Le 1er août 2006

 

LETTRE OUVERTE   AU  PAPE BENOIT  XVI

 

 

 

           Très Saint Père,

 

En 1980,   le Cardinal Henri de Lubac soutenait contre moi que Leroux, « hérétique », n'a pas influencé Péguy [1] , et la Société des Etudes Jaurésienne   soutenait contre moi  que   Leroux, « très catholique  [2]  », n'a pas influencé Jaurès [3] . Mais en 1998 cette Société a admis [4] qu'en signant  pour le monument  de "Pierre Leroux Père du socialisme et de la Solidarité", Jaurès pensait que "le socialisme pourra renouveler et prolonger  dans l'humanité l'esprit du Christ" [5] . Le Cardinal  de Lubac était mort, peu après   m'avoir écrit en 1983: " Pierre Leroux mérite en quelque sorte  d'être réhabilité. C'est toute une histoire faussée ou occultée que vous ressuscitez [6] . Il avait longtemps discuté de cette énigme avec son meilleur ami, le Père    Jean Daniélou, qui en    1965, était venu m'interroger sur Péguy et Leroux en se rendant à Rome.  Convoqué au Concile comme   peritus (expert)  en  ce qui concerne les esséniens  et les Pères grecs, il  découvrait   dans une bibliothèque provençale qu'en 1840 De l'Humanité commençait par  cette citation de saint Paul : "Nous ne sommes tous qu'un seul corps", et cette citation de  Philon : "à Alexandrie l' Essénianisme dominait avant la naissance de Jésus-Christ". Quatre ans plus tard, six mois avant d' annoncer [7] un article de Joseph Ratzinger pour le prochain numéro d'Axes, le Cardinal Daniélou avait lu,   cités par moi, des textes qui lui avaient appris pourquoi depuis 1905  Péguy   passe pour  nationaliste,   germanophobe, fasciste  ou prénazi. En 1905  Péguy prédisait "démagogies sanglantes et crimes insensés, horreurs inimaginables, massacres des Polonais, massacres des Russes, massacres des intellectuels, massacres des paysans, massacres des ouvriers, massacres des bourgeois, massacres de tout ordre et de toute barbarie”. En 1907, le Congrès de Stuttgart confia la rédaction de son Compte-rendu (das Protokoll) à  deux partisans de "la voie prussienne", Rosa Luxemburg, qui  demandait "une lutte énergique contre l'utopie nuisible des socialistes plus ou moins authentiques  qui veulent reconstruire la Pologne", et Lénine,  qui cherchait des armes pour punir   les paysans, "qui n'ont détruit que  un quinzième des domaines, un quinzième seulement de ce qu'ils auraient dû détruire pour débarrasser définitivement  la terre russe de cette putréfaction qu'est la grande propriété" [8] . Et tandis que  Jaurès s'écriait : "L'Internationale est devenue une force d'action, une force de lumière", Péguy écrivait : « Le monde se fout de nous »

 

En 1972, dans son dernier livre, La culture trahie par les siens, le Cardinal Daniélou insistait [9] pour quel'on me permette enfin  de faire entendre ceux dont la voix a été étouffée depuis 1830 par le clergé catholique  et par   "les barons de l'Université orléaniste" [10] , et depuis 1905  par les défenseurs de Lucien Herr. Leurs  censures ont entraîné pour la France, l' Europe et  la chrétienté  "la perte de la mémoire collective"  dont  François Mitterrand  a été "angoissé"  en découvrant   notre Memorandum. Alors, en 1991, dans le Projet d'"aggiornamento",  le nom de Leroux fut ajouté à celui de Proudhon par M. Michel Rocard, et en 2001 Proudhon ne fut pas nommé quand M. Lionel Jospin demanda aux nations européennes  de "s'inspirer de Pierre Leroux  défenseur de la liberté des associations". Courageuse,  la "décision" de ces deux Premiers Ministres n'a pas mis fin   à "la période dramatique" commencée en 1905. Pour "fonder l'Europe", Mitterrand demandait aussi que l'on enseigne     l'héritage historique qu'il découvrait en 1986 dans  des "textes présentant la personnalité et l'oeuvre de Pierre Leroux dans toute sa dimension". On croit que les "antiproudhoniennes" comme Jeanne Deroin et Léodile Champseix protestaient seulement contre le théoricien de "l'infériorité physique, intellectuelle et morale des femmes". Mais Leroux enseignait que  Jésus essénien invite   à "faire fraterniser l’hébreu et le sanscrit", et  en 1852, à  Londres, il a dit à George Eliot : " Mon   désaccord avec Proudhon porte sur le point le plus important de l’histoire". Proudhon [11] faisait rire Marx en se moquant de "Jésus talapoin", et en  écrivant: "le saint homme se souvient d'avoir été Jésus-Christ".  "La mystic school de Leroux" et "la tiède bouillie sentimentale" de l'évangélique Aimez-vous les uns les autres étaient méprisées par Engels, disciple comme Proudhon de  Feuerbach . C'est ce "germanisme"-là que Pauline Roland et Ange Guépin reprochent à Proudhon, chef des "matérialistes dialecticiens" [12] . Clemenceau lui reproche de  se liguer contre Leroux avec   "les   papistes". Contre lui,     Baudelaire défend      "les pages sublimes et touchantes du pacifique  Pierre Leroux". En  écrivant: "Jésus, fils du charpentier, élève des esséniens, fit entrer dans le monothéisme  sémitique la sagesse hindoue", Malwida von Meysenbug [13]    résume ces pages. Gustave Talandier, ou George Eliot, émule comme elle    de George Sand, lui ont expliqué     L'Hitoupadesa et l'évangile,  dont Leroux souhaitait la traduction  en allemand et en anglais. Retraduite de l'allemand en français par Gabriel Monod, cette herméneutique nouvelle a été  méditée et magnifiée par  Péguy dans Eve.

