierre Leroux a été un des grands initiateurs du Monde nouveau et, pour se servir de l'expression d'un de ses critiques, "le monde vit aujourd'hui de sa pensée". Seulement, Pierre Leroux étant mort pauvre, exilé à la suite du coup d'Etat de l'homme de décembre, les uns et les autres se sont emparés de ses idées. On les a habillées sous des couleurs différentes sans jamais citer son nom." Le 2 décembre, cet  article fut intégralement     reproduit dans La petite République, journal de Millerand et de Jaurès. Le 1er décembre 1895 le Conseil municipal de Boussac nommait   Nadaud   Président du Comité d’Honneur  dont Jaurès  allait faire partie avec Clemenceau.
 C'est en 1998, en continuant  à appeler "hirondelles blanches les    maçons migrants", que Georges Guingouin a raconté l'histoire de Martial Senis. Originaire de Champ, commune de Sussac, membre de la Commission d'édification des barricades, il participa aux obséques du "génial Pierre Leroux" avant de   revenir au pays avec dix-huit autres communards que les bois de Domps  cachèrent jusqu'à la chûte des feuilles. Ensuite, clandestins, ils vécurent jusqu'à l'amnistie réfugiés politiques en Suisse." Venu de la Haute-Vienne, ce témoignage confirmait ceux des Creusois, particulièrement MM. Jacques-François Béguin, natif de Boussac, Amédée Carriat et Pierre Urien, grâce auxquels nous savons      qu'en 1977, au Père Lachaise, "environ trois cent personnes, dont cent cinquante femmes  appartenant pour la plupart à la classe ouvrière" ont applaudi  le discours     de Martin Nadaud. Déjà,  en 1874,   on avait lu dans "L'Evénement": "Ce qui a frappé surtout les auditeurs, c'est l'accent, c'est la conviction avec lesquels Martin Nadaud   a fait ressortir   ce qu'il y a eu de grand et de généreux dans la conduite de ce digne représentant du peuple, notamment, en 1848, où on le vit défendre presque seul la cause des vaincus. Martin Nadaud, au milieu des applaudissements, acheva son éloquent discours en affirmant, en son nom personnel, que les classes ouvrières ont, par conséquent, une dette de coeur à payer à la mémoire de Pierre Leroux". Reproduisant ce Discours dans "L'Echo de la Creuse", Cornillon-Savary  ajoutait : "nous croyons pouvoir dire aussi, pour ne parler que d'une classe spéciale de travailleurs que nous avons eu l'honneur de représenter longtemps à Paris — les typographes —, que les ouvriers, s'ils y sont conviés, apporteront très volontiers, dans la mesure de leurs moyens, un concours efficace à la publication des oeuvres du typographe-philosophe Pierre Leroux, dont le nom figure, depuis de longues années, au premier rang des illustrations démocratiques de notre chère patrie."

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       En 1897, à  la rue d'Ulm,  la campagne pour Dreyfus avait été lancée   par Péguy et  Lucien  Herr.   La réhabilitation de Dreyfus  fut une deuxième victoire, et le génie de la vérité en remporta une troisième  en 1909, quand le "lieutenant-colonel Picquart en réforme" fut nommé général et Ministre de la Guerre par Clemenceau Président du conseil. Malheureusement, dès leur fondation en 1900, Herr   avait entraîné Jaurès loin des  cahiers de la quinzaine, et en 1924, à la veille de sa mort, la névrose lui faisait dire encore  que Péguy était un méchant fou. Comme en 48, la rue d'Ulm et la rue de Grenelle ont suivi le haut fonctionnaire  anticatholique.  Après sa mort, au témoignage de Charles Andler,  Herr garda "l'influence énorme et occulte qu' il avait exercée   dans le Parti socialiste tout entier". Et en 1972 c'est à  son "disciple marxiste", Henri Guillemin, que la Gauche unie confia la présidence du  Comité d'historiens favorables à la candidature de François Mitterrand. Mais en 1986 Mitterrand a découvert Pierre Leroux. En 1991, le P.S. a liquidé   "l'idéologie marxiste qui a occulté le courant venu de Leroux". En 1995 la Fédération du livre-C.G.T. a avoué un siècle de dissimulation. En 1996, la "névrose" de Lucien Herr a été diagnostiquée (à Tel-Aviv). En 1999 la Société d'études jaurésiennes ne pouvait plus nier   "l'appel de Jaurès pour le monument de Leroux Père du socialisme et de la solidarité humaine." Le 11 décembre 2004,  le Monde a reconnu que "la culture historique de Guillemin était insuffisante". Autant que la culture  de ceux qui    disaient : "Pierre Leroux s'est trompé  en refusantde se soumettre à la seule Eglise qui tient de Dieu la révélation, en  préconisant l'alliance des Français et des Germains et en soutenant, sophisme pur, que la société a le droit de modifier la propriété. Un catholique ne peut souscrire à sa statue"
 
