Jacques Viard
40 rue Pavillon
13100 Aix-en-Provence
 04 42 38 44 23

Association des Amis
de Pierre LEROUX
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le 15 septembre 2010

 

A Monsieur le Président du Conseil d'État de Genève
A Monsieur le Président de la Commission européenne
A Monsieur le Président de la République Française

Maire d'Orléans, agnostique et socialiste antimarxiste, chargé par le Président Charles de Gaulle et par le CNRS d' étudier avec moi les archives des cahiers de la quinzaine, Roger Secrétain a dit en 1977: « Jacques Viard rétablit les lignes d'une vérité dont peu à peu, de Leroux à Péguy, se confirme l'évidences». Évidence aussitôt niée, et doublement : étant donné que « Leroux était très catholique » selon le Comité des historiens de l'Union de la Gauche, France culture me retira définitivement la parole. Étant donné que « Leroux était néojoachimiste » selon 1'Eglise catholique, le P. Henri de Lubac écrivit: « Jacques Viard se trompe. Péguy n'est pas disciple de Leroux mais de Buchez 2». Cinq ans plus tard, créé cardinal, recevant la lettre où jelui disais: « Notre pays est responsable de la duperie qui, mondialement, fait que l'on confond socialisme et marxisme », il m'a écrit en lisant Pierre Leroux et les socialistes européens : « Combien je vous remercie. C'est d'un intérêt prodigieux. C'est toute une histoire, occultée ou faussée que vous ressuscitez. Socialisme est un mot vague, qui couvre bien des marchandises. Le marxisme n'a aucun droit à l`accaparer, ni à reconstruire une histoire qui lui permette ce rapt. Leroux mérite d'être mieux connu et en quelque sorte réhabilité.»
       „Vomi à l'ostracisme"3 par l'Archevêché de Paris, l'Université de Paris, les républicains voltairiens, les blanquistes et les proudhoniens, réfugié politique à Genève, Leroux se plaignait d'être escamoté. En 1866, à la demande d'un horloger suisse, il fut coopté à Londres par le Conseil central de l'Internationale, et Karl Marx, secrétaire trilingue, rédigea le communiqué : "Pierre Leroux, nominated in the Central Council of International Working Men Association ». Hélas, l'Alsace-Lorraine devint terre d'Empire, Marx fut nommé Vater des Sozialismus par Engels, et « Père du socialisme » par le « Parti Ouvrier Français » dont le journal était financé par l'argent pangermaniste que Marx appelait « l'argent d'Engels ». En 1896 Georges Clemenceau écrit:« Nous avons gardé de la pensée de Pierre Leroux deux mots, socialisme et solidarité humaine 4» et avec Bernard Lazare, le colonel Picquart, Joseph Reinach, Gabriel Monod, Zola, Eugène Fournière et Lucien Herr, il entraîne Charles Péguy, Jean Jaurès et Léon Blum dans l'épopée dreyfusarde. Maisla moitié des socialistes est antidreyfusarde et en 1900, quand Péguy fonde ses cahiers, Lucien Herr lui dit : « nous marcherons contre vous de toutes nos forces ». En 1905, Fournière voit Jaurès approuver « la marxisation du socialisme français », c'est-à-dire l'antinationisme et l'anti­patriotisme : selon « le luttismedeclassisme « les travailleurs n'ont pas de patrie ». Sauvée en 1917 par Clemenceau, la France s'effondre en 1940, « privée d'une partie des moyens nécessaires à sa défense par une idéologie creuse, le marxisme"$. En 1943 Léon Blum fait appel à de Gaulle et en 1946, quand il demande à la S.F.I.O. d'abandonner le mot socialisme, il est mis en minorité (1365 mandats contre 2875) par Guy Mollet, qui condamne "les tentatives de renouveau inspirées par un faux humanisme dont le vrai sens est de masquer cette réalité fondamentale qu'est la lutte des classes".
