Jacques Viard [1]

Léodile Champseix.

lettre ouverte adressée à Madame Ségolène Royal, Présidente  de la Région Poitou-Charentes  

                                                                                                                                        Mars-avril 2006

 

         Madame,

 

         Vous avez bien voulu m' inviter à la  manifestation  organisée par votre région, le 8 mars 2006, journée internationale  des femmes [2] , en l'honneur de Léodile Champseix, victime de l'ingratitude  des socialistes. C'est à elle que les dix-sept  membres de la  Section des Batignolles  avaient  confié la rédaction de leur Appel du 8 janvier 1871. On y   lit : "il est temps d'appeler à la démocratie la femme. Il faut initier de bonne heure à nos croyances l'enfant " [3] .  Quand on retient seulement son nom de plume, André Léo, on oublie   qu'elle était appelée "le soldat André Léo" par le colonel Rossel, Communard parce qu'il voulait comme elle "combattre  jusqu'au delà de la dernière extrémité".  En écrivant ces mots,  Péguy pouvait grâce à elle évoquer "la France libre" de Jersey et pas seulement les outrances  blanquistes de Hugo à Guernesey et de Marx à Londres. *

 

          I. En 1851, au moment où   les gendarmes détruisaient l'imprimerie de Boussac, elle avait épousé  Grégoire Champseix, exilé à Lausanne parce qu'il avait fait partie    des "vingt-huit  apôtres de la solidarité humaine rassemblés par Leroux  dans la Creuse et aidés par sa disciple,  George Sand". Vingt ans plus tard, à  Genève,  elle dictait ces paroles à Benoît Malon, qui était le représentant des  Communards exilés. Sans une signature masculine, on n'aurait  pas pris au sérieux le témoignage qu'elle  était seule  à porter  contre "le socialisme viril"  de Blanqui, Marx, Bakounine, Proudhon et Félix Pyat,"le mauvais génie de la Commune".  En  1872 , Malon     écrivait    :“la noble race aryenne  a livré son âme au dieu sémite", et l' année suivante, il  confiait  à un ami : “sans les conseils de celle qui m’est chère, je n’aurais pas produit grand chose de bon". En   1891, quand     Le   Socialisme intégral  parut sous la seule signature de Malon, Léodile  aurait lui pu dire ce que Leroux disait en 1859 au poète des Contemplations : "vous ne mettez jamais de notes, et vous voulez que toute la gloire soit pour vous". Le nom de Léodile n'apparaît  pas  en 1892 dans la thèse de Sorbonne où Jaurès fait l'éloge de  Malon, parce qu'il  entrevoit  "l'éternité"  en découvrant dans Le socialisme intégral       que l' antiracisme de l'International Working Men Association [4]   n'était pas une idée de Marx [5] mais  une "réminiscence du socialisme idéaliste français". En 1856,   la police avait amplement diffusé une biographie de Pierre Leroux qui le disait quasiment converti au catholicisme.  L'exil, la misère et la censure empêchaient Leroux de  réfuter cette calomnie, que   répandaient  les athées       blanquistes et positivistes [6] . Plus jeune et moins instruit que Léodile, Malon avait été dupe sous l'Empire, et en 1872, ouvrier, chômeur, exilé, il dépendait matériellement   de l'Internationale, c'est à dire  du riche Engels, qui   menaçait  de le faire exclure. Et tandis que Léodile accusait   les engelsistes de faire  "par   Marx,   de la concentration et du despotisme,  la fausse unité,  celle de Bismarck",  Malon humiliait la France en opposant  "Leroux,  penseur humanitaire plutôt que socialiste"  à  "Marx, le penseur socialiste, qui substitue la méthode historique et objective aux méthodes purement logiques et subjectives.  Scientifiquement, il déduit l’avenir communiste de la civilisation".

