Jacques Viard

"Eve est l’égale d’ Adam" [ ]

 

         En quittant après trois années le Ministère de l'Education nationale, M. Lionel Jospin constatait en mars 1992 "le vide" actuel en fait de "conception du socialisme". En deuil de Marx, la Gauche française ne savait de qui viendrait ce qu'elle appelle sa "refondation". On lui a proposé des "précurseurs redevenus actuels", les Compagnons de la Femme, disciples du Père Enfantin [1] . On lui a proposé "Proudhon avec ses fécondes contradictions et Fourier [2] avec la force de ses utopies." [3]

         Entre Leroux et Fourier, entre Leroux et Proudhon, et aussi entre Leroux et Marx, comme nous le verrons en résumant le livre récent de Mme Françoise Giroud Jenny Marx, ou la femme du diable, la question féminine nous servira de discriminant.

         Proudhon est misogyne, et peut-être (s'il faut en croire certains de ses admirateurs) homosexuel refoulé. Il prétend qu'"au chapitre des amours "il n'y a pas de différence entre Leroux et Fourier". Sottise et ressentiment. En réalité, Leroux condamne aussi sévèrement le sérail de Fourier que la famille selon  Proudhon. Il juge que le premier "ouvre les portes de l'Enfer" par son "assujettissement oriental des femmes", et que le second "se rit du socialisme", en préconisant à l'égard des femmes non pas la Justice mais "le Despotisme" du mari. Si cela était connu en France, on ne préconiserait sans doute ni Fourier ni Proudhon pour remplacer Karl Marx.

         Une parenthèse concernant la terminologie. Sous l'Empire, Erdan [4] et Walras osaient encore admirer Leroux. Mais en écrivant que "la doctrine de Pierre Leroux est une sorte d'éclectisme entre le mysticisme et le pur rationalisme, entre la Fraternité et la Liberté", Erdan  donne au mot le sens que Balzac lui donnait en 1840. Walras, lui, en vantant "la conception synthétique de Leroux" [5] , s’exprime comme Leroux, qui disait : "Ce n'est pas de l'éclectisme, mais de la synthèse.[...] Saint-Simon a vraiment réuni la doctrine du progrès qui était divisée entre Diderot (Condorcet) et Rousseau (Robespierre)".

        

         Ceux auxquels Leroux faisait dire :"Je suis éclectique, je mange à tous les rateliers", et George Sand : "Je suis spiritualiste-spinoziste, en un mot je suis  éclectique, c'est à dire que je crois à tout, à force de ne croire à rien" , Balzac les appellera "les petits bourgeois", en leur donnant  Phellion pour modèle." Phellion offre une double face : il se partage entre les raisons de l'opposition et celles du gouvernement". Marx avait-il lu cela quand il a traité Proudhon de petit-bourgeois, au temps où il empruntait contre lui une citation à une oeuvre de George Sand dont Leroux était le père, Jean Ziska , au temps où il utilisait contre l'hégelianisme de Feuerbach la Réfutation de l'éclectisme , au temps où  il ne cachait pas son respect pour deux admirateurs de Leroux, Henri Heine et Balzac ?

         Le Parlement Européen et la Commission Européenne devraient prendre des mesures pour que l’enseignement, dans les diverses langues, redonne leur sens exact aux mots que tant de censures ont dénaturés. Pour qu’on ne confonde plus Leroux, comme faisait Tocqueville, avec "les petit-fils de Babeuf", Fourier, Enfantin, Cabet, Blanqui, Marx et même Proudhon [6] . A Moscou, dans son roman sur Les Moujiks [7] , Boris Mojaev attribue au babouvisme tous les maux de la Russie, et  Leroux lui semble le plus funeste parmi " les propagateurs des idées avancées", parce qu’"il est allé jusqu'à l'extrême en disant que la république sans le socialisme est une absurdité." Aux U.S.A les European Studies faisaient récemment la même erreur.

         C’est Marx qui écrit dans la Critique du Programme de Gotha : "l'Etat doit prendre la forme de la dictature du prolétariat et dominer totalement la société civile, tout le reste étant "drelin-drelin démocratique". Mme F. Giroud cite ce "texte abrupt", mais elle ne le trouve pas absolument condamnable, parce que  Marx, qui lui semble un génie [8] , "n'avait peut-être pas prévu  ce qu' engendreraient ses recommandations." Ne pas prévoir, en 1875, ce que Leroux avait dit depuis 1832, c'est "rétrograder", et c'est ce que tout le monde devrait savoir depuis que Jaurès a écrit, en décembre 1901, aux "cahiers", que Marx rétrograde.

         Marx et Engels rétrogradent aussi d’une autre façon, que Mme Giroud remarque parce qu’elle compatit au désespoir des deux femmes qui furent les deux premières "victimes du mythe qui devait être l'imposture la plus tragique du XXème siècle", l'épouse trompée et la servante au grand coeur, Helena Demuth, qui demeura, quarante années durant, le plus précieux appui de cette famille. En 1851, à la naissance de Frederick Demuth, Engels assura que cet enfant de la bonne était son fils. Il le fit nourrir à ses frais mais il ne  s'inquiéta pas plus que Marx de son éducation. Le père, c'était Marx, auquel  Mme F. Giroud adresse un autre reproche : Marx est un père bourgeois qui, par "snobisme", veut pour ses filles des fiancés riches, marie l'aînée à Paul Lafargue, fils d'un gros négociant en vins, et réduit au désespoir Tussy, la cadette, en lui interdisant d'épouser Lissagaray, qui est pauvre.

