Jacques Viard :

Correspondance ministérielle, d'Edmond Michelet à André Malraux et Claude Allègre 

 

       "Il ne s'agit pas plus d'inféoder Péguy à de Gaulle qu'il ne fallait l'inféoder à Pétain. Le fleuve Péguy coule plus profond et ne doit pas être canalisé." Le 22 juin 1966, s'adressant à Edmond Michelet, Ministre d'Etat chargé des Affaires Culturelles, le Père Jean Danielou résumait en ces termes mon Rapport sur les archives des "cahiers". Rédigé à la demande de Roger Secrétain, Maire d'Orléans, ce Rapport disait que les fouilles mettraient à jour, sous les vestiges d'une "cité" dreyfusarde ensevelie, une superposition de nécropoles, et qu'un Centre Municipal aurait besoin, pour exploiter ces trouvailles, de l'aide du CNRS. Je disais : "Il y avait en 1895 une entreprise de renaissance française où affluait toute la culture antique. Péguy seul nous en transmet la tradition. Il faut une liberté d'orientation  complète". Roger Secrétain approuvait ma demande, à condition que l'aide du CNRS n'impose aucune soumission, ni vis à vis du gouvernement ni vis à vis du contre pouvoir très actif alors dans l'Université. En 1967, en accord avec M. Alain Peyrefitte, Ministre de l'Education Nationale, une convention fut conclue entre la Ville d'Orléans et le CNRS pour la création de  la Recherche coopérative sur programme n° 161 chargée d'étudier ces archives. Cette RCP et cette Ville organisèrent le 4 septembre 1970, pour commémorer le centenaire de la République, le Colloque L'esprit républicain. A l'idée d'y rencontrer Gaston Monnerville, qui comme Président du Sénat s'était constamment opposé au "pouvoir personnel" durant la Cinquième République, Edmond Michelet entrevoyait "l'aurore d'un armistice civil", et en m'écrivant cela, il ajoutait : "Péguy est un puissant ciment de réconciliation". Quatre années auparavant, quand le P. Daniélou m'écrivait "Michelet sent toute l'importance "politique", au grand sens du mot, du travail que vous avez à faire ", mon hostilité à toute inféodation était donc parfaitement comprise par ces deux gaullistes sincères.

         La communication de Gaston Monnerville parlait de Clemenceau. Et il me semble à présent qu'un quart de siècle après la Commune Clemenceau choisissait le centenaire de Leroux pour fermer la porte de la guerre civile. Et que  de Gaulle et avec lui Edmond Michelet avaient le même but quand ils célébraient le cinquantenaire de Péguy en protégeant le Centre d'Orléans. Mais entre la fondation de notre RCP et le colloque de 1970, la guerre civile avait recommencé au nom de ce que Péguy appelait "la glorieuse lutte des classes, le luttisme de classicisme". Le PCF et la FGDS se rapprochaient et contrôlaient l'appellation socialiste. Pierre Leroux, Bernard Lazare, Charles Andler et Charles Péguy n'y avaient plus droit. En 1983, ce diktat sera incontestable. Mais avant même les dérisoires barricades de Mai 68 il exerçait déjà sa contrainte et sa censure dans la recherche historique. En 1972, André Malraux lui-même n'y pouvait rien [1] . Je venais de lui adresser ma conclusion [2] sur L'esprit républicain : "C'est Leroux, nouveau Diderot de l'Encycoplédie nouvelle, initiateur de George Sand dans sa "transformation" et (avec son aide) dans la conversion  des autres génies de l'époque à la République sociale, que de plus en plus on découvrira à l'origine de la synthèse "située quelque part entre Michelet et Proudhon" [3] , et de l'éducation socialiste qui atteignit son point  le plus haut juste au début de ce siècle". André Malraux me répondait : "Pouvez-vous me dire de qui dépend directement, au CNRS, l'aide  nécessaire à votre action ?"

         J'ai frappé à beaucoup de portes, sans réussir à faire comprendre qu'une équipe interdisciplinaire dotée de grands moyens était indispensable pour réhabiliter la "Société de savants et de littérateurs" réunie autour de Leroux, de Jean Reynaud, de Geoffroy Saint-Hilaire, etc. Et pour faire cesser la distribution du socialisme contaminé dnot les graves conséquences ne s'arrêtent pas, elles, aux frontières de l'hexagone.

