Le centenaire de l'Unité socialiste et de la révolution russe [1]

  Première lettre ouverte à Monsieur Jean-Pierre Rioux, Inspecteur général d'Histoire,

     

                                                                                   Le 1er octobre 2005 [2]

 

         Monsieur l'Inspecteur général,

 

         En 1983, le Président de la République était "scandalisé et angoissé par l'enseignement de l'histoire et la perte de la mémoire collective". A France culture, une Professeur d'histoire à la Sorbonne [3] venait de dire que "Leroux était très catholique [4] et que Jaurès ne le lisait pas". Or, avec les amis de Péguy, Jaurès a signé en 1904 pour le monument de "Leroux Père du socialisme et de la Solidarité". Vous les mettez tous les trois à l'honneur dans votre belle biographie de Jean Jaurès, et ce livre me semble la réponse de l'Education nationale à la question que M. Michel Rocard, Premier Ministre, lui posait voici quinze ans, quand le Parti socialiste décidait de "réhabiliter le courant de pensée socialiste  venu de Leroux à Jaurès et occulté par  l'idéologie marxiste [5] " :  allait-elle se renouveler elle aussi, ou continuerait-elle à dire à la suite de Lucien Herr [6] que "Péguy, converti au nationalisme en 1905, a traité Jaurès plus que méchamment [7] "?  

    Les pages écrites par Péguy en 1905 et la lettre adressée par Herr à Houtin en 1920 étaient inconnues en 1932, quand Charles Andler a écrit sa Vie de Lucien Herr, et en 1937, quand Tchenof a raconté la révolution de 1905 [8] . Juif russe, il s'était réfugié à Paris après le pogrom de Nijni-Novgorod. Avec l'aide des dreyfusards amis des "cahiers", Bernard Lazare, le Grand Rabbin Zadoc-Kahn, Dick May, Joseph Reinach, Clemenceau, etc., Tchernoff avait montré depuis 19O1   que l'opposition de Leroux au blanquisme a orienté  non  seulement  les socialistes français et allemands (George Sand, Louis Blanc, Théophile Thoré, Barbès, Cavaignac, Alexandre Weill, Ledru-Rollin,  Maurice Hess, Fauvety, Millière, Briosne, Charles Longuet, Lefrançais, etc.), mais les socialistes russes,  de Herzen et Biélinki   jusqu'à     Pierre Lavrov : exilé en France, maître de "[s]on ami Lucien Herr, par qui Jaurès avait été converti au socialisme", ce vénérable doyen  résumait toute cette tradition en disant : "Il est très juste de réclamer pour sa nation le droit à une existence autonome et indépendante, de parler sa langue, de sauvegarder tout son bien qui doit évoluer et non pas périr". En 1900 Jaurès collaborait aux cahiers de la quinzaine, où Péguy allait  publier Juifs de Roumanie, par Bernard Lazare, Pour la  Finlande, par Poirot,   Juifs russes et  deux cahiers sur l'Alsace, par Lucien Aron, Polonais et Prussiens, de la résistance du peuple polonais  aux exactions de la germanisation prussienne, par Edmond Bernus, etc. En 1904 Jaurès  refuse la fusion de son Parti et du parti blanquiste de Claire et Paul Lafargue, Jules Guesde, Edouard Vaillant, bruyamment soutenus par Rosa Luxemburg, qui demande une  "lutte énergique contre l'utopie nuisible des socialistes plus ou moins authentiques qui veulent reconstruire la Pologne" [9] . Mais   l'Internationale proclame qu' "il  n' y a qu'un prolétariat et il faut que dans tous les pays, en face des partis bourgeois, il n'y ait qu'un Parti socialiste." La Révolution commence en Russie. Pressé par Lucien Herr, Jaurès s'unifie avec ses ennemis, sans écouter son ami Eugène Fournière, directeur de la Revue socialiste où il écrit le 23 août 1905 :"Nulle action humaine ne pourra jamais mêler en un seul les deux courants que le congrès d'unité vient de faire confluer". Trotski voit "Jaurès courber sa nuque puissante sous le joug de la discipline organique". Dans un grand meeting, Jaurès demande aux réfugiés russes, polonais, finlandais, lettons, juifs ou non, de s'organiser dans un parti unique, et il assure, au nom de la Section Française de l'Internationale Ouvrière, que "le prolétariat russe est capable d'aller plus loin que la bourgeoisie française en 1789. Eduqué par des propagandistes allant depuis Bakounine jusqu'au système de Karl Marx, il est plus conscient, plus averti de la mission libératrice  qu'il doit accomplir par dessus la tête de la bourgeoisie  décadente."  