Telle est l'histoire occultée qu'en 1989 la Commission de Bruxelles et Mitterrand  nous encourageaient    à ressusciter. Président de  la Commission des victimes des répressions politiques,  Alexandre Iakovlev osait dire à Moscou qu'"Octobre 17 a rétrogradé     en  rétablissant le servage". Mais à Paris, le  grand amphithéâtre de la Sorbonne applaudissait le discours de Mikhaïl Gorbatchev sur  Octobre 1917 digne continuation de 1789. Peu après,    le Praesidium du Comité central du P.C. d'URSS fit   appel à "un autre humanisme que le marxisme". La France ne répondit pas. Engels leur étant retiré, des universitaires [14] dans les cabinets ministériels de MM. Rocard et Jospin demandèrent le  remplacement du marxisme par le proudhonisme.  En mars 1844,  ni Proudhon ni Engels n'avaient été invités au premier Congrès socialiste : les "religiös" Leroux et Louis Blanc accueillaient Bakounine, l'athéocrate Marx, et les irréligieux   Arnold Ruge et Victor Schoelcher. "Prophétesse" [15] , George Sand leur proposait un projet de Manifeste  en résumant Consuelo qu'ils avaient tous admiré tout au long de deux années:  

 

"Admirons, dans le passé, la foi de nos pères les hérétiques, jointe  à tant de d'audace et de force, mais enseignons à nos fils, avec la foi, le courage et la force, la douceur et la  mansuétude. La mission pacifique du Christ a porté de plus beaux fruits et transformé le monde plus profondément que les missions sanguinaires entreprises depuis en son nom. Les grands guerriers, les nobles champions de l'hérésie ont laissé des œuvres incomplètes, parce qu'ils ont versé le sang. L'Eglise est tombée au dernier rang dans l'esprit des peuples, parce qu'elle a versé le sang. L'Eglise n'est plus représentée que par des processions et   des cathédrales, comme la royauté n'est plus représentée que par des citadelles et par des soldats. Mais l'Evangile, la doctrine de l'Egalité et de la Fraternité est toujours et plus que jamais vivante dans l'âme du peuple. Et voyez le crucifié; il est toujours debout au sommet de nos édifices, il est toujours le drapeau de l'Eglise. Il est là, sur son gibet, ce Galiléen, cet esclave, ce lépreux, ce paria, cette misère, cette pauvreté, cette faiblesse, cette protestation vivante. [16]