 Jean Zay  s' engagea en 1939 comme Péguy en 1905 . Il était en prison en 1944  comme Léon Blum, qui   demandait à de Gaulle "un programme de rassemblement national". Jean Zay ayant été Ministre de   l'Instruction Publique sous le Front Populaire, c'est à lui probablement que de Gaulle et Léon Blum   auraient confié la rue de Grenelle à la Libération. Le   programme qu'il aurait proposé et défendu contre la droite et la gauche apparaît dans son carnet de prison. Il y nomme les auteurs de quatre  cahiers, Georges Clemenceau, le colonel Picquart, Henri Bergson, et Péguy, disant dans l'argent suite : "Celui qui ne se rend pas est mon homme". Il y dit son admiration pour ses devanciers de mars, avril et mai 48, Hippolyte Carnot et Jean Reynaud, collaborateurs de Pierre Leroux    à la Revue encyclopédique et à l'Encyclopédie nouvelle, puis membres   du Gouvernement provisoire avec ces autres républico-saint-simoniens, Louis Blanc et Victor Schoelcher . Sous la double menace d'Hitler et de Staline,  Jean Zay pensait que pour rassembler la nation il fallait   d'abord  réhabiliter    ceux qui avaient   été vomis à l'ostracisme par le papisme de de Falloux et l'anticatholicisme de Jules Simon et de Lucien Herr. Et aussi désocculter, clarifier le courant qui mène de l'Encyclopédie nouvelle aux cahiers de la quinzaine.  Le 20 juin  1944 (en même temps que Marc Bloch), Jean Zay fut assassiné par la Milice, et la tâche qu'il se proposait n'a pas été remplie. Ministre de l'Education Nationale, M. François Fillon a dit en 2005   qu'elle "n'avait pas pris la mesure de sa dette envers Jean Zay". Elle n'a rien fait pour guérir "les carences dans l'enseignement de l'histoire", et empêcher "la perte de mémoire collective" qui en résulte. François Mitterrand disait  cela avec angoisse, voici vingt ans, quand il découvrait Pierre Leroux, et il ne pensait   pas seulement à la collectivité nationale. Rien n'a été mis à la place du "nouvel évangile humain" de 1917, et le  culte de Jaurès martyr de la paix s'est éteint, comme vient de le constater M. Jean-Pierre Rioux, Inspecteur général d'histoire. Loin de l'école, l'opinion publique garde un souvenir qui étonne  l'Intelligentsia  socialiste  quand elle   constate en 2007 qu'  "aucune  campagne présidentielle n'avait  été aussi  péguyste  que celle-ci" ".
 

Giuseppe Ferrari, Les Philosophes salariés, terminé en septembre 1849

Vermorel, Les hommes de 48

Le mot, cité par Leroux dans sa Lettre à mes collègues, a offensé "la Typographie, tête de colonne de la classe ouvrière"

en 1896   Bernard Lazare  et Pelloutier  lançaient l'Action    socialiste    pour    "débarrasser l'Europe d'une fraction insupportable qui prétend imposer le socialisme d'Etat par la voie prussienne.

Préface de ces Carnets, p. 8

Pourquoi ce texte bouleversant n'est-il cité ni par Jean-Baptiste Duroselle en 1988, dans son Clemenceau (plus de mille pages), ni par Pierre Guiral en 1994 dans Clemenceau en son temps  (plus de qutre cent pages) ?

Cette citation de Marx montre que Georges Guingouin me faisait l'honneur de me lire

Célestin Raillard,  Pierre Leroux et ses œuvres ( 1899),

Moi aussi.

Malgré son âge et ses charges de famille,  il avait demandé à partir immédiatement et sans délai

Nommons aussi Jules Renouvier qui à La Feuille du peuple, avec  Erdan et   Charles  Fauvety Méry, La critique du christianisme chez Renouvier, cf. la thèse de Méry,  1952

  Je renvoie à notre dix-huitième Bulletin, Le Bad-Godesberg français, juin 2005,pp. 17 et 29.

Jean-Christophe Cambadélis, Parti pris  Chroniques de la présidentielle chez les socialistes, juin 2007