Le centenaire de l'Unité socialiste

   Deuxième lettre ouverte à Monsieur Jean-Pierre Rioux,

   Inspecteur général d'Histoire

                                                                                                             Le 23 novembre 2005

 

         Monsieur l' Inspecteur général et cher collègue,   

 

         Vous avez par retour du courrier répondu très chaleureusement à ma lettre du Ier octobre, et en vous remerciant je me réjouis de voir qu' une vaste zone d'entente et d'enquête [1]   s'ouvre cette année depuis qu' "un Jaurès inattendu, philosophe et croyant" [2] est apparu grâce à votre Jean Jaurès et au Jean Jaurès, Oeuvres philosophiques de M. Jordi Blanc.

          En 1989, en affirmant qu'Octobre 1917 avait été la digne continuation de 1789, M. Gorbatchev était applaudi par le grand amphithéâtre de la Sorbonne. Non, disait le Président de  la Commission des victimes des répressions politiques, Alexandre Iakovlev (qui vient de mourir), Octobre 17 a rétrogradé en rétablissant le servage. A Bruxelles aussi la vérité se faisait jour, grâce à M. Jacques Delors, la Commission des Communautés Européennes approuvait  notre Memorandum, qui faisait dire à  François Mitterrand : "L'Europe se fonde aussi de la connaissance de cette histoire-là, à quoi contribuent les initiatives des Amis de Pierre Leroux." En juillet 1989, en "lui demandant d'en prescrire un examen attentif", M. Michel Rocard, Premier Ministre,  avait transmis notre Memorandum à M. Lionel Jospin, Ministre d'Etat et Ministre de l'Education Nationale. En septembre 1990, le Chef de Cabinet de M. Michel Rocard "redemandait à M. Jospin l'état d'avancement de cet examen", en lui rappelant l'intérêt qu'y porte le Premier Ministre". Sans avoir été informé des résultats de cet examen, je pense qu'il explique deux publications faites en 1992 : ayant consulté les commissions d'historiens et de philosophes, M. Jospin fit savoir dans Le Monde en quittant la rue de Grenelle qu'il n'y avait trouvé que "le vide en fait de conception du socialisme", et M. Laurent Fabius, à l'issue du Congrès extraordinaire de Strasbourg publia [3] cette motion d'aggiornamento :"l'hégémonie idéologique du marxisme dans le champ de la pensée socialiste a fâcheusement occulté un autre courant de pensée socialiste qui chemine, de Leroux et Proudhon, jusqu'à Jaurès".

          En août 1905, en disant :"Nulle action humaine ne pourra jamais mêler en un seul les deux courants que le congrès d'unité vient de faire confluer", Eugène Fournière s'opposait à Herr, et Péguy l'approuvait M.M. Michel Rocard et Lionel Jospin se trouvent d'accord avec eux en août 2005. "Il n'est rien resté de la révolution d'Octobre", écrit M. Jospin, et il ajoute : "en croyant qu'un jour, en URSS, "une révolution politique réintroduirait une vie démocratique, les trotskistes, dont j'ai été, se sont trompés." [4] Et M. Rocard [5] résume l'histoire de son Parti Socialiste Unifié (P.S.U.), en insistant sur les défauts des "activistes trotskistes et gauchistes" et sur les qualités des militants venus d' "un mouvement magnifique, le Mouvement de Libération du Peuple, qui incorporait des cathos de choc, purement ouvriers. [6] " Fournière et Péguy étaient les fidèles disciples des Communards non blanquistes que Léodile Champseix (André Léo) avaient représentés à Genève, en 1872, lorsqu'elle comparait Bismarck et Marx, qui annexait l'Internationale. Contre Engels elle témoignait au nom de Grégoire Champseix, son mari, d' Ange Guépin et de Jeanne Deroin pour "le socialisme idéaliste" enseigné par l'Association de Boussac à l'Union des Associations de 1848 et en 1864 à la Première Internationale. En 1895, à Paris, elle avait pour témoins Martin Nadaud, Ferdinand Buisson, qui avec sa mère et avec Leroux avait parlé de sa thèse sur Dieu notre Père, et Georges Renard, communard lui aussi et directeur de la Revue socialiste, qui conseilla à Péguy de fonder l'association à laquelle Herr a adhéré. Comme Jaurès et Péguy, Herr gardait d'une éducation très catholique et de l'Encyclopédie nouvelle lue à travers George Sand et Michelet le culte de la sainte prophétique qu'il revendiquait en 1890 pour les socialistes allemanistes : "Jeanne est à nous. Nous ne voulons pas que l'Eglise nous la prenne". Ces mots, vingt ans plus tard, en lisant le mystère de la charité et L'Armée nouvelle, Andler pouvait encore les dire. Herr lui semblait "un homme brisé pour toujours". Brisé par sa faute et par la trahison de Gapone. Cela était secret. "La cause" interdisait de le dire et de le penser. La névrose exigeait un autre coupable, "un méchant fou", Péguy. La névrose a la vie dure. Cette année, elle est centenaire : selon Le Monde du 23 août 2005, "Péguy, converti au nationalisme en 1905, a traité Jaurès plus que méchamment".

