La mise à mort de Pierre Leroux et sa résurrection

 

 


 

 1. Jeunesse de Leroux. Le Globe

 2. Paris en juillet 1830 et Lyon en 1831

 3. "les années 1830-1832, période importante, mais pratiquement inexplorée".

 4 "Die Gruppe um die Brüder Leroux"

 5. George Sand "vulgarisateur"

 6. Deux magistrats des idées, Balzac et Michelet

 7. La "rencontre démocratique "de 1844

 8. Le Manifest der kommunistischen Partei

 9. La seconde République. Janvier à Boussac, Leroux compare le judaïsme, le Tao et le bouddhisme. Juin à Paris, Leroux juin, il est élu représentant de la Seine à l’Assemblée Nationale. En septembre, à l’Assemblée, il est excommunié par les représentants de l'Eglise et de l'Université

 10. Boussac, Georges Clemenceau et le génie de la vérité

 11. Les religions et l'antiracisme

 12. L'exil (en attente)

 13. Péguy et la guerre de trente ans

 14. Chronologie

 15. Les statuts de l'association de Boussac


 

1. Jeunesse de Leroux. Le Globe

 

 Leroux pense que le moi est haïssable. Il a très peu parlé de lui. C'est seulement en exil qu'il a évoqué sa jeunesse, et ce qu'il a écrit à Jersey et à Genève est encore moins connu que ce qu'il avait publié à Paris. Né en 1797, on l'a confondu avec les romantiques. Or il a toujours été l'adversaire de ce qu'il appelait "le fantôme théologique-féodal auquel Lamartine et Hugo faisaient semblant de croire". Orphelin de père, aîné, soutien de famille, sa mère "étant errante chez les autres pour gagner sa vie", Leroux avait reçu une Bourse d'études.. Quand il dit : "M. Blin ne nous manqua pas dans le carbonarisme", il évoque la durable entente des anciens élèves du Lycée de Rennes et d'un vieux républicain blessé en Vendée en février 93, en regrettant de se battre contre des Français. Blin fut jeté en prison par Carrier, le bourreau de Nantes, mais il fut libéré par ses concitoyens et élu député d'Ille-et-Vilaine au Conseil des Cinq-Cents. Leroux avait noué "la plus étroite amitié" avec le gendre de Blin, Alexandre Bertrand, polytechnicien devenu médecin, disciple surtout d'un très grand savant, Etienne Geoffroy Saint-Hilaire qui en disant :" Dieu a allaité le monde goutte à goutte", luttait contre la création en six jours et la Sainte Alliance formée par les Monarchies de droit divin "au nom de la Très Sainte Trinité". Regrettant de ne pouvoir devenir médecin comme Bertrand, Leroux choisit la typographie parce qu'il y voyait "l'arsenal de la pensée". "Le premier jour que j'entrai dans une imprimerie avec la résolution de me faire ouvrier compositeur, […]je me dis que la matière pouvait mieux nous obéir, et, tout en apprenant mon métier, j'en maudissais les imperfections". Espérant "transformer une organisation industrielle qui n'opère qu'en faisant d'un certain nombre de nos semblables, sous le nom d'ouvriers, de véritables esclaves", il conçut l'idée d'un journal auquel il donnait comme "drapeau" le nom de Globe, et d'abord, pour protéger la liberté des écrivains, il inventa un pianotype transportable que la maison Didot apprécia mais n'eut pas le temps de fabriquer. En 1822, l'exécution des quatre sergents de La Rochelle fit comprendre à la direction du carbonarisme qu'il fallait "transformer cette conspiration armée en conspiration pacifique". Secrètement chargé de mission, Leroux fut envoyé à Londres, où il apprit la fabrication des "magazines à l'anglaise". C'est probablement là qu'il découvrit le mot socialism, et prit Richard Owen comme deuxième "initiateur". Le premier était Saint-Simon. Prêchant aux Juifs et aux Chrétiens, dans Le nouveau christianisme, "l'esprit de paix et de fraternité universelle", il vint dire à Leroux qu' il reconnaissait sa pensée "humanitaire" dans les premiers numéros du Globe. Mais, pour fonder ce journal, les républicains disciples de Rousseau avaient dû s' associer à des voltairiens partisans de la famille d'Orléans. Leroux fut donc chargé de rédiger, sans les signer, les recensions les plus érudites[1]. Jean-François Dubois, brillant élève de Victor Cousin, fut nommé directeur. Devenu Inspecteur général après Juillet 1830, il fera croire que le Globe, "journal littéraire", avait été fondé par lui. Leroux reprochait "aux discussions qui ne sont que littéraires d'ignorer les plus hautes questions religieuses et sociales" et le plus souvent de concerner seulement un langage, ou un auteur." En se chargeant du courrier, Leroux devinait les secrets de la Charbonnerie non babouviste. L'exécution de Pestel, le chef des Décembristes, l'avait ému autant qu'Alexandre Herzen et Mazzini. Et avant de rencontrer en 1830 le Suisse Fazy et le londonien Stuart Mill, et Henri Heine en 1831, il les comptait parmi ses lecteurs. Il savait que Goethe et Stendhal aimaient le Globe, Goethe parce que Bertrand soutenait Geoffroy Saint-Hilaire contre Cuvier, Grand Maître de l'Université. Et Stendhal, en raison d' accointances avec les régicides exilés, en liaison avec Lazare Carnot. Président de la Convention en 1794, Carnot avait fait passer Carrier en jugement et apaisé la guerre en Vendée. Ministre de la guerre en 1815, il avait conseillé à Napoléon de poursuivre le combat après Waterloo, et cette constance contre les tyrans, avant d'être louée par Jaurès et de Gaulle, fut admirée par Hegel, qui avant de détester la Terreur avait écrit en 1789 sur ses cahiers d'étudiant : "Vive Jean-Jacques ! In tyrannos !". Hegel demanda à Carnot une entrevue et Carnot lui a vraisemblablement dit :"J'ai connu M. de Saint-Simon", comme il le disait à son fils Hippolyte, prochainement collaborateur de Leroux. Ami et successeur de Hegel dans la chaire de philosophie de l'Université de Berlin, Eduard Gans fut enthousiasmé par l'admiration de Goethe pour le Globe, et il devint un familier du général la Fayette. En 1838, peu avant sa mort, il rédigea ou dicta pour le très usuel Conversation-Lexikon l'excellente notice sur Leroux que j'ai publiée en 1983 dans Pierre Leroux et les socialistes européens. En 1839, il aurait aimé le chef d'œuvre de Balzac, Un grand homme de province à Paris, où Michel Chrestien se dévoue pour "le mouvement moral des saint-simoniens" et pour le journaliste de génie qui dit "mon savant ami" en parlant de l'inventeur du mot biologie.

 

2. Paris en juillet 1830 et Lyon en 1831

 

En juillet 1830, avec Cousin[2] et Dubois, Talleyrand conspirait pour l'orléanisme. Il invita Leroux, qui ne répondit pas. Il vint le trouver au Globe, et Leroux refusa de le recevoir. Afin de faire échouer ce "complot", Leroux alla avertir les imprimeurs, c'est-à-dire les républicains "réunis à l'Imprimerie Joubert, leur véritable place d'armes". Le 27 juillet, "Leroux inséra la protestation des journalistes à la première colonne du Globe", ce qui lui valut le 28 un mandat d'arrêt. Mais les agents qui veulent l'arrêter "sont rossés par les compositeurs, qui prennent les armes et vont faire le coup de feu, Leroux étant à leur tête". Le 30 juillet, Thiers lançait son appel au duc d'Orléans. Pour y rencontrer "les chefs les plus avancés du mouvement populaire", Stuart Mill avait selon sa propre expression "volé à Paris", Fazi arrivait de Genève, et Leroux, à l'Hôtel de Ville, rappelait à La Fayette qu'il avait "donné à la Charbonnerie une impulsion toute républicaine" et lui transmettait l'indignation des combattants qu'il alla retrouver. Le 1er août 1830, il voyait de ses yeux des morts et des blessés en haillons. C'est à une révolution populaire qu'il avait assisté, découvrant aussitôt que le débat d'économie politique et le débat de charte ou de religion ne sont pas séparables. En écrivant dans le Globe : "Une ère nouvelle commence", il était partagé entre l'espoir et le désespoir. Comme le héros de George Sand, dans Le Compagnon du Tour de France, il avait conçu l'impossible : une république sans esclaves et sans guillotine. Au contraire, Charles Fourier jugeait sans importance le débat de charte ou de religion. Il se disait "postcurseur du Christ", c'est-à-dire matérialiste et non républicain. Il haïssait Saint-Simon et Leroux. Les marxistes suivent Fourier en disant avec Volguine que "le soulèvement de Lyon a ouvert un nouveau chapitre dans l'histoire du monde". Les historiens qui partagent cette façon de voir n'ont pas le droit d'ignorer les lettres écrites de Lyon en 1831 à Prosper Enfantin, qui allait se faire Pape de l'Eglise saint-simonienne : Le 21 mai, "Les négociants sont en fureur. Ils disent que nous excitons les prolétaires contre les riches", Jean Reynaud ajoutant :"Leroux est un autre homme que moi" Il est pilote et moi rameur". Ancien polytechnicien, Jean Reynaud va être le plus proche et le plus fécond collaborateur de Leroux, à la Revue encyclopédique[3], de 1831 à 1835, et à l'Encyclopédie nouvelle, de 1833 à 1840. Mais malgré mes démarches auprès de René Rémond, directeur de la Revue hstorique, je crains que la Sorbonne n'ait pas encore fait une place suffisante à la thèse soutenue en Sorbonne en 1965 par le Canadien David Griffiths sur Jean Reynaud, un encyclopédiste de l'époque romantique : à Lyon, du 25 avril jusqu'au 23 juin, ce sont Leroux et Reynaud qui ont condamné "l'état de choses monstrueux qui fait naître de la misère de ceux qui vivent en haillons les tissus magnifiques et l'opulence". Leroux ajoute : "Les progrès de la Doctrine parmi les ouvriers sont pour nous une source de joie délicieuse. Ce point me touche particulièrement à cause de mes frères Jules et Achille". De retour à Paris, Pierre Leroux, Jean Reynaud et Hippolyte Carnot quittent la réunion de l'école saint-simonienne. Enfantin les traite de chrétiens parce qu'ils s'opposent à l'abolition par Fourier de la famille. Mais aussi parce que, dès novembre leur Revue encyclopédique signalait "dans la métropole de l'industrie française le premier combat entre le bourgeois et le prolétaire". Et en décembre Mérimée écrivait à Stendhal :"de notoriété publique, la révolte de novembre a commencé à la suite d'une prédication saint-simonienne à laquelle un grand nombre d'ouvriers ont assisté".

