AVANT PROPOS

LE BICENTENAIRE DE PIERRE LEROUX

 

Au cimetière Montparnasse — "Un enseignement supérieur extérieur à la Sorbonne"   "La France et l’Allemagne réunies"

 

Le 7 décembre 1997, en nous réunissant sur la tombe de Pierre Leroux, nous ne voulions pas seulement commémorer son Bicentenaire. Certes, comme le demande Monsieur Jacques Chirac, Président de la République, il faut "réparer l'injuste méconnaissance de ce penseur généreux et de ce Républicain intransigeant". Mais il faut aussi "réhabiliter le courant de pensée qui va de Pierre Leroux à Jaurès", comme le reconnaît le Parti socialiste. Cette transmission ayant été favorisée par les oeuvres de George Sand et par la fidélité des Creusois, nous avons écouté les allocutions de M. Georges Lubin, Président des Amis de George Sand, et de M. Bernard de Froment, Président du Conseil général de la Creuse. Rappelant la constance avec laquelle des anciens de Boussac sont revenus visiter cette tombe, année après année, aux anniversaires de l'enterrement, nous avons évoqué trois Creusois, de naissance ou d'adoption, Martin Nadaud, dépris des illusions icariennes, Auguste Desmoulins, guéri du spleen romantique, et Louis Nétré, rescapé du blanquisme. Membres à Paris en 48 "du noyau du socialisme", puis en 1852 de "l'Union socialiste" qui voulait fonder à Londres, en trois langues, "l'Europe libre", ils eurent Jaurès pour héritier direct : en adhérant au Comité d'Honneur de 1897, ce normalien, professeur de Faculté et député socialiste, joignait sa signature et apportait sa caution au discours de Nadaud, "interprète de la classe ouvrière". Or dans ce discours Nadaud accusait "les normaliens et les professeurs des hautes études qui ont annihilé le simple ouvrier typographe que dans le secret de leur conscience ils considéraient comme leur maître". Ce jour-là, parmi les trois cents auditeurs, il y avait cent cinquante femmes, dont la moitié était des ouvrières.

Parlant au nom des Amis de Pierre Leroux, je crois avoir résumé l'impression générale en terminant par ces mots : "Gloire à notre France immortelle !", comme Victor Hugo l'avait fait en pensant à ceux que berce "la voix d'un peuple entier". Leroux en effet redevient un rassembleur. Premier Secrétaire du Parti socialiste, M. François Hollande estime qu'il est utile à tous de se remémorer notre patrimoine commun, et il serait venu nous le dire s'il n'avait pas été empêché par d'autres engagements, comme aussi M. Maurice Schumann, qui approuve "sans aucune réserve" l'affirmation d'une filiation entre la France libre, dont il fut à Londres le porte-parole, et "la France libre" que Leroux, à Jersey, comparait au Refuge des proscrits de 1685.

La Délégation aux célébrations nationales s'était associée au financement de notre colloque sur décision de Mme Catherine Trautmann, Ministre de la Culture et de la Communication. Mme Edith Cresson, Commissaire à la Commission Européenne, était intervenue à Bruxelles en notre faveur, et de même, à Strasbourg, M. Jean-Pierre Cot, Vice-Président du Parlement Européen. Notre colloque a reçu la prestigieuse hospitalité de l'Hôtel de Ville de Paris, grâce à l’intervention de M Philippe Séguin, Président du Rassemblement pour la République, qui depuis la première cohabitation, en 1986, encourage notre effort pour retrouver à la fois "l'essentiel national" cher au général de Gaulle et "le fonds culturel commun aux citoyens européens" que la Commission de Bruxelles nous invitait à chercher.

Le Memorandum qu'en 1989 nous adressions à cette Commission avait retenu aussi l'attention de M. Michel Rocard, alors Premier Ministre. Le 4 septembre 1990, afin "de saisir aussi bien les services du Ministère de l'Education Nationale que ceux de la Recherche et de la Culture", il me fit demander "une note détaillée sur l'Encyclopédie nouvelle" qui venait d’être rééditée pour la première fois (à Genève). Alors, après un siècle et demi d'ignorance, ces ministères découvrirent qu'en critiquant "la science bourgeoise" cette Encyclopédie républicaine avait donné naissance à un "courant de pensée", celui dont le P.S. avait besoin en 1991 pour remplacer le marxisme. Du même coup apparaissaient "quelques dangers que l'enseignement peut présenter pour la culture elle-même".

Péguy écrivait ces mots à la première page de la thèse où il développait la pensée de Leroux, sans le nommer. Sans les nommer ni l'un ni l'autre, c'est leur pensée que développe M. Claude Allègre, Ministre de l'Education Nationale, de la Recherche et de la Technologie. En s'élevant contre "le véritable hold-up intellectuel réalisé par l'école qui va de Descartes à Auguste Comte", en se situant ainsi "aux antipodes de la vision abstraite qui a infecté notre enseignement depuis deux cents ans", il écrit que "Lamarck et Pasteur avaient raison contre tout l'establishment". C'est donner raison contre Cousin et Comte, premièrement à l'Encyclopédie à laquelle collaborait Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, défenseur de Lamarck, et deuxièmement aux "cahiers de la quinzaine" auxquels collaborait Emile Duclaux, disciple de Pasteur. Comte, ennemi de Leroux, enseignait à Proudhon et à Marx que "le progrès, dans sa marche dialectique, aboutit à la science et à l'économisme". Combattue par Péguy, longtemps diffusée par l'Education nationale et par le P.S., cette vision abstraite continue à infecter les medias. Certes, le grand quotidien français qui a fait silence en 1983 sur mon livre Pierre Leroux et les socialistes européens après avoir empêché Maurice Agulhon et Philippe Vigier de célébrer Louis Blanc n'est plus régenté par "le disciple marxiste de Lucien Herr" que Sartre avait pris pour guide. En novembre 1997, quand ont paru les morceaux choisis intitulés par Bruno Viard A la source perdue du socialisme français, le nom de Leroux a enfin été imprimé dans "le Monde des livres", mais seulement ex aequo avec Emerson. Or le courant dont le P.S. veut retrouver le cours n'a pas coulé en France seulement. Dès 1842, quand Marx découvrait "le génial Leroux", Ralph Waldo Emerson, "Père du romantisme américain" voyait ses jeunes amis Orestes Brownson et William Henry Channing "emprunter à Le Roux (sic) le vocable de l’Humanité", et Piotr le Rouquin (sic) était vénéré "comme un nouveau Christ" par Biélinski, "Père de l'Intelligentsia russe". En 1848, à Paris, en diffusant Le Pacte, "la Propagande démocratique et sociale" lançait l'idée de la République universelle démocratique et sociale. Et les proscriptions du 2 Décembre ont disséminé les "esséniens du monde" que Michelet appelait "notre glorieuse Eglise républico-socialiste".

En août 1997, dans le mensuel communiste "regards", éloge de Leroux par David-Albert Griffiths, professeur à l'Université canadienne de Victoria. En novembre, dans "l'hebdo des socialistes", Plaidoyer pour un retour aux sources du socialisme, où Leroux et Louis Blanc sont réhabilités par Maurice Agulhon, Professeur au Collège de France. M. Agulhon et D.-A. Griffiths était membres du Comité Scientifique de notre colloque du Bicentenaire commeJean Gaulmier, qui vient de mourir et qui, durant la guerre, au nom des Forces Françaises Combattantes, avait édité à Beyrouth des extraits de Péguy. Ensemble, depuis le colloque orléanais de 1964, nous avons constamment relié Leroux et Péguy. Particulièrement en 1970, au Colloque L'esprit républicain. En 1977, au Colloque Péguy vivant, j'avais introduit à l'Università di Lecce, dans le Dipartimento di Filosofia, l'étude de "la tradition démocratique et sociale". En 1981, en voyant que Leroux était traduit par ces philosophes italiens, Griffithsa publié Pierre Leroux redivivus à New-York, dans les "Nineteenth-Century French Studies". En 1986, c'est après avoir entendu Griffiths et nos amis italiens au colloque Les socialismes français que M.Agulhon a déploré au nom des professionnels français de l'histoire "le retard de nos études".

 

"Un enseignement supérieur extérieur à la Sorbonne"

 

Les exils, et aussi les exclusions, les boycotts, les blocus pour parler comme Romain Rolland, les hold-up, pour parler comme M. Claude Allègre, entraînent dans l'histoire des phénomènes comparables à ceux que la géographie appelle perte et résurgence. Avec Leroux, il faut citer Charles Perrault :

"Des fleuves qui viennent à rencontrer un gouffre où ils s'abîment tout à coup, mais qui, après voir coulé sous terre dans l'étendue de quelque province, trouvent enfin une ouverture par où on les voit ressortir avec la même abondance qu'ils y étaient entrés".

Bergson a fort justement dit que "durant le Second Empire, l'élite de la France était exilée". De même, sous Louis-Philippe une partie de l'élite allemande et de l'élite polonaise était réfugiée en France avec Henri Heine et Adam Mickiewicz. Ils étaient nés tous les deux en 1797, comme Leroux. Depuis longtemps, leurs oeuvres ont été rééditées, traduites, étudiées. En 1997, le Bicentenaire de Heine a été célébré en de nombreuses Universités françaises et, de façon magnifique, à Düsseldorf, sa ville natale. Le Bicentenaire d'Adam Mickiewicz va être célébré par l'Unesco, par le Collège de France et par la Pologne. Sans l'initiative de notre modeste association, celui de Leroux aurait été oublié. On n'avait jamais réédité avant 1997 l'article Egalité où ilavait défini le "neues Prinzip, l'égalité de tous les hommes", que l'Intelligentsia allemande et russe admirait en 1842 en lisant de Lorenz Stein Socialismus und Communismus des heutigen Frankreichs, et en lisant aussi la "Revue indépendante" où Leroux citait son ami Heine et publiait Mickiewicz. Est-ce de ce socialisme authentique (non fouriériste, non proudhonien, non buchezien, non enfantinien)que sont venus le "deutsche demokratische Sozialimus" de Gottfried Kinkel et l'espoir du PACTE ? Le cent cinquantième anniversaire de 1848 devrait raviver la mémoire de ces idées et de ces initiateurs. L’Union européenne a besoin de comparer ce que l’Allemagne et la France proposent pour "remplacer le marxisme", ici "le courant de pensée socialiste venu de Pierre Leroux", là "l’humanisme imprégné d'éthique chrétienne".

En Allemagne, la récente réunification remet en mémoire la Première République Unitaire, celle du Parlement de Francfort, qui coïncida avec le printemps des peuples. La France, en ce moment, ne remonte pas si loin dans le passé. "L'examen de conscience" que les Français n’ont pas fait en 1940 quand Marc Bloch et Bernanos le leur demandaient s’impose à présent, en raison de deux procès, le procès intenté à un haut fonctionnaire de Vichy et le procès auquel se dérobe l'Intelligentsia marxiste. En confondant gaullisme et fascisme, le "progressisme" était tout aussi rétrograde que la Révolution nationale. En découvrant cela, on s’aperçoit qu' en 1941 "contre le statut des Juifs ont protesté, presque seuls, le Père de Lubac et le petit groupe de "Témoignage Chrétien", véritables héritiers de ce point de vue des chrétiens libéraux dreyfusards si atypiques". Ces héritiers de Péguy n’étaient pas tous chrétiens : c'est à un historien juif, Jules Isaac, que le P. de Lubac demande en 1942 de recopier tout ce que les "cahiers" avaient dit de la question juive. Même référence à l'Ecole d'Uriage, en 1942, où Emmanuel Mounier, Jean Lacroix et Hubert Beuve-Méry opposaient diamétralement Péguy à Maurras, dont "le seul aboutissement est le national-socialisme théorique et pratique".

Mais d’où venait l’inspiration de Péguy et de "la coterie judéo-protestante" que Maurras combattait en 1898 ? De Proudhon, comme le disaient Jules Isaac et Jean Lacroix ? Ou de Buchez, comme le Cardinal de Lubac le croyait encore en 1981 ? Un historien français, Victor Nguyen, m’a donné raison en rappelant l’influence de l’Encyclopédie nouvelle. Le Cours de phrénologie où Leroux parle "des fils qui rentrent en vainqueurs au pays de leurs pères" ne se trouve en librairie que depuis 1996. En 1996, on a appris qu'en 1868 Leroux vivait en Suisse en qualité de "réfugié politique". Pendant vingt ans, il a rencontré beaucoup de ses admirateurs, à Londres Stuart Mill, Mazzini, Louis Blanc, Ledru-Rollin, à Jersey, Hugo, et en Suisse Alexandre Herzen, Dostoïevski, Edgar Quinet et aussi de jeunes Républicains destinés à rénover en France l'enseignement supérieur et primaire : Gabriel Monod et Ferdinand Buisson. Ainsi, avant de trouver une ouverture en 1896, le fleuve qui coulait sous terre depuis quarante-cinq ans était, non pas proudhonien ou buchézien (comme la Sorbonne le croit lorsqu'elle en entrevoit la trace), mais international comme une Université itinérante. A Florence, Malwida von Meysenbug enseignait à G. Monod ce qu’André Léo enseignait à Genève, ce que le maçon Nadaud enseignait à Clemenceau après l’avoir enseigné en Angleterre, ce que les frères Reclus, à Bruxelles, enseignaient à Bernard Lazare. En 1896, lors du centenaire de Pierre Leroux, la "Revue socialiste" fait connaître la doctrine de ces autodidactes que Péguy juge plus actuels que "Marx et Proudhon, nos bons maîtres qui sont morts".

Depuis un quart de siècle, les archives de Péguy et celles de son ami, Lucien Descaves éclairent ces énigmes :

1° ce que Jaurès et Péguy ont appris en écoutant et en lisant Georges Renard et Eugène Fournière venait des Communards réfugiés à Genève, eux-mêmes très bien informés sur 1848, les proscrits de 1851, l’association Internationale des Travailleurs et la Fédération Jurassienne, grâce en particulier à André Léo, veuve de Grégoire Champseix, typographe proscrit en 1851, et amie d'Ange Guépin, "excommunié de l'Université " .

2° en 1897, les jeunes socialistes de la rue d'Ulm marchent avec Bernard Lazare, Gabriel Monod, Clemenceau et Fournière, meneurs selon Maurras de "la coterie judéo-protestante"

3° en 1902, lorsque Jaurès quitte "les cahiers de la quinzaine" pour suivre Lucien Herr, "les cahiers de la quinzaine" continuent à être soutenus par Bernard Lazare, Gabriel Monod, Clemenceau et Fournière".

 

 

Réunissons ici Heinrich Heine et Malwida von Meysenbug, les deux écrivains allemands les plus proches de Pierre Leroux. Heine était trop malade durant les années soixante pour que Leroux lui demande de traduire en allemand L'Hitoupadesa et l’Evangile, et rien ne prouve que Leroux connaissait assez Malwida pour la prier de faire cette traduction. Ce qui est sûr, c'est qu'il aurait voulu rééditer ce livre et le faire traduire en allemand et en anglais afin de combattre l’idée d'une infériorité des sémites par rapport aux aryens. L'influence du bouddhisme sur l'essénianisme était l'idée qui lui tenait le plus à coeur. Progressivement affermie durant de longues recherches, elle parachevait sa réfutation de la gauche hégelienne. Il reprochait à Feuerbach d'ignorer les origines esséniennes de Jésus. Proudhon et Herzen ripostaient, le premier en se moquant de son "Jésus talapoin", et le deuxième en le qualifiant d'essénien et de "rabin poète". C'est en effet dans les oeuvres écrites pour la méditation et pour le chant, et non pas dans les traités de théologie, que Leroux étudie l'histoire des religions.

Heine est poète, Malwida romancière. Après la mort de Heine, c'est Alexandre Weill, son secrétaire et ami qui encouragera les recherches de Leroux sur le prophétisme et les travaux où Moses Hess insistera sur les esséniens. Malwida sera parfaitement fidèle à la pensée de Leroux. En écrivant : "Jésus, simple fils du charpentier de Nazareth, élève des Esséniens, fit entrer dans le monothéisme sémitique la sagesse hindoue", elle contredit exactement Feuerbach, Proudhon, Herzen et Renan. Cette Allemande est à ma connaissance l'unique exacte disciple de Leroux, mais c'est en français que cette phrase a d'abord été publiée, traduite par le maître le plus cher à Péguy, Gabriel Monod. Peu avant que Eve dise en parlant de Jésus :

Il allait hériter de tout l'effort humain [...]

Il était le seigneur de l'un et l'autre bord

 

 

 

Quelques dates

 

 

1836. George Sand adopte "le plan de vie" essénien

1837. "Le Monde", le journal de Lamennais, journal appelé en Allemagne "ultraradikal", prend parti contre Victor Cousin, pour l'Encyclopédie "républicaine et non chrétienne" de Pierre Leroux et Jean Reynaud.

1838. Dans l'Encyclopédie, contre Cousin, Leroux publie Eclectisme, qu'approuve Geoffroy Saint-Hilaire.

1839. Leroux publie Réfutation de l'éclectisme qui est une réédition d' Eclectisme. Dans l'Encyclopédie à l'article Egalité (long comme un livre), il célèbre ensemble Jean Hus, mis à mort par le Concile de Constance, et "Jésus essénien, le destructeur des castes". Il reproduit tout ce que Philon le Juif, Flavius Josèphe et Pline l'ancien ont écrit sur les esséniens.

1839. Dans Un grand homme de province à Paris, Balzac fait l’éloge d'"une Encyclopédie vivante", de Geoffroy Saint-Hilaire et des républicains fidèles à "Jésus, divin législateur de l'égalité".

1840. Cousin qui était déjà "le pouvoir éducateur de la France", devient Ministre de l'Instruction publique.

1840. Balzac prend la défense de George Sand et de Leroux contre l'Académie des Sciences morales et politiques (c'est-à-dire Cousin) et contre Sainte-Beuve.

1840. Henri Heine fait l’éloge de George Sand et de Leroux dans la "Gazette d’Augsbourg". 

1840. A Leipzig, éloge de Leroux et de "die Egalité" dans le dictionnaire usuel édité chez Brockhaus.

1841. Proudhon publie l’éloge de "l'antiéclectique, l'antagoniste de nos philosophes demi-dieux, l'apôtre de l'égalité".

1842. Sainte-Beuve, ancien collaborateur de Leroux, se moque de Leroux, "le Pape du communisme".

1846. Baudelaire écrit dans le Salon de 1846 : "Un éclectique est un homme san amour". 

1848 (janvier). dans la " Revue sociale" ( Boussac), Leroux préface la Trilogie sur l'institution du dimanche en comparant le judaïsme, le Tao et le bouddhisme.

1848 (Février). Michelet demande à l'Académie des Sciences morales et politiques d'accueillir "Pierre Leroux, l'illustre ouvrier".

1848 Leroux est élu représentant de la Seine à l’Assemblée Nationale

1848 (Juin). "La barbarie ose dresser la tête contre la civilisation", selon l'ex-ministre Marie. A l’Assemblée, Jules Simon (secrétaire de Cousin) se ligue avec Montalembert, porte-parole du clergé, contre Leroux, principal responsable de "la religion du mal" qu’est le socialisme, selon l'Histoire du Communisme qui vaut à Alfred Sudre le Grand Prix Montyon de l'Académie Française.

1851. Dans De la fable (qu’il intitulera par la suite L’Hitoupadesa et l’Evangile) Leroux démontre que Jésus, Thérapeute, était Talapoin. En novembre Baudelaire loue "les pages sublimes et touchantes" écrites par "le paisible Pierre Leroux dont les nombreux ouvrages sont comme un dictionnaire des croyances humaines."

1851. "Ou le socialisme, ou le jésuitisme". Leroux avait lancé ce défi, que Montalembert rappelle peu avant le coup d'Etat. Le 20 décembre, Montalembert louera "l'acte du 2 Décembre, qui a mis en déroute tous les révolutionnaires, tous les socialistes, tous les bandits de la France et de l'Europe". Exil de Leroux.

1853. Cousin tonne contre "ces esprits superficiels qui se donnent comme de profonds penseurs parce qu'après Voltaire ils ont découvert des difficultés dans le christianisme. […] Soyez très persuadés qu'en France la démocratie traversera la liberté, qu'elle mène au désordre et par le désordre à la dictature."

1854. Eloge de Leroux par Heine et par Michelet.

1862. Académicien, Taine rencontre Leroux et note : "Assez d'imagination et d'esprit, mais de seconde qualité".

1866. Secrétaire perpétuel de l'Académie française, Villemain dit à Leroux : "Je vous croyais mort".

1867. Leroux est trop emprunteur et trop dépensier : tel est l'avis de Joseph Bertrand (Académie française et Académie des Sciences), Berthelot (secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences) et Ludovic Halévy (Académie française).

1869. Futur Communard, Vermorel fait l’éloge de Leroux dans Les hommes du 2 décembre , en signalant que l'abbé Gerbet écrit que depuis la chûte de l'Empire romain "l'église, les papes à sa tête, soutient tout pouvoir qui lui promet de protéger la société contre les moeurs et les instincts sauvages de la barbarie" 

1877. Pour "remonter à Jésus", fallait-il "revivre en amont de la Réforme" ? Charles Fauvety disait oui, Renouvier disait non, avant de tomber d'accord sur un mot de Pierre Leroux : "tout être doué de raison doit être à lui-même son Pape et son Empereur".