       Professeur à l'Université de Genève, Albert Thibaudet demandait en 1932 une Histoire du Parti intellectuel et une étude critique de La tradition de Jaurès. Péguy avait accusé le Parti intellectuel de commettre un crime en confondant « le plus grand mouvement des temps modernes » avec le marxisme, et Charles Andler venait d'écrire . « Herr aimait brouiller ses traces et après sa mort il continuait à exercer une influence immense et occulte dans le Parti socialiste tout entier 6».Thibaudet traitait de « raté » cet « adjudant recruteur » d' antimilitaristes7 et il soupçonnait ceux qu'Alain appelait « le régiment de Herr » et que Péguy disait « experts en avortements » de camoufler « une faillite ». En 1905 Herr avait fait une « erreur grossière » en se fiant à un agent triple, le diacre Gapone, qui en lui disant au revoir à Paris rendait visite à Lénine, en Suisse, où cela avait pu être remarqué. Mais les inédits de 1905 étaient encore presque inconnus en 1964 quand je les ai cités contre le « sphinx de la rue d'Ulm » dans le numéro spécial d'Esprit, Péguy reconnu. Ancien élève de la rue d'Ulm, Alain Peyrefitte s'est inquiété, et il a mis de Gaulle en garde. De Gaulle l'a rassuré en lui disant : « Je lisais tout ce que Péguy publiait. Je me sentais très proche de lui [...j l'esprit de la Vème République, vous le trouvez dans les cahiers de la quinzaine ; la France est la lumière du monde »8. Aveuglés par le marxisme, les intellectuels le croyaient incapable de voir ce qui les éblouissait. Heureusement, pour écrire C'était de Gaulle, Peyrefitte a relu ses notes en 1996 : « pour permettre à chacun d'effectuer ses conversions sans trop perdre la face » une trentaine d'annéeslui parut nécessaire et il m'écrivit: « Leroux, Péguy, le socialisme non marxiste et de Gaulle lui-même vous devront beaucoup. » Philippe Séguin, son successeur au Rassemblement pour la République et Président de l'Assemblée nationale,  avait appris à l'Université de Provence à relier Leroux, Péguy,
Clemenceau et de Gaulle.
       Pour oublier Marx et Lénine, les intellectuels parisiens n'avaient qu'à faire comme ceux de Tirana. Mais, en plus, le P.S. français aurait dû retrouver « le courant de pensée socialiste qui va de Leroux à Jaurès et qui a été fâcheusement occulté par l'idéologie marxiste6 ». « Angoissé par la perte de la mémoire collective qu'entraînent les lacunes dans l'enseignement de l'histoire », le Président Mitterrand m'écri­vait :« L'Europe se fonde10 de la connaissance de cette histoire à quoi contribuent les initiatives de l'Association des Amis de Pierre Leroux ».
       Pour fonder l'Europe, il fallait diffuser l’histoire ressuscitée, ce qu'empêchaient France culture et une fraction de l'Eglise.
« Ignoré, tu, passé sous silence », je peux dire comme Leroux en 1858: « Tout le monde me croit mort. » Je viens pourtant de répliquer au dernier carré de la garde de Herr en enregistrant à mes frais sur notre site neuf émissions audiovisuelles. Invité par la Région Midi-Pyrénées à s'expliquer sur Jaurès et l'athéisme, France culture avait enregistré le colloque de Toulouse, emporté les bobines à Paris et promis d'en faire une émission avant le ler janvier 2010. En manquant à sa parole, il offensait le Midi occitan : au colloque de Castres, M. Jordi Blanc avait victorieusement démontré que Jaurès n'était pas un athée antichrétien mais le théologien d'un christianisme dissident. Et il m'écrivait qu'il apportait de l'eau à mon moulin, puisque Jaurès était « frère de George Sand », et qu'elle était « le vulgarisateur de la pensée de Pierre Leroux ».