 

3. "les années 1830-1832, période importante, mais pratiquement inexplorée"[4]

 

En 1972, lorsque Jean Dubois écrivait ces mots, Chateaubriand et Dezamy passaient pour des initiateurs, le premier à cause de sa Lettre à la Revue européenne (août 1832), et le second à cause du Catéchisme communiste (1842) où il disait que beaucoup de citoyens "pressés par la faim, sont obligés de se vendre au premier marché qu'ils rencontrent". En anglais, Griffiths a fait remarquer que Dezamy citait Jean Reynaud[5], qui quatre mois avant cette Lettre et dix ans avant ce Catéchisme avait écrit dans la Revue encyclopédique :

 "le Peuple se compose de deux Classes distinctes de conditions et distinctes d'intérêt : les Prolétaires et les Bourgeois. Les vues des deux Classes du Peuple sont séparées, […] en particulier sur la question qui renferme la destinée de la génération à venir, celle de l'Instruction publique, […] et celle qui embrasse l'organisation actuelle du pays, celle de l'impôt". Mais "ces intérêts ne sont pas contradictoires, et le progrès devenu nécessaire pour le maintien des sociétés peut être acheté autrement que par la guerre civile".

Et encore : "Je nomme Prolétaires les hommes qui produisent toute la richesse de la Nation, qui ne possèdent que le salaire journalier de leur travail et dont le travail dépend de causes laissées en dehors d'eux, qui ne retirent chaque jour du fruit de leur peine qu'une faible portion incessamment réduite par la concurrence, qui ne reposent leur lendemain que sur une espérance chancelante comme le mouvement incertain et déréglé de l'industrie, et qui n'entrevoient de salut pour leur vieillesse que dans une place à l'hôpital ou dans une mort anticipée. Je nomme Prolétaires les Ouvriers des villes et les Paysans des campagnes, soixante mille hommes qui font de la soie à Lyon, quarante mille du coton à Rouen, vingt mille du ruban à Saint-Etienne, et tant d'autres pour le dénombrement desquels on peut ouvrir les statistiques ; l'immense population des villages, qui laboure nos champs et cultive nos vignes, sans posséder ni la moisson ni la vendange ; vingt deux millions d'hommes enfin, incultes, délaissés, misérables, réduits à soutenir leur vie avec six sous par jour. Voilà ce que je nomme Prolétaires.

 Je nomme Bourgeois les hommes à la destinée desquels la destinée des Prolétaires est soumise et enchaînée, les hommes qui possèdent des capitaux et vivent du revenu annuel qu'ils leur rendent, qui tiennent l'industrie à leurs gages et qui l'élèvent et l'abaissent au gré de leur consommation, qui jouissent pleinement du présent, et n'ont de voeu pour leur sort du lendemain que la continuation d'une constitution qui leur donne le premier rang et la meilleure part. Je nomme Bourgeois les propriétaires depuis les plus riches, seigneurs dans nos villes, jusqu'aux plus petits, aristocrates dans nos villages, les deux mille fabricants de Lyon, les cinq cents fabricants de Saint-Etienne, tous ces tenanciers féodaux de l'industrie […]"

Or, en même temps que ces fondements de la sociologie, on trouvait dans la Revue encyclopédique la définition du gouvernement représentatif comme "l'instrument permanent et nécessaire du progrès et la forme perfectible mais indestructible de la société de l'avenir". Reproduits dix ans plus tard par Leroux dans la Revue indépendante qu'il vient de fonder avec George Sand et Louis Viardot, ces articles seront traduits par Mazzini dans le People, en 1846, afin de faire connaître aux lecteurs anglais le dénominateur commun "des principaux démocrates du continent". En 1831, "le nouveau monde" c'était inséparablement "Fourier et Saint-Simon" aussi bien pour Herzen et Ogarev, qui se disaient les "fils des Décembristes", que pour Mazzini, le principal orphelin italien, en deuil du carbonarisme "fatto cadavere". Mais en 1833 Herzen écrit à son ami Ogarev : "La Révolution de 1789 est brisée. Le monde attend un renouveau : c'est cela le saint-simonisme. Je ne parle pas de sa décadence, ainsi que j'appelle sa forme religieuse (Enfantin, etc.)". En même temps, en 1833, Stuart Mill revenant de Paris saluait Thomas Carlyle de la part de "nos amis saint-simoniens, Leroux et Reynaud, qui, il vous en souvient, se sont élevés contre Enfantin". En 1832, Herzen avait "fait sa pâture de la Revue encyclopédique, que Mazzini[6] découvrait en même temps, et qu'il appelait "libri viventi e non simplici pensatori". La "Jeune Italie" naissait du lavoro collettivo fraterno des réfugiés italiens et de quelques membres de la Société des Droits de l'Homme, à Marseille. Malgré un arrêté d'expulsion, Mazzini y vivait caché par un des plus anciens et des plus fidèles "compagnons de fortune" de Leroux, Démosthène Ollivier. Cet ancien carbonaro était lié à Cavaignac, qui en 1833 charge Leroux et Reynaud de rédiger l'Exposé des principes républicains. A Nantes, le docteur Ange Guépin est fiché par la police comme "républico-saint-simonien". A Berlin, Gans enseigne que "Paris réunit et doit unir de plus en plus l'idée républicaine aux doctrines saint-simoniennes". En 1839 un de ses disciples polonais rencontre Leroux et le place plus haut que Hegel dans la notice du Conversation-Lexikon. En 1841 Leroux pourra déclarer : "les principales formules que l'école saint-simonienne a répandues dans le monde avant sa division étaient la traduction fidèle, sinon littérale, des principes de la Révolution française".

Mais "la période 1830-1832 est inexplorée". Scandaleusement . Un universitaire français de renom figurait en 1988 parmi les membres d'un Conseil européen qui a remis un prix Agnelli de 200 000 dollars à Isaiah Berlin, Membre de l'American Academy of Arts and Letters et Président de la British Academy. Durant un demi-siècle il avait enseigné que, "sans rien devoir à Leroux, Herzen le premier a brandi le drapeau de la Révolution, et Mazzini le drapeau le plus révolutionnaire du Risorgimento". La première de ces deux contre-vérités avait été dite par Lénine en 1909, et la seconde en 1931 par Mussolini.

 

Correcteur d'imprimerie très proche de Leroux, Martin Bernard disait que la typographie était tête de colonne de la classe ouvrière. Il y avait beaucoup de journaux en province, les imprimeurs étaient très proches des rédacteurs, et leur profession pouvait en inciter d'autres à "former des Corporations". Voilà pourquoi, à Boussac, juste avant d'être interdite, la Revue sociale rappelait en 1850 l'appel de Jules Leroux Aux ouvriers typographes ! et en même temps "le germe longtemps caché dans l'école saint-simonienne". En 1834, grande nouveauté à la Revue encyclopédique : reprochant aux républicains de négliger "l'économie politique, c'est-à-dire l'aspect matériel de la société", Leroux signale "les premières anticipations d'une science vraiment neuve", et il présente un nouveau collaborateur :le Cours d'économie politique vient d'être fait à Marseille par "un des nôtres, mon frère". Trois ans plus tôt il parlait à Bazard de ses frères Jules et Achille. Après avoir travaillé le bois, l'acier et le cuivre lors des essais de la machine à composer, ces deux typographes étaient entrés dans le niveau ouvrier de l'école saint-simonienne. Et Jules Leroux, dans son Appel aux ouvriers typographes, écrivait "Associons-nous !" dix ans avant les délégués de divers corps de métier (dont Martin Nadaud), que Pierre Leroux rassemblera pour lancer La Démocratie, avec comme "principe social l'association" : "Associons-nous en notre qualité de penseurs, pour nous féconder mutuellement. Associons-nous, car l'état où nous vivons n'est point une société véritable". Mazzini avait parlé de livres vivants. En publiant Horace, qu'admirent Heine,Herweg et Herzen, George Sand dira en 1842 :"C'est un enfant que Pierre m' a fait". Les historiens ont fait de la vivisection. Même Edouard Dolléans : Pierre Leroux était à ses yeux "un délicieux innocent", il ne le nommait pas en 1946, lorsqu'il voyait dans l' Appel de Jules Leroux "une des plus belles pages de la littérature ouvrière et de la langue française"[7]. En 1832, l'hostilité était grande entre le mouvement ouvrier et les républicains, regroupés à la Société des Droits de l'Homme, et en 1835, sous les yeux de George Sand, "la défaite de la République" résultait de cette division. "Elle ne sera tranchée que beaucoup plus tard, avant d'être dépassée par le marxisme". Patrice Kessel a osé écrire cela, en signalant cet Appel mais sans dire que Jules avait un frère. En Italie, on n'avait pas oublié les travaux de Gaetano Salvemini sur la bibliothèque de Mazzini, et Alessandro Galante Garrone pouvait consulter la Revue encyclopédique et souligner le rôle joué "par Pierre Leroux surtout, dans "la solide alliance du mouvement républicain le plus marqué, représenté par la Société des Droits de l'Homme, et du mouvement ouvrier naissant"[8], mais il ne parlait pas de Jules Leroux. En Allemagne, en allemand, au Karl-Marx Haus, c'est un de mes collègues aixois qui a écrit en 1990 qu'il ne faut plus sousestimer "die Gruppe um die Brüder Leroux"[9] : autour des trois frères, liés dès 1830 à deux niveaux saint-simoniens, se groupaient des ouvriers, puis des étudiants qui avaient comme Louis Nétré fait partie des sociétés secrètes ou qui refusaient d'en faire partie. En 1844 Marx dînera avec ces prolétaires et sera émerveillé par leur "Humanismus". Engels, en revanche, parlera avec mépris de ce "mystic club". Que deux admirateurs de George Sand et de Michelet, Erckman et Chatrian, auraient voulu faire revivre dans L'Histoire d'un homme du peuple. Mais ils n'en écrivirent que le début. La police empêcha de raconter le printemps 1848.