   

         En août 1905, comme Tchernov, Péguy et Jaurès se souvenaient de Lavrov et redoutaient Lénine. A Albi, avec Enjalran et Raoul Labry, Jaurès s'efforçait de croire que le christianisme serait transfiguré par les "Pierre Leroux de la Russie". Péguy posait pour la première fois "le problème de la divinité du Fils de l'Homme", en prévoyant "des crimes insensés, des horreurs inimaginables, des massacres de tout ordre et de toute barbarie”, suivis beaucoup plus tard par les hôpitaux psychiatriques, "les médecins remplaçant les bourreaux", et enfin par la "banqueroute" et la panique des dictateurs bolcheviks lorsque "les spectres des jours anciens" viendraient troubler leur sommeil, lorsque "le Dieu qu'ils avaient outragé ressortirait du fond des solitudes". Enfermées durant un demi-siècle dans les oubliettes, ces pages parurent en même temps que le réquisitoire de Krouchchev contre le stalinisme. C'est en français que le Kominform perpétua l'imposture. En disant : "Rapport attribué à Krouchtchev", le P.C.F.interdisait l'accès à la vérité historique. De même, les disciples de Herr en chargeant Guillemin de diffamer Péguy. Un vendu, un Juda, ne trouverait pas de lecteurs. Déjà, c'est sous l'influence de Staline qu'en 1944 Péguy etBergson avaient été accusés de bellicisme par Romain Rolland. Staline força Lukacs à traiter de prénazis [7] . Les dadas et les surréalistes [8] prirent la place des cahiers de la quinzaine. La pensée française était décapitée, et Staline salué comme maître de l'historiographie dans la collection Les classiques du peuple où Madeleine Rebérioux, en 1859,jugeait Lénine plus socialiste que Jaurès. Elle établissait alors, "pour quarante [9] ans", selon l'exact calcul de M. Jordi Blanc, sa maîtrise sur les deux voies d'accès cultes à Jaurès, la Société des Etudes jaurésiennes et l'Université" [10] .     En 1956, en approuvant l'invasion de la Hongrie, et en envahissant l'Egypte, les deux Partis marxistes s'étaient discrédités. Les dissidents voulaient s'unir. Nombre d' étudiants anticolonialistes sympathisaient avec le M.L.P. qui au Congrès de Lyon adoptait le Rapport d'André Mandouze Pour une politique de décolonisation en proposant à la Nouvelle Gauche de Claude Bourdet, à l'Union progressiste et à la Jeune République de fonder l'Union de la Gauche Socialiste. Chargé par le M.L.P. de la brochure d'unification, je l'intitulai Pour un renouveau du socialisme. Pour ce renouveau je n'avais rien emprunté aux Internationales Deuxième et Troisième. En effet, quand les copains métallos, responsables syndicaux à la C.G.T. ou à la C.F.D.T. disaient  "le socialisme que nous voulons", je retrouvais le vrai sens du seul mot en isme que Péguy employait aux cahiers. Réminiscence, oubliée par les disciples de Herr, du mouvement ouvrier. A Helsinki en 1957 le journal du Mouvement de la Paix appelait "catholiques marseillais" ceux que le P.C.F dénonçait comme "ennemis de classe": j'étais professeur au Lycée Thiers de Marseille. En 1959, une fraction de la S.F.I.O., le Parti Socialiste Autonome (P.S.A.), s'en détacha et se joignit à l'U.G.S. pour former le Parti Socialiste Unifié. Nous fûmes plusieurs à trouver trop pesante dans ce confluent l'influence des trotskistes. Dès lors isolé, étudiant les mille pages de Péguy éditées entre 1952 et 1955, je comprenais pourquoi il avait dit : " un seul peut avoir contre tous raison". Même ceux qui le célébraient comme poète catholique ou comme adversaire de l'antisémitisme donnaient contre lui raison à Jaurès. Même Jules Isaac. Diffusé en France et hors de France par la presse et la radio, Guillemin intimidait les évêchés et séduisait les séminaires. La Gauche unie allait faire de ce polémiste le président du Comité des "historiens" propagandistes de la candidature Mitterrand. La Sorbonne opposait "le sens démocratique de l’idée communiste et l’étroitesse nationaliste de l’idée gaulliste”. François Furet a reconnu cela dans son incomplète [11] autocritique [12] . En 1959, un referendum indiscutablement démocratique avait fait du général de Gaulle le Président de la République, mais cinquante normaliens s' engageaient par serment à refuser la main tendue par le général qu'ils considéraient comme "un dictateur" [13] . L'avenir de la rue d'Ulm leur  appartenait.     