1896. Réédition du discours (1874) où Martin Nadaud dénonce "le stratagème employé par les savants pour annihiler Pierre Leroux." Eloge de Leroux par Bernard Lazare et par Clemenceau qui prennent la défense du capitaine Dreyfus et figurent avec Gabriel Monod à la tête de ce que Maurras appelle "la coterie judéo-protestante, le vieux parti républicain".

1899. Bernard Lazare écrit dans "la Grande Revue" qu'"adoptant servilement une opinion de Marx", Jaurès prouve qu'il "ne connaît pas le peuple juif dans son prolétariat".

1902. Bernard Lazare écrit à Péguy qu’il y a des gens "pour qui Jaurès n’est plus un homme, mais un fétiche véritable".

1908. Marcel Proust s’abonne aux "cahiers de la quinzaine".

1910. Péguy publie notre jeunesse, où Bergson admire le portrait de Bernard Lazare .

1941. En écrivant dans son Testament : "Mes réflexions m'ont amené de plus en plus près du catholicisme, où je vois l'achèvement complet du judaïsme", Bergson conclut non comme Bernard Lazare, mais comme Péguy.

*

En 1994, "le génie de P. Leroux, franc-maçon", a été salué par M. Jean Guitton, "catholique", membre de l'Académie française et de l'Académie des Sciences morales et politiques, professeur honoraire d'histoire de la philosophie à la Sorbonne, et seul survivant de ceux que Bergson a chargés de "défendre sa mémoire". Autre vétéran, éditeur de Marx depuis trente ans à la Bibliothèque de la Pléiade, Maximilien Rubel a "estimé de [s)on devoir de [s]e joindre aux amis de Leroux" comme le font, pour que son Bicentenaire soit célébré en France et en Europe, des personnalités de quinze pays différents connues pour leurs travaux sur Balzac, Baudelaire, Bernard Lazare, Clemenceau, Jaurès, Lamennais, Benoit Malon, Marx, Mickiewicz, Michelet, Nerval, Emile Ollivier, Péguy, Proudhon, Proust, Jean Reynaud, George Sand, Zola.

 

 

 

CHAPITRE I

FRANZ-FRANCOIS, ou PIERRE LEROUX ET HEINRICH HEINE

 

 

"Union européenne" et amour de la patrie (1835) — "C'est

à la France et à l'Allemagne réunies d'écrire et de signer la Nouvelle Alliance de l'Humanité" (1842) — Persécutés devenus inquisiteurs — Le drapeau européen, emblème d’alliance et de paix — Leroux réaliste ou "grand Triadiste" ? — Le révolutionnaire pacifique

 

 

"Union européenne" et amour de la patrie (1835)

 

"Avec la virilité du caractère, Pierre Leroux possède, ce qui est rare, un esprit capable de s'élever aux plus hautes spéculations, et un coeur capable de s'enfoncer dans les abîmes de la douleur populaire. Ce n'est pas seulement un penseur, mais un penseur sensible, et toute sa vie et tous ses effotrts sont voués à l'amélioration du sort matériel et moral des classes inférieures. Parfois, comme Saint-Simon et Fourier, il a souffert sans beaucoup se plaindre les plus amères privations de la misère[...] Et la pauvreté de ces grands socialistes a enrichi le monde".

Ecrit en allemand en 1843, et traduit en français par Heine, cet éloge sert de conclusion à Lutèce, qui a paru à Paris en 1854. Dans Job, douze ans plus tard, Leroux répondait : "Hélas, pauvre Heine, destiné à huit ans de souffrances et à mourir si jeune, personne ne s'est plus intéressé que moi à tes maux".

Heine avait sévèrement critiqué toutes les écoles philosophiques allemandes, y compris celle que Marx instaurait sur leurs ruines. C’est donc au premier rang de la pensée europénne qu’il plaçait Leroux en le désignant comme "le plus grand philosophe français". Connaissant comme Heine l'origine française de la glorieuse tradition internationale qu'ils ravivaient en étant dreyfusards, Jaurès et ses amis rangeaient Heine, dans leur Histoire socialiste, parmi "les hauts esprits que Pierre Leroux a imprégnés de socialisme". Mais cette Histoire n’a jamais été rééditée, ni Job. Par contre, on a mondialement diffusé le faux témoignage d’Engels, qui nommait seulement deux (Fourier et Saint-Simon) des trois grands socialistes français salués par Heine, et qui écrivait : "Ce que ne voyaient point les libéraux, un homme au moins le vit, Henri Heine". Leroux n’est pas nommé, en 1997, dans la recension que fait "le Monde des livres" des ouvrages parus en France et en Allemagne à l’occasion du Bicentenaire de "Heine, précurseur du rapprochement franco-allemand". En France, si on donne la palme à Heine, on continuera à enseigner qu'au XIXème siècle la philosophie était allemande, comme on le disait en vénérant soit Hegel, soit Schelling et Schopenhauer, soit Marx, soit Nietzsche.

En 1831, l’année de son arrivée à Paris, Heine avait rencontré Leroux alors "évêque du saint-simonisme, dans la salle Taitbout". En 1854, quand Heine raconte cela, Michelet se souvient qu’en 1831 Quinet et lui avaient écouté Leroux salle Taitbout, et il évoque l’Encyclopédie dont il admire "le modeste héroïsme et le désintéressement". Heine célèbre cette Encyclopédie nouvelle, "digne continuation du colossal pamphlet de Diderot", et il exalte "le suprême désintéressement de l'homme excellent, enfant du peuple, ouvrier dans sa jeunesse, qui aime les hommes bien plus que les pensées, et dont les pensées ont toutes une arrière-pensée, c'est-à-dire l'amour de l'humanité". Parfait contraste avec "les faisans dorés" de la volière saint-simonienne (que son ami Balzac appelait "saint-simoniaques") et les courtisans du Ministre de l'Instruction Publique, "M. Victor Cousin, philosophe allemand, qui s'occupe bien plus de l'esprit humain que des besoins de l'humanité".

L’amitié ne fut pas immédiate entre Heine, Leroux, Quinet et Michelet. Cousin était "une idole" pour ces deux fonctionnaires, et nous verrons qu’en 1854 Michelet se repentd’avoir attendu trop longtemps pour suivre Leroux. Heine voyait avec regret que "la famille de Saint-Simon était dispersée", sans comprendre pourquoi Leroux disait que "sous le nom de Loi vivante, [Enfantin était ] presque une idole". En 1835, il donna raison à Leroux.

En décembre, cette année-là, Leroux eut pour la première fois l'occasion de toucher un vaste public en inaugurant une importante Chronique dans la "Revue des deux Mondes". Cinquante pages, traitant d'abord de Littérature et ensuite de Politique, suffisantes pour détromper ceux qui prenaient Leroux, comme on le fait aujourd’hui, pour un blanquiste, pour un saint-simonien, ou pour un buchézien. Bien que ce texte ne soit pas signé et qu'il ne figure pas dans les Bibliographies je crois qu'il faut y "reconnaître la main de Pierre Leroux" ou en tout cas la substance de ce qu'il a dicté ou inspiré. Seul en effet à mon avis il avait alors la hauteur de vues qu'admirait la plus généreuse et la plus géniale de ses auditrices : cinq mois plus tôt, le 17 juin, il avait expliqué à George Sand "la question sociale" et dès le 15 juillet elle annonçait aux lecteurs de cette Revue-là que "dans les prisons et ailleurs" un petit nombre d'hommes avaient entrepris de "former une noble unité des divers éléments de rénovation". C'est en se rappelant ce que Leroux disait cette année-là, "éloquent, ingénieux, sublime", qu'elle écrira dans Histoire de ma vie : "Il était alors le plus grand critique possible dans la philosophie de l’histoire".

En effet, après avoir examiné dix ouvrages, Mémoires de Luther, par Michelet Orient et Occident, par Barrault, et des Histoires des Ottomans, des Normands, de la destruction du paganisme, de l'Espagne, de la Révolution françaises (tomes XIX et XX) par Buchez et F. C. Roux, de la Révolution de France par M. de Conny, de la Restauration, et de Louis-Philippe, Leroux concluait en affirmant la longue durée : "L'histoire est autre chose qu'une collection de tableaux à nettoyer ; au dessous des formes il y a une vie profonde et continue". "Parler de la cause sans exposer ses effets ou raconter les effets sans remonter à la cause, c'est faire une oeuvre incomplète, privée de sens". L'essentiel est "le lien philosophique" qui doit relier les faits et les idées.

Le pont qui relie la sensation et la connaissance, c'est le sentiment. Et c'est par lui que nous atteint la poussée de l'acte divin par laquelle s'accomplit "la marche incessamment progressive du monde social". Mais "Dieu nous a attachés à l'humanité par la patrie". Heureux par conséquent les écrivains qui ont "le sentiment de la patrie", surtout si leur nation a "aidé à construire les échelons sur lesquels s'est élevée la modernité : la Scolastique, la Renaissance, la Réforme, la Philosophie". "La philosophie de l'histoire littéraire" est propre à chaque nation, mais "le vrai lyrisme a le caractère de l'infini". Atteignent à ce vrai lyrisme les nations qui prennent une part importante aux travaux du reste de l'Europe. C'est ce que l'Espagne n'a pas fait : "particulière, indépendante", "forteresse assiégée, catholique et pays d'inquisition", en lutte depuis le VIIème siècle contre les Berbères et l'islamisme, elle ne connaît et ne décrit que "la réalité temporelle des choses". Il en va un peu de même pour les écrivains, poètes, historiens ou critiques, qu’ils soient érudits, jugeurs ou romantiques, s'ils se désintéressent du lien philosophique. Erudits, ils collectionnent des faits, c'est-à-dire des détails privés de sens. "Jugeurs, sorte de Perrin Dandin du monde littéraire" leur "esprit de parti littéraire" est une forme de sectarisme. "Quand est venu le romantique, il y a une douzaine d'années", ce fut plutôt "la poésie du monde physique, de la matière", que "la poésie du coeur". "Historien artiste", doué d'"un sentiment vif et profond des plus hautes questions philosophique", Michelet promet "une esquisse de toute l'histoire de la religion chrétienne". "Son livre intéresse comme un roman", mais il reste anecdotique, on n'y trouve pas "le lien philosophique et historique" de la vie de Luther.

Traitant ensuite de Politique, Leroux critique sévèrement les trois "écoles philosophiques" de Blanqui, le jacobin, de Guizot, le ministre, et du Père Enfantin, le plus éblouissant des communistes parce qu' il se dit Saint-Simon redivivus et qu'il est "paré des plumes de Hegel". Voici d'abord, représentée par Buchez et Roux, "la secte révolutionnaire puritaine ou jacobine. A ses yeux tout ce qui n'est pas elle vaut exactement ce que valaient les hérétiques aux yeux des orthodoxes du moyen-âge." Ensuite, les Doctrinaires : pour eux, la Révolution anglaise de 1688 est identique à celle de 1830, 1789 a été le rêve impossible de refondre la France à l'imitation de l'Antiquité. Visible à la surface, ce reflet leur cache "le prodigieux torrent de vie originale", parce que leur esprit, "pétrifié dans un certain moule, n'a jamais senti la France". Enfin, Barrault, qui demande une réfutation en règle. Voici d’abord ce qu’il enseigne au nom de la troisième école : "La France assez longtemps a eu le haut bout de l'Europe ; c'est à présent le tour de la Russie. L'Europe occidentale a dit son dernier mot, et, à partir de 1815, la suprématie a passé au nord. L'Europe ne doit-elle pas se réjouir d'avoir rencontré une suppléante vigoureuse de sa vétérance ?" Et s'il faut "un contrepoids, une limite à la Russie, il y aura l'empire arabe, car la race arabe est homogène et veut refaire sa nationalité".

Cette "Europe annulée" est l'effet de deux causes : "la relation de bonne amitié où a su se mettre le pacha d' Egypte avec M. Barrault et ses amis", et les "idées folles" de leurs admirateurs. Ce sont "des hommes qui dans leur vaste capacité d'amour, ne sauraient aimer la patrie. Tout entiers à l'espérance, ils sont sans souvenir, sans miséricorde pour ce qu'auraient à souffrir une ou deux générations. Ils acceptent "la suprématie toute brutale et matérielle de la Russie, le monde jeté aux pieds de la Russie", comme ils acceptent et parce qu'ils acceptent d’abord "la prépondérance que doit avoir l'autorité", en second lieu "l'immortalité sophistique promise à l'homme, qui en tant qu'individu cesserait d'être, mais dont les éléments, confondus au grand tout, participeraient de sa vie", et enfin "le prochain avénement du Messie, de la paix, de la communion universelle".

A cela deux réponses. L’une est théorique : "au point où en est aujourd'hui la philosophie de l'histoire, ceux-là seulement qui ont pris toutes faites ses formules peuvent y avoir assez de foi pour en conclure un avenir lointain avec quelque précision". L’autre est pratique, comme "les idées où l'instinct populaire et la philosophie se rencontrent : il y a des nécessités auxquelles, si l'on n'est point un lâche, on ne se résigne qu'après avoir versé, pour les prévenir, jusqu'à la dernière goutte de son sang [...] un peuple qui accepte lâchement la servitude est plus mort et laisse un plus grand vide que celui qui succombe au champ de bataille. [...] Dieu, nous attachant à l'humanité par la patrie, a voulu que nous servissions l'humanité dans les voies de la patrie, et ce lien rompu, toute certitude s’en va."

C’est alors que Heine a donné tort à Enfantin, en félicitant Leroux d’être sorti de "la cage brillante où voltigeaient tant de faisans dorés et d'aigles orgueilleux, mais encore plus de piètres moineaux". Et cela explique pourquoi "Heine n'a rencontré guère d'écho parmi l'Intelligentsia parisienne, abstraction faite du cas, assez atypique, de Pierre Leroux". Atypique, et donc inclassable aujourd’hui encore, à Oxford, Paris et Moscou : confondu avec Barrault et éliminé par Isaiah Berlin, au nom de la pensée libérale. "Exclu" par Roger Garaudy en 1948 au nom du P.C.F. et en 1983, au nom de Mahomet. Confondu avec les blanquistes et rendu responsable de la dékoulakisation par un conseiller de M.Mikhail Gorbatchev, Boris Mojaev.

Balzac, qu’en 1839 et 1840 Heine voyait presque tous les jours, faisait l’éloge de Leroux et de George Sand en opposant le cénacle des grands esprits à l'Intelligentsia qu’il appelait "le journalisme". En décidant d'être "le vulgarisateur de la philosophie de Pierre Leroux", George Sand est devenue "l'Européenne" : Mazzini le dit en italien, et Heine en allemand : "George Sand, le plus grand écrivain que la France ait produit depuis la Révolution de Juillet, a pris comme directeur de conscience littéraire l'excellent Pierre Leroux". A Paris, Annenkov et Botkin connaissent Heine et la confiance qu' a en lui leur ami Biélinski. A Saint-Pétersbourg, en appelant George Sand "la prophétesse inspirée", Biélinski confie à Herzen en juin 1841 qu'il "vénère Piotr le Rouquin comme un nouveau Christ". George Sand et Leroux fondent alors la Revue qui va bouleverser la pensée européenne. Inconnue de nos jours en Allemagne, en Russie et en France, cette Revue combattait "la croisade menée contre le communisme au nom de la peur", et aussi "le système des races". En la lisant, Proudhon, Marx et Bakounine auraient dû prendre garde à ce que Mickiewicz disait de l'antisémitisme polonais, Louis Viardot de l'antisémitisme papiste des inquisiteurs espagnols et Alexandre Weill, secrétaire de Heine, de l'antisémitisme "ultrateutonique".

Jamais rééditée, cette revue est exclue de la mémoire culturelle, régentée par les disciples d'Engels, qui l'ont condamnée pour chauvinisme antiallemand, et par ceux de Tocqueville, qui la condamnent pour antisémitisme.

 

 

1842 : "C'est à la France et à l'Allemagne réunies d'écrire et de signer la Nouvelle Alliance de l’Humanité"

 

En avril 1842 Leroux publie la traduction du Discours prononcé par Schelling le 15 novembre 1841. En juin il loue la lucidité de Heine, qui peut-être lui a fait connaitre ce Discours et les réactions de la presse allemande. En mai, sans le nommer, il faisait savoir son plein accord avec "l'un des écrivains les plus spirituels de l'Allemagne" au sujet des néo-hégéliens, athées autothées, "Gottlosen selbsgötter" que Heine appellera "les dieux bipèdes", et dans ce même numéro de mai il résumait des lettres venues "de disciples de Hegel, aujourd'hui en disgrâce , qui disaient en substance :

"L'école philosophique aspire à la foi nouvelle, se rattache à la Révolution et marche en politique sur les traces de la France".

 

Proches sans doute d'Arnold Ruge ou de Moses Hess, ces "ex-Hegel" étaient probablement lecteurs de la "Rheinische Zeitung", et c'est dans cette "Gazette Rhénane" que Leroux lisait "les généreux esprits" dont il disait qu’il "os[ai]ent protester" en écrivant :

Les Français ne sont pas mus par le désir d'un agrandissement territorial. Ils ne veulent pas cette glèbe de terre que nous habitons. Ils désirent s'adjoindre des hommes, et cela uniquement pour augmenter les forces avec lesquelles ils défendent les principes qu'ils représentent en Europe.

 

A ses lecteurs russes ou français, la Revue de Leroux apprend que "la Gazette Rhénane est le centre politique autour duquel se groupent la plupart des hommes libres et indépendants de l'Allemagne". A Marx, directeur de cette "Rheinische Zeitung", elle apprend que "le socialisme n' est qu' une parodie de toutes les tyrannies qui ont pesé sur la terre, parodie de la royauté, parodie de la papauté [et que] le communisme, ou démocratie populaire, est vrai comme sentiment, faux comme doctrine", parce qu'il s'attarde au "panthéisme matérialiste de Babeuf" et à "la négation des anciennes hiérarchies remplacées par une dictature infaillible". Faussement donc, "la Gazette d'Augsbourg" accuse Proudhon, Considerant et Pierre Leroux de Sozialismus ou de Kommunismus, et ce n'est ni du premier ni du second que Marx fait l'éloge en répondant le 16 octobre 1842 :

"Des idées qui subjuguent notre intelligence et qui conquièrent notre esprit, des idées que notre raison a imposées à notre conscience sont des chaînes auxquelles on ne saurait s'arracher sans déchirer son coeur".

 

Comme Leroux le disait de Barrault, dont ils ont pris la relève, on peut dire que Proudhon, Considerant et Cabet c’est "l’Europe annulée". Ces utopistes ne comprennent donc pas l’Humanismus, c'est-à-dire la Doctrine de l’Humanité. Ils ne s’intéressent pas aux mouvements nationaux ou libéraux. "La question italienne, écrit Proudhon, est comme la question suisse, et la question allemande. Ce sont des questions désormais purement économiques. Il n’y a pas lieu à s’occuper d’unité nationale". Tout au contraire, Leroux et ses collaborateurs sont préoccupés par les problèmes internationaux, et par deux surtout. Parlons d'abord des relations entre l'Asie et l'Europe. "Le commerce est plus intime que par le passé entre ces deux moitiés de l'univers". Oppresseur déjà "de l’Ecosse, de l'Irlande et de 500 Millions d'Hindous", l'empire britannique menace une Chine décadente sur laquelle la Russie aussi a des visées. Mais l'urgence vient des relations franco-allemandes. En 1840, à cause de la rive gauche du Rhin, une guerre a failli éclater, que Leroux appelle en 1842 "une guerre civile". Ecoutons Heine : "La grande affaire de ma vie était de travailler à l'entente cordiale entre l’Allemagne et la France et à déjouer les artifices des ennemis de la démocratie qui exploitent à leur profit les préjugés et les animosités internationaux". Ces ennemis sont, pour Leroux, sur une rive du Rhin, "le bonapartisme ou parti du sabre", apparent chez Monsieur Thiers et souvent caché "sous le manteau du républicanisme", et sur l’autre rive "l'ultrateutonisme" qui traite le pays des Droits de l'Homme en style biblique et déjà raciste de "Babylone moderne et rebut des nations". Au printemps 1842, en écrivant : "Serviteurs de la Révolution Française, nous devons nous attacher à l'UNION EUROPEENNE", Leroux renvoie à son article du Globe", sur L'Union européenne (1827), et à la doctrine affirmée dans son Encyclopédie nouvelle : "L'oeuvre capitale de la Révolution française est d'avoir ouvert pour le monde entier l'ère des nations".

"Servir l'humanité dans les voies de la patrie", comme le veut la Doctrine de l'Humanité, c'est aussi le principe "des hommes libres et indépendants de l'Allemagne" dont la "Revue indépendante" dit qu'ils ont comme centre politique la "Gazette Rhénane". C'est à ces hommes libres que Heine s'adresse, pour les mettre en garde contre "les Etats-Majors des écoles philosophiques allemandes", hégélienne, fichtéenne, kantienne même, capables de faire déborder l'antique férocité au nom de "la nationalité allemande" et même d'un christianisme "germanique" antisémite. En écrivant cela, Heine méconnaissait-il le génie allemand ? Börne le pensait. Juif comme Heine et comme lui exilé en France, il voulait lui aussi allier ses deux patries. Amicalement, Leroux lui répond en juin 1842 que "Heine a osé dire que la philosophie allemande se résolvait en définitive en fatalisme, il a surtout insisté sur le vide des solutions dont se nourrissait l'Allemagne, et son jugement est confirmé par "ce qui se passe aujourd'hui intellectuellement en Allemagne".