 

5. George Sand "vulgarisateur"

 

George Sand allait être saluée par Mazzini comme l'Européenne -- plus admirée d'ailleurs à l'est du Rhin. Et l'Encyclopédie nouvelle allit dire : "Le plus grand écrivain de notre époque edstune femme". En 1835, elle allait rencontrer Pierre Leroux au moment où sa riposte à un républicain néo-babouviste paraissait dans la Revue de deux Mondes en même temps que la diatribe de Leroux contre le "communisme humanitaire" d'un enfantinien, Barrault. Barrault venait d'écrire :" La France assez longtemps a eu le haut bout de l'Europe ; c'est à présent le tour de la Russie. L'Europe ne doit-elle pas se réjouir d'avoir rencontré une sppléante vigoureuse de sa vétérance ? Et s'il faut un contrepoids, une limite à la Russie, il y aura l'empire arabe, car la race arabe est homogène et veut refaire sa nationalité." Sainte-Beuve, questionné par George Sand "sur la révolution à faire", lui avait conseillé de demander de justes idées aux deux "hommes de doctrine" qui dirigeaient la naissante Encyclopédie nouvelle, Leroux et Reynaud : "ces deux savants médecins de l'intelligence", lui disait-il n'étaient pas comme Lamennais[10], retardés par le catholicisme. Sans les nommer, c'est leur éloge qu'elle faisait en juin 1835, quand un républicain néo-babouviste lui disait qu'on ne devait plus s'enfermer "dans des cénacles détachés comme des cloîtres sur les divers sommets de la pensée", elle lui accordait que le temps était venu de "s'associer", mais contre ce "Vandale", elle osait prendre la défense de l'art et de la science : Chatterton, Delacroix, la Malibran. Non, les démocrates ne brandissaient pas tous "le poignard et la torche contre une civilisation corrompue". Elle leur disait : "Quelques-uns de vous, je le sais, ont aimé l'humanité et la justice en artistes. C'est le plus bel éloge qu'on puisse leur faire". Admirant déjà " la bonté, la simplicité, la profondeur de Leroux", elle était "trop timide et trop ignorante" pour avouer "[s]es doutes intérieurs" à ce "savant médecin de l'intelligence". Mais elle assista, à la Chambre des Pairs transformée en tribunal, à la défaite de "la République". En réunissant dans la prison de Sainte-Pélagie les accusés des "événements de Lyon" et ceux des émeutes parisiennes, "la Monarchie" avait fait voir soudain que "la phalange sacrée" des avocats n'était pas "homogène". À cause de l'envie, de la jalousie, de la concurrence entre avocats causée par l'individualisme. Le pain manquait dans les cellules des Lyonnais, et on sablait le champagne dans celles des Parisiens. A Leroux, elle "posa la question sociale". Elle "ne senti[t] pas [s]a tête bien lucide quand il nous parla de la propriété des instruments de travail." Mais elle fut émerveillée par "ces vifs aperçus, cette véritable éloquence qui jaillissent de lui comme de grands éclairs d'un nuage imposant." Elle allait se guérir de "l'individualisme", cesser d'être, comme le disait Stendhal "le contraire du style simple". "Guérie, transformée"[11], "convertie", elle sera "le vulgarisateur de la philosophie de Pierre Leroux, la seule qui parle au cœur comme l'évangile". Elle dira :"Je vénère Leroux comme un nouveau Christ", et Dostoïevski entendra certainement son ami Biélinski lui dire : " Je vénère Pior le rouquin comme un nouveau Christ". Comme à l'Encyclopédie nouvelle en 1840, Leroux sera bientôt jugé indésirable pour les baîlleurs de fonds, et il ne dirigera que durant un an et demi leur Revue indépendante. Mais la démocratie européenne a été fondée dans ce bref laps de temps grâce à la richesse de son fichier d'adresses et à l'intérêt des copieux numéros de cette revue-là . Immédiatement signalée à Saint-Pétersbourg par les Annales de la Patrie, à Manchester par le New Moral World de Julian Harney, et à Dresde par les Deutsche Jahrbücher d' Arnold Ruge, elle récapitule en mars, avril et mai 1842 dans l'Aperçu de la situation de la philosophie en Allemagne, ce que Leroux avait dit en 1827 et 1829 sur la Philosophie de l'histoire, De l'Union européenne et Système de Napoléon. Ni l'Angleterre impérialiste, ni la Russie césaropapiste, ni les nations latines et catholiques ne mettront fin aux survivances de la Sainte Alliance signée par Cinq Rois : "C'est à la France et à l'Allemagne réunies d'écrire et de signer la Nouvelle Alliance de l'Humanité"[12]. Mais il faut choisir : "Jean-Jacques n'était point athée. Hegel est-il athée ? Hegel présidera-t-il ce grand contrat international ? Sa philosophie suffit-elle à tous les besoins de l'esprit humain ?" Il ne faut pas "qu'un peuple copie la langue de l'autre". Comprenons : il ne faut pas copier la langue allemande. En effet, "la philosophie allemande emprunte encore sa langue à la scolastique, avec laquelle la France a rompu depuis deux cents ans". Avec Voltaire, Rousseau, Condorcet, Lamarck, Geoffroy Saint-Hilaire et Saint-Simon, "la France a pris la plus large part à la rénovation de l'esprit humain. Le temps approche où il n'y aura plus une ou plusieurs philoso­phies allemandes, une ou plusieurs philosophies françaises, mais où il n'y aura plus qu'une philosophie, qui sera en même temps une religion".

En 1842, cet Aperçu est admiré à Berlin et à Dresde par Rosenkranz et par Ruge. Il est traduit par Herzen dans Les annales de la patrie. Il n'y a pas de culte de la personne dans Un grand homme de Province à Paris, ni dans Le Peuple, ni dans l'Essai sur Biélinski, Tchernichevski redira tout cela. Ni dans les cahiers : Péguy ne veut ressembler ni aux marxistes ni aux proudhoniens. Il écrit :" Marx et Proudhon, nos bons maîtres qui sont morts". Il ne nomme ni Leroux, ni George Sand. De tous les mots en isme, il ne veut garder dans les cahiers que le mot socialisme , résumé pour commencer par deux idées : la solidarité et l'indépendance des sciences naturelles.

 

6.Deux magistrats des idées, Balzac et Michelet

 

Contre "le fantôme théologique-féodal", Geoffroy Saint-Hilaire avait défendu son maitre Lamarck, sous l'Empire. Et sous la Restauration, avec l'aide de Leroux et de Bertrand. Herzen disait qu'il avait "ouvert le passage de la morphologie à la physiologie" en substituant au fixisme, à "l'orientation exclusivement anatomique" adoptée par les disciples de Cuvier, la notion "embryogénique" d'évolution. George Sand l'admirait, et en 1838 elle avait parlé à Balzac de l'Encyclopédie nouvelle . En 1839 elle est dans La Comédie humaine l'admirable amie de l'"Encyclopédie vivante" que dirigent le savant biologiste que l'Allemagne admire et le philosophe de l'HUMANITE, "chef d'une école morale et politique sur le mérite de laquelle le temps seul pourra prononcer". De même, en disant à George Sand : "C'est à vous de me précéder dans la voie où je vous suivrai de loin", Michelet fera dans Le Peuple l'éloge de Leroux, "ingénieux et fécond", et de Geoffroy Saint-Hilaire, "un philosophe qui eut un cœur d'homme". Mais ce que Baudelaire appelle "le petit public" s'intéresse davantage à La Démocratie pacifique, où Fourier est salué par Victor Considerant comme "le plus grand génie des temps modernes et le Père du Socialisme scientifique". Engels traduira ce titre en allemand pour le donner à "Marx, le Darwin de l'économie politique". Fourier, "postcurseur de Jésus", traitait Owen et Saint-Simon de plagiaires. C'est au moyen de savants croisements (blancs, noirs, métis) qu'il voulait améliorer les races humaines. Voyant "s'ouvrir les portes de l'enfer", Leroux rejette parmi les élucubrations fouriéristes celles qui "renversent toute notion du juste et de l'injuste", en particulier "la chimie des races". Aux lecteurs berlinois, Rosenkranz montre la portée de cette opposition fondamentale au matérialisme, "die tiefsinnigste Opposition gegen den Materialimus der Socialisten". A Saint-Pétersbourg, le père de l'Intelligensia russe", Biélinki, "vénère Pierre Leroux comme un nouveau Christ", mais le riche Petrachevski disait : "Fourier est mon dieu", et sa riche bibliothèque était très fréquentée. C'est là qu'en 1849 Dostoïevski a risqué sa rête en donnant lecture de la Lettre à Gogol. Et c'est à cause du lieu que la police tsariste et la Sorbonne l'appellent fouriériste. Or, dans cette lettre son ami Biélinki écrivait : "Le Christ le premier a fait connaître aux hommes l'Evangile de la Liberté, de la Fraternité et de l'Egalité, et cet enseignement fut le salut des hommes". Un disciple de Lamennais avait lui aussi été condamné à mort. Tchernychevski veut réhabiliter cette influence républicaine et faire savoir qu'avant 1848 "la jeunesse russe s'était enflammée pour des principes fermes et élevés". Mais il écrit après 1851[13]. Interdit d'imprimer le nom de Leroux et celui de Dostoïevski, sibérien depuis 1849. Biélinski est mort, comme son meilleur confident, Annenkov. Tchernytchevski lit les admirables Mémoires dr Monsieur A." et il va à Londres consulter Herzen, qui écrivait dans le Kolokol :"Le socialisme, dernier mot de la Révolution et son idéal, a été élaboré par les penseurs français au milieu des souffrances des prolétaires français[14]." Et il écrit dans son Essai sur Biélinski : "vers 1840, en Allemagne et en Russie, tous les esprits secondaires s'arrêtaient à Hegel", mais la jeunesse russe s'enflamma pour quelques penseurs qui "négligeaient déjà la philosophie allemande comme trop abstraite et qui professaient des principes fermes et élevés". De 1841 à 1846, Biélinski réunit aux Annales de la Patrie des groupes jusqu'alors opposés. "À peu près à la même époque s'opérait en Europe la synthèse des tendances unilatérales en un seul système philosophique général et universel [...]. Tant en Allemagne qu'en France les anciennes théories unilatérales firent place à des idées nouvelles qui cessaient d'appartenir à tel ou tel peuple, pour devenir dans une égale mesure le patrimoine de chaque homme vraiment moderne, quel que fût son pays d'origine et la langue dans laquelle il s'exprimât." Condamné, il emporte en prison La comtesse de Rudolstadt, conclusion de Consuelo, le plus beau des romans dont George Sand disait en parlant de Leroux :"C'est lui qui m'a fait cet enfant-la." Il avait probablement lu aussi, dans la Revue sociale, Malthus et les économistes. Il apprenait qu'Engels appelait Darwin "le fondateur du transformisme". et de sa prison il écrivit à son fils : "J'ai été formé dans Lamarck. Le darwinisme n'est pas une nouveauté pour moi. Mais Darwin, élève de Cuvier, ne connaissait pas Lamarck (homme modeste, comme il le dit lui-même). Et par malheur pour la science, c'est à partir de Malthus qu'il fut poussé à réfléchir. Or, Malthus est un sophiste. La pourriture du malthusianisme est passée dans les théories de Darwin. La diffusion de notre race en Afrique ne pourra être utile que si elle utilise des moyens honnêtes et sages. Tout cela, Darwin l'ignorait"[15]. L'Essai sur Biélinski entraînant sa condamnation aux travaux forcés, Tchernytchevski remet La comtesse de Rudolstadt dans sa valise en partant pour à Yakoutsk.