Disant que Guillemin avait fait plus que personne pour [l]e "politiser", Sartre publiait son Péguy et Jaurès dans ses prépondérants Temps modernes. L'Amitié Charles Péguy dont j'ignorais l'existence avait pour Président Auguste Martin, excellent historien non officiel qui connaissait non seulement la Vie de Herr par Andler, mais Fournière, et la Vie d'Andler par Tonnelat. Il avait lu une sorte de samizdat que j'intitulais Péguy-Jaurès, et c'est à moi, modeste professeur de Lycée, qu'il demanda de riposter au "disciple marxiste" de Herr qu'aucun Professeur de Faculté, n'osait affronter, Sitôt paru  Du côté de chez Sartre, Péguy aux outrages [14] , de Gaulle accepta de venir inaugurer à Orléans le Centre Charles Péguy, et il dit à Peyrefitte : "Je lisais tout ce qu'il publiait". Et l'accès aux archives fit rapidement crouler tout un pan  du blocus. En même temps que les inédits de Péguy, son influence sortit de l'ombre. On l'enchaînait à Maurras et à Vichy. Personne ne s'attendait aux fidélités qui réunissaient des Juifs comme Mme France Beck, Jacques Eisenmann et Rabi, des agnostiques comme Roger Secrétain et Jean Gaulmier, des historiens comme Alphonse Dupront et Jean Fabre, des protestants comme le Pasteur Henri Manen et André Philip, qui me répondait dès 1967 : " toute mon attitude reste inspirée par les valeurs que Péguy a incarnées". Il réunissait le protestantisme, le patriotisme et le socialisme [15] parce que les cahiers avaient suscité la résistance a l'antidreyfusisme et à l'antinazisme. L'idée de rencontrer le protestant André Philip au colloque L'Esprit républicain était une joie pour Edmond Michelet, catholique, convaincu que de Gaulle était "un fidèle disciple de Péguy". Deux jésuites, les Pères Jean Daniélou et Henri de Lubac, savaient mieux que personne que "l'agggiornamento" de Vatican II était dû en très grande partie aux cahiers. Quand Vissarion Biélinski était devenu "le Pierre Leroux de la Russie" [16] , il s'enthousiasmait à l'idée qu'un jour il n'y aurait plus de bûchers. Il "vénér[ait] comme un nouveau Christ" ce Piotr le Rouquin qui vingt ans plus tard lançait un appel à tous les clergés, "au pape et au futur concile" pour que cesse "la boucherie humaine". Ignoré en 1870 par le Concile du Vatican, cet appel réunissait à Vatican II la majorité des suffrages. Malgré l'ostracisme de 1851, malgré l'ignorance systématique des historiens officiels, "le vieux parti républicain" était en 1897 vainqueur de  Maurras, et en 1910, "l'influence de Péguy était profonde" sur la jeunesse, comme l'a dit Renouvin. Elle entraîna par la suite une série d'explosions. En profondeur, sans publicité. Huit mois avant d'annoncer un article de "Joseph Ratzinger" dans le Bulletin [17] de décembre I969 où il publiait mon article La chrétienté médiévale dans l'œuvre de Charles Péguy, le Cardinal Daniélou avait lu la correspondance de Péguy et du Pasteur Roberty [18] et les pages (reproduites pour la première fois ) qui prouvent qu'en 1905, contre Rosa Luxemburg, le véritable internationalisme et la Pologne démembrée par trois Empires étaient défendus par l'Autrichien Adler et par les cahiers. Après la débacle de mai 1968, le colloque L'esprit républicain fut un baroud d'honneur. Il