De fait, après l'article publié par Marx le 16 octobre 1842 et la publication par Arnold Ruge de l'article de Bakounine Die Reaktion in Deutschland, signé Ein Franzose, leurs deux Revues sont supprimées, et tous les trois ils vont faire à Paris la connaissance de Leroux, à la première réunion internationale de "Propagande démocratique". En décembre 1843, c'est donc la pensée de Leroux et de Heine qu'Alexandre Weill exprime en opposant deux idées : "l'idée d'unité nationale, fondement de toutes les espérances politiques de l'Allemagne", et "l’idée dominante de la Cour de Berlin, l'Etat chrétien du Moyen Age". Or le Roi de Prusse s'appuie sur "le parti teutonico-germanique, qui représente les anciennes passions militaires contre la France, qui aurait massacré ou du moins renvoyé les Juifs en Egypte parce qu'ils avaient les cheveux noirs, et reconquis l’Alsace, s'il l'avait pu, les armes à la main". Voilà le parti que Heine appelle "ennemi de la Démocratie".

 

 

Persécutés devenus inquisiteurs

 

Mais Heine a déjà mis Leroux en garde contre un nouvel "Etat-major" philosophique, celui des "dieux bipèdes", nouveaux Torquemadas. De même, il a déjà écrit en allemand l'éloge où il oppose Leroux à "Victor Cousin, philosophe allemand". Impossible, du fait de Die Reaktion in Deutschland, de faire paraître cela dans la"Gazette d'Augsbourg". C’est par un oukaze contresigné à Berlin que Ruge et Marx ont été exilés. Pour Marx, la soumission du Royaume hégélien au "Maître de toutes les Arrière-Russie" c'est "une honte nationale, la victoire de la Révolution française sur le patriotisme allemand, par qui elle fut vaincue en 1813". Ruge écrit alors : "Nulla salus sine Gallis", alors qu'"en 1841, encore hégelien, il célébrait la Prusse comme l'Etat de l'intelligence. En 1842, se retournant violemment contre la Prusse, il renoue avec les idéaux jacobins de la Révolution française" ; en avril il écrit à Rosenkranz que dans l'article signé Ein Franzose "Bakounine dépasse toutes les vieilles bourriques de Berlin" ; en octobre, à Dresde, il entend Bakounine et Herwegh s'émerveiller des "psychologischen Tiefe" qu'ils découvrent dans la "Revue indépendante" en y lisant Consuelo, et il charge Bakounine de proposer à Leroux des "Deutsch-französische Jahrbücher". Déjà, sa Revue berlinoise avait vanté les Prolegomena zur Historiosophie, d'A. von Cieszkowski (élève de Gans comme Marx), livre que Herzen (de mère allemande) admirait parce qu'il y voyait "traduit dans la langue hégelienne l'enseignement de Pierre Leroux, et démontrée la nécessité de l'action sociale". En 1843, dans Uber Schelling und Hegel / Ein Sendschreiben an Pierre Leroux, Rosenkranz placera Leroux "à la tête de la philosophie française" et dira : "Il connaît mieux que personne la philosophie allemande".

Avec Herwegh, venant de Suisse où ils ont rencontré Weitling, Ruge arrive à Paris en 1843. Il trouve que Heine, de vive voix, "unter vier Augen", entre quatre-z-yeux, est "plus radical" que ce qu'il écrit dans les journaux allemands. Il trouve que les Français sont "aimables" (liebenswürdig), et que Leroux, "le plus aimable des Français", est "très empressé pour le projet d'alliance". En novembre, annonçant dans la "Revue indépendante" ce projet ainsi que la prochaine parution des "Deutsch-französische Jahrbücher", Louis Blanc souhaite aux "jacobins allemands" que dans leur pays la Révolution évite les deux écueils où la nôtre a failli périr : "93" d'abord, et aussi "les mensonges de notre Juste Milieu" orléaniste :

Pour parvenir à la solidarité, à l'association, à l'égalité enfin, ne vous abandonnez pas au mouvement que votre philosophie semble avoir créé, ne prenez pas votre point de départ dans l'athéisme, dans le désert où quelques uns d'entre vous s'égarent, ni dans la philosophie matérialiste où nous avions pris le nôtre, philosophie que combattit en vain cet infortuné Jean-Jacques ; Jean-Jacques n'était point athée : il était au dix-huitième siècle le représentant de la démocratie fondée sur la fraternité.

 

Cette année-là, du fait des Selbsgötter égarés dans leur désert, la fraternité subit un échec irréparable qui fait la joie d’Engels et qui s'ajoute aux causes économiques et politiques de l'échec du PACTE et des Etats-Unis d' Europe. Le 25 février, dans la "Revue indépendante", Pascal Duprat avait salué L'Ecole de Hegel à Paris — Annales d'Allemagne et de France, publiées par Arnold Ruge et Karl Marx , non sans nommer aussi les deux autres "persécutés", Feuerbach et Bruno Bauer. Le 23 mars, Marx et Ruge avaient pris part avec Leroux et Louis Blanc au repas de "propagande démocratique" ("Gestern aszen wir, Deutsche, und Franzosen, zu Mittag zusammen"). Marx découvrait avec admiration l'Humanismus des "ouvriers manuels épuisés par un travail physique intense", dont il disait qu’on ne trouve "le caractère cultivé" ni chez les ouvriers allemands ni chez les prolétaires anglais. Cette découverte, il la faisait dans une assemblée de prolétaires amis de Pierre Leroux et de ses frères Achille et Jules, eux aussi typographes et collaborateurs de la "Revue indépendante". On ignore ces faits, dont enfin il a été dit en 1990, mais pas en français, à l’ultime rencontre des historiens de RFA et de DDR au "Karl-Marx-Haus" de Trier, que l’importance ne doit plus être sousestimée, "musst nicht wieder verwiesen werden".

Heine était témoin. Il comparait les paroles de Marx, qui le regardait comme son meilleur ami, et ce que Marx avait écrit avant d’émigrer. En lisant les Annales franco-allemandes, il pouvait mieux que personne reconnaître ce que Ruge appelait dans une lettre à Fletscher "l'inspiration française de Marx" (évidente dans les Lettres à Ruge). Il y voyait aussi "l’aigreur de Marx" dont Ruge parlait à Froebel). Heine trouvait que Marx était plus "endurci" dans la théophobie que "le bon Ruge". Il a probablement dit cela à Leroux, qui riait avec lui en pensant aux dieux bipèdes. Cette année-là, Heine comparait les Burgraves àde la choucroute refroidie, d’accord pour une fois avec Sainte-Beuve, qui parlait de "la troisième décoction du café". Heine et Leroux s’accordaient certainement pour penser que Marx réchauffait un reste d'hégélianisme en prophétisant la fin de l’histoire au nom du prolétariat universel, comme Barrault l’avait fait au nom du monde russe et du monde arabe.

Bruno Bauer, qui était selon Engels "the leader of the Young Hegelian Philosopher of Germany", parle dédaigneusement de Leroux et de son Dieu. Tandis que Bakounine et Proudhon s’éloignent de Leroux, Moses Hess écrit à Marx : "Adieu, Partei. Ton Parti, je ne veux plus en entendre parler. De la merde sous tous les rapports". Hess et Heine retrouvent leur peuple, "ils font techouva". Heine supplie "[s]on ami Marx et le bon Ruge" de lire la Bible et d’abandonner Bruno Bauer et les "moines de l'athéisme", capables d'allumer des bûchers pour les croyants et les déistes. Hess avait cru, comme Marx, que le judaïsme était dépassé. En publiant Rom und Jerusalem (1862), il réhabilite les Esséniens avec l’aide de son ami Graetz. Dix ans après la mort de Heine (1856), Leroux reste en relations avec A. Weill, et par son intermédiaire, avec Hess, "le rabbi rouge" qui participe avec Lassalle à la fondation de la Confédération Générale des Travailleurs Allemands. Aucun chauvinisme chez ce "Père de la social-démocratie allemande", comme le portait sa tombe au cimetière de Cologne-Deutz, puisqu'il est aussi "fondateur du sionisme moderne". En effet, c'est pour le monde entier et pas seulement pour la nation juive ou la nation allemande, qu'il croyait à "l'oeuvre capitale de la Révolution française" et au devoir de maintenir "le lien" national dont la rupture entraîne la perte de "toute certitude". Ces amis juifs de Leroux transmettront une large part de sa pensée à Bernard Lazare.

 

 

Le drapeau européen, emblème d’alliance et de paix

 

Les pages que j'ai citées, de Biélinski, de Leroux, de Viardot, de J.Dupré et d' A. Weill sont, je crois, inconnues. Mais voici un livre beaucoup moins connu encore, Le Hachych. Publié d’abord en 1843, il a été réédité en 1848 avec ce surtitre Révolution politique et sociale de 1848 prédite en 1843. Son auteur,Claude François Lallemand, "ami, disciple et familier de Pierre Leroux" selon le Dictionnaire Maitron, était depuis 1837 membre de l’Académie des Sciences. Insistons sur deux points : messin, il connaît et il aime la rive gauche du Rhin dont il espère qu'elle se rattachera librement à la France, quand elle aura été convaincue que "l'Empire nous a dégoûtés de l'esprit de conquête". Professeur de chirurgie à la Faculté de Montpellier, il a été chirurgien militaire sous le Premier Empire au cours de la guerre d'Espagne, il a horreur de "la pourriture hospitalière" (la gangrène).

D'où peut venir l'initiative de l’Union Européenne ? De deux pays seulement. Leroux l'avait dit en 1842 : "c'est à la France et à l'Allemagne réunies d'écrire et de signer la Nouvelle Alliance de l’Humanité". Oeuvre de connaissance et en même temps de sentiment : aux philosophes, héritiers de deux traditions différentes (Descartes et Leibnitz), de préparer cette réunion des esprits, mais "c'est aux populations tout entières à se rapprocher sympathiquement, savants, artistes, industriels autant qu'aux prolétaires". Comme George Sand, qui a pour lui de l’estime, C.-F. Lallemand s’est fait vulgarisateur de Pierre Leroux, et c’est en invoquant "le dévouement aux progrès de l'humanité" qu’il demande aux "patriotes français de sympathiser avec ceux d'Allemagne en vue de la réunion de toutes les populations germaniques en une seule nation".

Le Hachych est un roman d'anticipation. En 1943, dans l'Europe où débarque le héros de ce rêve, "les castes d'empire" n'existent plus, les nations sont devenues solidaires. Formée de l'Italie indépendante et unifiée, de la péninsule ibérique qui a réuni ses deux nationalités et de la France, elle-même associée à la Belgique et aux Pays-Bas, une fédération est liée par un traité définitif d'alliance avec la nation germanique, enfin victorieuse de ses guerres civiles. Elle conclut un traité de commerce avec les Etats-Unis. "Cette fédération européenne a un drapeau : arc-en-ciel sur fond blanc. Le blanc résulte de la fusion de toutes les couleurs. Ce fond blanc représente donc exactement le gouvernement central, expression de la volonté générale, et réunion de tous les intérêts commun à tous les états fédérés. L'arc-en-ciel est un autre emblème d'alliance et de paix, dans lequel chaque couleur fondamentale se mêle à sa voisine sans pourtant s'y confondre, ni y perdre entièrement ses caractères primitifs, de même que l'administration de chaque état, de chaque province, de chaque commune, reste parfaitement distincte en ce qui concerne ses intérêts spéciaux sans compromettre ceux des autres."

Mais les armées russes et autrichiennes, en franchissant le Rhin comme en 1814 et en 1815, ont à nouveau tenté d'intimider la France après avoir ravagé l'Allemagne. "Les Français ont fait preuve d'abnégation en aidant non seulement leurs frères d'Allemagne mais aussi l'Italie, le Tyrol, la Hongrie, la Bohême à secouer un joug insupportable. Certes, la France avait à redouter, comme la Russie et l'Angleterre, la réunion de toutes les populations germaniques en une seule nation, dont la puissance serait décuplée par une unité compacte, favorisée encore par la communauté des intérêts et du langage. Mais les patriotes français sympathisèrent avec ceux d'Allemagne parce que leur but était légitime et puisé dans la nature même des choses [...] Ils étaient mus par le sentiment de la justice, par une appréciation exacte des besoins de l’Allemagne et des lois constantes de l'humanité, lois d'après lesquelles les populations tendent sans cesse à former des agrégations de plus en plus nombreuses, de plus en plus compactes, afin d'avoir des rapports plus libres, des communications plus utiles, afin d'acquérir surtout une assiette plus stable. Les patriotes français avaient adopté ces principes comme bases de leur droit politique, et ils y conformèrent leur conduite comme à un article de foi."

Paradis artificiel ? En racontant que le Congrès général de la Fédération européenne vient de voter, le 27 juillet 1943, un milliard trois cent cinquante millions pour les dépenses communes, et en leur faisant dire : "Le progrès de l'humanité est la base fondamentale de notre religion politique". C.-F. Lallemand sait bien qu'on le traitera d'utopiste. Cent ans plus tard encore, au temps d'Hitler et de Staline, rien ne paraissait plus irréaliste que cet arc-en-ciel, emblème d'alliance et de paix. Et pourtant, il n'a fallu, au lieu d'un siècle, qu'un siècle et demi.

En 48, en rééditant son livre, Claude Lallemand croyait que "la régénération de la France" allait entraîner la solidarité entre les peuples. Eux aussi, les propagandistes du PACTE espéraient "LA REPUBLIQUE UNIVERSELLE DEMOCRATIQUE ET SOCIALE". Malwida et ses amis célébraient l’unification de l’Allemagne et son premier Parlement en chantant La Marseillaise, qui devenait partout l'hymne des patriotes. Kare Gutzkow demandait que la nation allemande soit elle-même et ne soit qu’elle-même, renonçant à toute prétention sur des territoires relevant des nations voisines. En s'écriant, dans sa langue, mais au nom de tous les révolutionnaires européens : "Nous étions tous Français, nous autres", le poète hongrois Lokaï rapprochera Heine de Shelley, "tous deux reniés par leur patrie, vrais Français par leur génie". Ami de Heine, "Georg Herwegh nommait la terre natale de la Révolution en disant : "La France est une religion", et l'Allemagne l'a puni par une hostilité systématique". Elle avait calomnié Börne. Cette année, elle reconnaît la grandeur de Heine en célébrant son Bicentenaire. L’Intelligentsia parisienne accorde à Heine l’attention qu’elle lui refusait, mais elle continue à "faire abstraction de Pierre Leroux", atypique parce qu’il était croyant, patriote et non violent.

 

 

Leroux réaliste ou "grand Triadiste" ?

 

L'historiographie française a causé à la culture mondiale un préjudice considérable en rangeant Leroux parmi les utopistes. Donnons à ce mot tout son sens en rappelant l’annilation de l’Europe que Leroux reprochait à Barrault. La géographie et la géopolitique sont indifférentes aussi bien pour l’icarien Cabet, l'inventeur de la planification centralisée qui détermine pour chaque habitant de la planète chacune des dimensions de tous les objets nécessaires (porte, fenêtre, etc), que pour les pseudo agronomes, Proudhon et Considerant, qui font dépendre le bonheur de la superficie : il faut cinq hectares par famille selon Proudhon, et seize selon Considerant pour le phalanstère-type qui sera immédiatement imité mondialement.

En écrivant que "Leroux a été "bafoué, houspillé, ridiculisé[...] par Proudhon et par le papisme", Georges Clemenceau a fort bien condamné la mauvaise action du journaliste qui livra son maître et son ami aux sarcasmes des réactionnaires. En 1849, tout un public était prêt à croire que le socialisme était une chimère comme le "communisme" de Cabet, comme le "socialisme scientifique" de Considerant qui disait. "Nous aurons bientôt établi LE ROYAUME DE DIEU SUR LA TERRE". Pourtant, en donnant à rire au "petit public", Proudhon savait fort bien qu’en 1846, dès que Cabet avait attaqué la "Revue sociale", Leroux lui avait répondu que "l'éducation fraternelle" ne suffit pas : "il y a aussi liberté et égalité". Mais Proudhon se croyait sans égal. Sûr de l’emporter sur "Charles Marx", il jugeait comme Engels que Leroux était "fou" et il se disait : "Je soufflerai sur ses bavardages et ce sera fini". En juin 1848, le Département de la Seine lui donna moins de voix qu’ à Leroux. Sa déception fut atroce, et sa vengeance aussi.

Répondant longuement à Proudhon, Leroux lui rappelait en 1849 qu’il avait demandé aux trois écoles de ne pas privilégier chacune un des trois termes, Cabet la Fraternité, Louis Blanc l'Egalité, et Considerant la Liberté, car en faisant cela, "elles risquaient de faire échouer la seconde République comme la précédente. En 1793, leurs devancières avaient commis la même erreur face au premier Napoléon : "Son despotisme sur elles vint de leurs contradictions". En 1823, "de même, le Carbonarisme par suite de ses divisions fut obligé de désarmer." Redoutant les conséquences de la monomanie et donc du dualisme, Leroux évitait les antithèses et les dilemmes. Ses lecteurs comprenaient que "cette sublime devise est une et indivisible", comme l’affiche "LES FEMMES" le dit dès le 16 mars 48 "Au Gouvernement provisoire et au peuple français". Polémiste et misogyne, Proudhon s’opposait à la conciliation qu’élaborait "la Propagande démocratique et sociale", "la Convention" que saluait Ange Guépin, et l’"Union socialiste" que Louis Blanc, Leroux et Cabet présideront en commun en 1852. Dès juillet 48, Leroux avait amené Considerant à lui écrire : "J’ai cessé de vous haïr pour vous aimer en frère". Et dès le 31 mars il avait écrit à Cabet :

Je n'ai jamais, vous le savez, présenté la doctrine que j'enseigne sous le nom de communisme, mais je n'ai jamais non plus admis ni propagé les allégations iniques, de tout point, répandues contre le communisme tel que vous le professez. J'aspire à une science sociale dans laquelle nous nous réunirons tous. Le même fonds de doctrine nous unit, nous partons tous deux du principe de la communion humaine, tandis que ceux qui nous repoussent partent du faux principe de la séparation et de l'antagonisme.

 

Attribuons la défaite de ce faux principe et les progrès du "communionisme" aux efforts des jeunes socialistes de "la Propagande". Dès le 25 Février 48, les deux écoles rivales se rapprochent : tout en maintenant sa doctrine "Plus de contrainte, plus de force, plus de violence", la fouriériste "Démocratie pacifique"ajoute : "FRATERNITE UNIVERSELLE !", et elle reproduit l’article publié par Cabet dans "Le populaire". A son mot d’ordre communiste, Cabet ajoute ici les "conséquences" qu’il oubliait deux ans auparavant : "Notre principe primordial, fondamental, générateur de tous les autres principes, c'est la FRATERNITE, entraînant comme conséquences nécessaires la Liberté, l'Egalité, la Solidarité, l'Unité".

"Le grand Triadiste" raillé par Proudhon avait raison. L’ordre de ces mots avaient une importance dont on prit conscience dès que furent décrétés le droit d’association et le suffrage universel. Les élections de mars firent apparaître des affiches. N’étant pas socialistes, les blanquistes mettaient en avant les revendications matérielles : "EGALITE ! LIBERTE ! FRATERNITE !", disait l'affiche AUX ELECTEURS DE LA SEINE signée en mars par Paulmier (Edouard), président du Club Républicain du 3e arrondissement. Au contraire, sur l’affiche socialiste annonçant la CANDIDATURE D'UN OUVRIER TYPOGRAPHE, Nicolas Cirier, on lisait "trois grands mots Liberté Egalité, FRATERNITE surtout et avant tout". Pour exprimer la même idée que Cirier, Michel Alcan écrivait dans sa PROFESSION DE FOI, " Liberté, Fraternité, Egalité ", en recourant au même procédé que Leroux : donner la place centrale au mot médiateur, qui seul peut conjurer le péril causé par l'antagonisme des deux autres termes. Pour renforcer l’idée, la "Revue sociale" disait avant 48 qu'il fallait une République "où ne serait sacrifié aucun des termes de la formule Liberté, Fraternité, Egalité, Unité". Leroux recourait à la tétrade pythagoricienne pour mieux affirmer l’indivisibilité des trois termes. A son exemple, avant de rompre avec lui, Hugo souhaitait que "la grande flamme humaine" soit bientôt allumée "sur le sublime trépied Liberté, Egalité, Fraternité", en ajoutant le mot Unité.

Ici, il faut faire intervenir deux préoccupations étrangères à Proudhon, misogyne et autant que Barrault, étranger à l’Europe. Première conclusion, parfaitement élaborée par les nombreuses femmes "artistes, ouvrières, littérateurs, professeurs et autres" qui dès le 16 mars avaient signé l’affiche intitulée LES FEMMES !

"Au gouvernement provisoire et au peuple français : Vous dites que la sainte devise liberté, égalité, fraternité sera appliquée dans toutes ses conséquences. Vous dites que cette sublime devise est une et indivisible […] De la solidarité des liens nouveaux et naturels que vous établirez entre l'homme et la femme résultera, n'en doutez pas, le mariage par excellence, le mariage social, trinité matérielle, intellectuelle et morale dans le travail, ce mariage enfin, régénérateur du monde, pour lequel le Christ a dû dire avant tout : Ce que Dieu a joint, que l'homme ne le sépare point".