         Les études historiques étant  interdites en France, Léodile  était seule à savoir que "la tradition interrompue" [7]    réunissait encore les proscrits de  Londres,  Martin Nadaud et Jeanne Deroin,   aux "esséniens du monde" de Jersey. Elle avait   lu à Lausanne   la Revue sociale  publiée en 1850  à Boussac. Elle en avait parlé  à Nantes avec le docteur Guépin, qui avait été "excommunié de l'Université" parce qu'en 1850,  dans  La philosophie du socialisme,  il affirmait   sa solidarité avec les ouvriers de Paris. Elle lisait    L'Espérance  publiée en 1858 à    Jersey   et    La Grève de Samarez (1859).  Romancière, journaliste, orateur, elle était   populaire dans les assemblées  républicaines  tout en correspondant   avec   le philosophe Charles  Renouvier et le théologien Ferdinand Buisson, émissaire auprès de Leroux de l'église "évangélique" d'Edmond de Pressensé. Rescapée, exilée, sans diplôme ni bibliothèque, elle enseignait à Genève      l'authentique  histoire du socialisme, depuis Owen,  Saint-Simon et Fourier, les trois initiateurs  du “quatrième socialiste".    Flora Tristan, Jeanne Deroin,   Pauline Roland,  Ange  Guépin,  Gustave Talandier, Martin Nadaud et  les vingt-huit  "apôtres" de Boussac aidés par George Sand" avaient avec Leroux élaboré     "les Associations  de 1848, qui  n'avaient pas seulement formulé, elles avaient entrepris de réaliser l'idée qui a présidé à la fondation de l'lnternationale ". Malon notait  et recopiait. Son antisémitisme s'atténuait. Et il ne disait plus que "le  néo-christianisme de Leroux est un funeste  mysticisme".

 

         II. Jaurès et Péguy ont aimé la Revue socialiste  fondée par Malon et dirigée après sa mort par deux autres disciples  de Léodile,  Georges Renard et Eugène Fournière.   En 1895, à Bessoulet, Jaurès   passe  ses vacances  avec G.  Renard, qui  rassemble cinq éloges de Leroux  pour   le numéro du centenaire où il écrit :"La Revue socialiste  tient à honneur de renouer avec la tradition du socialisme français". En 1896, Péguy  adopte pour ses futurs cahiers le type d'association communiste  que G. Renard [8]   lui conseille. En 1898, G. Renard met en vente à   la Librairie socialiste   Le Socialisme intégral et  la Jeanne d’Arc, "drame en trois pièces" dédié par Péguy “A toutes celles et à tous ceux qui seront morts de leur mort humaine pour tâcher de porter remède au mal universel, A toutes celles et à tous ceux qui auront connu le remède [...], l’établissement de la République socialiste universelle." Mémorialiste, Lucien   Descaves conservait pieusement  les souvenirs  des   communards, et il  soutenait les cahiers boycottés  par le Grand Orient et Lucien Herr. Confident de Léodile, il disait  que "son histoire n'est point à l'avantage de Malon". Péguy pensera à elle et à Leroux  en      parlant   des “misérables solitaires qui sont les éternels parents pauvres des révolutions parvenues”. En 1914 Descaves   aurait voulu   assurer le nécessaire  à   la veuve de Péguy et une sorte de survie à Léodile. Il essaya, à  l'Académie Goncourt,  d' obtenir  pour Eve   le Prix Goncourt,  alors que ce prix ne peut être attribué qu' à un roman, et qu’ Eve est un poème  en alexandrins. Et dans   Philémon vieux de la vieille, il souhaitait  raconter  la vie de la " femme d'une rare distinction"  qui avait pris pour pseudonyme les prénoms de ses deux fils, André et Léo. Cette biographie aurait été une     apologie du "révolutionnaire pacifique" : ce nom que Grégoire Champseix donnait à Leroux après les massacres de juin 48 résume l'idée que Léodile continuait  à défendre après les massacres de 1871.