         J'ai écrit cela à des Premiers Ministres, à des Ministres de l'Intérieur, des Affaires Etrangères, de la Culture ainsi qu'à des Présidents des Commissions des Affaires culturelles de nos deux Assemblées. On m'a répondu : "Adressez-vous aux grands medias" ou "Adressez-vous au  Conseil supérieur de l'Audiovisuel". Enfin, en 1997, notre projet de colloque a obtenu l'appui de l'Elysée, de Matignon et du Ministère de la culture mais il n'a pas été précédé par le débat auquel France  Culture promettait de m'inviter enfin,  et il n'a pas reçu la subvention de 25.000 F que me promettait le Département des Sciences Humaines et Sociales du Ministère de l'Education Nationale. Sans publicité, sans moyens pour rembourser des frais de voyage, notre rencontre ne pouvait pas servir à la manifestation de la vérité.

         Le 30 juin 1998, j'ai rendu compte de tout cela à M. Claude Allègre, Ministre de l'Education Nationale et de l'Enseignement supérieur en lui adressant notre quatorizième Bulletin. Je lui rappelais l'appel qu'à  la première page de ce Bulletin j'adressais à Monsieur le Premier Ministre, et la réponse que  M. François Hollande, Premier Secrétaire du Parti Socialiste, m'a envoyée le 11 juin : "Je vous remercie de la confiance que vous nous avez manifestée une nouvelle fois". Je continue en effet à espérer que l'actuel "aggiornamento" du PS est l'amorce du "renouveau" que Fournière, Andler et Péguy attendaient de Jaurès. M.F. Hollande souhaite que mes efforts obtiennent un plus large écho. Mais comment triompher de l'amnésie, des fourberies et des clivages partisans si l'Education Nationale et les médias gardent le silence ? Pour soutenir mes efforts, M. F. Hollande me conseille de m'adresser à un professeur d'histoire qui est un des représentants connus de l'establishment [4] parisien, un de ceux auxquels je montrais voici plus de trente ans les documents qui avaient dormi depuis 1914 dans les cantines du Lieutenant Péguy. Un de ceux qui me répondaient : "Je ne connais pas Leroux, mais je trouve que vous exagérez son importance". Ils ne me répondent plus, bien que je les tienne au courant des recherches qui nous mènent, de la première "France libre" à la deuxième "France libre" en passant par les "cahiers de la quinzaine".

          Je continuais ma lettre à mon ministre en précisant que, sur la cinquantaine de collaborateurs que je cite dans ce quatorzième Bulletin, aucun n'enseigne l'histoire dans une Université française. Je ne suis pas professeur d'histoire, pas plus que Boris Souvarine, Maximilien Rubel ou Georges Lubin, et tant d'autres véritables savants qui ont encouragé ces recherches. Elles intéressent au Japon six Bibliothèques universitaires, plus qu'en France. Mais le "parfait silence" dont Péguy se plaignait   était la suite de "la conspiration du silence" dont se plaignait  Leroux. Renforcée en 1945 quand le PCF a décrété : "Nous excluons Pierre Leroux", la  censure s'aggrave constamment du fait de la fausse culture que perpétuent  les programmes des concours de recrutement. En 1983, si Radio France m'avait permis de répondre aux outrages des demi-savants, nombre  d'enseignants auraient encore pu redonner vie à ce qui avait failli périr en 14 avec Péguy et tant de ses lecteurs. En 1991, le "Projet du PS" où apparut le nom de Pierre Leroux fut combattu selon M. Jean-Paul Huchon [5] par les "universitaires" agréés en haut lieu. Si ma lettre a été remise à M. Claude Allègre, j'espère qu'il y a trouvé une raison de plus de réformer l'Instruction publique.



[1] Il avait peut-être été mis au courant par Edmond Michelet en 1966, comme le souhaitait le  P. Daniélou

[2] Lettre-Préface à Philippe Vigier, L'esprit républicain,  Klicksieck 1972, p. IX.

[3] Expression dont le Pasteur Roberty se servait en 1914 pour situer les source de Péguy

[4] M. Claude Allègre approuve avec raison ceux qui ont "eu raison contre tout l'establishment" et il nomme Lamarck et Pasteur. J'ajoute leurs fidèles disiplies, Geoffroy Saint-Hilaire et Emile Duclaux, amis de Leroux et de Péguy.

[5] Jours tranquilles à Matignon

 

© Les Amis de Pierre Leroux 2003