Comme Leroux, leur principal avocat, ces femmes s'inspirent de l'Evangile, mais elles ne sont pas plus que lui sous la dépendance de l'Eglise qu'il tient pour une figure transitoire et dépassée de "la grande Eglise qui réunira dans son sein ce qui avait été faussement séparé jusqu'ici, le règne de Dieu et le règne de la nature". A Proudhon, Leroux reprochera d’établir "le Despotisme au lieu de la Justice, en subalternisant la femme".

L’autre problème est international, et en 1849 Leroux reproche à Proudhon de l’oublier :

"La France s'est affirmée républicaine ; et elle s'est affirmée républicaine afin que tous les groupes de l'Humanité qui composent l'Europe s'affirment comme elle. Mais à l'instant même, hors d'elle et dans son sein, tout ce qui est pour la Monarchie, dans l’Etat, dans la religion, dans l'atelier, s'est élevé contre cette affirmation. A la voix de la Liberté a répondu la voix du Despotisme."

 

Ecoutons d’abord quelques appels lancés par la voix de la Liberté. Dès le 27 février 48, sur proposition de Pierre Leroux, Maire élu et proclamé la veille, le Conseil Municipal de Boussac (Creuse) avait adopté à l’unanimité une adresse au Gouvernement provisoire se terminant par ces mots

Vive la République française !

Liberté, Fraternité, Egalité, Unité.

 

1er mars 48, "Le Peuple", éditorial du premier numéro signé A. Esquiros : "Il faut associer à notre délivrance la Pologne, l'Italie, l'Irlande : plus de rois, plus d'esclaves".

En mars, on lit sur les murs de Paris l’affiche La Pologne à la Nation Française :

"Il faut que la France n'oublie jamais que la forme républicaine de son gouvernement ne sera pas longtemps tolérée dans la société européenne".

 

Adresse (signée Stanislas Worcell) du Comité central de la Société démocratique polonaise au Gouvernement provisoire : "la nation polonaise pourra occuper sa place au banquet fraternel des peuples ".

Appel au peuple allemand pour que les provinces allemandes se constituent en république fédérative et forment avec leurs frères les Français une alliance offensive et défensive (affiche non signée apposée dans plusieurs villes des provinces rhénane). Au nom d'une Société des amis des Polonais, le Dr Sclund invite les Allemands qui tiennent à l'honneur de leur patrie à s'unir à la Société Démocratique pour formuler une adresse à l'Assemblée Constituante Allemande. Appel aux braves citoyens de la Garde mobile pour qu'ils déposent leurs armes chez M. GEORGE HERWEGH (George sans s). Appel de La Société démocratique allemande à Paris (George Herwegh, Bornstedt) pour que les ouvriers français aident les enfants de l’Allemagne qui vont entreprendre l'invasion sacrée sur le sol de l'Allemagne pour y fonder une grande République allemande comme soeur et alliée de la grande République française ( 18 mars 48).

Le 13 avril, à la demande de la Commission de la Défense nationale de l'Assemblée Nationale, le mot Unité est ajouté aux mots Liberté, Egalité, Fraternité inscrits le 26 février 48, par décret du Gouvernement provisoire, sur les drapeaux régimentaires.

 

 

En 1849, c’est la voix du Despotisme qui l’emporte. Le Prince-Président s’est allié au Pape pour écraser la République romaine, avec M. de Tocqueville comme ministre des Affaires Etrangères. C'est contre ce ministre que Leroux déclara à Assemblée Législative, le 26 juin 1849 :

"Vainement on réduit les questions à des questions d'intérêt, à des questions de défense ... ce qui pourrait donner vie à la France et à toute cette grande Europe occidentale, c'est le socialisme, c'est-à-dire cette religion nouvelle qui est dans la force des choses."

Proudhon compte avant tout, pour la politique internationale comme pour la politique intérieure, sur "les moyens économiques". Il n’accepte pas le mot religion, mais "le jésuitisme" traite le socialisme de "religion du mal". Le 20 octobre, Leroux répond à Proudhon que cela peut aboutir à "un terrible dénouement, la guerre de la République contre la Monarchie, car l'Empereur de Russie, entouré de tout ce qui reste de monarchie en Europe, a menacé la France, le Pape catholique s'unissant au Pape russe dans cet anathème universel". "Victorieuses dans toute l'Europe, les aristocraties allaient réagir contre la liberté en France, car la France est plus qu'un Peuple, c'est une Religion. Vaincue déjà à Rome par l'alliance du Prince-Président avec le Pape ; terrassée en Hongrie par les Russes alliés aux Autrichiens, la démocratie étant vaincue en Allemagne ".

"Révolutionnaire pacifique", Leroux n’était pas pacifiste. En 1850, Lamartine rappelle dans son Histoire de la Révolution de 1848, qu’en mars 48, Ministre des Affaires Etrangères, il avait dit dans un Manifeste : "La République française n'intentera de guerre à personne". Leroux lui répond que pour "déclarer dignement la paix à l'Europe, il fallait organiser réellement la Garde nationale […] et faire de la France le camp indestructible de la République". L'Ordre européen que la France selon M. de Lamartine ne veut pas perturber, c'est "la Russie en Pologne, les autrichiens en Italie, trente quatre ans de tyrannie s'exerçant par cinq despotes sur deux cents millions d'hommes". Rassurée par ce Manifeste, "la Sainte Alliance s'avance avec deux millions de soldats. Si le Gouvernement provisoire avait voulu, il n'y aurait plus aujourd'hui de Sainte Alliance que celle des peuples" .

 

Ces controverses ont été amplement commentées. Heine n’a pu ni les ignorer ni les oublier. En désignant Leroux comme "le plus grand philosophe français", il prenait en 1843 parti contre Cousin, mais en 1854, dans Lutèce, il prend parti, sans le nommer, contre le pamphlétaire qui a réussi à faire croire qu’il était "le philosophe du socialisme français", et Leroux un romantique, un théosophe, un chimérique, un illuminé. En réalité, Leroux différait complètement des utopistes auxquels Balzac pouvait dire : "La police, Monsieur, vous ne savez pas ce que c’est que la police !" Déjà, le 31 mars 48, Leroux demandait à Cabet de l'aider à éviter "la bataille" dont il sait à l’avance qu'elle sera "terrible" si on cède aux provocations de ceux qui la "veulent". Il devinera vite que Carlier, préfet de police, est le principal organisateur des provocations qui ont amené l'insurrection de Juin 48 et des mesures qui prépareront le Coup du 2 Décembre. A Londres, en 1852, lors du meeting où Cabet et lui font l'éloge de Robert Owen, il a reconnu des agents de Carlier. Comme en 1815, la couronne britannique s’était associée à "la croisade" que Leroux annonçait en 1841. En 1843 le Roi de Prusse et Metternich s’étaient croisés avec le Tsar, et aussi le Sultan qui en 1848 finançait le Ministre français des Affaires Etrangères, Lamartine : "sans lui, dira son Grand Vizir, on n'aurait pas pu mater la Révolution". Le 2 Décembre étant, "à l’intérieur", ce qu’avait été à Rome l’expédition bonapartiste et papiste, le dénouement fut une guerre où les batailles furent remplacées par l’emprisonnement, la déportation en Algérie ou l’exil de trente mille opposants.

En 1854, l’auteur de Lutèce a sans doute rapproché Michelet de Leroux, mais il a avivé contre "le penseur sensible" la jalousie des deux républicains dont la popularité a duré jusqu’à nous : Victor Hugo, que Heine n’aimait pas, et Proudhon, qui détestait cet "espion" Juif et Allemand. Hugo venait de "conçevoir de mauvais soupçons contre Leroux". A sa table, en décembre 1853, quand Leroux a refusé de lever son verre, au toast "A la délivrance des proscrits par l'insurrection !", le poète des Châtiments pensait : "faux proscrit" et "mouchard".

 

 

"Le révolutionnaire pacifique"

 

Parmi les Universités américaines dont les European Studies méritent nos remerciements, nommons Columbia. D'abord, parce que son Département de Français a fait connaître sur les relations de Leroux et Hugo à Jersey des documents sans lesquels on ne peut pas comprendre la méchante persécution dont Leroux a été victime. Et aussi, parce que, avant l'époque de François Furet, durant les longues décennies où la République des Lettres avait Henri Guillemin comme Préfet de polices, son Département d'Histoire avait Jacques Barzun pour directeur. Aux chercheurs qui étudiaient la France du XIXème siècle, J. Barzun disait : " Ne vous laissez pas démonter par les réactions critiques et parfois violentes émises à l'endroit de ceux qui tentent de remettre en cause les traditions et idées reçues". MmeJeanne Gilmore rapporte ces paroles. Elle a suivi ce conseil, et elle rend justice à l'éminente grandeur de Leroux, "révolutionnaire pacifique" à une époque où trop de Parisiens n'avaient pas assez peur de la guerre civile. N’ayant pas trouvé à Londres le Journal d'un combattant de Février, elle a eu recours à ce que les amis de Jaurès publiaient au temps où ils ne se laissaient pas démonter par les réactions des admirateurs de Blanqui et de Marx. Elle cite donc Philippe Faure, "leader" des jeunes socialistes dont il a convoqué les dirigeants le 16 février 48, en pleine nuit, dans une maison abandonnée. Un quinquagénaire inattendu prend le premier la parole. C’est Leroux, que beaucoup de ses jeunes disciples ne peuvent reconnaître parce qu’ils ne l’ont jamais vu : depuis 1845 il vit à Boussac :

"Si nous étions des hommes politiques, nous n'aurions point à discuter ici ; notre rôle serait marqué d'avance dans la résistance qui se prépare ; mais si nous sommes les hommes de l'idée, les serviteurs d'une doctrine, notre rôle consiste à enseigner, à propager ce que nous croyons être la vérité. […] Les plus grands ennemis du Peuple et du Socialisme ne sont pas ceux qui sont au pouvoir, ce sont ceux qui y arriveraient. [...] Ne les connaissez-vous pas, ces Républicains-là ? Ne savez-vous pas qu'ils détestent toutes les idées qui vous sont chères ? comme ils ont peur de ces idées ? L'emploi de la force est si contradictoire avec nos principes que nous ne devrions y recourir qu'à la dernière extrêmité."

 

Faure répond : "En ce moment de crise, s'abstenir n'est-ce pas se rendre complice de l’injustice ? Prenons part à la résistance, et nous arrachons la France à ce régime odieux [...]" Faure ajoute que le lendemain, ayant décidé "de présenter ses excuses à son mentor", Leroux [lui] répondi avec une charmante bonhomie : "Pourquoi donc ? Nous ne sommes pas du même avis; voilà tout. Vous l'avez emporté; cela devait être; c'est l'opinion de la jeunesse; mais quel sera le résultat ?".

Quatre jours plus tard, "en tant que leader étudiant", Faure a reçu des ordres très clairs, et il écrit à son ami Desmoulins (qui se trouve à Boussac) : "A demain le combat !" Et le lendemain, 22 Février, "les étudiants en première ligne", Faure en tête, la canne épée à la main. Monsieur Thiers est d’abord effrayé et prêt à fuir Paris. Puis il fera élire Louis-Napoléon, comme il avait fait nommer Louis-Philippe en août 1830. En 1871, troisième fois vainqueur grâce aux barricades, il appliquera son plan de 48 : fuir Paris et revenir en force. Cette fois, il pourra écrire : "Le sol est jonché de leurs cadavres. Ce spectacle affreux servira de leçon". Leroux meurt juste avant que cette leçon parachève le "résultat" qu'il avait prévu en Février. Le bilan est dressé par Mme Gilmore dans l'Epilogue de ce beau livre : en Juin 48,deux à trois mille ouvriers tués et au moins douze mille arrêtés.

Mme Gilmore ne parle ni de l'Europe, ni du socialisme, ni de littérature. Racontant l'histoire d'un Parti, elle ne nomme Michelet que parce que ses cours au Collège de France entraînent des manifestations, elle ne nomme George Sand qu’ en qualité de témoin dans un procès politique, ou de rédacteur dans un journal. Seule une histoire interdisciplinaire peut faire comprendre le printemps des Peuples. Pourquoi Leroux a-t-il obtenu à Paris, en Juin 48, cinq mille voix de plus que Hugo, sept mille de plus que Louis Bonaparte, et quatorze mille de plus que Proudhon ? Il venait de passer quatre années dans "le désert de la Creuse", et c’est lui, en Juin à la veille du massacre, que les ouvriers des Ateliers nationaux chargent de déposer leur pétition sur le bureau de l'Assemblée Nationale. Les historiens ne le disent guère, et ils ne l’expliquent pas. En 1845, en partant pour Boussac, Leroux avait laissé à Paris de jeunes amis de Desmoulins. "En des réunions d'ouvriers dans différents quartiers de Paris", la doctrine de l'Humanité se répandait grâce à des "Centres de propagande socialiste". Le nombre des auditeurs étudiants et ouvriers obligea à "former des enseigneurs" dans une sorte d'Ecole Normale, dont Ph. Faure était chargé. Cela n’a été raconté que par Auguste Desmoulins en 1850 dans la "Revue sociale" et en 1859 dans le Journal d'un combattant de Février. Et c’est encore à Desmoulins qu’il faudra demander pourquoi Faure et ses camarades étudiants ont dit adieu au spleen et repris espoir en 1838 : "en 1838, l'auteur de Lélia écrivit Spiridion". Mais est-ce par Leroux ou par Lamennais que l'auteur de Lélia a été "guérie, transformée, convertie" ? En quoi ces deux "Montagnards" différaient-ils vraiment ? Les historiens se trouvent ici devant des écritures plus difficiles à déchiffrer que celles qui trompaient la police de Carlier. En mai 1836, s'adressant en confidence à Marie d'Agoult, George Sand dissimulait sous le mot "on" l'identité de ceux qui souhaitaient comme elle que Lamennais cesse de "résister" et marche avec "l'intelligence vertueuse". Lamennais résistait au socialisme pacifique. Il disait en parlant de Leroux : "Lui et moi, nous sommes aux pôles de l'esprit humain". Faure se trompait en croyant que ces deux "maîtres", guidés par son avant-garde, marcheraient ensemble sur l'Hôtel de Ville. Desmoulins pensait différemment : gendre et ami de Leroux, il avait vécu avec lui à Boussac, quand Faure était à Paris, puis avec Leroux à Jersey, en 1853, quand Faure était à Londres.

 

En 1997, on cessera de confondre Leroux et Lamennais, si on lit, réédités à l’Imprimerie Nationale, les écrits politiques où"la républicaine devient socialiste". Mme Michelle Perrot n'hésite pas : "L'amitié et la collaboration de Pierre Leroux sont à cet égard décisives". Georges Duby, qui avait demandé à Michelle Perrot cette réédition, et Jean-Baptiste Duroselle, qui a traduit en français le livre de Mme Gilmore, étaient des historiens unanimement respectés. Et des correspondants des Amis de Pierre Leroux, dont Michelle Perrot salue les efforts "pour faire redécouvrir la pensée essentielle" de celui qu'elle appelle "ce grand précurseur".

 

CHAPITRE II

LE PACTE DES PATRIES

 

 

"Les anciennes censures, l'ostracisme grec, l'exil ancien, l'extermination de la cité, la mise au ban, les pénalités médiévales, féodales, royales, ecclésiastiques, l'excommunication, l'index étaient ou comportaient des sanctions redoutables. Souvent mortelles. [...Mais] rien n'est comparable, comme fini d'exécution, à certains boycottages organisés dans le monde moderne contre le citoyen qui ne veut pas marcher droit."

Charles Péguy, De la situation faite à l'histoire et à la sociologie dans le monde moderne.

 

 

 

En opposant à la gloire de Renan "la vraie grandeur, l'obscure", Péguy louait ceux "qui sont tus, oubliés, passés sous silence". Pierre Leroux est certainement le plus oublié de ces exclus. "Les sophistes gagés" de l'Ecole Normale supérieure qu'il appelait "le Grand Séminaire de l'Université" n'ont jamais étudié ce qui a été imprimé par ses amis typographes et par lui loin de Paris, — la "Revue sociale" et "l’Eclaireur du Centre" à Boussac dans la Creuse, de 1845 à 1848, "L'Homme, journal des proscrits", "L'Espérance de Jersey", et le Journal d'un combattant de Février, à Jersey après le 2 Décembre.

Quasiment oubliés à Paris, les noms de Pierre Leroux, d'Auguste Desmoulins, de Philippe Faure et de leurs amis sont rarement mentionnés même dans les meilleurs travaux publiés hors de France. Leur influence vient pourtant d'y apparaître, non seulement dans la thèse soutenue à Columbia University par Mme Gilmore, mais dans une revue publiée en Allemagne, "KultuRRevolution", où on vient de nommer Boussac et Pauline Roland, et d'étudier "LE PACTE". En Février 48, quand la République fut proclamée à Limoges, puis à Paris, la "Revue sociale" venait de publier à Boussac dans son numéro de janvier un article de Pauline Roland De l'esprit de paix et de fraternité universelle. Regrettant que la Révolution française ait donné au monde, au lieu d'"un chant véritablement populaire, un chant de guerre", et disant aux mères : "Elevez vos fils dans l'horreur de la guerre", elle citait deux vers de Béranger :

Peuples, formez une sainte alliance

Et donnez-vous la main.

Et trois mois plus tard, en vertu des instructions ministérielles, le Conseil municipal de Boussac ne pouvait inscrire "Madame Marie-Désirée Pauline Roland sur la liste électorale". La cause des femmes et les Etats-Unis d'Europe étaient depuis des années les deux plus évidentes revendications socialistes. Trois femmes vont nous le confirmer, Jeanne Deroin, Marie d'Agoult et "la Citoyenne M.-C. Goldsmid", qui composa LE PACTE pour la propagande des démoc-soc. C'est à Boussac, "la plus petite sous-préfecture de France", que l’Association typographique avait à partir de 1845 imprimé les oeuvres dont les "démoc-soc" se sont le plus inspirés, Malthus et les économistes, Le Carrosse de Monsieur Aguado, et surtout De l'Egalité, réédition d'Egalité où retentissaient dès 1839 l'appel à "Jésus essénien" et le cri des hussites : "La coupe au peuple !". Et aussi, contre "la masculine Sorbonne", l'affirmation qui faisait scandale : "Les femmes étaient les premières Ilotes. Leur cause est la cause même du peuple; elle se lie à la grande cause révolutionnaire, c'est à dire au progrès moral général du genre humain. Eve est l'égale d'Adam. La femme a partagé avec l'homme toutes les crises douloureuses de l'éducation successive du genre humain. Si nous sommes libres, c'est en particulier pour qu'elle le soit grâce à nous. Abolissez la caste où vous tenez la moitié du genre humain !". Dès cette date, l'avant-garde européenne prenait modèle sur cette "neu-demokratische Schule" honnie par Engels, cette "sect of the Humanitarians" au nom de laquelle Leroux déclara en 1845 : "Socialistes, nous le sommes." "Démocratique" jusqu'alors, leur propagande s'appela dès lors "socialiste", ou "démocratique et sociale". Et on ne pensait plus aux panacées phalanstériennes, icariennes ou proudhonienne, en 48, lorsque l'on chantait avec Pierre Dupont

Le socialisme a deux ailes

L'étudiant et l'ouvrier.

 

Mme Ruth Jung, de l'Université Johann-Wolfgang Goethe, a traduit en avril 1996, dans "KultuRRevolution" l'article publié par Jeanne Deroin dans "L'opinion des femmes" du 10 avril 1849 : "1848 forderte eine Frau in Boussac, Madame Pauline Roland, das Wahlrecht auch für Frauen". Amie de Flora Tristan et de Pauline Roland, Jeanne Deroin regardait Pierre Leroux comme "le père du socialisme religieux que j'ai le plus aimé et admiré". Elle se présentait à l'Assemblée Nationale. Le 4 juin, dans la série des Femmes socialistes, "Le Charivari" publia un dessin d'Honoré Daumier que reproduit Mme R. Jung. On y voit Jeanne Deroin abattue par le rejet de sa demande, et disant pour reprendre courage : "une porte me reste ouverte... je suis en train de rédiger un manifeste à l'Europe". En fait, à la demande de la Société Typographique, elle rédigeait en août 1849 le Projet d'une Union des Associatiosn Ouvrières où Mme Evelyne Sullerot a fort bien vu "une préfiguration de la C.G.T."