 C'est Herzen, me semble-t-il, qui en 1877 a appris cette condamnation à Michelet et à Heine. Tous les deux, ils font alors le même éloge du "désintéressement" de Leroux, en rappelant qu'ils l'avaient écouté pour la première fois en 1831, "évêque du saint-simonisme" dans la salle Taitbout. Louant son Encyclopédie, Michelet avait dit dans Le Peuple : "Notre siècle aura une grande gloire". Cette gloire a vu le jour en 1975, lorsque Jean Fabre a apprécié le panorama que je composais grâce aux travaux de Georges Lubin, de David Griffiths, de Jean Gaulmier, de Léon Cellier, de Paul Viallaneix et de Jean-Pierre Lacassagne. Mais en 1983 ces travaux de comparatistes ont été brutalement réprouvés par le puissant Comité des professeurs d'histoire persuadés que Leroux était "très catholique", et que "le marxisme demeure l'apport théorique fondamental du socialisme", Marx étant "der Vater des Vernünftlichen Sozialismus.

 

7. La "rencontre démocratique" de 1844

 

 L'Humanismus est le contraire du chauvinisme et du racisme. Dans Egalité, Leroux a affirmé en 1839 : "Ce noir, quoi que vous disiez, est un homme". En 1840 et 1842, ce "neues Prinzip" a été cité dans le Conversation-Lexikon et dans Socialismus und Communismus des heutigen Frankreichs où Gans et Lorenz Stein ont laissé entendre qu'ils ne situaient plus dans la monarchie prussienne "le Terrestre-Divin". En 1843, Frédéric-Guillaume IV exile les directeurs des deux Revues francophiles : ils ripostent dans les Deutsch-französische Jahrbücher, Arnold Ruge en écrivant Nulla salus sine Gallis, et Marx en souhaitant que l'Allemagne fasse écho au "chant éclatant du coq gaulois". En France, la Revue indépendante annonce l’arrivée à Paris de "l’école de Hegel", et Alexandre Weill, ami de Heine, y met les démocrates en garde contre "la Cour de Berlin et le parti teutonico-germanique, qui représente les anciennes passions militaires contre la France, et qui aurait massacré ou du moins renvoyé les Juifs[16] en Egypte parce qu'ils avaient les cheveux noirs, et reconquis l'Alsace, s'il l'avait pu, les armes à la main[17]. Une "rencontre démocratique", Deutsche, Russen und Franzosen zusammen est prévue, à Paris, le 25 mars 1844. Elle devrait répondre à la question posée deux ans plus tôt par Leroux : Jean-Jacques n'était pas athée. On ne sait pas si Hegel était athée. Lequel des deux doit signer la Nouvelle Alliance de l'Humanité" ? A Manchester, le New moral World publie la réponse de Friedrich Engels, jeune industriel riche et fier de se dire "anglo-german". Il n'est pas invité à la rencontre internationale, mais sans nommer Leroux il lui donne cet avertissement[18]: "le communisme allemand est le plus athée de tous et Bruno Bauer est "the leader of all the joung hegelians philosopher of Germany". Au repas du 24 mars, les deux Allemands, Ruge et Marx, et les deux amis de Biélinski, Bakounine et Annenkov, font connaissance avec trois rédacteurs de la Revue indépendante, Victor Schoelcher, Louis Blanc et Leroux. Et ils confrontent leurs définitions du socialisme. Jugeant que Leroux ("religiös", religieux) est "le plus aimable des Français", Ruge (athée) écrit à ses amis: "Il vous faut choisir entre Marx et moi. Son fanatisme athéiste et communiste est aussi réel que le fanatisme chrétien. Il se prétend communiste, mais il est, plus encore que Bruno Bauer, fanatique de l'égoïsme, de l'athéisme et de l'hypocrisie"[19]. Pour sa part, Ruge écrit dans Patriotismus que "pour sauver so doit apprendre l'humanisme du patriotism n honneur, l'Allemagne e tel que le vivent les hommes libres, dont Lazare Carnot demeure le modèle". C'est le sens de la devise que les Fraternal Democrats (Anglais, Allemands, Polonais et Scandinaves) impriment à Londres sur leurs cartes d’adhésion All men are brethern Tous les hommes sont frères Alle Menschen sint Brüder, en six autres langues encore. A Paris "Tous les hommes sont frères" se lit dans le Manifeste publié par La Réforme que fondent Victor Schoelcher et Louis Blanc ("religiös"). Et à Boussac, où Leroux reproduit cette devise et ce Manifeste dans sa naissante Revue sociale. Donc, sauf Marx[20], tous les invités au premier Congrès socialiste européen ont adopté la doctrine de solidarité que De l'Humanité proclamait cinq ans plus tôt en disant: "nous ne sommes tous qu'un seul corps".

 

8. Le Manifest der kommunistischen Partei

 

 En mars 1843, en lisant dans la Revue indépendante l'article où Leroux plaignait ses anciens compagnons de travail tombés dans la misère, Marx a priq la résolution de travailler à l'entente d'une humanité qui pense et d'une humanité qui souffre. Jusque là, il était "le seul philosophe authentique" selon Moses Hess, le vrai successeur de Hegel, selon Bruno Bauer, qui enseignait que "le dieu chrétien laisse crucifier son fils premier né" parce qu'il est "une reproduction du Yahvé-Moloch juif à qui l'on sacrifiait du bétail pour expier avant de racheter la première naissance. Partout la victime originelle fut l'homme. Marx, donc, à la première page de sa thèse, avait reproduit le blasphème de Prométhée :"En un mot, j'ai de la haine pour tous les dieux !", et il continuait cette bravade de potache en prophétisant la rédemption universelle par le prolétariat déshumanisé. En lisant Leroux, George Sand et Balzac, il abandonne ce jargon judéo-germanique. Le 11 août 1844, il écrit à Feuerbach qu'à Paris il a dîné avec des ouvriers et des étudiants (um die Brüder Leroux) , et que les prolétaires français font preuve à table d'un Humanismus inconnu par le prolétariat allemand ou anglais. Leroux vient de dire à George Sand, en mai 1844, qu' il [écrit] sur la Propriété". Il est en train d'écrire Le Carrosse de Monsieur Aguado (introuvable en France mais non en Italie) où dialoguent un philosophe et un prolétaire dans un cabaret où le vin, le tabac et les cartes servaient à entamer "la causette". Pour de très diverses raisons, biologiques,psychologiques, sociologiques, métaphysiques et religieuses, le maître-mot de Leroux est SOLIDARITE, et c'est pour cela que la triade se conclut par le mot UNITE. Lisant et relisant De l'Humanité", Michelet prend "[s]on élan contre le passé", contre Cousin, contre "la méthode qui formule, celle de Hegel", et contre “le banquet matérialiste de Feuerbach", et il écrit "il y a "une seule science, l'histoire. L'histoire des religions, l'histoire du droit, l'histoire politique, l'histoire de l'art et de la littérature ont besoin de toute l'histoire ". En 1845 Marx achète De l'Humanité, et dès le premier chapitre, il trouve non pas des mots en isme mais l’histoire :"Nous savons, par ce que Philon rapporte de l'Essénianisme et des Thérapeutes, qu'à Alexandrie l'Essénianisme dominait avant la naissance de Jésus-Christ." Marx s'emporte contre les néo-hégéliens disciples de "saint Bruno (Bauer), épiciers de la pensée, pillards des Français, qui prennent Feuerbach pour le dernier cri, alors que Feuerbach croit qu'il y a une science de la politique, une de la religion, une de l'art, etc. Nous ne connaissons qu'une seule science, celle de l'histoire. Ces escamoteurs ne se doutent pas qu'en histoire les Français ont damé le pion à tout le monde." A Bruxelles, en 1845, trois exilés : Marx, Bruno Bauer, qui écrit que Leroux "continue à croire à l'ombre que l' humanité projette au haut des cieux", et Théophile Thoré, connu de longue date comme prisonnier politique, éminent critique d'art, ami de Badelaire, qui dédie La recherche de la liberté "à Pierre Leroux, Cher ami, Vous êtes le plus prolétaire des philosophes et le plus philosophe des prolétaires". Heine supplie “[s]on ami Marx et le bon Ruge” de lire la Bible et d’abandonner Bruno Bauer et les “moines de l'athéisme”, capables d'allumer des bûchers pour les croyants et les déistes[21]. Hess[22] cesse de croire que le judaïsme est dépassé, et il écrit à Marx: "la philosophie allemande est antisocialiste. Adieu, Partei [23]! Ton parti, je ne veux plus en entendre parler. De la merde sous tous les rapports”. Dans le People, en 1846, Mazzini apprend aux lecteurs anglophones que les principaux démocrates du continent s'accordent sur la définition du gouvernement représentatif que Leroux a donnée en 1832 et répétée dix ans plus tard".

En 1846, Engels lit la Revue sociale, où Leroux commente le Manifeste publié par la Réforme en disant: " Le premier principe Tous les hommes sont frères, avant d'être proclamé par la Révolution française, l'avait été par le Christianisme et par la Philosophie"[24]. Pour Engels, Kommunismus et Atheismus sont synonymes, et il écrit à Marx que "Leroux est complétement fou", et que les "pierrelerouxistes" n'ont rien de commun avec "des hommes comme nous". C'est pour anéantir cette Revue sociale qu'en 1846 il fait le projet d'un meeting "ayant pour but l'union et la fraternité de tous les peuples". Les Fraternal Democrats l’organiseront à Manchester, ils y inviteront la bruxelloise Association Démocratique, Engels, délégué (autoproclamé) des communistes parisiens, en sera le secrétaire, et Marx, délégué des communistes bruxellois, le président. Ovation de Marx, Karl Schapper ayant déclaré que ce meeting "prépare la réunion d'un congrès démocratique des différentes nations d'Europe". Parfait exemple de ce que Marx et Leroux appellent "escamotage" : Cinq ans avant "Proletarier aller Länder, vereinigt Euch !" la Revue indépendante avait réédité Les bourgeois et les prolétaires et appelé les "prolétaires de toutes les nations !" Le meeting de 1847 n'a pas du tout accouché d' un congrès international, mais d'un Parti.

Avec David Griffiths, distinguons dans ce Manifest ce qui vient de Marx et ce qui vient d'Engels. Marx y écrit un bon résumé de lectures: "Les écrits socialistes et communistes renferment aussi des éléments critiques. Ils attaquent la société existante dans ses bases. Ils ont fourni, par conséquent, des matériaux d'une grande valeur pour éclairer les ouvriers". Laisson à Engels les sarxasmes : il range "die Humanitäre", réformateurs en chambre" aux côtés des philanthropes cosmopolites et des amis des bêtes"[25]. Les révolutions de Paris (24 Février 48), de Vienne (14 mars, de Berlin ( 18 mars) , de Milan (20 mars), de Venise, de Toscane, de Lombardie, etc. ont lieu avant la publication du Manifeste communiste, totalement oublié par les Fraternal Democrats avant le 15 septembre 1850, puisque ce jour-là, au Banquet Typographique, Leroux brandit un journal du jour en disant à ses “ compagnons ”: “le grand meeting qui vient de se tenir à Manchester s'est terminé par des conclusions de tout point conformes à vos statuts.” En février 1851, à Londres, les émigrés allemands acclament Louis Blanc exilé. J. Harney leur fait chanter la Marseillaise. Furieux, Engels écrit à Marx que "Harney fait le jeu de Schapper contre nous", et Marx répond :"Ils nous croient battus, mais nous les battrons d'une autre manière ”. Harney ira à Jersey à l'enterrement de Philippe Faure, son "pauvre ami". En arrivant en exil à Londres, Malwida von Meysenbug et Théodore Kinkel, qui se déclare "démocrate parce que socialiste", iront demander de l'aide non pas à Engels mais à Herzen. C'est à Engels que Marx écrira : "Ce qu'il y a de sûr, c'est que je ne suis pas marxiste".