     Jaurès n'est pas marxiste. Ce n'est pas la dialectique hégélienne, c'est la Loi des Trois Etats qui fait progresser les nations sur une  voie unique, depuis la station théologique jusqu'à la station acientifique  en passant par la station métaphysique. Ce n'est pas à un socialiste, mais à un   disciple d'Auguste Comte que Lucien Herr, disciple de Renan, a écrit en 1899 : "Nous ferons notre  trou par l'enseignement primaire  et l'enseignement primaire supérieur". En disant que cette "pensée française est assez forte par Jaurès pour imprégner et transformer la dure orthodoxie allemande", Herr se trompe sur Jaurès, qui croit (sans oser le dire) que grâce au socialisme "le visage du Christ rayonnera de nouveau". Et Herr se trompe sur le diacre Gapone en conspirant avec lui contre le Tsar. Lorsque cet agent double conduit cinquante  mille ouvriers dans un guet-apens à  Saint-Pétersbourg, Herr l'accueille à Paris. "L'erreur la plus grossière, écrit Péguy, c'est de se représenter le prêtre Gapone comme un chef, comme un propagandiste révolutionnaire, il est le rival et au fond l'ennemi de tous ces révolutionnaires professionnels. Quant à ces intellectuels révolutionnaires russes, ils vivaient des rêves". Eux aussi, Sorel et Lénine devinent les soupçons qui amènent Karl Kautsky à dire : "il faut chasser Jaurès du Parti". Le 5 août 1905, "la tête noyée", Herr déchire tous ses papiers, "vingt ans de travail. Des mètres cubes de débris". Gapone est assassiné par des socialistes révolutionnaires, qui peuvent juger Herr, Léon Blum et Jaurès complice de ce "socialiste du Tsar". Perte de prestige pour  la S.F.I.O. . En 1907, le  compte-rendu officiel du Congrès de Stuttgart n'est pas   rédigé par un ami (italien, bavarois, autrichien ou français) de "notre Déclaration française et universelle des Droits de l'Homme", mais par Rosa Luxemburg et Lénine, qui cherche à acheter des armes pour punir les paysans,"qui n'ont détruit que un quinzième des domaines, un quinzième seulement de ce qu'ils auraient dû détruire pour débarrasser définitivement la terre russe de cette putréfaction qu'est la grande propriété" [10] .