         En 1896, le Conseil municipal  de Boussac décide d'élever une statue  à "Pierre Leroux, père du socialisme et de la solidarité". Jaurès fait partie du Comité d'Honneur,   avec Martin Nadaud représentant  des proscrits de Londres,  Georges Renard, représentant  des proscrits de Genève,  Fournière et  Clemenceau,  amis de Léodile. D'autre part, directeur d'une  collective Histoire socialiste  destinée au  public populaire, Jaurès demande leur collaboration à deux autres excellents élèves de Boutroux, Lucien Herr et Charles  Andler. Ils refusent de raconter le socialisme, dont on n'apprend pas l'histoire à la  Sorbonne. C'est donc à "l'enseignement supérieur  extérieur à la Sorbonne" (comme dit  Péguy)  que Jaurès  fit appel, en confiant  La Deuxième République  à G. Renard, et Le  Règne de Louis Philippe à Fournière, qui écrit : "personne   n'a eu     l'âme plus   socialiste et le cerveau plus fécond que Leroux". Dans ce livre cher à Péguy, beaucoup de militants  ont cru lire la pensée de Jaurès, parce que la couverture disait    "sous la direction de Jean Jaurès". Mais   Jaurès s'était soumis à la  consigne  de Herr : "sacrifier son moi à la cause" internationale, et il avait quitté les cahiers avant l' inauguration du monument de  Boussac. Le 3 mars 1903, Descaves a découpé dans un journal un article relatant cette inauguration , et trente ans plus tard il a donné cette coupure de presse à  Boris Souvarine qui me l'a donnée  en 1980. En 1993,  je l'ai reproduite dans notre dixième Bulletin pour saluer les "dissidents"  hongrois et polonais que François Furet ne comprenait pas [9] .  Jusqu'à eux, le socialisme  républico-saint-simonien avait   été transmis par les lecteurs des cahiers, Souvarine, David Riazanov, Gaetano Salvemini, Gramsci, Henry Poulaille  etc. Et cela en  dépit de l'Université de Paris  et de l'Archevêché  de Paris, qui  dès septembre 48  avaient "vomi Leroux à l'ostracisme".

  

         III. En 1986, un  échec électoral de la Gauche  ayant amené  M.M.  Philippe Séguin  et Alain Devaquet au gouvernement, une subvention du CNRS  m'a permis d'adresser à un millier de personnes notre deuxième Bulletin, où je racontais l'histoire  de Léodile et de la "proscription de Genève". C'est dans ce Bulletin-là que Mitterrand, a "découvert la personnalité  et l'oeuvre de Pierre Leroux dans   toute sa dimension" [10] .  En 1988,  quand je lui appris  que,  grâce à Jacques Delors,  la Commission des Communautés Européennes approuvait le  Mémorandum  qu'elle m'avait  demandé  sur "le fonds culturel commun aux citoyens européens", il me répondit  :  "L'Europe se fonde aussi de la connaissance  de cette histoire-là à quoi contribuent les initiatives de l'Association des amis de Pierre Leroux."  M.  Michel Rocard, Premier Ministre,   demanda par trois fois à M. Lionel Jospin, Ministre de l'Education Nationale,  de "prescrire un examen attentif" de ce Mémorandum que j'avais composé à partir des archives inédites des cahiers. M. Jospin consulta les commissions d'historiens et de philosophes et fit savoir  qu'à la rue de Grenelle  il n'y avait  que "le vide en fait de conception du socialisme" [11] . Au     Congrès extraordinaire  d'"aggiornamento" ,  le P.S. vota cette motion :  "l'hégémonie idéologique du marxisme dans le champ de la pensée socialiste a fâcheusement occulté un autre courant de pensée socialiste qui chemine, de Leroux et Proudhon, jusqu'à Jaurès."

 

         IV. Mais il n'y aura pas   d'aggiornamento,  tant que Jaurès  apparaîtra comme "le Saint, le Juste, l'Apôtre, le Sauveur"  que Léon Blum appelait "le Messie". Plus que  tous les hégéliens allemands, russes ou français, Jaurès   est   responsable de cette "fâcheuse" occultation. De peur d'être comme Leroux accusé de catholicisme, il confiait en  cachette  à  Enjalran que "le socialisme pourra renouveler et prolonger  dans l'humanité l'esprit du Christ". Mais en public,   il disait :  "le Christnaïvement démocratisé  par nos pères de 1848", "je ne sais quel confus mélange d'idylle chrétienne et de socialisme  positif". Péguy connaissait fort bien  les articles de La Dépêche de Toulouse, et il  mit Jaurès au pied du mur en lui posant la question de méthode. Le 5 décembre 1901, dans le cahier III-4,  Jaurès commença sa  réponse en donnant raison à Péguy  :  "Mon cher Péguy,  la pensée de Marx, tout entière et en quelque sens qu'on la prenne, est surannée.  La conception de Marx, Engels et  Blanqui est éliminée par l'histoire". Mais pour plaire à Guesde il  écrivait   quelques pages plus loin :"Marx   mit  fin à ce qu'il y avait d'empirique dans le mouvement ouvrier. Par une application souveraine  de la méthode hégélienne, il unifia l'idée et le fait, la pensée et l'histoire". Jaurès   noyait  le socialisme dans le   confluent  de Blanqui et d' Engels. Il disait :  "la tradition  ouvrière et socialiste  née    en 1793 de la Commune de Paris,  continuée dans la tradition de Babeuf,  l'école de Buonarroti et  la tradition blanquiste,  a mené au programme transitoire de Blanqui et de Marx" [12] . En conséquence, la Paix est garantie par l'Internationale, et le succès  de la  révolution  mondiale par l'entrevue de Gapone et de Lénine en 1905 . En effet, Bakounine  possède comme Marx les deux moteurs du socialisme, méthode hégélienne et tradition blanquiste. Donc, "le prolétariat russe,  éduqué dans le secret de conciliabules mystérieux par des propagandistes allant de Bakounine à Karl Marx, ira plus loin que la bourgeoisie française  en 1789".