*

         En 1852, George Sand et  Malwida rompent avec Mazzini parce qu' il ne fait pas  de différence entre Leroux et Proudhon quand il  ironise     sur la déconfiture du socialisme français (socialismo sconfitto). Tandis qu'il fonde avec   Ledru-Rollin, Kossuth et Hugo    le belliqueux Triumvirat européen, Malwida  se joint à l'Association internationale fondée à Londres, avec leurs amis des Trade-Unions,  par  les disciples du "révolutionnaire pacifique" [17] , Jeanne Deroin, Martin Nadaud, maçon de la Creuse, et  Talandier. Sur la barricade du  4 décembre 1851, Talandier  avait relevé mourant son ami Denis-Dussoubs, qui arrivait avec lui   de Limoges, "la Ville sainte du socialisme". Au nom du "jésuitisme", Montalembert   avait déclaré à l’Assemblé nationale la guerre au socialisme. Consacrée par le Te Deum, cette guerre de religion faisait ailleurs d'autres martyrs, dont Zola et Flaubert ont raconté la mort. Leroux était implicitement ostracisé et excommunié comme   fondateur de "la religion du mal". Résidant à Genève,  "nominated in the Central Council of International Working Men Association", il   était "inquiet pour l'honneur philosophique de la France" quand il  engageait la dernière de ses campagnes contre le Gott mit uns qui en différentes langues coalisait l' anatomie, l' archéologie, l'anthropologie, la linguistique, etc. Quand Renan écrit :  "Chez les juifs, l'incapacité d’adorer autre chose qu’un dieu despote tient à la race, au sang, à la conformation du crâne", Leroux réplique   en citant l'Evangile: "L'esprit souffle où il veut". Victor Hugo se trompe en donnant comme but au socialisme   la suppression de la peine de mort [18] .  Authentique "Pierre Leroux de la Russie". Vissarion  Biélinski [19] suscite l'enthousiasme de l'Intelligentsia à l'idée qu'un jour "il n'y aura plus de bûchers". C'est l'abolition du manichéisme, des anathèmes et de l'Enfer que Leroux demandait en   demandant la fin de "la boucherie humaine". Il adressait cette ultime requête à  tous les Maçons, à tous les Rabbins, à tous les clergés, "au pape et au futur concile". Le Concile du Vatican n'a pas entendu cet appel. Mais en 1910, sur la suggestion de Péguy et de Bergson, la bibliothèque du Vatican a été abonnée aux cahiers par le baron de Rothschild. N'y a-t-on pas été ému   par   le portrait de Bernard Lazare et par "le christianisme du dehors" [20] dont témoignait Péguy ? Après l'Holocauste, avant le Concile Vatican II, les Congrégations romaines ont été touchées par  le mémoire sur les cahiers qu'un   Juif ami de Péguy, Jules Isaac, avait rédigé  à la demande des regrettés    Pères   de Lubac et   Daniélou.

         Péguy suivait les traces de Denis-Dussoubs quand il disait : "les jésuites nous feront casser la tête par leurs généraux", quand il   marchait avec Bernard Lazare,    Gabriel Monod,  Clemenceau, directeur de L'Aurore, Zola, nombre de pasteurs, "disciples  de J.-C. et fils des huguenots.  Et  un évêque. Sept ans plus tard, quand Lénine songeait à massacrer les popes et les koulaks, le socialisme continuait à combattre, aux cahiers. Sur   deux fronts, comme   la Revue de Leroux et George Sand. En 1843, en même tempsque Procope le grand, on y lisait l'article où un Juif allemand   disait que "l'Etat chrétien du Moyen Age est l' idée dominante de la Cour de Berlin et du parti teutonico-germanique, qui aurait massacré ou du moins renvoyé les Juifs en Egypte, parce qu'ils avaient les cheveux noirs, et reconquis l'Alsace, s'il l'avait pu, les armes à la main". En 1905, les cahiers publient en même temps que Chad Gadya!  La vie et les prophéties du comte de Gobineau, que Péguy adresse personnellement au Kaiser  Guillaume II.  Président  de la Gobineauvereinigung, le Kaiser croyait à "la lutte des Germains contre les Slaves et les Gaulois pour leur existence. Aucune conférence ne pourra nous en dispenser, car ce n'est pas une question politique, mais une question de races. Il s'agit de l' existence de la race germanique en Europe" [21] .

Pour ne pas heurter le public chrétien, les proches de Bernard Lazare ne publiaient pas   Le Fumier de Job, où il dressait un juste réquisitoire contre   l'Eglise catholique. Mais "l'inspirateur des cahiers"    écrivait comme Leroux  : "J'aime Jésus",  et il citait, en latin, l'Evangile : Spiritus spirat ubi vult. Il  ne croyait pas aux races élues, il écrivait que "l'union des deux races a été féconde […] Ce mélange nous a donné la merveilleuse floraison de l'art grec, la beauté morale du christianisme primitif, la hauteur des spéculations alexandrines et la profondeur théologique des Pères, ces héritiers des platoniciens et de la pensée juive" [22] […] les Grecs ont fini, comme les autres aryens, par adopter le Dieu épuré des Esséniens, et enfin Jésus, la fleur de la conscience sémitique, l'épanouissement de cet amour, de cette charité, de cette universelle pitié qui brûla l'âme des prophètes."

Malheureusement, obéissant à l'oukase de Herr,  la Sorbonne a   "laissé Péguy dormir dans sa tombe". Les archives des cahiers  ne sont accessibles que depuis quarante ans. Pour dire    que "Pierre Leroux mérite en quelque sorte  d'être réhabilité", le Cardinal de Lubac a dû attendre que je trouve un éditeur [23] . Vingt-trois ans plus tard, le Vatican voudra-t-il mettre à l’étude cette réhabilitation?