eut lieu le 4 septembre 1970, jour du centenaire de la République. Le cardinal Daniélou y assista [19] et dans son dernier livre, La culture trahie par les siens (1972), il demanda qu'on écoute ce que j'avais à dire sur ceux dont l'Eglise et l'Université avaient étouffé la voix. Il était le seul prêtre catholique suffisamment informé. Le seul, parce que son meilleur ami, le Cardinal Henri de Lubac, soutenait contre moi que Péguy, catholique, n'avait pas été influencé par Leroux [20] . Mais en 1983, lorsque la Société des Etudes Jaurésiennes affirma contre moi que  "Leroux était très catholique et Jaurès ne le lisait pas", il m'écrivit : "Pierre Leroux mérite d'être réhabilité. C'est toute une histoire faussée ou occultée que vous ressuscitez"     Il songeait, me semble-t-il, à une réhabilitation en cour de Rome. A Paris, interrompant le Conseil des Ministres pour se dire "scandalisé", Mitterrand jugea en brisant l'Union de la Gauche. Premier Secrétaire du P.S., il avait dit que "l'apport théorique principal du socialisme est et demeure le marxisme". C'est pour cela qu'un Comité d'historiens l' avait porté à l'Elysée. Et Guillemin, le président de ce Comité, me qualifiait de "zélateur de Péguy [21] . Or j' évoquais tout un martyrologe. Je citais des documents inconnus. Mon livre était salué par un journal de gauche  comme "un acte d'accusation terrible contre une entreprise consciente d'extermination, accusation terrible en particulier pour les spécialistes de l'histoire du socialisme", et un journal de droite disait : "Rarement l'histoire a été aussi faussée que celle du socialisme français". Les journalistes de France culture questionnaient la très médiatisée spécialiste de Sorbonne, et elle les faisait taire en disant : "je n'ai pas lu le livre de Viard mais je sais qu'il a l'habitude de ce genre d'affirmations." L'histoire était trahie par les siens. Radio France ne voulait démentir ni la Sorbonne ni le Président de la République qui reniait le marxisme en  me remerciant de lui faire découvrir "la personnalité et l'oeuvre de Pierre Leroux dans toute sa dimension" : il venait de trouver à la fois, dans notre Bulletin n° 2-3, le projet syndicaliste (De la corporation), et les pages que Baudelaire jugeait en 1851  "sublimes et touchantes". Leroux y explique que Jésus essénien a réellement fait "fraterniser l’hébreu et le sanscrit". Et en 1852, à Londres, il disait à George Eliot que "le désaccord avec Proudhon portait sur le point le plus important de l’histoire". Selon David-Friedrich Strauss maître de Feuerbach maître de Proudhon, l'évangile est légendaire et non pas  historique. Et tandis qu' à Paris Proudhon se moquait de "Jésus talapoin", les socialistes exilés, les Philadelphes, se déclaraient à Jersey "esséniens du monde" et enseignaient à Malwida von Meysenbug que "Jésus, élève des esséniens, fit entrer dans le monothéisme sémitique la sagesse hindoue    Nommé ex æquo avec Leroux par le Congrès du P.S. en 1991, Proudhon a été écarté en 1988 par la Commission de Bruxelles et par Mitterrand, puis en janvier 2001 par M. Lionel Jospin, Premier Ministre, invitant les nations européennes à "s'inspirer de Pierre Leroux défenseur de la liberté des associations". Lèse-majesté aux yeux des "défenseurs de Herr contre Péguy". Dès le 8 juin 2002, dans les colonnes du Monde, ils ont fêté la fin de "l'ère Jospin", et mis en garde contre la refondation du P.S. à partir de "la pierre angulaire posée par Pierre Leroux". L'ironie cache mal le désarroi. Déjà, au temps de la Gauche Unie, le C.C. du PCF disait dans l'Humanité en 1977 : " Pierre Leroux, c'est une mode qui inquiète". Dix ans plus tard, France culture jugeait prudent d'allumer un contre-feu. Il était facile de fabriquer un second Proudhon