Directeur de    la Revue socialiste, Fournière répondait : "Nulle action humaine ne pourra jamais mêler en un seul les deux courants que le congrès d'unité vient de faire confluer". Et     dans La course à l'abîme il déplorait      "la dénationalisation du socialisme français, devenu marxiste et centralisateur" à cause du "sot orgueil livresque, de l' arrogante et fainéante scolastique" qui résultait  de "l'hégémonie blanquiste" chez les socialistes parisiens, de "l'hégémonie parisienne" imposée à la province et de  "l'hégémonie allemande, fruit de la défaite". Une seule fois, en février 1913, Fournière  a pris  contre Péguy la défense de Jaurès, mais en août Andler l'a détrompé en lui écrivant   :"Jaurès a essayé de m'annihiler en me discréditant [13] ".

         Ouvrier autodidacte,  comme Leroux, Descaves et   Souvarine, Fournière a été annihilé par "la Masculine Sorbonne" (ainsi disait Leroux).  Andler a été radié par la S.F.I.O.  parce qu'il  défendait son honneur de germaniste et de patriote en   publiant  ce que le Parti voulait cacher.  Péguy a été discrédité par Herr parce qu'il  soutenait Andler.   Et Jaurès a été   transfiguré  en   martyr de la Paix parce qu'il cachait  son arrière-pensée. Lui aussi, à en croire Lucien Herr [14] , il avait "compris la redoutable puissance de la menace ennemie", et  jugé que la guerre était "juste". Une balle de revolver l'a  empêché de faire    son autocritique,  et c'est Léon Blum, fasciné par lui et  par Herr  durant trente ans,    qui a    fait amende honorable, en 1943, en demandant à de Gaulle [15]     "un programme de rassemblement national".

 

         V. Vingt ans plus tard, quand on lui a parlé [16] des archives de Péguy, de Gaulle a  dit à Alain Peyrefitte :"J'étais très proche de lui […] Il sentait les choses exactement  comme je les sentais". En même temps, Annie Kriegel me donnait son  accord,   en disant  qu' "à la fin de sa vie Jaurès se décidait à une véritable  révision du capital d'idées sur lequel il avait vécu" [17] . Et en 1992 elle osa écrire   que "les  attaques de Péguy contre le Parti intellectuel étaient pertinentes".  Mais sous  l'influence de Staline,  Péguy et Bergson [18] avaient été condamnés  pour  bellicisme  par Romain Rolland et  pour pré nazisme par  Lukacs en 1959. Et  l'an dernier encore , le Monde du  23 août 2005 a dit  que "Péguy, converti au nationalisme  en 1905, a traité Jaurès plus que méchamment".