         Mais en 1851, à Londres, la naissance de ce petit garçon et le Coup ont  moins ému les deux complices que les applaudissements des réfugiés allemands, des chartistes anglais et des exilés français au discours que Louis Blanc terminait par les mot Liberté, Egalité, Fraternité. Marx est profondément ulcéré. Engels lui dit que "des hommes comme nous" n'ont qu'à "cracher sur cette bande d'ânes et de chiens bornés". En détachant Marx de ces "républicains socialistes", Français de naissance ou de coeur, il va  le rapprocher des blanquistes.

         Voilà peut-être pourquoi la richesse des prétendants ne va pas être le seul critère. Pour gendres, Marx accepte Lafargue et Longuet, mais non pas Lissagaray. Celui-ci, dans sa très belle Histoire de la Commune, juge que les blanquistes, entrainés par Félix Pyat (l'ennemi acharné de Leroux) sont responsables de "la discorde, mère de la déroute". Tussy, qui a traduit ce livre en anglais, qui était dévouée au prolétariat et qui regardait Engels comme le mauvais génie de sa famille, partageait sans doute l'émotion de Lissagaray écrivant que "l'âme (des Communards) s'éleva au dessus des misérables querelles de personne lorsqu'ils suivirent l'enterrement du philosophe Pierre Leroux, qui avait pris la défense des insurgés de Juin". Marx fut déçu par ses deux gendres : Lafargue était trop proche de Blanqui et trop soumis à Engels. Longuet, délégué de la Commune à la direction du "Journal officiel", avait publié le 13 avril l’éloge de "Leroux, l’éminent penseur" [9] . Il fut ensuite membre avec Clemenceau de l’Alliance socialiste républicaine, opposée au Parti de Guesde. Marx comptait sur son gendre Longuet pour obtenir l’alliance de Clemenceau. Mais Clemenceau plaçait  Pierre Leroux au premier rang des "anciens qui ont cru, qui ont voulu, qui ont fait" [10] . Jean Longuet, fils de Charles et antiguesdiste comme lui, sera un fidèle abonné des "cahiers".

          Fondateur du marxisme, Engels a eu juste avant de mourir le dernier mot contre Tussy [11] et contre l'amour qu'elle portait à son père, en révélant que "Frederick est le fils de Marx". Bebel et Karl Kautski, selon F. Giroud, étaient dans le secret. Laura Lafargue sans doute aussi, qui avec Paul Lafargue habitait près de Paris une maison de trente-cinq pièces à eux données par Engels. Ami de la famille, modèle, à en croire la légende, de désintéressement et d'abnégation. Protecteur plutôt, ou même patron, exploitant Marx et ensuite, en 1893, employant Lafargue ("un homme qui n'existe pas", disait Péguy) pour lancer Jules Guesde et Vaillant contre Jaurès. Les manuscrits de Marx (ceux du moins qu'Engels avait autorisés) se trouvaient dans la maison aux trente-cinq pièces où Kautski, Rosa Luxembourg, puis Lénine en 1910 sont venus les consulter, et où le blanquisme de Vaillant, plus engelsiste, semble avoir été plus en faveur que le marxisme de Guesde [12] .

         C’est en l962, selon F. Giroud, que l’on a découvert le secret de la paternité secrète. En 1962 j’ai répliqué à la revue de Sartre, qui disait que "le marxisme est à lui seul la culture" et que Péguy avait trompé sa femme. Je suis fier d'avoir pour cela reçu les remerciements de Madame Charles Péguy. Je continue à protester contre ceux qui accusent Leroux d'avoir emprunté de l'argent, qui prétendent qu’il a abandonné des enfants, et qui font de Marx un génie dévoué au prolétariat, alors qu’il a vécu aux crochets d'Engels, et qu’il a pris à d'autres le meilleur de ses idées.

 

BAL n° 10, 1993.



[ ] Pierre Leroux, article Egalité.

[1] Leur "dernier message, inédit", le Livre nouveau (l833) de l'Eglise saint-simonienne vient d'être présenté par M.Philippe Régnier, éditions du Lérot, Tusson (Charente), 1991.

[2] Mes articles de l979 ,Leroux critique de Platon et de Fourier et L'égalité dans l'amour, de l'enfant, du pauvre et de la femme, dans le "Quaderno filosofico" de Lecce).

[3] Leçon d'histoire pour une gauche au pouvoir par M. Jean-Noël Jeanneney, professeur d'histoire et Ministre de la communication.

[4] La France mistique (sic) .

[5] En 1897, dans la "Revue socialiste", Péguy avait apprécié ce texte de Walras.

[6] Mon article Pierre Leroux contre les utopistes, "Nineteenth Century French Studies",vol. l9, n 4,l99l.

[7] Les Moujiks, (l980 et pour la traduction en français (l99l aux éd. Alinéa), p.322.

[8]  D’ailleurs aussi "une brute à bien des égards", antisémite au point d'attendre avec impatience la mort de sa mère (juive), et l'héritage, qui lui permettra de "boursicoter" à la Bourse de Londres, antislave au point de répondre : "Fadaises, merde, idéalisme russe", lorsque Bakounine dit que "l'égalité sans la liberté signifie le despotisme de l'Etat", Jenny Marx ou la femme du diable.

[9] BAL N° 12, p. 87

[10] BAL n° 12,p. 13

[11] Qui dépérit, comme Adèle Hugo que son père empêche lui aussi d'épouser l'homme qu'elle aimait.

[12] Louise Kautski, Mon amie Rosa Luxemburg, 1947, cf. notre 7ème Bulletin, p. 136.

 

© Les Amis de Pierre Leroux 2003