        L'Académie française avait accordé le grand prix Montyon à l'écrivain catholique qui accusait Leroux d'enseigner « la religion du mal » et le Sacré Collège des cardinaux respectait l'avis de l'Académie française. Leroux a des amis catholiques qui ont peur de s'égarer en me faisant confiance. Ainsi, deux professeurs émérites de Paris Sorbonnell saluent le cardinal de Lubac comme « la principale autorité catholique des soixante dernières années », mais ils ne disent pas que mon livre de 1983 était selon lui « d'un intérêt prodigieux 12». Ils reconnaissent que « Pierre Leroux et George Sand ont nourri un puissant mouvement religieux qui va vers Péguy », mais ils écrivent avec insistance que « dans un premier temps, c'est bien Buchez qui joue un rôle dominant, Leroux marche à sa suite». Dans un premier temps, avant la publication de Pierre Leroux et les socialistes européens, le P. de Lubac éliminait Leroux, hérétique et Franc-Maçon, afin de rattacher Péguy à Buchez, catholique orthodoxe. Dans cet ancien temps,avant 1983, le Sacré Collège approuvait les cardinaux italiens qui jugeaient sévèrement l'éloge de Péguy, « laïque et non pratiquant », par le très grand penseur de Fribourg, le P. Ors von Balthasar13. Mais depuis trente ans, en divers pays, nous avons considérablement publié, et des universitaires ne négligeraient pas à ce point nos travaux s'ils n'étaient point soumis à une fraction d'Église : obligée par l'opinion publique de concéder quelque chose à Leroux (qu'elle ne connaîtpas), elle réserve au catholicisme la paternité du mouvement socialiste. Elle paralyse le programme Retrouvailles européennes à l'écoute des proscritspour lequel j'ai proposé à la Commission de Bruxelles la représentation cinématographique des rencontres à Magdebourg, Londres, Jersey, Genève, Paris, etc. La France ayant selon le Président Chirac le devoir de « réparer l'injuste méconnaissance de la pensée et de la personnalité de Pierre Leroux », la télévision française voudra sans doute prendre l'initiative d'un téléfilm où la vie de Pierre Leroux sera racontée en brèves scènes, bandes dessinées et photographies des lieux, immeubles, meubles, etc. Par exemple : à Genève, Fasi raconte à Alexandre Herzen qu'à l'Hôtel de ville de Paris en juillet 1830 il a avec Stuart Mill soutenu Leroux auprès de La Fayette. En 1848, Leroux est insulté à l’Assemblée nationale, et défendu au Banquet de la Société démocratique contre « les pontifes et les docteurs du catholiscisme ». A Jersey, en 1853, Leroux Hugo et Déjacque à l’enterrement de Louise d’Atayde. Hugo écoute la Leçon de la Réformation où Leroux fait l’éloge de Jean-Jacques, « fils des huguenots proscrits, rentré en vainqueur au pays de ses pères ». Clemenceau cite Erdan, qui reprochait à Buchez, en 1855, « son catholicisme ultramontain de l’ordre le plus absolu et le plus infaillible, et son excès d’amour-propre national ». A Genève, en 1859, le Conseil d’Etat présidé par Fasy propose à Leroux une chaire de philosophie, en 1866, Leroux écrit : « la porte de ma chambre s’ouvrit, et je vis entrer un homme qui vint se placer devant moi. Mes regards plongèrent profondément dans sa pensée, et je reconnus Jésus ». Il dit cela à Ferdinant Buisson14 , émissaire de M. de Fressensé, et il explique dans une Conférence publique que « Genève avait donné l’hospitalité à Voltaire, et naissance à Rousseau. Ces deux Dix-huitièmes Siècles se sont mêlés, tout en se combattant. La Révolution est sortie de là. Ces deux traditions, soyez-en sûrs, vont à des buts bien différents. » Le combat entre ces deux traditions, apparaît sous la Commune, à l’enterrement de Leroux. Je termine cette Introduction de notre vingt et unième Bulletin en remerciant les Genevois qui voudront bien nous aider à faire connaître « le « Jean-Jacques du XIXème siècle ».
                             Jacques Viard, professeur émérite à l’Université de Provence
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1     Au colloque des Studi Francesi turinois et des Universités de Bologne, d’Urbino et de Lecce, Péguy vivant et Millella, Lecce 1978, 680 pages, p. 31.
2    Henry de Lubac, La postérité de Joachim de Flore, tome 1, 1979
3    au grand soulagement de Lamartine
4    Cet article de journal n'a été réédité qu'en 1995, par moi
5    Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, pp. 6-19
6    par Charles Andler, 1932
7     nouvelle revue française, ler août 1932, in Albert Thibaudet, Réflexions sur la politique , édition établie par Antoine    Compagnon, collection Bouquins, 2007, p 495 sq
8 C'était de Gaulle, avril,mai et octobre 1963, tome I, 1994,p. 287
9 Congrès de Strasbourg, 1991
10      le Conseil de l'Europe a subventionné notre colloque Retrouvailles européennes à l'écoute des proscrits
11  questionné sur son livre Le Drame de l'b,'n,n,sme athée, il regrettait de n'avoir pas, faute de connaître Leroux, parlé de l'humanisme religieux. Lui aussi, Raymond Aron regrettait d'avoir ignoré Leroux.
12 Il avait en 1964 contribué à notre Péguy reconnu, et il était grandement admiré par les deux cardinaux jésuites français qui voulaient bien m'appeler leur ami, Jean Daniélou et Henri de Lubac..
13 La littérature française (1800-2000) et la connaissance de Dieu, trois volumes, 2008
14 Vincent Peillon, Une religion républicaine, la foi laïque de Ferdinand Buisson, 2010