avec des ciseaux, pour ôter à Leroux "son idéologie de pacotille", et les bandes magnétiques conservées depuis les émissions que j'avais faites en 1976 sur L'influence internationale de Pierre Leroux. Ce livre parut, avec une préface très flatteuse pour le Président de la Gauche, en campagne pour un  deuxième septennat. Mitterrand repoussa cette ignominie de gauche. Il prit, comme de Gaulle en 1963, la défense du génie outragé. En m'écrivant: "L'Europe se fonde aussi de la connaissance de cette histoire-là", il me félicitait pour ma "constance" et peu après  Alain Peyrefitte a employé ce mot, trente-cinq ans après avoir commencé à me lire : "Leroux, Dreyfus, Péguy, le socialisme non marxiste mais républicain, et de Gaulle lui-même vous devront beaucoup. J'admire la constance et la générosité avec laquelle vous avez poursuivi votre combat pendant tant d'années. Mais peut-être n'en fallait-il pas moins pour permettre à chacun d'effectuer ses conversions sans trop perdre la face." Lisant ces deux lettres, M. Lionel Jospin m'a écrit le 4 juin 2004 qu'il était "touché" par mon évocation de cette "période dramatique et décisive." En cours de route, j'avais été aidé par nombre d'historiens non professionnels; Boris Souvarine, François Fejtö [22] , Alexandre Marc, qui dénonçait avec moi en 1977 "une escroquerie d'envergure planétaire" [23] . Entre beaucoup d'autres, voici trois lettres reçues à l'occasion du Bicentenaire de Leroux. Maximilien Rubel adhèrait aux Amis de Pierre Leroux : il avait édité cinq tomes de Marx à la Bibliothèque de la Pléiade avant de découvrir   De l'Humanité parmi les livres que Marx avait "dévorés".  Successeur de François Mitterrand à la Présidence de la République, M. Jacques Chirac disait que la France devait "réparer l'injuste méconnaissance de Pierre Leroux, républicain irréprochable". Et l' exécuteur testamentaire de Bergson, Jean Guitton, déclarant qu'il   parlait "en tant que philosophe "catholique" affirmait que "Leroux, Franc-maçon", lui semblait "d'un mot emprunté au langage judéo-chrétien, un prophète, c'est-à-dire un précurseur, habitant le présent, comme s'il venait de l'avenir. Et, comme tous les prophètes, il est plus actuel en cette fin du XXème siècle qu'au temps où il vivait".   Juste avant l'embrasement des cités, M. Jospin  vient d'écrire : "Devenir français, pour les nouveaux venus, c'est reconnaître ce que la France porte en elle de son passé. C'est s'approprier son histoire, sa culture, les cicatrices de sa mémoire [24] . Certes. Mais "la perte de mémoire nationale" s’était aggravée depuis était 1983. Le vide constaté en 1991 était la conséquence du mensonge qui oppose Jaurès et Péguy en les défigurant tous les deux. Mais la cause profonde était plus ancienne : au 2 Décembre et dès Juillet 48, la République démocratique et sociale avait été "vomie à l'ostracisme" [25] . Cicatrice ouverte en 1896 sous les yeux de Jaurès et de Péguy, qui collaboraient tous les deux à la Revue socialiste où leur ami Fournière disait que tous les "rétrogrades", partisans du papisme ou de l'"athéocratie", s'étaient "acharnés à  faire disparaître les Œuvres de Pierre Leroux".   Le Praesidium du Comité Central du P.C. d'URSS n'a pas attendu le Bureau national du P.S. pour liquider le marxisme. Et pour combler le vide,la perestroika  n'a pas seulement disserté sur la "laïcité". Historien très  croyant, Alexandre Iakovlev savait que la mémoire religieuse avait été victime des répressions politiques, et il a selon  Vladimir Feodorovski beaucoup  œuvré pour la renaissance de l'orthodoxie [26] . En résistant aux théophobes [27] il espérait comme Péguy qu' un jour, "le Dieu qu'ils avaient outragé ressortirait du fond des solitudes"." [28] Jaurès partageait cette espérance.