Monsieur Raimund Rütten est professeur de littérature française à la même Université, à Francfort-sur-le-Main, où l'Allemagne célèbrera en 1998 le cent-cinquantième anniversaire de sa première République. Il remarque que LE PACTE a été composé pour "La Propagande démocratique et sociale domiciliée rue Coquillière, 12ter" où sa lithographie a été déposée le 6 décembre 1848 ; qu'en mai 1849, "l'activité déployée par le large mouvement de la Montagne à l'occasion des élections à l'Assemblée Législative avait eu ce tableau pour expression". Ayant alors obtenu près d'un quart des suffrages, les démoc-soc persistèrent ensuite à diffuser de nouvelles lithographies de ce tableau. En 1849, ils firent lithographier par A. Maurin un beau portrait de la Citoyenne Goldsmid, intégré dans la Galerie de la Montagne. Debout, elle pose sa main droite sur des papiers où on aperçoit une équerre maçonnique et ces mots : "Le règne des rois finit / celui des peuples commence". L'importance accordée par la Montagne à cette mystérieuse Citoyenne ne vient-elle pas de ses relations avec les démocrates allemands du Parlement de Francfort ? Le professeur Rütten pose cette question, en notant qu'en mai 1850, "contre le mouvement pour une République universelle, démocratique et sociale", la "männlich-militärische, phallokratische" réaction fit paraître un Album politique et allégorique où les socialistes sont représentés sous les traits hideux d'"une horde de Barbares", assiégeant la Famille, la Foi, la Justice et la République, mais repoussée par un soldat qui s'écrie : "Halte-là... Halte-là ! Le soldat français est là !". Leroux répondait en évoquant à la fois les victimes algériennes et les victimes parisiennes d'"une armée bien disciplinée, bien asservie à ses chefs et dont on pourrait toujours user pour écraser en France ce qu'on appelle l'esprit de révolte et de sédition".

Par l'intermédiaire de Pauline Roland, c'est de Pierre Leroux, "le révolutionnaire pacifique", que venaient l'inspiration et l'influence de "la Citoyenne M.-C. Goldsmid", aussi bien en décembre 48, lorsqu'elle inscrivait deux vers de Béranger au bas de son tableau le plus important, que l'année suivante, puisqu'elle popularise l'idée des candidatures féminines en s'ornant en allégorie d'une écharpe qui semble le modèle d'une écharpe de députée. Quant au chef du parti républicain en Allemagne, Robert Blum, ancien ouvrier, écrivain, député au Parlement de Francfort, il avait fait plusieurs voyages en France avant 48, comme beaucoup de révolutionnaires européens. Ceux d'Allemagne, plus encore que les autres, se rappelaient l'appel que Leroux avait lancé en 1842 à "nos alliés", et particulièrement aux Allemands : "Que devons-nous faire, nous qui sommes les serviteurs de la Révolution française ? Nous devons nous attacher à l'UNION EUROPEENNE." L'urgence leur parut extrême en Février 48. Ecoutons ce que Marie d'Agoult, grande amie de l'Allemagne et de Leroux, écrivit en 1850, sous le pseudonyme de Daniel Stern, dans un ouvrage fort élogieusement apprécié par Leroux, l'Histoire de la Révolution de 1848 :

"Les prédictions des socialistes s'accomplissaient plus rapidement qu'ils ne l'avaient pensé eux-mêmes. Les peuples, en s'affranchissant, se reconnaissaient frères. Par ce bel enchaînement du progrès humain que la Révolution française avait si bien pressenti, partout la liberté révélait la fraternité. Si la surface géographique du continent restait encore ce que l'avaient fait les traités de Vienne, si les royaumes et les principautés gardaient leurs noms et leurs limites, on sentait que les esprits, devenus libres, franchissaient ces frontières, formaient entre les peuples d'autres associations".

En 48, un mois après la Révolution parisienne du 24 Février, les triomphes populaires s'étaient répétés à Vienne le 14 mars, à Berlin le 18, le 20 à Milan ; et aussi à Venise, en Toscane, en Lombardie ; la Sicile devient indépendante ; Charles-Albert entreprend la guerre contre l'occupation autrichienne. On pouvait attendre du proche avenir la défaite de la théocratie et de la caste d'empire et la victoire posthume de leurs victimes, saluées par le long cortège des nations indépendantes en marche vers la REPUBLIQUE UNIVERSELLE DEMOCRATIQUE ET SOCIALE. En tête, le drapeau français. Un ouvrier français en blouse tient l'extrémité de la corde que tiennent des femmes, des hommes et des enfants de toutes classes et de tous âges, vêtus de leurs costumes nationaux et précédés par leur drapeau : Allemagne, Autriche, Deux-Siciles, Lombardie, Romagne, Pologne, Angleterre, Hollande, Hongrie, Espagne. Replié en plusieurs lacets, le cortège laisse voir dans le lointain un chemin de fer, un bateau à vapeur et le drapeau de l'Amérique. Tout en bas, abolis, jonchant la poussière, des débris de tiare, de couronnes et d'armoiries.

Le 31 janvier 1849, "La Propagande démocratique et sociale se transporta rue des Bons Enfants, 1. Le 3 décembre, Proudhon attaqua Leroux dans "la Voix du Peuple", et dès le 10, "La Propagande" fit paraitre le premier numéro d'un journal intitulé "Le Salut du peuple Journal de la Science sociale, par C. Pecqueur". A sa Première Lettre à Proudhon , "le grand inquisiteur des mobiles d'autrui", Pecqueur ajoute un P.S. dont voici la conclusion :

"Vous accusez Pierre Leroux, l'apôtre de l'humanité, de l'unité et de la solidarité universelle, de ne pas aimer son pays : citoyen, songez plutôt à vous demander si ce n'est pas vous-même qui ne l'aimez pas ; et qui le trahissez en le divisant, en y suscitant des animosités, des haines, qui tourneront peut-être au tragique dans des temps orageux".

 

Quand on sait, grâce au professeur Rütten, que "La Propagande" avait pour but de rassembler les Démoc-soc., on se réjouit de découvrir qu'elle a pris aussitôt la défense de Leroux. Souvent considéré comme l'économiste socialiste le plus lucide, et naguère principal responsable de l'Ecole fouriériste avec Considerant, Pecqueur confirme absolument ce qu'A. Guépin allait affirmer : Leroux était bien le médiateur de la "convention" qui réunissait d'anciens fouriéristes et d'anciens saint-simoniens. D’anciens buchéziens aussi : leur journal, "L'Atelier, organe spécial des ouvriers" disait le 10 juillet 1849 : "au souffle fécondant de la liberté partie des marches de l'Hôtel-de-Ville, l'Italie, la Pologne, l'Allemagne et la Hongrie se levèrent, et la France les salua de ses acclamations. Aujourd'hui la Hongrie et la Pologne sont en état de siège ; Berlin et une partie de l'Allemagne sont en état de siège ; les Autrichiens et les Russes écrasent la République hongroise ; les Prussiens, la République allemande. Les Français sont entrés à Rome et le pape a remplacé la République romaine ; enfin, Paris, Lyon et une partie de la France sont en état de siège."

 

Ceux qui enseignent en Sorbonne que Leroux était "très catholique" ou qui prennent parti contre lui pour Tocqueville connaissent-ils son Discours du 27 juin 1849 ? Il y prenait la défense des insurgés danois, italiens et allemands, en s'élevant contre le Prince-Président, et contre Tocqueville, son ministre des Affaires Etrangères, en disant : "la politique papiste, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus antirépublicain [...] Se mettre à la suite de la papauté pour prendre Rome, c'est un vieux petit système complètement déserté par l'esprit humain et par l'esprit français depuis plusieurs siècles." Trois semaines plus tard, à Boussac, ses deux gendres, Auguste Desmoulins et Luc Desages, sont arrêtés, garrottés avec des chaînes de fer, et menés à pied jusqu'à Lyon, où ils arrivent enchaînés vingt jours plus tard. Vulgarisateur comme eux de la Doctrine de l'Humanité, Dostoïewski est condamné à mort, à Saint-Pétersbourg, le 16 novembre. En Hongrie, à la bataille de Ségesvar, Sandor Petöfi est tué. Après l'échec de l'insurrection de Vienne, Robert Blum a été exécuté. Malgré ces défaites, la Montagne continue à combattre "la théorie des races", "le despotisme de l'intelligence", le bellicisme, "la caste de propriété, ou capitalisme", et à préconiser le respect des minorités, le droit des femmes, le droit à l'indépendance nationale, "le droit de s'associer par corps de métier", l'organisation de l'Union européenne, pour préparer la REPUBLIQUE UNIVERSELLE, la Déclaration des Droits (de 1793) servant de socle aux Lois qui doivent déterminer les devoirs respectifs de la société et de l'individu. Et en mars 1850, dans la "Revue sociale", Auguste Desmoulins espère encore : "La Révolution palpite en Italie, Hongrie, Valachie, Moldavie, Croatie, Servie ; le fléau a pénétré jusque dans la Russie elle-même où les livres socialistes français se vendaient mieux que dans notre pays. Enfin, la démocratie allemande nous répond du Roi de Prusse".

En mai 1850, Leroux sera encore en première ligne, vingt-trois ans après avoir lancé l'idée d'"UNION EUROPEENNE". Au moment où l'armée crie "Halte-là !", on lit dans l'"Almanach du nouveau monde" le texte du discours où il s'était écrié le 27 juin 1849 à l'Assemblée Législativ :

"Citoyens, cette France m'appartient comme à vous, je suis son enfant, comme vous j'ai le droit de le dire ici...(Assez ! !) […] Et vous nous appelez barbares ; vous nous dites : Vous voulez détruire l'humanité, votre mère ; vous voulez détruire la famille, la patrie, la propriété ; et nous vous montrons que toutes ces choses sont progressives, et que, lorsqu'elles ne suivent pas les développements de l'humanité, alors seulement elles deviennent des fléaux au lieu d'être des bienfaits." Pour finir, cette phrase qui explique la place que l'Allemagne avait reçue dans LE PACTE : "L'Europe tout entière s'agite, et cette Allemagne religieuse et chrétienne, plus religieuse que vous, moins sceptique que vous, cette Allemagne et tous ses mouvements l'attestent, vient précisément, au nom de la philosophie, invoquer la France ; et la France, loin de répondre à son appel, comprime ce mouvement, et la France va prendre la suite, la queue de l'Humanité" (Hilarité générale et prolongée).

De toutes parts : La clôture ! la clôture !

Le citoyen Président. On demande la clôture de la discussion. Je la mets aux voix.

L'Assemblée, consultée, prononce la clôture".

 

CHAPITRE III

ESSÉNIENS DU MONDE

 

 

Les Démoc-soc — "L’antiéclectique" et "le georgesandisme" — Engels contre "the mystic School "

 

Les Démoc-soc

 

"O république universelle

Tu n'es encor que l'étincelle,

Demain tu seras le soleil".

A Jersey, en annonçant aux républicains vaincus cet avenir, Victor Hugo le rattachait à la longue prédiction des martyrs, — "Jean Huss était lié sur la pile de bois", — et des génies, — la "prodigieuse constellation mêlée à cette immense aurore, Jésus-Christ". Porte-parole des socialistes, Leroux lui répondait : "Vous autres, poètes, vous ne mettez jamais de notes, et vous voulez que toute la gloire soit pour vous." Avant de publier Les Châtiments, Hugo avait assisté en 1852, à Jersey, aux Leçons où Leroux exposait la Doctrine de l'Humanité. Au mur, on avait peut-être fixé le tableau où Jean Huss, en levant les yeux vers "Jésus essénien et destructeur des castes", semble crier "La coupe au peuple !", "Magna est veritas et praevalebit !, la Vérité est grande et elle l'emportera !". Doctrine évoquée dans LE PACTE, pour ceux qui regardaient le lion comme l'emblème de Marc, évêque d'origine essénienne, et le seul des quatre évangélistes qui fasse ici escorte à Jésus. Doctrine adoptée par George Sand, en 1836, quand elle décida de "refaire Lélia", et d’être l’apôtre du "plan de vie [...] de la famille des Esséniens" : "se faire humble et petit avec les infortunés [...], vivre de presque rien, donner presque tout, afin de rétablir l’égalité primitive et de faire revivre l’institution divine". Doctrine affirmée en 1849, à Paris et à Lyon, par les coopératives réunies dans "L'UNION ESSENIENNE, Association Universelle, Solidaire et Fraternelle". Doctrine réaffirmée à Jersey, par "L'Homme, journal des proscrits", où le directeur (ami de Leroux), Charles Ribeyrolles, écrivait en 1855 : "Nous, républicains socialistes, esséniens du monde". A la rédaction de "L'Homme" Hugo aidait le colonel Piancini. Plus tard, en lui rappelant "notre cher co-proscrit Ribeyrolles", et en s'excusant de ne pouvoir lui répondre en italien, il lui écrira : "Voyez le grand Christ, quel diadème que la couronne d'épines !" L'Europe républicaine communiquait grâce au langage inventé par l'Encyclopédie nouvelle, mis en scène par C.-F. Lallemandet M.-C. Goldsmid, et commenté, le 25 Décembre 48, à Paris par "une femme" anonyme, puis par Jeanne Deroin, et enfin par Leroux au Banquet annoncé par "Le Peuple". Nouveau Noël, et nouvelle Pentecôte révélant le socialisme aux réfugiés de nombreux pays. A Herzen, en 48, au Banquet où il mangea du mouton froid et bu du vin aigre, en écoutant Leroux, Cabet et le chant de la Marseillaise. Aux représentants des typographes de Bruxelles et de Genève, en 1849 et 1850, quand Leroux les accueillait aux Banquets de la Société Typographique, heureux de pouvoir dire à ses compagnons français, le 15 septembre 1850 : "le grand meeting qui vient de se tenir à Manchester s'est terminé par des conclusions de tout point conformes à vos statuts." Opposées par conséquent à celles qu'Engels et Marx avaient tirées du meeting de 1847.

On a remarqué tout à l'heure le mot phallokratisch. Le capitalisme et l'impérialisme que Leroux appelait "le parti du sabre" n'étaient pas seuls attaqués. Accusées de prêcher l'insurrection contre les maris, Jeanne Deroin et Pauline Roland allaient être condamnées à la prison par le tribunal de Limoges. En écrivant : "Madame Pauline Roland", Jeanne Deroin suivait l'exemple donné par Leroux, mais Pauline Roland n'était qu'"une fille-mère" pour ceux — comme Proudhon — qui traitaient George Sand de "putain". Après juin 1849, en accusant Leroux de moeurs fouriéristes, Proudhon avait rompu avec la Montagne. Lamennais en demeurait membre, mais il parlait méchamment d'"odeur de lupanar" à propos de Leroux et de ses grandes amies. Leroux semblait aux catholiques le plus redoutable des "Barbares", parce que les défenseurs de la Famille, de la Foi, de la Société et de "la masculine Sorbonne" s'unissaient contre lui aux caricaturistes, aux chansonniers, aux faiseurs de vaudevilles, aux défenseurs de la Propriété, à Proudhon qui le traitait d'émule de Robespierre, et à Tocqueville qui le rangeait parmi les petit-fils de Babeuf. Répondons en citant un ignoré, un socialiste proche de Leroux, Georges Duchesne, cofondateur de la Société Typographique. C'est à lui que "L'UNION ESSENIENNE, Association Universelle, Solidaire et Fraternelle" avait confié l'Introduction de l'Almanach des Associations ouvrières pour 1850. Au nom de cette Association, Duchesne critique "l'habitude que nous avons contractée, au régime du despotisme, de considérer le pouvoir comme le suprême dispensateur de l'ordre, de la liberté, de la richesse". Il écrit : "L'Etat ne peut rien pour l'émancipation sociale […]. L'embrigadement des ouvriers serait le pire des systèmes. Il a le premier inconvénient d'augmenter les frais de production par la création de véritables sinécures". Mais le sentimentalisme ne vaut pas mieux que l'autoritarisme : "Le plus mauvais de tous les calculs serait de compter, pour se former une clientèle, sur le dévouement et la fraternité des consommateurs. Les associés doivent triompher de la concurrence capitaliste par l'excellence de leurs fournitures et le bon marché". Réduits au silence dès 1850, ces socialistes ne pourront être défendus que dix-huit ans plus tard. Alors, Ténot rappellera combien les réactionnaires ont exploité en 48 "les violences des révolutionnaires extrémistes et les attaques des socialistes autoritaires contre le principe de la propriété". Et il dira que "les progrès incessants du socialisme libéral — ce qu'on appelle aujourd'hui coopération — sur le socialisme autoritaire avaient facilité un rapprochement sincère entre toutes les nuances du Parti républicain", au point que"les progrès inouïs de la propagande républicaine dans les populations agricoles du Centre, de l'Est et du Midi semblaient le gage d'un triomphe assuré pour 1852".

Avant de dire que "L'Eclaireur, journal des départements du Centre, Indre, Cher, Creuse, Allier, Puy-de-Dôme, Haute-Vienne" paraissait à Boussac, remarquons que la "Revue socialiste", la revue de Jaurès, parlera élogieusement en 1897 de socialisme libéral, comme Ténot, comme Leroux à l'Assemblée nationale en 48. Vingt et un ans avant d'être loué par Pauline Roland dans la "Revue sociale", "l'esprit de paix" avait été loué par Leroux, non seulement chez Saint-Simon, mais aussi chez Thomas Morus, Fénelon et l'abbé de Saint-Pierre. La différence est extrême entre "le paisible Pierre Leroux" qu'admire Baudelaire, et les autoritaires ou "matérialistes dialecticiens" qui en 48 disaient avec Proudhon : "Les juifs ne reviendront pas. Je le leur défends", avec Toussenel :" Ni prêtres ni juifs !", avec Blanqui : "dictature parisienne", avec Bakounine : "révolution pandestructrice" et avec Marx : "guerre générale et insurrection révolutionnaire du prolétariat français". Les disciples de Tocqueville refusent de voir cette différence. Les disciples d'Engels jugent que LUTTE DES CLASSES est un meilleur programme que REPUBLIQUE UNIVERSELLE. Traitant la triade républicaine d’" idéologie petite-bourgeoise", ils enseignent que Leroux, "prudentissime" et attardé dans la "métaphysique" "n'a pris aucune part à la lutte en 48, et après 48 est dépassé par les événements". Certes, "jusqu'en 1852 ses disciples et lui ont joué un rôle dans les associations ouvrières et le mouvement coopératif". Certes, "à Jersey, aux yeux de bon nombre de socialistes, l'insupportable Pierre Leroux faisait encore figure de grand penseur", parce qu'il avait assisté aux révolutions de 48 et de 1830. Mais "la vérité essentielle" de ces révolutions lui échappait, car on ne peut la comprendre qu'à la lumière du "fait politique le plus important de l'histoire du monde au XIXème siècle", la Commune de 1871, prototype de "la grande Révolution d'octobre 1917" et de "ce qui est arrivé par la suite à Pékin, Cuba, Hanoï". Le Manifeste communiste ayant affirmé (en 1848, au moment où une Citoyenne peignait sa REPUBLIQUE UNIVERSELLE) que la doctrine humanitaire n'est qu' un "socialisme bourgeois", Leroux n'est qu'"un illuminé démoc-soc". Il était dépassé en 1864, quand "le mouvement ouvrier adoptait la solution dialectique inventée par Marx et Engels", et déjà, en 1844 : lorsque Marx lança un appel en vue d'une alliance philosophique entre l'Allemagne et la France. Leroux et sa "Revue indépendante" n’avaient rien répondu . La philosophie européenne, disait Engels, c'est Bruno Bauer et Feuerbach. "Le théoricien du prolétariat européen, disait Marx, c'est le prolétariat allemand". Le docteur Ewerbeck ajoutait : "c'est la philosophie allemande qui a trouvé le socialisme, indépendamment de toute influence française. Lorsque la France sera devenue révolutionnaire et humanitaire, elle trouvera chez nous autant d'amis qu'il y a chez nous de socialistes et de philosophes, c'est-à-dire les deux tiers de la nation".

Ce ne sont là que des contrevérités. C'est Leroux qui en 1842 a dit le premier : "Allons, frères, marchez !", en s'adressant aux philosophes allemands. En 1842, "für alle europaïschen Demokraten und Revolutionäre", l'impulsion décisive était venue de France, "der entscheidende Anstoss kam aus Frankreich", grâce à la publication "in der Revue indépendante" de Consuelo dont "der Saint-Simonist Pierre Leroux (1797-1871)" était l'inspirateur. Cela a été fort exactement dit en Allemagne, peu avant la réunification, en 1986, par un historien tchèque, Jiri Koralka, et publiél'année suivante dans les "Schriften aus dem Karl-Marx-Haus". Et en 1842, lorsque George Sand écrivait dans Consuelo : "La coupe au peuple!", c'est l'article Egalité qu'elle vulgarisait, comme elle le disait en 1839, en ayant "l'encyclopédie à la main". Et déjà, deux ans avant Consuelo, les écrits de Pierre Leroux, et en particulier "die Egalité", étaient loués en Allemagne comme "l'expression la plus pure d'une tendance spirituelle (Geistrichtung) qui apparaît comme riche d'avenir". Ensuite, en 1844, accueilli par Leroux avec Bakounine à un repas de "propagande démocratique internationale", le jeune Marx avait découvert l'Humanismus prolétarien en partageant le repas des ouvriers et des étudiants dont la "British and Foreign Review" venait de faire l'éloge, en signalant les deux publications dirigées par Pierre Leroux, "the chief of the sect of the Humanitarians" : "Les Humanitaires, comme on les appelle à cause de leur déification de l'Humanité comme être collectif, dont les hommes sont les membres individuels, peuvent être regardés actuellement comme les plus en vue et les plus actifs des métaphysiciens. Ils n'ont pas de Sorbonne — pas de chaire professorale —, mais ils ont une revue, la Revue indépendante, publiée par P. Leroux, George Sand et Louis Viardot, dans laquelle ils peuvent chaque mois endoctriner Paris. Ils ont un vaste ouvrage, l'Encyclopédie nouvelle, dans lequel le cercle complet des sciences morales, métaphysiques et physiques sert à étayer leurs doctrines. Ils ont des romanciers, des feuilletonistes, des critiques, des artistes, […] et leur philosophie se présente à vous dans les ouvrages de ce grand génie, George Sand, et dans les salons de société. Ils ont des modes de propagande variés, énergiques et efficaces. Ils ne se contentent pas de la lente progression des convictions scientifiques, ils rangent sous leur bannière jeunes et vieux, philosophes et poètes, artistes et femmes. Des jeunes gens de vingt ans rejoignent leurs rangs, et ils vous demandent votre formule de vie (formula of life)".