 

 9. La seconde République

9.1.

En janvier, dans la Revue sociale ( Boussac), Leroux préface la Trilogie sur l'institution du dimanche en comparant le judaïsme, le Tao et le bouddhisme. Le 8 janvier, L'Eclaireur du Centre fait savoir qu'à Limoges le banquet religieux et social vient de réunir mille souscripteurs. On lit dans Le Constitutionel : "La Creuse est le département qui ne puise sa richesse que dans les économies du salaire de nos trente-cinq mille ouvriers qui émigrent tous les ans". Depuis dix ans les maçons creusois avaient fait de grandes grèves. Ils limousinaient à Paris et à Lyon, et après quelques mois sur les échafaudages, ils colportaient leurs idées sur les routes qu' ils parcouraient en bandes. Le 17 mai, Brunet, député de Limoges, a dit à l'Assemblée: "Le danger de Limoges consiste dans la force d'une société populaire dont l'influence s'étend dans les départements voisins, le Cher, la Nièvre, l'Indre et la Creuse, et aussi dans les relations très multipliées de cette société populaire avec les principaux chefs de l'anarchie qui viennent d'être arrêtés à Paris". De fait, arrivant à Paris le 16 mai en venant de Limoges, Leroux est mis en prison parce que la police a lu son nom inscrit à la craie sur une planche parmi les noms des douze membres du Gouvernement insurrectionnel. Mais on le remet en liberté, La Vraie République ayant le 21 publié une Lettre ouverte à Pierre Leroux où Théophile Thoré crie la colère des prolétaires :

"Eh quoi ! sous prétexte que le peuple qui vous aime écrit votre nom sur une liste de gouvernement provisoire, [on vous emprisonne], vous qui seriez à la tête des législateurs, vous dont le nom serait sorti le premier du scrutin populaire, si les dictateurs des barricades n'avaient pas commis l'erreur irréparable de remettre à plus tard les élections. [Si Lamartine, le plus grand poète de France et Arago, le plus grand savant de France vous maintenaient en prison, vous qui êtes] le philosophe de l'humanité, que penseraient les prolétaires de France, dont vous êtes le plus sincère représentant, que penserait l'Allemagne intellectuelle, qui s'est nourrie de votre doctrine, que penserait l'Europe qui a traduit vos livres sublimes ?"

 

Le 22 février 48, en pénétrant le premier dans l'Assemblée Nationale, la canne-épée à la main, (non pas pour frapper, mais pour montrer sa résolution), Philippe Faure regrettait de n'avoir pas atteint le nombre de trois mille adeptes qui lui semblait nécessaires pour conduire, Leroux et Lamennais à l'Hôtel de Ville. D'ailleurs, Leroux avait déconseillé d'agir avec la bourgeoisie prétenduement républicaine, plus redoutable à son avis que la monarchie orléaniste. Dès 1843, la British and Foreign Review avait remarqué que "des jeunes gens de vingt ans rejoignent les rangs des Humanitaires, qui ont des modes de propagande variés énergiques et efficaces,[…]en particulier l’Encyclopédie nouvelle". En 1845, dans plusieurs quartiers de Paris, il existait des Centres de propagande socialiste en liaison avec la Société typographique parisienne, le journal Le Représentant du peuple, et la Revue sociale de Boussac. Leur nombre grandissant, il fallut fonder une sorte d'Ecole Normale, où Philippe Faure, étudiant, typographe et menuisier, se servait de l'Encyclopédie nouvelle pour faire ses cours aux "enseigneurs". Les maçons migrants, qui s'appelaient "hirondelles blanches" parce qu'ils voyageaient avec des vêtements couverts de plâtre, lui servaient de diffuseurs. En février 48, l’apparition à Limoges d’ un phénomène nouveau, sans rapports avec les diverses écoles parisiennes, étonnait le ministère de l'Intérieur[26]. Il n' avait pas remarqué la série d'articles sur l'Algérie publié dans la Revue sociale par Philippe, et à L'Eclaireur, journal des départements du Centre le 25 avril 1847 l' article intitulé Pauvre Pologne où il disait : "Les patrouilles circulent dans Prague parce que la propagande slave enflamme la Bohême". Dès le 19 janvier 1847, Delessert Préfet de Police écrivait au Ministre de l'Intérieur que "le journal du sieur Pierre Leroux a de nombreux lecteurs dans la Creuse, et particulièrement dans les villes manufacturières d'Aubusson et de Felletin".

 

9.2

A l'Assemblée Nationale, avant "l'affreux égorgement humain" de juin 1848

 

"En 1838, le socialisme avait engagé la lutte contre la philosophie officielle dont M. Victor Cousin était le pontife depuis 1830"[27]. En 1845, le gouvernement avait éloigné Leroux de Paris. L'année suivante, l'Archevêque de Paris poussait un cri d'alarme: "Monsieur Pierre Leroux s'est fait sa place à la tête des rationalistes. Il est le trait d'union des travaux rationalistes allemands et français". Que penser de professeurs d'histoire qui n'oublient aucun des chefs et sous-chefs d'école et qui ne savent pas ou qui craignent de dire que Leroux, après trois ans d'absence, revenant à Paris sans argent, sans journal, obtient le 4 juin dans le département de la Seine cinq mille voix de plus que Victor Hugo, sept mille de plus que Louis Bonaparte, quatorze mille de plus que Proudhon, et soixante-dix mille de plus que Blanqui. Le 15, il monte pour la première fois à la tribune. Marie d’Agoult assiste à son premier discours : "On sait que Pierre Leroux est l'un des apôtres les plus populaires du socialisme ; plusieurs se disent que, peut-être, il ne tient qu'à lui d'allumer ou d'éteindre les brandons de la guerre civile. Peut-être va-t-il exposer un moyen de satisfaire les ouvriers sans ruiner les chefs d'industrie ; peut-être possède-t-il le secret de faire transiger le capital et le travail, de réconcilier les intérêts en lutte. On écoute. […] "Je dis, reprend-il avec autorité, en se tournant vers la droite, que si vous ne voulez pas admettre cela ; si vous ne voulez pas sortir de l'ancienne économie politique ; si vous voulez absolument anéantir toutes les promesses, non pas seulement de la dernière révolution, mais de tous les temps de la révolution française dans toute sa grandeur ; si vous ne voulez pas que le christianisme lui-même fasse un pas nouveau ; si vous ne voulez pas de l'association humaine, je dis que vous exposez la civilisation ancienne à mourir dans une agonie terrible. […]Personne n'imagina de railler les paroles prophétiques de M. Pierre Leroux. M. de Montalembert vint lui serrer la main avec effusion en signe d'assentiment. M. de Falloux traversa toute la salle pour lui mieux témoigner son admiration et sa sympathie". Une semaine plus tard, Montalembert dit à la tribune : "Le remède à tous les maux c'est le principe d'association. Ce principe d'association, vous l'avez entendu invoquer, il y a peu de jours, par un éloquent philosophe, M. Pierre Leroux. Vous l'entendrez évoquer tous les jours par des hommes qui, comme moi, viennent d'un tout autre point de l'horizon politique et religieux". Et Hugo,le même jour, se tourne lui aussi vers Leroux . Pour "les propriétaires victimes de faillite et qui ne perçoivent plus les loyers ou les fermages", il demande "l'aide des penseurs sévères et convaincus qu'on appelle socialistes. Toutes les fois que vous ne mettez pas en question la famille et la propriété, ces bases saintes sur lesquelles repose toute civilisation, nous admettons avec vous les instincts nouveaux de l'humanité. Puisque ce peuple croit en vous, puisque vous avez ce doux et cher bonheur d'être aimés et écoutés de lui, oh je vous en conjure, dites lui de ne point se hâter vers la rupture et la colère, car l'avenir est pour le peuple. Il ne faut qu'un peu de patience".

 ,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,, Leroux répond en suppliant les représentants du peuple d’examiner "d'urgence dans le plus bref délai possible" la pétition par laquelle les délégués des Ateliers Nationaux demandent à l'Assemblée, après la dissolution de ces Ateliers, "quelques garanties pour ceux des travailleurs qui iront travailler dans les départements sur la demande des industriels particuliers". On lève la séance, et durant la nuit, les premières barricades s'élèvent. Et les insurgés, quand on leur offre de cesser le combat contre une promesse d'amnistie, répondent : "Nous nous ferons suicider". Leroux lance en vain un pathétique appel à "la miséricorde", que Les Communards non blanquistes n'oublieront pas : "Le décret fut voté d'urgence et presque sans discussion. Vainement M. Pierre Leroux voulut protester : "Vous avez dit : pas de concessions devant l'émeute ! Et vous dites maintenant : pas de discussions après la victoire!". Vainement voulut-il tenter un appel à la clémence, sinon à la justice. On ne voulut pas l'écouter."[28]

 

9.3.

En septembre, "la ville vomit une partie de ses membres à l'ostracisme"

 

 Onze mille morts et vingt-cinq mille prisonniers, dont quatre mille trois cent quarante-huit qui vont traverser Paris par fournées de cinq cents. A neuf reprises le Moniteur, Journal officiel de la République française publie sur six longues colonnes la liste des cinq cents "transportés", avec la profession de chacun. Tous les corps de métiers "mécaniques" sont représentés. Accusé d’avoir tiré, un lamineur en cuivre du nom de Saintard échappe à la transportation parce qu’il réussit à prouver qu’il a seulement "voulu faire crier : Vive la République démocratique et sociale !". Dix ans de travaux forcés. La République démocratique et sociale, c’est le programme de Leroux.