      En 1937, pas de doute : le Parti unique conduit au "paradis terrestre gardé par des gendarmes". Tchernof se demande comment Jaurès, "converti par Herr" à la doctrine républicaine de Leroux et de   Lavrov, a poussé à l'unification  les prolétaires des pays opprimés par le tsarisme. Personne ne sait que Jaurès se soumettait  à Herr, lequel "aimait  brouiller ses traces" et  ne confiait à personne "sa vraie doctrine secrète sur le grand remaniement des alliances européennes". Il n'apparaissait pas en public, ses accointances maçonniques sont à peine décelables, et dix ans après sa mort, selon Andler, "ami de quarante ans" et biographe, "les principaux événements de sa vie étaient inconnus et inconnaissables", et il continuait à "exercer une  influence énorme et occulte dans le Parti tout entier. [11] " Pontife à la rue d'Ulm, il canonisait Jaurès et damnait Péguy. En 1913, Jaurès avait violemment soutenu la Sorbonne pacifiste de Durkheim et de Herr contre  Andler et Mathieu Dreyfus, Joseph Reinach, Gabriel Monod, Fournière, les amis de Leroux  qui avec Péguy l'avaient entraîné dans le dreyfusisme. Jaurès était un homme d'honneur et un homme public.  C'est "à ciel ouvert", comme dit Péguy, qu'il aurait réparé ses fautes. Dès 1964 Annie Kriegel confirmait mes premières hypothèses [12] en disant au Colloque Jaurès et la Nation : "A la fin de sa vie il se décidait à une véritable  révision du capital d'idées sur lequel il avait vécu". Et en 1992, dans Ce que je crois comprendre  elle a refait le procès de ce que  Daniel Halévy appelait "l'insolente  mainmise par un groupe doctrinaire sur l'enseignement de l'Etat", et  elle conclut en  déclarant "pertinentes les attaques lancées par Péguy contre  le Parti intellectuel". En août 14, si Jaurès avait serré la main de   Reinach, de Monod, de Fournière, d’Alfred et de Mathieu Dreyfus, la presse nationale et la presse internationale auraient dit qu'il demandait pardon au lieutenant Péguy.  Approuver tout haut la politique patriotique du gouvernement, ç'aurait été  exclure  de la S.F.I.O.  "ceux  des socialistes français à qui l'obsession mystique d'une sorte de foi religieuse ôtait le sens de la réalité urgente et de l'immense péril national".  Ces mots-là, c'est Herr qui les a  écrits à Maxime Gorki en février et mars 1917. En porte parole de   Jaurès. Chargé par le ministère d'appeler l'armée russe au secours, il transmet aux deux Etats alliés l'accord de Jaurès: "depuis que la nation française a compris la redoutable puissance de la menace ennemie, [...] la guerre est devenue la chose de la nation toute entière. Le socialisme français a donné son concours entier à une guerre qu'il savait juste" [13] . S'il avait dit cela de 1920 à 1932, Léon Blum n'aurait pas répondu au colonel de Gaule, en 1936 : "nous doter d'armes offensives serait en contradiction avec le pacifisme que nous proclamons" [14] .

   Sur le navire qui les emmenait à Washington pour demander le soutien de l'armée américaine, Lévy-Bruhl, Bergson et Jean Giraudoux ont certainement parlé de Péguy et de Jaurès, en pensant comme Péguy au mal causé à la France par la perte de la mémoire collective.

 

      Jacques Viard, président fondateur de l'association des amis de Pierre Leroux, Professeur émérite à l'Université de Provence.

 

Deuxième lettre

 [1]Depuis la rédaction de cette première lettre MM. Michel Rocard et Lionel Jospin ont publié des livres dont a rendu compte la deuxième lettre, et j'ai publié dans le n° 27 de Krisis l'article Pierre Leroux, aux origines du socialisme.

[3] Présidente de la Société des Etudes Jaurésiennes

[4] En 1848, l'archevêché  de Paris le dénonçait  comme "le rationalisme fait homme"
[5] Je renvoie à mon livre Pierre Leroux, Charles Péguy, Charles de Gaulle et l'Europe, L'Harmattan, 2003
[6] Dont Léon Blum  disait : "non seulement jusqu’à son dernier jour, bien au delà,  Herr devait rester le confesseur, le conseiller, le guide, le confident d'hommes publics, le directeur de conscience de l’élite  universitaire".
[7] M. Edwy Plenel vient d'écrire cela dans le Monde du 23 août 200, p. 12. En 1983, les lecteurs du Monde étaient soumis comme les auditeurs de France culture à ce que Péguy appelait en 1904 le "collectivisme normalien" en combattant Herr et son entourage. Gendre de Herzen et probablement mieux renseigné que Herr sur la situation en Russie,  Gabriel Monod approuvait Péguy "ex imo corde".
[8] De l'Affaire Dreyfus au dimanche rouge de Saint-Pétersbourg

[9]     Cité deux fois par Péguy, reproduisant aussi   la magnifique riposte d'Adler, autrichien, qui parle lui aussi en allemand mais ne pense pas en prussien.  

[10] Lénine, par Nicolas Werth et Staline par Stéphane Courtois, in Personnages et caractères, textes réunis par Emmanuel Le Roy Ladurie, puf 2004, pp.277-308.
[11] Charles Andler ("l'ami de quarante ans") Vie de Lucien Herr, 1932
[12] Du côté de chez Sartre, Péguy aux outrages, 97èmes Feuillets de l'Amitié Péguy, décembre 1962
[13] Lucien Herr, Choix d'écrits, tome I, 1933.
[14] Philippe de Gaulle, De Gaulle, mon père, ibid. p. 202.