         Candidat, François Mitterrand avait affirmé au nom de l'Union de la Gauche  que "l'apport théorique principal  du socialisme  est et demeure le marxisme" [19] . En  vain, en 1977,   je l'avais mis en garde   contre cette  "escroquerie d'envergure  planétaire" [20] . En 1983,  selon  Henri Guillemin, Président du Comité d'historiens  qui soutenait le candidat de la Gauche unie,  je n'étais qu'un "zélateur" de Péguy. Lequel n'était qu'un "ennemi" du Grand Jaurès, selon Max Gallo [21] , porte-parole  du premier gouvernement  Mitterrand. Avais-je raison de dire dans Pierre Leroux et les socialistes européens qu'un courant de pensée socialiste allait de Leroux à Jaurès ? France culture consulta    Madeleine   Rebérioux, et cette dictatrice des "deux voies d'accès cultes à Jaurès, la Société des Etudes jaurésiennes et l'Université" [22] répondit : " Viard  a l'habitude  de ce genre d'affirmations .  Je n' ai pas lu son  livre, mais Leroux était très catholique  et   Jaurès ne lisait pas".   Radio France prit contre moi parti pour cet "enseignement  de  l'histoire" au moment où Mitterrand disait avec angoisse que "l'enseignement  de  l'histoire"  menait à la perte de la mémoire collective", et son actuel successeur au   Secrétariat  du  P.S.,   M. François Hollande  m'approuvait [23]   en 1997 en m'écrivait "Je crois qu'il est important de se  remémorer notre histoire, de nous approprier notre passé commun, celui qui nous unit au delà des renouvellements  générationnels, et qui constitue notre patrimoine commun". En même temps, M.  Jacques Chirac nous  a   encouragés  à "réparer l'injuste méconnaissance  de la pensée et de la personnalité de Pierre Leroux". Mais la radiodiffusion nationale  française   ne dépend  d'aucune autorité politique ou scientifique. Dominée par la névrose de Herr et la cruelle paranoïa  de Staline, elle ne veut pas savoir   que  Maximilien  Rubel a    adhéré en 1997   aux Amis de Pierre Leroux  après avoir édité cinq tomes de Karl  Marx à la Pléiade, et qu' en 1998 la Société des Etudes Jaurésiennes  a reconnu   que Jaurès avait signé   pour la statue érigée à "Pierre Leroux, Père du Socialisme et de la Solidarité".

 

         Conclusion. Le Parti intellectuel donne toute la gloire à Marx et à Hugo, qui en 1854, l'un à Londres et l'autre  à Guernesey, croyaient  comme Proudhon à Paris qu'ils avaient dépassé Leroux et son "Jésus talapoin".  Léodile Champseix,   avec l'aide    de  Georges Renard et de Martin Nadaud,  a transmis la mémoire de Boussac et de Jersey   à  Clemenceau  et à  Péguy. A Jersey, s'adressant à la   "France libre",  Leroux rappelait aux Francs-maçons "esséniens du monde" qu'ils étaient les successeurs  de Jean-Jacques Rousseau,  "le fils des proscrits" de 1685. En 1942, héritiers  du colonel Rossel et de la France libre de Jersey, dix mille Français libres entendaient de Gaulle célébrer la victoire de Bir Hakeim en citant l'Eve de Péguy. Le 19 novembre 1998 ,  trente-quatre ans après notre mésentente de 1964,  Alain Peyrefitte   m'  a écrit:  "J'admire la constance    et la générosité avec laquelle vous avez poursuivi votre combat pendant tant d'années. Mais peut-être  n'en fallait-il pas moins pour permettre à chacun d'effectuer ses conversions sans trop perdre  la face. En  tout cas, Leroux, Dreyfus, Péguy, le socialisme  non marxiste mais républicain  (et de Gaulle lui-même)  vous devront beaucoup".   Et en 2006 on a l'heureuse surprise de lire qu'en 1945, à Paris, les Ordonnances prises par de Gaulle  "réalisaient peu ou prou ce qu'avaient demandé les communards en 1871." [24]



[1] Lucien Herr a été le maître des études à l'Ecole normale supérieure. Il avait dit en 1920 : "Il faut laisser Péguy dormir dans sa tombe, qui n'est pas celle d'un héros". Son "disciple marxiste", Henri Guillemin, a "politisé" Sartre.  En 1963, en publiant Du côté de chez Sartre, Péguy aux outrages, j'ai obtenu  les remerciements de Madame Charles Péguy. A sa mort, en 1965, la Ville d'Orléans acquit les archives des cahiers de la quinzaine et me chargea d'en faire l'inventaire. Je fondai l'association Péguy témoin de la tradition interrompue qui en mars  1985 a pris le nom d'association des amis de Pierre Leroux. L'abonnement annuel est de vingt euros.