 

 Paris en état de siège. Lamartine est soulagé : "Des troupes nombreuses sont sans cesse sur le qui-vive aux quatre coins de la ville", disant cela à l'Assemblée, il raconte que la veille, il a croisé "une longue file de soldats silencieux, la nuit, escortant à pas muets une longue file de personnes, les unes à pied, les autres sur des charrettes, allant chercher leur exil sur l'Océan. La ville vomissait une partie de ses membres à l'ostracisme". Protestation de Deville député, avocat, très souvent d'accord avec Leroux: "C'est sous l'empire des conseils de guerre qu'on parle à la tribune", chacun des citoyens de Paris, sans en excepter les représentants du peuple, risquant de se voir "dénoncé comme complice ou fauteur de l'attentat de juin, arraché à sa femme, à ses enfants, à ses affaires, à sa patrie pour aller mourir misérablement, désespéré, dans une île déserte." Dans sa lettre A mes collègues de l'Assemblée nationale Leroux évoque la tribune transformée en arène de gladiateurs, les innombrables traits qu'on a lancés contre lui et contre la doctrine qu'il enseigne, et la cruelle souffrance qu'on éprouve à "s'entendre accuser à tout propos d'être un barbare". Personne n'est autant que lui exposé aux insultes, parce qu'il est de très loin le principal orateur de la minorité, dans les deux séries de grands débats. En effet les questions économiques alternent avec les questions de droit constitutionnel. Il met en garde contre le projet de Constitution. Il dit :" Je ne suis pas socialiste, si l'on entend par ce mot une opinion qui tendrait à faire intervenir l'Etat dans la formation de la société nouvelle". Il explique que "le mot de propriété est la source d'une foule de confusions", qu'il y a "une fausse propriété" et que "le socialisme n'attaque ni la vraie propriété ni la famille". Et c'est toujours lui qui est visé, nommément par les économistes Dupin, Faucher, Wolinski, Duprat, ou de façon allusive et transparente, par Lamartine, par Mgr Sibour, par Tocqueville, par Montalembert disant que les socialistes les plus dangereux sont "ceux qui ne se disent pas socialistes." Tout le monde comprenait.

Surtout, étant à la fois Creusois et parisien, il est seul à voir d’un seul regard ce que Balzac appelait "la grande antithèse sociale, Paris-Province". En l'écoutant plaider pour le prolétariat paysan autant que pour le prolériat ouvrier, les propriétaires craignent la jacquerie, l’incendie des châteaux, comme en 89. Le 30 août, à propos du débat sur la durée de la journée de travail, il dit:

"Je laisse Saint-Etienne, je laisse Saint-Chamon et toutes les petites villes de fabrique aux environs. Je prendrai deux villes, Lyon et Limoges, que je connais, et il y a ici beaucoup de citoyens qui les connaissent comme moi. A Lyon, plus de cent mille prolétaires. A Limoges, la situation est la même : sur 40.000 habitants, 13.000 indigents. […] Dans tous nos départements du centre, dans le département de la Creuse où le sang humain vient de couler, il est constant que la plupart des hommes, des serviteurs de l'agriculture, ne mangent pas de véritable pain, qu'ils se nourrissent de tourteaux, de pain noir et de châtaignes."

En septembre, les républicains cèdent l'Elysée à Louis Bonaparte, et l'Instruction publique aux deux catholiques, de Falloux et Montalembert. Et, comme prix de consolation, l'orléanisme vaincu obtient le Conseil d’Etat pour Jules Simon, bras droit de Victor Cousin. Leroux voit des voltairiens converser avec des jésuites, et en notant cette nouveauté il n'y voit pas l'amorce d'une fraternisation. L'Université et l'Archevêché montent un scénario pour frapper l'opinion en excommuniant ensemble le bouc émissaire, publiquement, à l'Assemblée nationale. Aussitôt sténographiée et officiellement imprimée, cet ostracisme sera sur le champ entérinée par le (presque) ministre, M. de Falloux, qui représente déjà le prochain Président de la République. Le 18 septembre, à la tribune, Montalembert commence par annoncer que "l'honorable M. Jules Simon a quelque chose à dire", et il parle : "le problème aujourd'hui c'est d'inspirer le respect de la propriété à des gens qui ne sont pas propriétaires. Pour cela, une seule recette, c'est de leur faire croire en Dieu, et non pas au Dieu vague de l'éclectisme, mais au Dieu du catéchisme, au Dieu qui a dicté le Décalogue et qui punit éternellement les voleurs". Puis, comme Hugo le 22 juin, il regarde Leroux, sans le nommer : "Je me retournerai vers quelques-uns des orateurs les plus avancés, les plus novateurs, les plus utopistes que nous avons entendus ici. Ils nous ont parlé de cet air vicié que respirent nos ouvriers dans les manufactures, ils nous ont dépeint ces générations malingres, affaiblies, misérables ; mais je leur demanderai si ces générations sont seulement réduites à l'état qu'ils dépeignent par le mal industriel, par le mal matériel, je lui demanderai si le mal moral n'y est pas pour quelque chose !"

Lui. Anacoluthe. On est passé du pluriel au singulier. Le bouc émissaire est montré du doigt. Il va être nommé. L’honorable Jules Simon annonce qu’il va parler en tant que "membre de l'école rationaliste" et en tant que "membre de l'enseignement officiel", car il a "parcouru tous les degrés de l'échelle universitaire": "Je demanderai à Monsieur de Montalembert si l'honorable M. Pierre Leroux, notre collègue, est dans l'Université sans que je le sache, s'il y a eu dans l'Université un seul phalanstérien, un seul communiste. S'il y a une éducation dans une partie de la société dont le dernier mot est Jouis, cette éducation est faite par d'autres éducateurs que par nous". M. de Falloux "[s]e hâte d'accepter les paroles de conciliation et de concorde que M. Jules Simon a fait entendre". Il n'était ni dans son intention ni dans celle de Montalembert de porter contre l'Université les accusations que "M. Simon avait raison de repousser avec l'énergie et la noble émotion qu'il y a mises". Jamais, quant à lui, il ne portera "la moindre atteinte à la liberté de l'Université"[29].

 

9.4.

Les Banquets de la Société Typographique

 

 Le compte-rendu in extenso de cette séance a paru dans le Moniteur, Journal officiel de la République française quelques jours avant la date fixée pour le premier banquet de la Société Typographique. La Loi le Chapelier venait enfin d'être abrogée, "le droit d'association vient d'être reconnu, et de tous côtés surgissent des sociétés fraternelles et égalitaires de travailleurs. Elles veulent, écrit Joseph Mairet dans ses Carnets, que l'on instaure des corporations nouvelles qui assurent leurs membres contre la maladie et le chômage. Leur modèle, c'est la Société Typographique, parce qu'elle souhaite que tous les travailleurs, en imitant notre exemple, se solidarisent avec nous. A Paris, elle a déjà "une caisse spéciale pour soutenir les grèves des autres corps d'état." Avec Duchène et Vasbenter, Mairet a depuis trois ans réorganisé cette Société en liaison avec l'Association Typographique et Agricole de Boussac. Duchène a été chargé de répondre, parce qu'il a autant de verve que Proudhon. Il ne va pas plaider pour un individu. Il juge au nom du socialisme prononce "les pontifes et les docteurs du catholicisme", "les doctrinaires du libéralisme" et "les philosophes ennemis de l'intelligence" :

"Il y a dix-huit cents ans, un homme parcourait la Judée, sans crédit, sans fortune, sans autre influence que celle de sa parole. Mais cette parole était plus brûlante que la flamme, plus tranchante que le glaive, car c'était une parole de fraternité, d'égalité, de liberté. Barbare[30] et séditieux, selon ceux qui l'ont voué au supplice, il était le Régénérateur du genre humain. Est-ce que les victimes ont jamais manqué aux bourreaux ?"

 "Ce discours, écrit Mairet, produisit un enthousiasme indescriptible, unanime. Pierre Leroux, surtout, jubilait ; sa belle et large figure s'épanouissait d'aise en agitant son épaisse et longue chevelure qui inspira si souvent le crayon des caricaturistes, entre autres lorsqu'ils représentaient Proudhon assis à l'Assemblée nationale au dessus de Pierre Leroux et se servant de sa chevelure dessinée en tignasse comme d'un manchon". Ce jour-là, Proudhon s'était excusé. Il ne songeait qu'à l'économie politique. Il voulait que son système l'emporte sur celui de "Charles Marx". Et il s'apprêtait à écrire tout le mal qu'il pensait de Leroux.

En 1849, Duchène et Vasbenter sont en prison. Au Banquet, leurs lettres sont lues par le citoyen Fiévet, typographe, qui porte un toast Aux martyrs de la Fraternité ! : "Les bourreaux, las de frapper, volèrent aux vrais chrétiens leurs symboles. Prouvant que le Christ avait eu raison de dire qu'il s'élèverait de faux prophètes, ils furent Pontifes au Moyen Age et ils sont les scribes et les pharisiens de notre époque". Ils persécutent "les chrétiens régénérés", qui ont pour maître-mot le mot frère. Banquet fraternel, banquet fraternitaire, confrères, fraternelles agapes, table fraternelle, communions socialistes, tel est dans tous ces toasts le vocabulaire religieux de ce christianisme régénéré. L'auditoire sait qu'en 1846 et 1847 l'Archevêque de Paris a condamné Leroux comme le plus grand ennemi de Rome, parce que les compositeurs d'imprimerie qui dialoguent dans Le Carrosse de Monsieur Aguado disent que "[s]on Jésus n'est pas celui des prêtres".

Présidant ce Banquet avec Mairet, c'est Cornillon-Savary, prote, qui, en levant la séance, reprendra les mots par lesquels Leroux avait conclu :

confiance dans la victoire du génie de la vérité sur le mensonge

d'Ormuzd sur Ahriman !

Venus de la région parisienne mais aussi "délégués" venus de Lyon, Dijon, Grenoble, Turin, Genève et Bruxelles, tous ces compagnons (c'est le nom que Leroux leur donne) vénèrent le compositeur, puis correcteur d'imprimerie, prote, initiateur en France du premier "magazine à l'anglaise", le Globe, journaliste et directeur de revues qui ont révolutionné la pensée européenne, critique littéraire qui a révélé à la France un grand nombre d'auteurs étrangers, conseiller de nombreux écrivains et surtout de la plus célèbre d'entre eux, George Sand. Tous savent qu' en juillet 1830 il avait été choisi par les typographes en armes pour demander à La Fayette de proclamer la République. Le 19 juin 1849, une Loi va interdire "tous les Clubs et Réunions publiques où seraient discutées les affaires politiques". Donc, on ne doit plus prononcer les mots "République démocratique et sociale". On doit, avant la séance, soumettre les textes des toasts au commissaire de police, qui en septembre 1850 a "biffé en entier" le toast où Barbier avait écrit : "A Pierre Leroux ! Il est là qui m'écoute". Sachant que ces mots ne seront pas prononcés, Leroux fait allusion dans son discours aux "commissaires de Mars et de Bellone" qui sont dans la salle, avant de donner la parole à Martin Nadaud, qui conclut avec une grande audace :

 

Oui, je dois le dire et je le dirai ; que les sténographes de la police, dont nous savons l'exactitude, prennent bien garde à ces paroles. […] Citoyens ouvriers, nous n'oserions plus nous présenter à la tête de la démocratie européenne si nous ne disions pas que bien des hommes ne gagnent pas un salaire suffisant pour acheter chaque jour un kilogramme de pain. Oui, citoyens, il faut, pour l'amélioration du corps social, la régénération des individus qui le composent. Elevons donc bien haut, pour l'honneur de la France, le drapeau du courage qui est le nôtre. Nous avons en ce moment des passions et des vices ! Eh bien !, déclarons leur la guerre, mais une guerre sérieuse, une guerre d'extermination, pour arriver au bien !"