 

Les ouvriers français dont Marx loue "la noblesse", le 11 août 1844, dans une lettre à Feuerbach, c'est "die Gruppe um die Brüder Leroux", qu'Engels détestera et combattra toujours après l'avoir appelé "the Communist Club of the mystic school". Voilà sans doute ce que Desmoulins compare à une Ecole Normale des "cercles de propagande démocratique". Dans le Journal d'un combattant de Février, Desmoulins reproduit des pages de Ph. Faure qui prouvent que, pour composer son Cours aux "enseigneurs", Faure avait "à la main" la même Encyclopédie nouvelle que George Sand et la Citoyenne Goldsmid pour composer Consuelo et LE PACTE. Théoricien de "la dictature parisienne, Blanqui obtiendra à Paris, au début de juin 48, soixante-dix mille voix de moins que Leroux. Parce que les sociétés secrètes avaient recruté beaucoup moins de jeunes gens que "La propagande", et parce que les idées du "Communist Club" avaient le soutien de la Creuse migrante. Pourquoi Leroux, à la suite de l'émeute du 15 mai, a-t-il été emprisonné alors qu'il arrivait dans la capitale ? Parce qu’il venait de Boussac et de Limoges, et que Brunet, représentant de la Haute-Vienne, s'écriait à l'Assemblée Nationale :

"Le danger de Limoges consiste dans la force d'une société populaire dont l'influence s'étend dans les départements voisins, le Cher, la Nièvre, l'Indre et la Creuse, et aussi dans les relations très multipliées de cette société populaire avec les principaux chefs de l'anarchie qui viennent d'être arrêtés à Paris".

 

Limoges est la seule ville où "la voix du socialisme s'était élevée" en Février 48. Cela, au Banquet qui y avait réuni mille convives, quand les autres villes de France n'en avaient réuni à elles toutes que seize mille. Cette "apparition inattendue d'un phénomène nouveau", sans rapports avec les diverses écoles parisiennes, donnait à penser à Elias Regnault, trésorier de cette campagne et secrétaire en Juin 48 de Ledru-Rollin, ministre de l'Intérieur. Présent lui aussi dans ce ministère à ce moment-là après y avoir été ministre de l'Intérieur sous Louis-Philippe, Charles de Rémusat souligne lui aussi qu'en Juin 48 et au 2 Décembre Limoges penchera de nouveau vers la "démocratique et sociale", donnant ainsi le mauvais exemple de "la démagogie en pays arriéré" : "C'est dans les départements du Centre, les plus pauvres, les moins avancés, ceux du Berry, du Nivernais, du Bourbonnais, de la Marche, qu'un mauvais esprit de socialisme, et même de communisme, a paru infecter et dominer les populations".

De fait, en 1850, les représentants de la Montagne ("les Démoc-soc") avaient compris l'importance soulignée par Leroux du prolétariat paysan. Dans l'espoir de l'emporter aux élections qui devaient (en principe) avoir lieu en 1852, une action de propagande fut menée dans les campagnes, dont beaucoup, dans le Centre et le Sud-Est, résistèrent au coup d'Etat mieux que les villes.

 

Malheureusement, que ce soit pour railler avec Engels ou pour défendre contre lui le socialisme français, c'est dans les journaux parisiens de Considerant, Cabet et Proudhon que les historiens professionnels ont cru le trouver. Ils n'ont pas lu les publications de Boussac, qui ne subsistent qu'en de très rares bibliothèques. Habitant une région rurale déshéritée mais reliée par ses maçons "migrants" aux villes industrielles comme Lyon, Saint-Etienne et Paris, Leroux avait une connaissance beaucoup plus exacte, beaucoup plus contrastée aussi, des réalités économiques et des questions internationales. Dès 1842, dans la "Revue indépendante", il avait insisté sur l'importance du "lien" qui relie les villes et la campagne. Il publiait dans "L'Eclaireur, journal des départements du Centre", un article intitulé Pauvre Pologne où Philippe Faure disait le 25 avril 1847 : "Les patrouilles circulent dans Prague parce que la propagande slave enflamme la Bohême". Et après avoir publié dans la "Revue sociale" une série d'articles de Ph. Faure sur l'Algérie, il écrivait dans "la République" qu'après avoir "souillé la victoire" Outre-Mer "une armée [est] bien habituée au meurtre". Le 24 aoùt 1850, quand ces mots ont paru, "le soldat de l'Allégorie n° 2 criait : "Halte-là...Halte-là !", en menaçant de la crosse et de la baïonnette un ramassis d'apaches portant des plumes dans les cheveux.

Le 21 mai 48, — Leroux risquant de demeurer en prison, — Théophile Thoré avait écrit dans "La Vraie République" : "que penserait l'Allemagne intellectuelle, qui s'est nourrie de votre doctrine, que penserait l'Europe qui a traduit vos livres sublimes ?". A cause des répressions, des Sibéries, y compris "la noire Sibérie" où Baudelaire songeait aux proscrits, on se souvient à peine de T. Thoré, critique d'art admiré par Baudelaire, sous le nom de Bürger. Les rivaux de Leroux, tel Engels, n'embrigadaient que les partisans d'un dogmatisme. La doctrine de la SOLIDARITE s'adressait aux artistes, aux savants comme aux illettrés, nombreux chez les travailleurs de la chaussure, de l'habillement et de l'alimentation qui formaient des "cercles esséniens". Pour eux, ce mot évoquait (moins précisément certes que pour George Sand, Marie d'Agoult, George Eliot et Malwida von Meysenbug) la véridique doctrine historique de Leroux. Ph. Faure, journaliste, professeur et compagnon typographe, comme Desmoulins, avait en outre été reçu menuisier compagnon de son Devoir. L'Association fraternelle des institutrices, instituteurs et professeurs socialistes adhérait à l'Union des Associations ouvrières comme les associations de boulangers, de médecins, de coiffeurs et de restaurateurs, etc. Lectrices de George Sand ; auditeurs de Mickiewicz, Quinet et Michelet au Collège de France; vétérans du carbonarisme, amis comme Leroux de Béranger ; admirateurs, plus jeunes, comme Baudelaire, de celui que la "Revue sociale" appelait "notre ami Pierre Dupont" ; fouriéristes ou cabétistes désabusés; blanquistes détrompés et adoptant les mots de Barbès ; "démocratique et sociale", toute une "convention", comme disait A. Guépin l'écrivait en 1850 dans sa Philosophie du socialisme, pouvait prendre part à des séances audiovisuelles, les Banquets. Des poésies, des chants ; plusieurs "toasts", l'un plus concret, l'autre plus pathétique et le dernier plus théorique, mettaient à la portée des plus instruits comme des plus ignorants les idées signifiées par les mots UNIVERSEL, DEMOCRATIQUE ET SOCIALE, par les très grosses lettres du mot FRATERNITE, la tête du lion, les figures des prophètes et des martyrs, les emblèmes flétris de la théocratie et des castes. Tout cela résumé par Pierre Leroux peu avant le 2 Décembre :

 

Comme dans ces Banquets où, au milieu de nos frères les ouvriers de Paris, l'âme élevée vers Dieu, nous sentons vibrer dans nos coeurs la vie divine et retentir en nous la solidarité humaine : A l'accomplissement de toutes les prophéties ! A l'union des Savants, des Artistes et des Industriels ! Afin qu'il n'y ait plus de castes sur la terre, mais un seul Genre humain, sans monarchie, sans aristocratie, sans despotisme, ni dans l'Etat, ni dans l'Atelier, ni dans la Famille, ni dans le Temple, mais des hommes égaux, libres et frères! .

 

Nous avons vu qu'en 1849 la Propagande résistait à Proudhon le diviseur. Ph. Faure s'efforçait "d'unifier les différentes fractions du parti républicain". Il rencontrait de nombreux obstacles. Il s'en plaignait en décembre 1850 à Lamennais qui lui répondait en l'encourageant et qui lui écrivait à nouveau le 27 janvier 1851 : "les dissidences sont inévitables […] Je repousse comme vous toute dictature. […] Demandez donc, demandez sans cesse le rétablissement du suffrage universel". Aussi peu connue que si elle avait été publiée à Boussac, l'Histoire socialiste de Jaurès insiste sur les progrès que la Montagne a faits dans les provinces à partir de 1849. Elle salue ses quatre "précurseurs", Louis Blanc , Lamennais, George Sand, et surtout Leroux, qui avait "l'âme la plus socialiste et le cerveau le plus fécond", et qui a "imprégné de socialisme les plus hauts esprits de son temps". Mais ce socialisme n'était pour Lénine qu'"une béate rêverie". Pour Tocqueville aussi.

 

Leroux "l’antiéclectique"

 

Oui, le parti du sabre était caché sous le manteau du républicanisme. A cause de cela, en France, 1848 reste un mauvais souvenir. "Un rêve quarante-huitard", "un feu de paille, 1848", voilà tout ce qu'évoque LE PACTE dans le manuel d'histoire pour la classe de Première édité en 1962 aux Classiques Hachette, et de même en 1988 dans La Révolution, de Turgot à Jules Ferry par François Furet. En 1989, à Paris, c'est 1789 qui était une grande date, parce qu'il avait préludé à l'immortelle Révolution d'Octobre 1917 ; le Président Mikhaïl Gorbatchev disait cela aux applaudissements du Grand Amphithéâtre de la Sorbonne. Hors de France, 48 gardait son prestige. En 1989, à Budapest, pour célébrer les martyrs de 1956, le président des Jeunes Démocrates rappelait qu'ils avaient eu "le courage de tenter de réaliser les objectifs de 1848". Et la foule répétait les paroles de Sandor Petöfi, le poète de 1848 : "Jamais plus nous ne serons des esclaves". Moins célèbres que ceux du "cercle Petöfi", d'autres dissidents, en d'autres Démocraties impopulaires, s'étaient eux aussi souvenu de 48 quand ils avaient

lutté aux côtés des morts

à travers le rideau de fer des nuages.

 

Le discrédit de 1848 a forcément discrédité George Sand et Leroux. Hernani, La Vie de Rancé, les Manuscrits de 1844, et Le Manifeste communiste de 1848, voilà ce qu'on retient pour les années quarante. A cause de deux articles de Marx, l'unique numéro des "Annales franco-allemandes" semble beaucoup plus important que la collection de la "Revue indépendante". Hors de France, il est possible de voir plus clair. Enfin diffusé, Heine va expliquer en Allemagne, comme Franco Venturi l'a fait en Italie en publiant Il populismo russo, pourquoi Pavel Annenkov parlait de L'importante décennie 1838-1848. Dès 1850, Giuseppe Ferrari disait fort bien que "le combat du socialisme contre l'éclectisme" avait commencé en 1838 entre "M.Cousin et Pierre Leroux, qui inspire George Sand, le grand poète de la démocratie, et qui éclaire par la lumière qui jaillit de son coeur". En 1838, dans l'article Eclectisme, Leroux avait attaqué "M.Victor Cousin, le pouvoir éducateur de la France". Décennie : porte-parole de Cousin à l'Assemblée Nationale en septembre 1848, Jules Simon condamnait la doctrine de Leroux au nom de "l'enseignement officiel", en "s'accordant" avec Montalembert et Falloux. Ces deux représentants de l'Eglise et ce professeur de l'Université coalisaient contre le socialisme les deux puissances rivales.

En 1838, peu après Eclectisme, George Sand publiait Spiridion avec cette dédicace :"A Monsieur Pierre Leroux, Ami et Frère par les années, Père et Maître par la vertu et la science". C'est l'association de George Sand et de Leroux qui a fait "luire une espérance nouvelle", aussi bien aux yeux d'Annenkov et de Dostoïevski, amis de Biélinski, qu'aux yeux deDesmoulins et de Ph. Faure. Sans Leroux, qu'elle appelait "le Sauveur", Mazzini n'aurait jamais vu en George Sand "l'Européenne". Un grand homme de province à Paris parut un an après Eclectisme, et en disant que "Balzac demandait autre chose que l'éclectisme de fait, celui qu'attaquera Pierre Leroux", M. Barbéris se trompe, car il pense à la réédition, à la Réfutation de l'Eclectisme que Leroux fit paraître six mois après ce roman. Même erreur chez M.M. Dolf Oehler, et Louis Althusser, quand à propos de Baudelaire ou de Marx ils se réfèrent à la Réfutation de l'Eclectisme. Quand M. Miguel Abensour a eu le courage d'écrire que "Leroux rejoignait Feuerbach et le jeune Marx", il commettait la même erreur. A l'époque, en 1972, cela semblait un trop grand éloge. En réalité, ni Feuerbach en 1840, en écrivant Das Wesen des Christentums, ni Marx en écrivant ses Manuscrits de 1844, ne pouvaient rattraper "l'anticlectique, l'antagoniste de nos philosophes demi-dieux", admiré déjà par Proudhon, Heine, Herzen, Mazzini, Balzac, Michelet, Renan et Baudelaire.

Annihiler 1838 et 1839 est une très lourde erreur, parce qu'entre janvier 1838 et le 17 décembre 1839 il s'était passé beaucoup de choses, pour Herzen déporté à Perm, pour Biélinski, pour Balzac, etc. A l'article Conscience, en 1837 — Jean-Pierre Lacassagne a eu le grand mérite de le montrer —, Leroux avait dit qu'en marchant à la suite de Werther, d'Obermann, d'Adolphe et de Joseph Delorme, Lélia ferme le cortège des "infortunés qui se regardent mourir". Et c'est en vain que son âme "demande sa nourriture" à une religion épuisée. Mais "la cessation de vie", qui se manifeste dans "le doute", "le spleen" et le "scepticisme" maquillé en catholicisme, n'est pas seulement une lamentable mode littéraire. Ce romantisme individualiste n'est que la version sentimentale de "la subjectivité sans objet" que développe interminablement "la psychologie, comme on la définit et comme on l'enseigne aujourd'hui dans nos écoles".

Grâce à cette critique de la littérature, de l'Université et de l'Eglise, George Sand fut "guérie", "transformée", "convertie". Devenant étrangère à "la caste littéraire" où les romantiques se prenaient pour des prophètes, désirant de longue date "se dévouer" à une doctrine, sentant qu'elle était "l'écrivain le plus capable de populariser des idées en les présentant sous une forme moins austère et plus entraînante", George Sand commença en 1837, avec Mauprat, la série de ses romans de formation, ou plutôt de régénération. Et le 15 septembre 1839, en disant que "le dénouement de Lélia est le désespoir et la mort", parce que "le spiritualisme catholique est impuissant à guérir les misères morales de notre siècle", elle ajoutait que "Spiridion est le complément de Lélia et donne la preuve que le désespoir n'est pas aux yeux de l'auteur le dénouement suprême de toute chose".

Conscience, Mauprat, Eclectisme, Spiridion et Egalité (1839) avaient critiqué de façon décisive la suprématie du "Moi" conscient, et le statut privilégié que le "système des castes" continue à accorder à ceux qui se prétendent philosophes. Advenue "vers la fin des années trente", comme le disent les amis de Biélinski, cette révolution avait immédiatement courroucé ceux que Jaurès, "frère de George Sand", a appelé "les barons de l'Université orléaniste, éclos du même régime que les barons de la finance". Tournant en dérision le nom de Leroux , ils se "cro[yaient] en droit de le traiter sur le vu de ses habits et de l'avilir en conséquence". Ayant "l'honneur d'écrire pour un Leroux", Etienne Geoffroy Saint-Hilaire disait cela à Victor Cousin en demandant un secours pour ce "haut penseur". Il aurait voulu siéger, non à l'Académie des Sciences mais à l'Académie des Sciences morales et politiques pour pouvoir offrir un fauteuil à Pierre Leroux. Avant de publier l'article Christianisme, Leroux en avait confié le texte à Geoffroy Saint-Hilaire, qui collaborait à son Encyclopédie nouvelle. Cette entreprise étant "républicaine, non chrétienne", cet article ne pouvait plaire ni à l'Université, soumise à la monarchie, ni à l'Eglise. Mais ce n'était pas la plus grave cause de dissentiment : régenté par Cousin, l'enseignement de la philosophie traitait surtout de la psychologie, c'est à dire du Moi, et seulement du moi "conscient", tandis que Leroux "aimait les hommes bien plus que les pensées", comme le dit Heine, et s'intéressait bien davantage à "la vie du nous" qu'il accusait Cousin d'avoir trahie en reniant les serments de la charbonnerie républicaine. Sachant que Leroux n'avait pas "épargné" la pensée de Cousin, Geoffroy Saint-Hilaire pouvait tout au plus espérer "une dernière faveur : qu'on ne dise pas qu'il avait demandé "une aumône", et que personne ne sache son intervention en faveur d'un "martyr"

Trois ans plus tard, en reprochant à l'Académie des Sciences de ne pas accueillir "M. Pierre Leroux, profond penseur qui remue son siècle", l'auteur du Grand homme de province à Paris faisait aussi l'éloge de Geoffroy Saint-Hilaire et de "l'encyclopédie vivante" dont les membres "se communiquaient leurs travaux". Les deux principaux savants de ce Cénacle républicain allaient être loués aussi par Michelet, dans Le Peuple, et par Herzen, — mais si Herzen, en Russie, peut écrire le nom du biologiste qui était alors le savant le plus célèbre en Europe, il ne peut parler que de vive voix et à demi-mot de "Piotr le Rouquin". Herzen va devenir le meilleur ami de Herwegh, ami de Heine, qui devient le meilleur ami de Marx, et qui demande à l'Allemagne de respecter "Pierre Leroux", le penseur dont "la pauvreté a enrichi le monde".

On ne connaît de Leroux que sa tignasse et ses bottes boueuses. On a peine à croire qu'en 1843 il était apprécié aux Etats-Unis comme en Angleterre, où il se rendait cette année-là pour la deuxième fois. On y connaissait depuis vingt ans les "indefatigable labours" du penseur qui avait fondé le premier "journal cosmopolite, le Globe", et qui était pour la "British and Foreign Review" "the chief of the Sect of the Humanitarians". La haine d'Engels s'ajoutant alors à l'hostilité de Cousin, on croit Leroux incapable de comprendre la pensée allemande. Nous parlerons plus loin de ses entretiens de 1839 avec un Polonais francophone et germanophone condisciple de Marx, Cieszkowski. Ici, évoquons sa rencontre avec les "ex-Hegel" Michel Bakounine et Karl Marx, lors de la première "réunion de propagande internationale", en 1844. Première, pour préparer le temps où "il n'y aura plus une ou plusieurs philosophies allemandes, une ou plusieurs philosophies françaises, mais où il n'y aura plus qu'une philosophie, qui sera en même temps une religion". Son nom : "la démocratie, une religion qui se forme."

Pour ces étudiants berlinois, Leroux était le traducteur de Werther, le critique libéré du "Nationalegoïsmus", le fondateur du "Globe" où Goethe avait aperçu "les symptômes d'une littérature européenne nouvelle", d'une "Weltliteratur". Leroux citait ces mots, le 18 janvier 1831 dans "le Globe", en ajoutant qu'en effet ce journal avait refusé les partialités et l'étroitesse des diplomates, des anatomistes, des psychologues, des catholiques, tout en refusant aussi "l'intolérance hostile des libéraux les plus francs contre tout ce qui était Catholique en religion, Allemand ou Anglais en poésie. Généralisant les idées d'art, le Globe admirait et glorifiait aux yeux de la France les grands poètes de l'Angleterre et de l'Allemagne."

 

Et la Russie ? Absente des articles où il était question de philosophie ou de poésie, elle était présente en 1827 à cause des insurgés dont Leroux n'oubliait pas les souffrances. Il parlait alors de "cinq cent mille nobles et agents de l'Empereur, la terre et l'autorité dévolues à une classe d'hommes formant la dix-huitième partie de la nation". En 1829, quand Herzen lisait cela à Saint-Pétersbourg, il était encore bien jeune et bien seul. Mais en 1839, lorsque Balzac rappelle que "la science étroite et analyste de Cuvier" a été vaincue par "le panthéiste que l'Allemagne révère", on admire en Russie aussi Geoffroy Saint-Hilaire, "la Fédération européenne", et "la religion du Christ, divin législateur de l'Egalité". Certes, Herzen attendra d'être à Paris pour écrire, en 1846, que Geoffroy Saint Hilaire a "ouvert le passage de la morphologie à la physiologie" en substituant au fixisme, à "l'orientation exclusivement anatomique" adoptée par les disciples de Cuvier, la notion "embryogénique" d'évolution. Jusqu'à cette date il vivait en Russie, suspect, et c'est en confidence qu'il transmettait à ses jeunes amis les idées de l'Encyclopédie nouvelle. Avant de louer les deux maîtres de cette Encyclopédie, Michelet attendra plus longtemps que Balzac : c'est en 1846 seulement, dans Le Peuple, qu'il fera l'éloge de Geoffroy Saint Hilaire, "un philosophe qui eut un coeur d'homme", et de l'auteur d'Egalité (1839) dont il reprend le cri hussite : "La coupe au peuple" ! Mais dès 1842, lui aussi, il avait trouvé dans la "Revue indépendante" à la fois ce cri poussé par George Sand et la référence de l'article Organogénie où il a découvert "l'unité de composition et la transformation". Michelet a beaucoup aimé Herzen, grâce auquel Tchernychevski a pu dire qu'"entre 1841 et 1846, s'opérait en Europe la synthèse des tendances unilatérales; […] les idées nouvelles cessaient d'appartenir à tel ou tel peuple pour devenir le patrimoine de chaque homme vraiment moderne, quel que soit son pays d'origine."