                        Jacques Viard, président fondateur de l'association des amis de Pierre Leroux, Professeur émérite à l'Université de Provence

 


 

[1] Je renvoie  à  mes livres, Pierre Leroux et les socialistes européens  (1983), et Pierre Leroux, Charles Péguy, Charles de Gaulle et l'Europe ( 2004).

 

[2] Ces mots sont de Robert Redeker rendant compte dans le Tageblatt du 22 juillet 2005 de Jean Jaurès, Oeuvres philosophiques, Editions Vent Terral,

[2] Lionel Jospin, Le monde comme je le vois, octobre 2005, p. 297

[3] dans le n° 235 de Le poing et la rose, organe du parti socialiste

[4] Lionel Jospin, Le monde comme je le vois, octobre 2005, p. 297

[5] protestant, amical envers M. Jospin, et élogieux à l'égard des catholiques

[6] Entretiens avec Georges-Marc Benamou, octobre 2005, et Souvenirs d'André Philip, in André Philip spécialiste, patriote, chrétien, avril 2005

[7] dans la traduction en français de La destruction de la raison

[8] Choisis pour guides par l'auteur de L'Idéologie française

[9] Avec prolongation de vingt-deux ans pour la censure à Radio France.

[10] Jaurès, Vent terral,mars 2005, p. 16.

[11] Incomplète ; dans  le Passé d'une illusion Furet accuse encore Péguy de bellicisme, comme Alain Finkielkraut dans Le Mécontemporain

[12] A Ernst Nolte, Fascisme et communisme, “Le grand livre du mois” 1998, p. 132

[13] Alain Peyrefitte a raconté cela dans C'était de Gaulle

[14] 97èmes Feuillets de l'Amitié Charles Péguy

[15] Ses admirateurs ont du mal à comprendre cela, cette année, parce que Péguy n'est pas nommé dans les trente communications sur André Philip, socialiste  patriote, chrétien.

[16] Mon article Piotr le Rouquin et les Jaurès russes, BAC n° 11, février 1994, pp. 137-224

[17] Axes, Bulletin  du Cercle saint Jean Baptiste, tome IX

[18]   dans la  revue  protestante Evangile et Liberté,

[19] vingt-septième courrier du Centre Charles Péguy d'Orléans

[20] Condamné en 1847 par l'Archevêché de Paris comme "le rationalisme fait homme".

[21] en note, dès la première page du Péguy de Guillemin

[22]   qui en août 1997 disait encore, dans Esprit [22] : "il serait temps de rendre justice aux efforts inlassables de Jacques Viard".

[23]    Karl Marx devant le tribunal révolutionnaire dans L’Europe en formation

[24] L. Jospin, ibid, p. 275

[25] Ainsi disait, rassuré, Lamartine

[26] Vladimir Feodorovski, Figaro magazine du 29 octobre 2005

[27] Mot de Bernard Lazare parlant de ceux que Leroux appelait "enragés d'athéisme", et Heine "Torquemadas de l'athéisme. George Sand combattait "l'athéocratie"

[28] Editée en 1953, cette prédiction était vraisemblablement connue par de Gaulle quand il a dit  "Aucun écrivain n'a eu sur moi autant d’influence"