Au dernier toast, en 1851, Leroux réhabilite "Etienne Dolet, ce typographe pendu place Maubert qui avait à Lyon défendu le salaire des ouvriers imprimeurs"[en 1546]. Le martyre de ce libre penseur portait en germe "les corporations organisées en vue de la République et sur le type républicain". L' audience internationale qu'elles ont atteint est le présage de "la véritable société humaine, celle qui solidarisera tous les hommes en les rendant libres".

 En 1866, Leroux sera "nominated in the Central Council of International Working Men Association". Trente ans plus tard, tout fiers d'être appelés marxistes, les renégats cacheront les Carnets de Joseph Mairet.

 

A suivre

 

. Chronologie

 

 

1797 Naissance de Pierre Leroux à Paris

1824 Fondation du Globe par Pierre Leroux et ses amis membres de la Charbonne[31]rie

1827 Leroux publie dans le Globe De l’Union européenne   

1829 Leroux publie dans le Globe Du style symbolique

1831-1835 Leroux et Hyppolite Carnot dirigent la Revue encyclopédique

1833-1840 Leroux et Jean Reynaud dirigent l’Encyclopédie nouvelle

1836George Sand adopte “le plan de vie” essénien

1837.Le Monde, le journal de Lamennais, journal appelé en Allemagne "ultraradikal", prend parti contre Victor Cousin, pour l'Encyclopédie "républicaine et non chrétienne" de Pierre Leroux et Jean Reynaud.

1838. Dans l'Encyclopédie, contre Cousin, Leroux publie Eclectisme, qu'approuve Geoffroy Saint-Hilaire.

1839. Leroux publie Réfutation de l'éclectisme qui est une réédition d' Eclectisme. Dans l'Encyclopédie à l'article Egalité ("long comme un livre), il célèbre ensemble Jean Hus, mis à mort par le Concile de Constance, et "Jésus essénien, le destructeur des castes". Il reproduit tout ce que Philon le Juif, Flavius Josèphe et Pline l'ancien ont écrit sur les esséniens.

1839. Dans Un grand homme de province à Paris, Balzac fait l’éloge d'"une Encyclopédie vivante", de Geoffroy Saint-Hilaire et des républicains fidèles à "Jésus, divin législateur de l'égalité".

1840. Cousin qui était déjà "le pouvoir éducateur de la France", devient Ministre de l'Instruction publique.

1840. Balzac prend la défense de George Sand et de Leroux contre l'Académie des Sciences morales et politiques (c'est-à-dire Cousin) et contre Sainte-Beuve.

1840 Henri Heine fait l’éloge de George Sand et de Leroux dans la “Gazette d’Augsbourg”.

1840. A Leipzig, éloge de Leroux et de "die Egalité" dans le dictionnaire usuel édité chez Brockhaus.

1841. Proudhon publie l’éloge de “l'antiéclectique, l'antagoniste de nos philosophes demi-dieux, l'apôtre de l'égalité"

1842. Sainte-Beuve, ancien collaborateur de Leroux, se moque de Leroux, "le Pape du communisme".

1846. Baudelaire écrit dans le Salon de 1846 : "Un éclectique est un homme san amour".

1848 (janvier) dans la "Revue sociale"( Boussac), Leroux préface la Trilogie sur l'institution du dimanche en comparant le judaïsme, le Tao et le bouddhisme.

1848 (Février). Michelet demande à l'Académie des Sciences morales et politiques d'accueillir "Pierre Leroux, l'illustre ouvrier".

1848 Leroux est élu représentant de la Seine à l’Assemblée Nationale

1848 (Juin). "La barbarie ose dresser la tête contre la civilisation", selon l'ex-ministre Marie. L'Académie Française décerne son Grand Prix Montyon à Alfred Sudre pour son Histoire du Communisme où Leroux est (savamment d'ailleurs) dénoncé comme l'auteur de "la religion du mal". Cela peut avoir frappé Baudelaire, auteur des Litanies de Satan

1851. Dans De la fable (qu’il intitulera par la suite L’Hitoupadesa et l’Evangile) Leroux démontre que Jésus, Thérapeute, était Talapoin. En novembre Baudelaire loue "les pages sublimes et touchantes" écrites par "le paisible Pierre Leroux dont les nombreux ouvrages sont comme un dictionnaire des croyances humaines."

1851 "Ou le socialisme, ou le jésuitisme". Leroux avait lancé ce défi, que Montalembert rappelle peu avant le coup d'Etat. Le 20 décembre, Montalembert louera "l'acte du 2 Décembre, qui a mis en déroute tous les révolutionnaires, tous les socialistes, tous les bandits de la France et de l'Europe". Exil de Leroux.

1853. Cousin tonne contre "ces esprits superficiels qui se donnent comme de profonds penseurs parce qu'après Voltaire ils ont découvert des difficultés dans le christianisme. […] Soyez très persuadés qu'en France la démocratie traversera la liberté, qu'elle mène au désordre et par le désordre à la dictature."

1854 Eloge de Leroux par Heine et par Michelet.

1862 Académicien, Taine rencontre Leroux et note :"Assez d'imagination et d'esprit, mais de seconde qualité".

1866 Secrétaire perpétuel de l'Académie française, Villemain dit à Leroux :"Je vous croyais mort".

1867. Leroux est trop emprunteur et trop dépensier : tel est l'avis de Joseph Bertrand (Académie française et Académie des Sciences), Berthelot ( secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences) et Ludovic Halévy (Académie française).

1869. Futur Communard, Vermorel fait l’éloge de Leroux dans Les hommes du 2 décembre , en signalant que l'abbé Gerbet écrit que depuis la chûte de l'Empire romain "l'église, les papes à sa tête, soutient tout pouvoir qui lui promet de protéger la société contre les moeurs et les instincts sauvages de la barbarie".

1877 Pour "remonter à Jésus", fallait-il "revivre en amont de la Réforme" ? Charles Fauvety disait oui, Renouvier disait non, avant de "tomber d'accord sur un mot de Pierre Lepoux : "tout être doué de raison doit être à lui-même son Pape et son Empereur".

1896 Réédition du discours (1874) où Martin Nadaud dénonce "le stratagème employé par les savants pour annihiler Pierre Leroux." Eloge de Leroux par Bernard Lazare et par Clemenceau qui prennent la défense du capitaine Dreyfus et figurent avec Gabriel Monod à la tête de ce que Maurras appelle "la coterie judéo-protestante, le vieux parti républicain"

1899 Bernard Lazare écrit dans "la Grande Revue" qu'"adoptant servilement une opinion de Marx", Jaurès prouve qu'il "ne connaît pas le peuple juif dans son prolétariat".

1902 Bernard Lazare écrit à Péguy qu’il y a des gens “pour qui Jaurès n’est plus un homme, mais un fétiche véritable”

1904 P. -F. Thomas " L' influence de Pierre Leroux est partout, et son nom nulle part

Préface de Bergson au Testament philosophique de Ravaisson

Renouvier, Derniers entretiens

aux cahiers, Introduction à la métaphysique

Centenaire de George Sand

Monument de Renan à Tréguier

Monument de Leroux à Boussac

1905 Société française de philosophie, L'idée religieuse dans l'enseignement

 Gabriel Monod édite des citations du Journal de Michelet et de sa correspondance avec George Sand

19O6 E. Fournière, dans Le règne de Louis-Philippe (Histoire du socialisme dirigée par Jean Jaurès, "Leroux, l' âme la plus socialiste et le cerveau le plus fécond"

 1906 Georges Sorel, dans “le Mouvement socialiste” "Leroux et sa philosophie du bafouillage”              

19O8 Péguy, la thèse, "résonnances bergsoniennes

1908 Marcel Proust s’abonne aux “cahiers de la quinzaine”

1910 Péguy publie notre jeunesse, où Bergson admire le portrait de Bernard Lazare .

février 1911, engagement de Bergson aux côtés de Péguy

1912 Fidao-Justiniani "Leroux annonce et fait mieux qu'annoncer Bergson"

1913 Charles Andler avec Péguy contre Herr et Jaurès

1914 mort de Péguy

1926 Jean Giraudoux, Bella : "Péguy aimait tout, aimait absolument tout"

ensuite, "L'Intelligentsia occidentale à genoux devant la bureaucratie soviétique "(Trotski)

1936 Romain Rolland embrassé par Staline

1939 "dans les ténèbres où nous avançons à tâtons", Bergson annonce que la flamme sera rallumée par Péguy

1941 En écrivant dans son Testament : "Mes réflexions m'ont amené de plus en plus près du catholicisme, où je vois l'achèvement complet du judaïsme", Bergson conclut non comme Bernard Lazare, mais comme Péguy.

1944 R. Rolland accuse Bergson d' un illuminisme mystique, belliciste, réactionnaire, comme si Bergson avait écrit les Réflexions sur la violence

1948 David-Oven Evans ,Le socialisme romantique, Pierre Leroux et ses contempporains

1948, Roger Garaudy ,au nom du ¨.C.F. : "Nous excluons Pierre Leroux"

1948, Cours de philosophie de Politzer : selon le marxisme-léninisme, le bergsonisme est une mystification

1953 Péguy, l'esprit de système

1955 Proust, Contre Sainte-Beuve

1959, aux "Classiques du peuple", Jaurès est désigné comme modèle, inférieur pourtant à Lénine

1958-1992, Henri Guillemin perpétue le dogme de l 'infaillibilité de Jaurès

1965 David Albert Griffiths, Jean Reynaud encyclopédiste de l’époque romantique

1965 Centre Péguy d' Orléans, inventaire des archives des”cahiers de la quinzaine”

1963-1973 Jacques Viard, Du côté de chez Sartre, Péguy aux outrages ; Philosophie de l'art littéraire et socialisme ; Proust et Péguy, des affinités méconnues; Prophètes d' Israël et annonciateur chrétien

197O Auguste Martin, Dossier Péguy-Bergson, 155ème Feuillet Amitié Péguy

1972-1986 demandes en vain adressées au CNRS en vue de la création d'une recherche coopérative sur programme pour étudier la vie, l'action, les Oeuvres et l 'influence internationale de Pierre Leroux au XIXè et au XXème siècle

1975 Bergson, réédition du Discours de réception à l ' Académie française (in Regards sur Emile Ollivier, par Anne Troisier de Diaz)

1978 Paul Bénichou Le temps des prophètes,

 réédition des Oeuvres de Leroux (non complètes )(Slatkine)

1983 Gusdorf, dans les Fondements du savoir romantique cite de Pierre Leroux "un texte bergsonien avant la lettre"

1983 "Viard a l'habitude de ce genre d' affirmations, mais Jaurès n'avait pas lu Pierre Leroux" (Présidente de la Société des études Jaurésiennes France-Culture).