Biélinski, Annenkof, Dostoievski et Tourguenev sont eux aussi, comme Bakounine et Tchernychevski, des disciples de Herzen qui, "le premier en Russie, a brandi l'étendard de la Révolution". Lénine a raison de dire cela. Disciple d’ Engels, il ajoute : "c'est en suivant Feuerbach que Herzen s'est avancé en direction du marxisme". Propagandiste de l'Atheismus, Engels vantait "l'Anthropotheismus" fondé par Feuerbach et "radicalisé" par Bruno Bauer. Il cherchait ainsi à détourner les Chartistes anglais du socialisme français ("religieux") et à les amener au "communisme allemand". Contre lui, contre le marxisme, Herzen affirmait l'origine française du socialisme. Lui, il parlait d'expérience, car sa conversion à cette doctrine-là lui avait valu une condamnation à la relégation, à un moment où Engels n'avait que quatorze ans. Allemand par sa mère et francophone, Herzen appartenait à la même génération que Mazzini, le fondateur de la "Jeune Europe", à la même promotion que Michel Chrestien, le républico-saint-simonien passionné en 1832 par la "Fédération européenne". Dans cette promotion de "l'école morale et politique" louée par Balzac il y avait aussi des Anglais : le 25 novembre 1833, revenant de Paris, John Stuart Mill salue Thomas Carlyle de la part de "nos amis saint-simoniens, Leroux et Reynaud, qui, il vous en souvient, se sont élevés contre Enfantin".

 

 

Engels contre "the mystic School"

 

Bakounine comprenait Hegel et parlait français beaucoup mieux qu'Engels. Il lui a parlé du repas où Marx a discuté avec Leroux. Il connaissait mieux que Marx les préambules et les suites parisiennes de cette réunion. Plus tard, s'il avait témoigné, "les socialistes révolutionnaires" de son Alliance et les "communistes anarchistes" qui leur succédèrent auraient beaucoup mieux compris pourquoi il combattait ce qu'il appelait "les tendances autoritaires particulières aux socialistes allemands". Mais il a tu le nom de Leroux, il a caché la source du signe de reconnaisance qu'il donnait à ses affidés : "Celui à qui on a fait tort te salue". Il a laissé croire à Kropotkine que c'est lui qui avait influencé George Sand. Ces réticences ont eu de graves conséquences : avant 1914, les syndicalistes révolutionnaires français, italiens, allemands et russes qui cherchaient dans "le Mouvement socialiste" un remède au dogmatisme marxiste ont été dupés par les deux autorités que Georges Sorel invoquait contre Leroux : Engels et Proudhon. Or Engels et Proudhon n'étaient pas présents à la réunion du 23 mars. Et ils étaient, l'un comme l'autre, incapables de mesurer la gravité de la question posée par Leroux : comment concilier l'égalité et la liberté de penser ? Incapables, à l'automne 1842, de comprendre pourquoi Bakounine était émerveillé par les "psychologischen Tiefe", les profondeurs psychologiques qu'exploraient Consuelo et Albert de Rudolstadt. Michel Bakounine ne se confiait qu'à des admirateurs de George Sand, un Allemand, Herwegh, et deux Russes, Tourguenev et Biélinski. Le 7 novembre, le jour où Biélinski se sent "tout autre" (comme nous le verrons plus loin), il est heureux en lisant la lettre où "Michel" lui apprend qu'ils ont tous les deux "trouvé Dieu dans le même temple".

Dès son troisième numéro, la "Revue indépendante" se plaignait d'être victime à Paris de "la conspiration du silence". Mais hors de France, dès ce début de 1842, elle était suivie avec attention, à Cologne, par "Die Rheinische Zeitung" de Moses Hess et Karl Marx, où Marx parlait élogieusement de Leroux. A Saint-Pétersbourg, par "Les Annales de la Patrie", de Vissarion Biélinski. Et à Manchester par "The New Moral World", où Engels désignait Leroux comme un éminent "métaphysicien communiste" en ajoutant que "les philosophes français rejettent la philosophie [parce qu']ils perpétuent la religion". Prenons garde : pour ce dialecticien, métaphysicien est péjoratif. En juin 1842, à Berlin, Engels avait assisté avec Bakounine au Cours de Philosophie de Schelling, cours dont Leroux avait publié en avril le Discours d'ouverture. En mai, le slave Bakounine et l'Allemand Engels n'ont pas jugé de la même manière la réponse de Leroux à Börne. Ce schellingien disait : "Au futur congrès de la paix, c'est l' Allemagne qui aura la présidence. La tâche de rebâtir le vieil édifice social détruit par les Français doit revenir au pays qui est la source de toutes les grandes révolutions de l'Europe depuis Luther", la poudre, l'imprimerie, la réforme religieuse, etc." Leroux répondait trois choses. D’abord, à commencer par les disciples de saint François (ou Fraticelli) et en continuant jusqu'à Jean Huss et Jérôme de Prague, on compte en trois siècles "plus de vingt sectes de partisans de l' Evangile éternel dont Luther ne fit que couronner l'oeuvre". Ensuite, "les pays qui ont préféré rester catholiques, et à qui la Réforme, fille de l'Allemagne, a donné la philosophie du XVIIIème siècle, — cette fille de la France qui vaut bien la Réforme, — n'abdiqueront jamais leur tradition et leurs espérances. Que l'Allemagne sache et qu'elle n'oublie jamais que nous avons inscrit au fronton du Panthéon de l'Humanité la figure de Voltaire et la figure de Rousseau". Enfin, la Déclaration des Droits de l'Homme avait prévu une base pour l'édifice social, dans le texte où Robespierre proposait en 1793 d'y inclure "le droit de tous à la subsistance, à l'instruction et au travail."

En présentant les Vaudois latins, les Lollards anglais et les Hussites tchèques comme les précurseurs de la Révolution française, des chartistes et des communistes, Consuelo et Jean Zyska illustraient dans la même Revue les mêmes idées. Elles furent bien accueillies par "les nobles esprits" dont Leroux disait qu'ils défendaient dans la "Gazette rhénane" les principes que les Français représentent en Europe". Mais les "Antichristen" nationalistes et francophobes comme Engels détestaient Jean Huss, Rousseau et même Voltaire, —- déiste (comme Heine le rappelait).Le 5 octobre 1844, dans la Revue anglaise où il avait appelé Leroux métaphysicien, c'est lui qui a raconté la réunion qui s'est tenue le 23 mars au "Communist Club of the mystic school". Il n'y avait pas assisté, mais il avait recueilli les impressions de Marx et de Bakounine. Et c'est avec Bakounine, "a Russian who speaks French and German perfectly", qu'il venait, au cours d'un voyage à Paris, de rendre visite à ce "Club". On leur avait dit : "Enfin, l'athéisme c'est votre religion — In the end, atheism is your religion". Ni dans ce récit en anglais, ni dans le récit en allemand où il ne se met pas en scène, il ne nomme Leroux. Les "Fraternal Democrats" connaissaient assez Leroux et ses amis, athées comme Schoelcher ou croyants comme Louis Blanc, pour comprendre tôt ou tard que leur pensée était incompatible avec le dogmatisme de celui qu'Engels regardait comme "the leader of the Jung Hegelianer", Bruno Bauer.

Depuis 1991, si on lit l’allemand, on sait que les rencontres de Marx avec Leroux et ses jeunes amis, en 1844, ont eu pour Marx une importance "incontestable". Mais en français on continue à parler seulement des lectures de Marx : deux livres en 1844, celui d' Engels sur les classes laborieuses d'Angleterre, et celui de Flora Tristan sur "l'Union ouvrière". Marx était en 1844 le témoin du deuil de "the mystic school", en cette année où "Flora Tristan mourut de fatigue et de chagrin, au milieu d'une tournée qu'elle faisait de ville en ville pour prêcher l'Union ouvrière". En 1859, en lisant ces mots de Desmoulins , Marx s’est peut-être souvenu du "Club of the mystic school", l'imprimerie peut-être de Louis Nétré, lieu de "la réunion mère" où Ph. Faure enseignait, où les jeunes amis de Leroux "préparaient souterrainement l'Idéal" comme l'Ordre des Invisibles dans La Comtesse de Rudolstadt . Quant à la misère des classes laborieuses en Grande-Bretagne dont Engels lui parla en 1844, Marx la connaissait certainement depuis l'article Du travail des femmes et des enfants dans les mines de houille ("Revue indépendante", juillet 1842) où Pauline Roland comparait le sort des mineurs français à "l'existence atroce des prolétaires anglais que Flora Tristan a décrite voici deux ans dans ses Promenades dans Londres, un livre plein de faits."

A en croire Engels et les "Junghegelianer", l'Humanismus venait de Feuerbach. Voilà pourquoi Michelet dit qu'en 1842 "Feuerbach vint briser le banquet du coeur". Marx ne croyait pas Engels. Quand il vantait "l'héritage réuni par Heine", il pensait aux oeuvres où les exilés russes avaient trouvé "le patrimoine de chaque homme vraiment moderne, quel que soit son pays d'origine", il savait le prix que Heine attachait à "la digne continuation du colossal pamphlet de Diderot", c'est-à-dire à l'Encyclopédie nouvelle. En lisant la "Revue indépendante", il avait compris, comme Heine, qu'il ne fallait rien attendre de bon ni des écoles philosophiques allemandes, ni des systèmes socialistes ou communistes de France. Tous lui semblaient unilatéraux. En écrivant que "la véritable essence humaine a deux faces", il était un traducteur fidèle. Leroux avait souvent écrit cela. Consuelo et Albert de Rudolstadt, ses idées devenues personnages, représentaient l'une de ces faces, et dans les mêmes numéros il analysait l'autre, la plus visible. Affronté comme Balzac au "problème Paris-province", ilposait les problèmes paysans dans toute leur matérialité démographique, fiscale, économique. Einseitig, au contraire, unilatéral, méprisant la paysannerie, Engels attendait le soulèvement de "la classe ouvrière", et l'histoire lui a donné tort. Fier de se dire "Anglo-German", il prenait Thomas Münzer et Darwin pour des initiateurs. Tout différents de lui, préoccupés par le sort des moujiks, les socialistes russes remontaient (à la suite de Leroux) de Geoffroy Saint-Hilaire à Lamarck, et de Luther à Jean Hus. A la suite de Heine, ils comparaient ce que le Cénacle balzacien avait appelé "école morale et politique", "fédération européenne", "l'HUMANITE" et "la sainte solidarité de leur coeur" avec l'antidualisme, l'antiracisme, le transformisme et "l'esprit-corps" de la "Revue indépendante". A leurs yeux, la doctrine de l'Humanité l'emportait non seulement sur la romantique dyarchie franco-allemande que Hugo proposait pour "faire trembler" l'Angleterre et la Russie et devenir ministre des Affaires étrangères, mais aussi sur l'Humanismus de la gauche hégélienne : l'"Alliance intellectuelle zwischen Deutschland und Frankreich" d'Arnold Ruge, l'"Europäische Triarchie" de Moses Hess, l'"Alliance intellectuelle franco-allemande" où Feuerbach jugeait "le sang gallo-germanique" nécessaire, à condition toutefois "que le père soit allemand". En disant que "Feuerbach renvoie trop à la nature et pas assez à la politique", Marx est évidemment plus proche des socialistes russes que des communistes Engels et Lénine. Ami des poètes, Marx pouvait-il approuver Engels en 1846, quand ce béotien arrogant lui a écrit en parlant de Leroux : "Ce type-là est complètement fou" ? Pourquoi a-t-il laissé à Engels le soin de répondre, sur la liberté de conscience et l'opium du peuple, à la requête formulée en 1844 par la "Revue indépendante"? Ainsi, Marx s'est rendu complice de l'escamotage qui fait croire depuis si longtemps que, seule, la dialectique hégélienne a ruiné la métaphysique universitaire; que la biologie et le socialisme ont attendu Darwin et Marx, "le Darwin de l'économie polique", pour devenir scientifiques ; que Goethe était un conservateur en s'attardant au "funeste mysticisme" de Leroux et de Geoffroy Saint Hilaire quand le moment était venu de "faire marcher ensemble les deux pays dans une action où la Révolution française et la philosophie allemande trouveraient leur plein achèvement" ; que Heine, au contraire, était progressiste, parce qu'il a entrevu ce "gallo-germanisch Prinzip" peu avant que "les révolutionnaires allemands, avec Marx à leur tête, l'inscrivent sur leurs bannières" ; et qu'en 1844 Heine était "presque marxiste", puisque Marx, arrivant à Paris, en fit son ami.

C'est le marxisme d'Engels et de Lénine qui de plus en plus, tout au long de ce siècle, a censuré notre enseignement. C’est pour ruiner l’influence internationale du socialisme républicain qu’Engels a convoqué le Congrès dont il a fait sortir Le Manifeste communiste. En 1989, j'avais fini par obtenir de la Commission du Bicentenaire que cette question-là fasse l'objet d'un important colloque. La question a paru sans objet quand le Mur de Berlin est tombé. En effet, personne ne se réfère plus à Lénine. Mais le hold-up réussi par Engels a entraîné bien d'autres conséquences, dont les effets demeurent. Le marxisme n'était qu'un des ersatz, l'un des "socialismes involontaires" ennemis de "notre socialisme de volonté" : c'est à Herzen que Michelet s'opposait en écrivant cela. Même erreur d'aiguillage, quel que soit le nationalisme dont on suit la voie étroite. Même escamotage, quand on dit que "Herzen a créé la vigoureuse tradition libertaire du socialisme russe" soit par ses propres forces, soit grâce à Schelling, soit grâce à Proudhon, — ou quand on croit avec trois Académiciens que "la vie de George Sand a longtemps été empoisonnée par Pierre Leroux, faux génie, que Victor Hugo appela "le filousophe", et dont Sainte-Beuve disait : "Nous avons rompu, il est devenu dieu"

En traitant Pierre Leroux comme un second Buchez, un sous Cabet, on efface aussi les traces de son influence indirecte, à commencer par ce que George Sand appelait "nos idées de Leroux". Au début de 1842, quand Consuelo commence à paraître dans"la Revue indépendante" à la suite d'Horace, Horace n'était pas le premier né de leurs "enfants". Cette famille nombreuse avait déjà beaucoup d'amis, et cette Revue avait pour lecteurs les adversaires de la théocratie, de "l'athéocratie" et des utopies socialistes et communistes. Au premier rang, Heine et Annenkof à Paris, Biélinski et Dostoïevski à Saint-Pétersbourg, Bakounine en Allemagne, et sans doute Malwida von Meysenbug. Or Consuelo aura une postérité étendue et diverse. Ce mot, en effet désigne un cycle à la fois didactique et romanesque, qui comporte quatre titres, et qui émeut fortement les poètes, Nerval et Baudelaire surtout, tout en fournissant des armes à Marx contre Proudhon, et à Herzen et Bakounine contre Mazzini et Engels. "Le temple" où Bakounine et Biélinski avaient "trouvé Dieu" en 1842 n'est autre que "le temple" où Albert venait de révéler à Consuelo le signe de reconnaissance des "Fraticelli de la Bohême au XVème siècle". Cachant à la police du Tsar l'origine de ces mots, Bakounine les donna comme signe de reconnaissance à ses affidés slaves et latins. Et ces mots seront prononcés en italien en 1871 par la Section italienne de l'Internationale, quand Engels et Marx obtiendront l'exclusion de Bakounine. Pour l'Archevêché de Paris et l'Académie française, ces mots résument "la religion du mal" prêchée par Leroux, et l'auteur des Fleurs du Mal les répétera "dans les pièces sataniques" que Marcel Proust admire pour leurs "accents religieux" .

 

Or on n'a jamais intégralement reproduit le "Romanzyklus" loué en 1986 par Jiri Koralka, "la cîme du roman initiatique européen" que le regretté Léon Cellier égalait en 1964 à la Recherche du temps perdu . En 1974, il se réjouissait de m'entendre parler de Consuelo rediviva à propos de Péguy et de Proust. D’ailleurs Cellier lui-même ne connaissait pas assez Leroux pour voir la provenance des multiples sources nées de cette cîme. En 1988, quand on a remarqué que je faisais place "à Péguy et même Proust dans la lignée de Pierre Leroux et George Sand", il y avait longtemps que je citais la "Revue socialiste" des années 1895-1905 : les dreyfusards, les amis de Péguy et de Proust, y louaient non seulement Leroux et George Sand son interprète, mais leurs lecteurs russes, Dostoïevski en particulier, et ils disaient que ce "courant" authentique ne pourrait jamais "confluer" avec le marxisme. Jusqu'à "l'aggiornamento" de 1992, ce courant a été occulté ou renié par les jaurésiens, et c’est une autre source que Mme A. Henry croit avoir découvert : elle accuse l'Université française "d'escamoter depuis 1918 un immense courant, d'occulter toute une influence diffuse, venue du romantisme allemand, aboutissant au socialisme démocratique de Jaurès, et transmise à Proust par ses professeurs de philosophie et ses auteurs favoris, Ruskin, Dostoïevski, Nerval, Baudelaire". A cette affirmation de Mme A. Henry, M. Jean-Yves Tadié vient d'en opposer une autre : plus que l'Allemagne, plus que Michelet, Baudelaire, Nerval et Dostoïevski, c'est selon lui l'Angleterre et l'Amérique de Carlyle, George Eliot, Emerson et Ruskin qui ont inspiré Proust. En réalité, dès 1833 Carlyle était au nombre des disciples anglais de Leroux, bientôt suivi par George Eliot, émule de George Sand, puis par les Transcendantalistes Américains et par Emerson. Oui, comme le dit M. Tadié, Proust est "l'héritier d'une tradition millénaire transmise par Nerval, Baudelaire, Michelet, Dostoïevki et surtout Ruskin". Mais en notant que "Ruskin aimait George Sand", il oublie qu’elle était aimée aussi par la grand mère qui a "libéré et édifié" le narrateur. Et par George Eliot, par Dostoïewski, par Nerval, par Baudelaire et par Michelet, qui tous, comme Carlyle et Emerson, admiraient Pierre Leroux. Et par Jaurès. Ce n'est ni d'Allemagne ni d'Angleterre qu'elle avait reçu ce que Heine appelait "héritage", et Tchernychevski "patrimoine" : elle lisait, elle vulgarisait l'Encyclopédie nouvelle. Pour sa part, dans son beau livre sur Proust et l'architecture médiévale, M. Luc Fraisse n’oublie ni "le cercle d'Iéna (les frères Schlegel, Schelling, Schiller", ni Schopenhauer et Hartman, niRuskin, mais il insiste à juste titre en parlant d’Emerson. Rappelant les réflexions de Proust sur "ce grand poète qui au fond est un, depuis le commencement du monde, dans la vie intermittente de l'humanité", il pense que Proust, "grand lecteur d'Emerson, avait dû être frappé par la célèbre hypothèse du philosophe américain" : "On dirait qu'une seule personne est l'auteur de tous les livres qui existent dans le monde : il y a en eux une unité si fondamentale qu'on ne peut nier qu'ils soient l'oeuvre d'un seul homme omniscient". Or cette idée venait des réflexions qui commençaient en 1842, à Boston, comme le notait Emerson, sur "le vocable de l'Humanité" tel que l'employait le Français qui était alors le meilleur exemplaire de l'homme omniscient. Cinquante ans plus tard, un autre Français lui a succédé dans cette tâche prophétique, Bernard Lazare. Il combattait "le culte de Marx", il disait que Hess et Heine avaient combattu pour la liberté, il louait Pierre Leroux. Il était encore en 1910, sept ans après sa mort, "l'inspirateur secret"des cahiers auxquels Prout était abonné. Il est passé sous silence par M. Fraisse, Mme Henry, et M. Tadié. Pourtant, depuis 1982, on connaît la note "Capitalissime, issime, issime de peut-être le plus de tte l'oeuvre" où Proust a résumé en quelques mots "(Bernard Lazare A.Dreyfus etc.)" l'histoire du mouvement d'où est sortie "une admirable école néo-catholique." En recevant cette "révélation", le narrateur est "éperdu de bonheur" : elle confirme les croyances qu'il avait abandonnées "par raison", mais que Bergotte avait conservées.