 

Filius tuus,

Jacques Viard



[1] La postérité de  Joachim de Flore, t.II, 1980

[2] En 1856, la police avait amplement diffusé une biographie de Pierre Leroux qui le disait quasiment converti au catholicisme.  L'exil, la misère et la censure l'empêchaient   de  réfuter cette calomnie, que   répandaient  les athées blanquistes et positivistes.

[3] Notre dix-huitième Bulletin, Le Bad-Godesberg français, juin 205, p. 45

[4] Pierre Leroux , par Madeleine Rebérioux,  cahier Jean Jaurès n° 145, p 148

[5] Confiant  cela à Enjalran, Jaurès était obligé, en  public, de dire : "le Christ naïvement démocratisé  par nos pères de 1848", "je ne sais quel confus mélange d'idylle chrétienne et de socialisme  positif".

[6] Cité par moi dans notre dix-huitième Bulletin, Le Bad-Godesberg français, juin 205, p. 45

[7] en avril 1969, en publiant mon article  La chrétienté médiévale  dans l'œuvre de Charles Péguy  [7] ,

[8] Lénine, par Nicolas Werth et Staline par Stéphane Courtois, in Personnages et caractères, textes réunis par Emmanuel Le Roy Ladurie, puf 2004, pp.277-308.

[9] Après avoir publié en  octobre 1974 et août 1975 mes articles sur Pierre Leroux, Dostoïevski et Michelet,  les Etudes ont refusé George Sand, le communisme et l'Eglise de l'avenir, qui a paru en septembre 1976 dans les Travaux de la Faculté des Lettres de Strasbourg

[10] Ainsi avait dit Jaurès, en louant Leroux à la Chambre, avant 1899

[11] En lisant Le carrosse de Monsieur Aguado (1847)où unouvrier typographe  répond à Leroux  : "Ton Jésus n'est pas le Jésus des prêtres". Ce dialogue est  accessible seulement en italien, in Liberta, uguaglianza e comunione, a cura di Angelo Prontera e Leonardo La Puma, Milella, Lecce, 1984. Imprimée à Boussac entre 1845 et 1850,   la Revue sociale où Leroux publiait ce dialogue est  inconnue et introuvable. Dérisoire ligne Maginot contre son influence,    le  Manifeste communiste est selon Lukacs  "l'Himalaya parmi les conceptions de l'histoire".

[12] Ange Guépin, Philosophie du socialisme (1850), volumineux ouvrage, quasi inconnu et introuvable

[13] Navrée par cette trahison  dès 1849, sept ans après la lettre où  Herwegh et  Heine disaient à George Sand : "la jeunesse allemande vous aime"

[14] Jean-Paul Huchon, Jours tranquilles à Matignon, p.p. 187-191

[15] Elle était, disait-elle, "le vulgarisateur de la philosophie de Pierre Leroux, la seule qui parle au cœur comme l'évangile". S'exprimant en tant que philosophe "catholique", Jean Guitton [15]   tenait  à dire que "Leroux, Franc-maçon", lui semblait "d'un mot emprunté au langage judéo-chrétien, un prophète, c'est-à-dire un précurseur, habitant le présent, comme s'il venait de l'avenir."

[16] Procope le Grand, 2è Episode de la guerre des  Hussites au  XVème siècle. A ma connaissance, ce texte ignoré n'a jamais été réédité. 

[17] C'est le nom que Grégoire Champseix, exilé à Lausanne, donne à celui qu'il  fait aimer  à  Léodile, son épouse. Elle fera l' éloge de tous ces proscrits, en 1872, dans le livre où elle évoque  les vingt-huit  "apôtres de la solidarité aidés par George Sand".

[18] Comme Hugo le dit, en prétendant, "mauvaisement jaloux",   que son socialime a précédé celui de   Leroux

[19] Mon article Piotr le Rouquin et les Jaurès russes, onzième Bulletin des amis de Pierre Leroux, février 1994, pp. 137-224

[20]   Dans notre jeunesse, où Antonio Gramsci découvrait alors "lo senso mistico religioso del socialismo"

[21] Texte cité par Franz Fischer dans un ouvrage qu'en 1962  Pierre Renouvin a pris très  au sérieux,  Griff nach der Weltmacht

[22] Cité par Léon Chouraqui, Bernard Lazare et la renaissance du socialisme (Bulletin des Amis de Pierre Leroux, n° 9, 1990)

[23] Actes Sud,  Pierre Leroux et les socialistes européens, 1983, cent soixante-quinze pages