1985 L' Académie Française décerne son Grand Prix de Littérature à Madame Anne Henry pour les deux livres, Proust romancier (1981)et Théorie pour une esthétique(1983) où Bergson est condamné pour antigermanisme et publicité mensongère

199O Le CNRS juge "inutile et déplacée" une demande d'aide pour le colloque international sur L' Europe une et indivisible

 

 

14.Boussac, d'après Jean Gaumont,Quelques pages sur Pierre Leroux (s.d, circa 1950

 

Son imprimerie était établie un peu en dehors de la ville, sur l'emplacement d'une ancienne chapelle de N.-D. de la Pitié. Son entreprise fut, bien entendu, du type association ouvrière, dans laquelle entrera une partie de sa nombreuse famille, son frère Jules d'abord, typographe lui aussi, depuis quelque temps retiré à Tulle avec sa nombreuse famille, et qui, collaborateur de Pierre à La Revue Indépendante, a des titres d'associationniste. N'a-t-il pas, en novembre 1833, au cours d'une "coalition" d'ouvriers typographes, à Paris, proposé l'établissement d'une grande imprimerie exploitée par les ouvriers seuls, et publié une brochure : Aux ouvriers typographes. De la nécessité de fonder une association ayant pour but de rendre les ouvriers propriétaires des instruments de travail. Festy qui signale le fait dans son excellent ouvrage sur Le Mouvement ouvrier de 1830 à 1834, pense que la tentative de Jules Leroux ne réussit pas, car il ne put trouver le concours d'un nombre suffisant d'associés. Mais l'intention, la volonté demeurent.

Parmi les associés, au nombre de plusieurs dizaines, soixante-treize aurait-il dit à son collègue et ami Joigneaux, se trouvaient deux jeunes gens, Auguste Desmoulins, 22 ans, de Noisy-le-Grand, et Luc Desages qui, tous deux, vont devenir gendres du fondateur, Ulysse Charpentier, un jeune avocat de Poitiers, Grégoire Champeix, Pauline Roland, qui dirigera l'école avec Luc Desages et Grégoire Champeix, etc.

L'association sera du type industriel-agricole, car on y pratiquera aussi la culture de quelques hectares et l'élevage de menu bétail et de volailles. Pourtant, la partie agricole était nettement subordonnée, et comme accessoire, à l'association industrielle, à l'imprimerie.

L'acte de société présenté par la société en 1848 pour l'obtention d'un prêt indiquait plusieurs années sous la forme "coopérative" — le mot "coopérative" est employé — mais en dehors de toute possibilité légale, Pierre Leroux ayant "géré ou paru gérer en son propre et privé nom les affaires de l'association". "Aujourd'hui, ajoutait-il, les lois ne proscrivant plus, mais au contraire, encourageant les associations ouvrières, les susnommés ont résolu de donner à leur mutuelle coopération une forme déterminée".

On a trouvé, dans un livre publié en 1857 par un membre du Corps législatif impérial, le vicomte Anatole Lemercier : ÉTUDES SUR LES ASSOCIATIONS OUVRIÈRES, une indication assez précise sur la communauté de Boussac, encore que le lieu où devait fonctionner l'association signalée ne soit pas indiqué. Selon ce livre, qui signale que la SOCIÉTÉ TYPOGRAPHIQUE DE CREIL, formée par seize ouvriers typographes, parmi lesquels on compte cinq Leroux, avait obtenu, plus tard, après la Révolution de février, de la "Commission d'Encouragement", instituée par la loi sur les prêts aux associations ouvrières, un prêt de 20.000 francs qui ne fut d'ailleurs jamais délivré. Le livre donne les statuts de la SOCIÉTÉ TYPOGRAPHIQUE dont il s'agit et dont la raison sociale était Pierre LEROUX, NETTRE et Cie. Il serait oiseux de les reproduire ici en entier, bien que la doctrine de Pierre Leroux sur la formule associationniste qui avait sa prédilection y apparaissent clairement. Voici néanmoins, l'article 5 :

La Société est dirigée par sept membres formant le Conseil de gérance. Ces sept membres ont chacun des fonctions individuelles parfaitement caractérisées et en rapport avec l'exercice de la fonction générale. Ces sept membres du Conseil de gérance sont :

1° Le titulaire du brevet qui représente la Société dans ses rapports avec l'Administration publique ;

2° Un prote qui représente la Société dans ses rapports avec le public qui fait la demande ;

3° Un comptable qui tiendra la caisse et les livres de la Société,

4° Un expéridteur pour livrer les produits de la Société et en recueillir le prix.

5° Un correcteur pour procéder à la première des trois fonctions qui constituent l'art d'imprimer ;

6° Un compositeur pour présider à la seconde de ces trois fonctions ;

7° Enfin, un imprimeur ou pressier pour présider à la troisième de ces fonctions.

                                                     Les articles 8, 9 et 12 donnent encore quelques indications sur la direction de l'atelier et sur celles des opérations du dehors confiées alternativement aux trois fonctionnaires de chacun des services ; sur l'absence de tout bénéfice et à la distribution seulement de salaires, etc. A la date du 19 janvier 1847, une lettre du Préfet de Police Delessert au Ministre de l'Intérieur, reproduite dans le tome II de l'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE 1848 de GARNIER-PAGES contient cette phrase : "Quant à LA REVUE SOCIALE, elle a, sous la plume de Pierre Leroux, livré de rudes assauts aux fouriéristes ; mais, toujours hostile aux principes économiques des sociétés actuelles, elle les attaque non moins violemment au profit des idées philosophiques du sieur Pierre Leroux. Ce journal, qui s'imprime à Boussac, a de nombreux lecteurs dans la Creuse, et particulièrement dans les villes manufacturières d'Aubusson et de Felletin"[32].

 

 



[1] En publiant seulement en 1827 De l’Union européenne et en 1829 Du style symbolique

[2] Contre lequel Leroux publiera en 1838 l'article Eclectisme, approuvé par Geoffroy Saint-Hilaire.

[3] Dirigée à partir de 1831 par Hyppolite Carnot

[4] Jean Dubois, Le vocabulaire politique et social en France de 1869 à 1972.

[5] Plus jeune et moins ami du peuple que "le pilote" dont il avait dit:"Leroux est un autre homme que moi"

[6] En lisant l'autobiographie de Mazzini, Herzen se souviendra qu'à Genève Fazy lui avait raconté sa démarche de Juillet 1830 auprès de La Fayette : donc, tous les trois "nous avions été socialistes à un moment où le socialisme n'avait pas de nom."

[7] Histoire des idées sociales en France, t. III, 1964, p. 157 et 193.

[8] De Buonarroti à Bakounine, 1977 (tardive traduction d'articles déjà anciens parus en anglais).

[9] Jacques Grandjonc, dans le numéro 35 (1990) des Schriften aus dem Karl-Marx-Haus.

[10] En 1837,"Le Monde", le journal de Lamennais, journal appelé en Allemagne "ultraradikal", prend parti contre Victor Cousin, pour l'Encyclopédie "républicaine et non chrétienne" de Pierre Leroux et Jean Reynaud

[11] En 1836 elle adopte “le plan de vie” essénien, en citant un texte latin que l'on n'a jamais retrouvé et que Leroux était sans doute seul à connaître. Il avait des amis parmi les bibliothécaires

[12]Revue indépendante, avril et mai 1842

[13][13] Je renvoie à mon livre de 1983, Chapitre 1, L'Intelligentsia

[14] russe et l'importante décennie 1838-1848

[15] Cité par Franco Venturi afin de prouver que "Tchernychevski n'accepta jamais le positivisme", Populismo russo. Ce beau livre, malheureusement, ne fait pas la différece entre Leroux et Fourier

[16] L'article de Marx sur l'argent, Dieu des Juifs, va paraître dans les Deutsch-französische Jahrbücher

[17] Le mouvement des idées et des partis politiques en Allemagne depuis 1830, Revue indépendante, 25 décembre 1843.

[18] En 1893 il redira à Clara Lafargue sa haine de ce qui est appelé socialisme par Jaurès et "les normaliens disciples de Malon".

[19] A Fröbel, le 6 décembre 1844, ibid. Heine ne connaissait pas cette lettre, et il ne marquait pas assez la différence entre ces deux "moines de l'athéisme" en disant que Marx est plus "endurci" que "le bon Ruge". a

[20] Relancé par Louis Blanc, il lui fera répondre par Engels,: "Quant à la question religieuse, nous la considérons comme tout à fait subordonnée, comme une question qui jamais ne devrait former le prétexte d'une querelle entre les hommes du même parti".,

[21]Dans les Aveux d'un poète, postface à la deuxième édition, en allemand, de De l'Allemagne (1852)

[22]Je renvoie à André Neher, Ils ont refait leur âme (1979), et aux chapitres II Leroux et ses lecteurs allemands, et IX, Les demi-silences de Bakounine et la duplicité d' Engels dans Pierre Leroux et les socialistes européens

[23] Dix ans après la mort de Heine (1856), Leroux restera en relations avec Alexandre Weill, ami de Heine, et par son intermédiaire avec Hess, “le rabbi rouge” qui participe avec Lassalle, disciple de Fröbel ami de Ruge, à la fondation de la Confédération Générale des Travailleurs Allemands. Aucun chauvinisme chez ce “Père de la social-démocratie allemande”, comme le portait sa tombe au cimetière de Cologne-Deutz, puisqu'il est aussi “fondateur du sionisme moderne"[23] et que ses cendres ont été transportées en Israël. En publiant Rom und Jerusalem (1862), avec l’aide de son ami Graetz, Hess réhabilite les Esséniens.

[24] Leroux ajoute que "la raison, le sentiment et l'intérêt du genre humain réclament l'application de ces principes", et le mot application indiquait dès le départ le but concret de l’expérience typographique et agricole entreprise à Boussac

[25] C’est à Engels que Charles Andler attribuait en 1900 cette "injustice"

[26]Histoire du gouvernement provisoire

[27] Giuseppe Ferrari, Les Philosophes salariés, terminé en septembre 1849

[28] Auguste Vermorel, Les hommes de 48, 1869

[29] "Monsieur de Falloux n'appartenait qu'à l'Eglise". Tocqueville, qui notait cela, allait lui aussi être choisi comme ministre par Louis Nappoléon

[30] Le mot, cité par Leroux dans sa Lettre à mes collègues, a offensé "la Typographie, tête de colonne de la classe ouvrière"

[31]

[32] Sous le titre, Rapports de la Préfecture de Police avec en sous titre : Publications anarchistes de l'année 1848, p. 344 à 350, tome deuxième.