[2] En me hâtant pour terminer cette lettre avant cette date, j'ai rédigé d'imparfaits  avant-projets qu'annule le présent texte

[3] Je renvoie, dans les Actes du colloque Benoît  Malon,  PUF de Saint- Etienne, 2000, à Deux romancières, George Sand et  André Léo, par Bernadette  Segoin, et à ma communication  Le Parti  intellectuel contre le Mouvement ouvrier

[4]   Leroux était  membre du Central Council

[5] En 1843, Heine et Leroux avaient réagi plus fortement que Marx contre  le projet ultrateutonique de déportation des Juifs en Egypte

[6] Je renvoie à mon article Pierre Leroux et Victor Hugo, Studi francesi, 14O, août 2003

[7] Sur cette expression de Georges Renard et de Gabriel Monod, je renvoie à la p. 201 de Pierre Leroux, Charles Péguy, Charles de Gaulle et l'Europe, 2004

[8] Major de promotion à la rue d’Ulm en 1867, admirateur de Michelet,  engagé volontaire en 1870, secrétaire du colonel Rossel  et donc proscrit

[9] Questions à   François Furet, Bulletin n° 12, mai 1995

[10] Allusion à deux textes qui n'avaient jamais été rapprochés, De la corporation et De la fable,  où Leroux,  à la veille du 2 Décembre 1851, s'opposait à Proudhon en  reliant le syndicalisme de l'avenir au   passé religieux de l'Humanité.

[11] Déjà, en 1896, la Revue socialiste disait que  "les rétrogrades et les réactionnaires de toutes les écoles et de tous les Partis ont fait disparaître les  oeuvres de Leroux".  Très difficile, par conséquent,  de repérer les "escamotages" opérés par Marx .  Même   Marc Bloch, l'historien  le plus scrupuleux et le moins marxiste, ne voyait pas en 1944 que  l'appel aux " Proletarier aller Länder" avait été lancé en français six ans plus tôt en français

[12] J'emprunte ces citations à Jaurès, rallumer tous les soleils, où  Jean-Pierre Rioux vient de rassembler un millier des plus belles  pages du grand orateur.

[13] Cité par Mohammed Saad Zemmouri, Eugène Fournière  témoin de   Charles Péguy et de Pierre Leroux, thèse Aix en Provence , p. 290

[14] Herr écrira cela  à Maxime Gorki en février 1917, Lucien Herr, Choix d'écrits, tome I, 1933.

[15] Qui aurait pu dire comme Souvarine que dans sa jeunesse 'il avait été "captivé par Péguy".

[16] Par Roger Secrétain, Maire d'Orléans, et Edmond Michelet  ministre de la culture, à la suite de mon article Du côté de chez  Sartre, Péguy aux outrages,article qui a peut-être amené Sartre à écrire dans L'idiot de la famille  que "Leroux a converti George Sand au socialisme".  

[17] Ce que je crois comprendre (1992) et  Colloque Jaurès et la Nation (1964)

[18] Péguy, début du tome 1(1944)  et La destruction de la raison

[19] M. Jacques Attali, son conseiller à cette époque, écrit encore en 2005 dans  Marx esprit du monde  que Marx est  "le fondateur de la seule religion neuve de ces derniers  siècles".

[20] Que nous dénoncions, Alexandre  Marx et moi, dans Karl Marx devant le tribunal révolutionnaire, quatrième cahier du fédéralisme, 1978

[21]   Vingt ans plus tard, Max Gallo m'a écrit :"J'ai lu Pierre Leroux, J'ai  compris que la violence de Péguy était l'expression d'une fidélité  intransigeante,  d'une exigence  de vérité".

[22] Jordi Blanc, Jean Jaurès, Vent terral, mars 2005, p. 16

[23] L'an dernier, en louant  "un mouvement magnifique, le Mouvement de Libération du Peuple", mouvement non marxiste, M. Rocard [23] a donné encore plus de force au   témoignage de M. Jospin : "les trotskistes, dont j'ai été, se sont trompés." Le monde comme je le vois, 2005, p. 297

  [24] Jacques Marseille, Du bon usage de la guerre civile en France, mars 2006, p. 128