 

 

CHAPITRE IV

DE MALWIDA VON MEYSENBUG À ROMAIN ROLLAND

 

"Weil ich socialist bin, darum bin ich Demokrat" — Gabriel Monod et les "cahiers" — "Les vrais dreyfusards" — "La masculine Sorbonne"

 

Fraternal Democrats et Kommunisten

 

En 1845, l'animosité apparaît dans les journaux de Cabet, de Buchez et de Considerant comme dans les carnets de Proudhon et la correspondance de Marx-Engels dès que Leroux fonde à Boussac la "Revue sociale". Pour la première fois il y déclare au nom de ses amis : "Socialistes, nous le sommes".Louis Blanc, Pascal Duprat et Victor Schoelcher, qui l'année précédente avaient avec lui accueilli L'école de Hegel à Paris, viennent de publier le Manifeste de "la Réforme". Leroux reproduit élogieusement ce Manifeste dans la "Revue sociale", en soulignant que son "premier principe : Tous les hommes sont frères", "avant d'être proclamé par la Révolution française l'avait été par le Christianisme et par la Philosophie", et en affirmant que "la raison, le sentiment et l'intérêt du genre humain réclament l'application de ces principes". Le mot application indiquait dès le départ le but concret de l’expérience entreprise à Boussac. La même année, en neuf langues, les "Fraternal Democrats" (Anglais, Allemands, Polonais et Scandinaves) adoptent à Londres comme devise "Tous les hommes sont frères".

C'est en lisant la "Revue sociale" qu'Engels, en 1846, juge Leroux complètement fou. Le hold-up commence : afin de dresser contre les deux Manifestes français un autre Manifest, il feint d'adopter la devise des "Fraternal Democrats". Il les décide en 1847 à inviter à un meeting commun la bruxelloise Association Démocratique "ayant pour but l'union et la fraternité de tous les peuples", il se désigne comme délégué des communistes parisiens, et il se nomme secrétaire du meeting. Marx, réfugié en Belgique et délégué par les communistes bruxellois sera présenté au meting par Julian Harney, président des chartistes de gauche, et ovationné à la demande de Karl Schapper qui déclare que ce meeting "prépare la réunion d'un congrès démocratique des différentes nations d'Europe". Ce n’est pas cela qui sortira du meeting, mais le Manifest der kommunistischen Partei, qui commence par Bourgeois und Proletarier, et s'achève par le cri : "Proletarier aller Länder, vereinigt Euch !" Cinq ans plus tôt la "Revue indépendante" avait publié Les bourgeois et les prolétaires et appelé les "prolétaires de toutes les nations !" Entre l'original et la copie la différence était imperceptible pour ceux qui ne connaissaient pas le français. Engels avait réussi ce que Marx appelait "un escamotage". Mais l'imposture ne dura pas longtemps. En septembre 1850, à Manchester, un autre grand meeting aura lieu, dont Leroux rend compte au Banquet Typographique, en disant : "Ce meeting, qui a été très nombreux, s'est terminé par des conclusions de tout point conformes à vos statuts". A Londres, en février 1851, c’est à la demande de J. Harney que Louis Blanc est acclamé par des émigrés allemands qui chantent la Marseillaise. Colère d’Engels, qui écrit à Marx que Harney fait le jeu de Schapper "contre nous", et Marx répond : "Ils nous croient battus, mais nous les battrons d'une autre manière".

L'union et la fraternité de tous les peuples c'est Le Pacte qui les proclame, avec l'Almanach des Corporations nouvelles pour l'année 1852. Mais cet Almanach paraît peu avant décembre 1851, et ce mois-là, à la rue des Bons enfants, il n'y a plus de propagande. En 1852, c'est en prison que Boichot rencontre ceux des "socialistes révolutionnaires, ouvriers pour la plupart, appartenant à cette génération éclose au souffle des idées humanitaires", qui avaient échappé à la déportation et à l'exil. Comme le dira Quinet, "la France est enterrée vivante". Plus tard, quand on se rappellera que son élite était en exil, on pensera à Guernesey, parce que Hugo y a écrit Les Misérables. On dira qu’après l’échec du mouvement chartiste, Harney est devenu "un des premiers Anglais convertis au marxisme", — en oubliant qu’en 1856 il est venu à Jersey pour assister à l‘enterrement de "Philippe Faure, my poor dead friend" . Avant 1852, avant le meeting de 1850, avant 1845, les "Democrats" anglais et les "Demokraten" allemands étaient fraternellement proches des républicains-socialistes français. Cela étant censuré et oublié, la formation de l'Association internationale des Travailleurs en 1864 semblera une formidable innovation. On l’attribue au modèle offert par les Trade Unions et au génie, juif selon les uns, hégélien selon les autres, du rédacteur allemand de son Adresse inaugurale. Quant à son histoire, on la résume ainsi que sa faillite par le conflit de Marx et de Bakounine. C'est même pour tenter de réparer cet échec que le socialisme français entrera dans la Seconde Internationale. En 1905, en s'unifiant avec Guesde, Jaurès veut donner l'exemple aux socialistes russes, et il affirme que le prolétariat russe (guidé par Kerenski) est capable de faire la synthèse de Bakounine et de Marx.

Mais en 48, Bakounine disait : "Guerre partout", et Marx : "Guerre générale, et insurrection du prolétariat français !" Lénine allait faire la synthèse en criant : "Guerre, guerre civile et universelle, propre à ébranler le vieux monde !". Jaurès aurait prévu cela s’il avait écouté Péguy, qui en 1905 lui annonçait les futurs hôpitaux psychiatriques, et s’il avait lu Lénine, qui écrivait en 1909 que le socialisme français de 48 n'était qu'"une béate rêverie" qui égarait le prolétariat dans la coopération trade-unioniste pour le détourner de sa seule tâche, "la conquête du pouvoir politique". C'est bien ce marxisme-là que Marx professait au lendemain du 2 Décembre. En disant que le prolétariat avait échoué parce que, "renonçant à transformer le vieux monde à l'aide des grands moyens qui lui sont propres, il s'était jeté dans des expériences doctrinaires, banques d'échanges ou associations ouvrières", il condamnait ce qu'il appelait "les deux sectes", "les proudhoniens et les pierre lerouxistes", pour parler comme Engels.

 

 

"Weil ich socialist bin, darum bin ich Demokrat" (Gottfried Kinkel, 1850)

 

En France, l'Education Nationale nous a habitués à identifier marxisme et "deutsche Sozialismus" parce qu'elle donne beaucoup d'importance au Manifest der kommunistischen Partei. On est donc tout étonné de voir que ce Manifest n'a aucune influence sur Malwida et ses amis. Si elle écrit en 48 : "Il est indispensable d'émanciper les femmes" et aussi "j'ai senti mes liens avec la classe ouvrière", c'est parce que "Théodore Althaus [lui] avait ouvert les yeux en [lui] faisant lire Saint-Simon, les écrits des socialistes français dans le texte, et en lui parlant des premières organisations socialistes internationales à Londres et à Bruxelles". Avec Gottfried Kinkel , elle regardait vers "les deux peuples qui ont ouvert en Europe un chemin vers la liberté, les Anglais et les Français." Elle avait, durant les années quarante, décidé de "participer par la pensée et par l'action au progrès de l' Humanité". Ce n'était pas par tradition familiale. Protestants, d'origine huguenote, ses parents ne la comprenaient plus : "pour [elle], la religion était descendue de ses sphères métaphysiques". Herwegh était un poète célèbre, que Malwida et ses amis connaissaient sans doute, en 1842, quand la "Revue indépendante" l'enthousiasma et qu'il écrivit à George Sand: "La jeunesse allemande vous aime". Malwida était fière quand Alexandre de Warburg l'égalait à George Sand pour le courage de ses opinions. En 1842, ces jeunes socialistes allemands pouvaient-ils ignorer les articles, lus par Heine, Herwegh, Moses Hess, Ruge, Marx, Herzen, Mazzini, etc., où Leroux disait "Allons, frères, marchez !", en nommant Goethe, Klopstock, Kant, Schelling, Hegel, Börne, Heine, D.-F. Strauss, etc. ? Gottfried Kinkel était en relations avec Julius Froebel, auquel Arnold Ruge parlait en août 1843 des démarches qu'il faisait auprès de la "Revue indépendante", en vue des "Deutsch-Franzosische Jahrbücher". On fait, en France, beaucoup d'éloges de l'unique numéro, entièrement allemand, de ces "Jahrbücher". Si Malwida a ouvert ce "Jahrbuch", si elle y a lu les Lettres de Marx à Ruge, elle a pu y reconnaître la pensée de Leroux. En 1847, quand ces jeunes Allemands admirent le livre de Kinkel "gegen den Atheismus von Feuerbach", et qu'ils s'opposent à "un communisme niveleur et bureaucratique" , ils sont bien proches des amis de Philippe Faure et de Desmoulins. Les "associations formées librement", les "spirituelle, soziale und demokratisch organisierten Gemeinde" qu'ils veulent fonder ressemblent beaucoup à "l'association communiste et communioniste, agricole et typographique" que Leroux a fondée à Boussac. En 48, Révolution de Février à Paris, réunion à Francfort du Vorparlament unificateur : "[s]on coeur déborde de joie" lorsqu' avec la foule elle chante la Marseillaise, comme Herzen, à Paris et comme les amis de Petöfi, qui à Budapest se proclamaient "tous Français". Avec Emilie Wustenfeld, Malwida dirige une école en tous points comparable à celles qu'en même temps préconisaient les Institutrices, Instituteurs et Professeurs Socialistes réunis par Pauline Roland. Avec Kinkel, qui se déclare "démocrate parce que socialiste", elle arrive en exil à Londres, en 1852. A Londres, en 1852, Leroux et ses amis de "l'Union socialiste" s'apprêtent à faire paraître "l'Europe libre", en allemand, en anglais et en français, mais l’argent leur manque. Kinkel et Malwida demandent secours à Herzen, qui confie à Malwida la plus jeune de ses filles, Olga, orpheline âgée de trois ans.

Olga épousera Gabriel Monod, qui en 1866 avait fait la connaissance de Malwida et lui écrivit chaque dimanche durant sept ans, comme fera ensuite durant treize ans son ancien élève, Romain Rolland. Correspondances fort mal connues à cause de l'hostilité ("Feindschaft") survenue par la suite entre les héritiers du maître et ceux du disciple. Cela a été dit en 1959 par la fille aînée de G. Monod à la "Malwida Von Meysenbug Gesselschaft". En 1994, cette Société savante raconte la démarche de Kinkel et de Malwida auprès de "l'Exilé russe n° 1" sans faire l’hypothèse d’une source commune au "russischen demokratischen Sozialimus" et au "demokratischen Sozialismus" allemand.

Le nom de Leroux n'apparaît pas dans les oeuvres autobiographiques deMalwida et de G. Monod, ni dans celles de Michelet et de Herzen. Ce silence a fait croire à Isaiah Berlin, membre honoraire de l'American Academy of Arts and Letters et Président de la British Academy, que le socialisme libertaire "créé" par Herzen et encore défendu par Lavrov en 1900, ne doit rien à Leroux. Enseignée depuis cinquante ans par ce maître du "libéralisme" anglo-saxon, cette monumentale erreur a été couronnée en Europe en 1988 par un jury que présidaient M.M. Helmut Schmidt, ancien chancelier allemand social-démocrate, Giovanni Spadolini, ex-premier ministre républicain en Italie, et Roger Fauroux, président à l'époque de notre prestigieuse Ecole Nationale d'Administration, et actuellement de la Fondation Saint-Simon. Trompés par cette unanimité, les amis de Malwida sont victimes, en plus, de la désinformation soviétique : malgré l'engagement pris par R. Rolland, sa veuve a refusé de remettre à la famille Monod les lettres qu'il avait reçues de Malwida. Rappelons qu’en 1936 il avait pris parti pour Staline, et qu’avant de mourir en 1953, il a écrit en 1944 l'éloge de Péguy.

 

 

Gabriel Monod et les "cahiers"

 

Après la mort de Malwida, G. Monod fit paraître à Paris, en français, Le soir de ma vie, où elle disait : "Le mari d'Olga était le maître aimé et vénéré des deux plus grandes écoles de Paris, l'Ecole des Hautes Etudes et l'Ecole Normale Supérieure, et parmi les élèves que je connus chez lui et qu'il me recommanda particulièrement, de Romain Rolland". Dès 1900, l'année où il préfaçait de Malwida les Mémoires d'une idéaliste, G. Monod s'était abonné aux naissants "cahiers de la quinzaine", en même temps que Romain Rolland, qui demandait à Malwida de s'y abonner elle aussi. C’est aux "cahiers" que Péguy fera paraître les Jean-Christophe où R.Rolland opposait à la triste réalité de la France et de l'Allemagne contemporaines l'idéal cher à Malwida de "l'Europe unie" (comme dit Péguy) — unie à la fois par la musique (Malwida est amie de Wagner et de Nietzsche) et par la doctrine quarante-huitarde que R.Rolland appelle (comme Jaurès) "révolution religieuse". En 1909, le héros allemand de R. Rolland rencontre Péguy : "Christophe devinait en lui une force exceptionnelle : c'était un écrivain, inflexible de logique et de volonté, passionné d'idées morales, intraitable dans sa façon de les servir, prêt à leur sacrifier le monde entier et soi-même ; il avait fondé et il rédigeait presque à lui seul une revue pour les défendre". Déjà, l'année précédente, Péguy était l'écrivain qui " dit la vérité aux Français", dans un autre "cahier" de R.Rolland, La Foire sur la place, dont six exemplaires furent aussitôt commandés à la boutique des "cahiers" parMonod.

Une parenthèse ici, pour montrer la diversité des abonnés des "cahiers". Meilleur critique littéraire que G. Monod, Marcel Proust a été indigné par "la grossiéreté" de La Foire sur la place. Alors que son manuscrit semblait trop long à tous les éditeurs, "le premier des romans fleuves", comme on disait, avait déjà rempli dix-huit "cahiers". En mars 1908, quand le facteur lui a apporté La Foire sur la place en plus des onze Jean Christophe déjà parus, il a reçu par réaction "la charge de combustible" qui lui fera écrire la Recherche. Pour comprendre sa colère contre les critiques qui ne verront dans Swann qu'"un pire Jean Christophe, un sous-Péguy", et contre Péguy, éditeur qui lui infligeait cette lecture, il faut savoir qu'au début de cette Foire sur la place, "l'auteur" croyait faire honneur au gérant des "cahiers" en l'annexant, et en disant à son héros : "Prends garde. Tu te feras la réputation d'être un anti-Français, ou — ce qui est pire — un antisémite", et le jeune Allemand débarquant à Paris lui répond : "Il faut dire la vérité à la France. Qui la dira, si ce n'est moi, — ou ce fou de Péguy ?" Un autre abonné, Jules Isaac, ancien élève lui aussi de G. Monod, commit une erreur plus grave encore. Etant donné que R.Rolland se disait "antisém", J. Isaac a englobé Péguy et Rolland parmi les "brûleurs de Juifs". Preuve que les abonnés de Péguyne devinaient pas ce qui devait apparaître deux ans plus tard dans l'apologie pour Bernard Lazare, et donc que J. Isaac n'était pas un intime du chrétien dont le nom est gravé dans la liste des Israélites morts pour la France. Pour relier cette parenthèse à notre chapitre, ajoutons que durant la première guerre Péguy a été relu par Proust, et plus tard par J. Isaac et R. Rolland, ses principaux biographes.

Malheureusement, ni R. Rolland, qui a si bien évoqué Le Cloître de la rue d'Ulm , ni J. Isaac, qui avait échoué au concours d'entrée dans cette Ecole appelée par Péguy "le foyer du coeur", n'avaient connu la turne UTOPIE où Péguy, Mathiez, Lévy et Weulersse cohabitaient en 1896. Or c’est là que s'est produite cette année-là la résurgence du "courant de pensée socialiste" qu'on ne peut pas, disait Fournière, "faire confluer" avec le marxisme. Prédiction vérifiée au bout d’un siècle. Voilà pourquoi le meilleur biographe de Jaurès a écrit récemment que "Péguy a rompu avec Jaurès, les faux prêtres et les compromis impuissants". Voilà pourquoi M. Edwy Plenell, directeur de la rédaction au "Monde", disait que "pour trouver le fil des débats d'avant la brisure 1914-1918 d'où sortirent le nazisme et le stalinisme il faut fréquenter Péguy et Bernard Lazare". J. Isaac, Mathiez et Weulersse les avait suivis, et dès 1896 G. Monod avait demandé à Bernard Lazare, dès la publication de sa première brochure, de lui communiquer en secret des lettres autographes de Dreyfus. C’était le début du travail critique qu’allaient continuer les "cahiers".

Mme Jeanne Amphoux-Monod était la fille cadette de G. Monod. Recevant deux articles où je faisais état des archives des "cahiers", elle m’écrivait le 21 octobre 1974 : "Je suis heureuse que vous ayez pu publier votre conférence sur Michelet au Collège de France et votre article aux Etudes sur Socialisme chrétien, Dostoïevski, George Sand et Péguy."J'avais montré qu'avant de dire à Gabriel Monod : "Je ne sens pas pour mon esprit le besoin d'une vie éternelle", Michelet s'était longtemps révolté, en 1842, contre "l'absorption communiste de Leroux". Lisant cela, cherchant des renseignements sur Leroux dans "les inoubliables lettres" de son père à Malwida, Jeanne Amphoux-Monod ne trouvait que celle qu'il écrivit, me disait-elle, "après une heure passée avec Herzen, Ogarev, Quinet et Leroux". A une Allemande de cinquante et un ans, un Français de vingt-quatre ans racontait en français, le 14 juin 1867, ce que Leroux, "soixante-douze ans, pas de cheveux blancs", venait de dire à Genève, en français, à ces deux exilés russes. Il les connaissait de longue date, "il savait des anecdotes sur tout le monde, sur Saint-Simon, sur Fourier, sur Enfantin, sur Proudhon, sur Considerant. Au fond, il n'y avait que lui, lui seul. Il est plein d'esprit, et il a l'air de rire tout le premier de ses théories".

C'est à Florence, où Malwida et Olga habitaient avec le fils aîné de Herzen, que G. Monod avait fait leur connaissance. Ecoutons sa fille Jeanne : "tous les dimanches, mon père écrivait à Malwida autant que pour Olga Herzen, mais les questions de politique, guerre, pédagogie, morale, religion auraient dépassé Olga, très jeune alors. Quand mes parents se sont mariés, une amie a copié toutes les lettres ou du moins certains passages qui intéressaient ma mère, et je suis heureuse de pouvoir connaître ainsi toutes ces années 1866-1873".

Quelques dates sont ici nécessaires : en 1862, G. Monod entre à la rue d'Ulm, où il fait connaissance avec Michelet qui le prend en amitié. Il fréquente les frères Reclus et les samedis où M. de Pressensé et ses amis discutent de religion. En 1867 et 1868 il suit des cours dans plusieurs Universités allemandes. De retour à Paris, il devient le grand ami de Michelet, et à sa mort ( 1874), le conservateur de ses papiers. La guerre de 1870, qu'il fit dans un service d'ambulance, l'annexion de l'Alsace-Lorraine et la Commune avaient approfondi entre les nations et les classes la faille causée par le 2 Décembre. Après ces deux catastrophes, G. Monod voulut davantage encore "ranimer par la connaissance pieuse du passé la tradition interrompue et servir d'interprète et d'intermédiaire" entre les générations et entre les nationalités. C'est Michelet qui lui avait confié cette mission, et il savait ce qui avait uni ce maître à toute l'européenne "église républico-socialiste". Sa fille Jeanne avait très bien compris cela. Elle ajoutait : "Mme Michelet lui ayant donné tous les papiers de son mari, il y a consacré bien des années avant de mourir trop jeune à soixante-huit ans. La pensée et l'oeuvre de Michelet lui a pris tout son temps". A son exemple beaucoup de ses anciens élèves prirent parti pour le capitaine Dreyfus. Mais entre les dreyfusards et ceux que Jaurès appelait "nos maîtres de 1848", un demi-siècle s'était écoulé. Même en étant comme le dit Péguy "le plus vieux maître vivant de nos historiens" et le meneur le plus âgé de ce que Maurras appelait "le vieux parti républicain", G. Monod n'avait pas vécu la seconde République. Il n'était qu'un enfant en 48. Heureusement, parmi les dreyfusards européens il y avait une quarante-huitarde survivante et qui savait le russe : elle l’avait appris à la demande de Herzen afin de traduire en allemand, pour des envois clandestins par l'Allemagne ou par la Suède des articles du "Kolokol". Disposant des archives de Michelet et des archives de Herzen, Malwida et G. Monod restaient meurtris comme leur bien aimée Olga par le drame qui avait bouleversé cette famille quand la faiblesse de Herzen envers Bakounine avait mis en grand péril la soeur d'Olga, — Nathalie, "que nous appelions (m'écrivait Jeanne Amphoux-Monod) Tante Tata ; plus terroriste encore que Bakounine, Netchaïev aurait voulu la convaincre de sièger avec lui à des réunions. Lassée, un jour, elle accepta d'aller à une réunion, mais pas de siéger avec lui. Lipatine est venu la voir et lui a dit : N'allez pas à cette réunion. N'avez-vous pas vu le pouce de Netchaïev ? Il a étranglé de ses mains l'étudiant, et ce dernier l'a mordu profondément mais il succomba. Dans son récit, Natacha écrit : "Ces paroles ont sauvé ma vie."

On a reconnu le drame d’où Dostoïevski a tiré Les Démons. R. Rolland avait un ami, André Suarès, qui préparait un "cahier" sur Dostoïevski. Malwida, qui séjournait chaque été à Versailles chez sa chère Olga leur a probablement raconté cette histoire, que la fille de Gabriel Monod m’a racontée avec les intonations pathétiques de "tante Tata", d’Olga, de Malwida et de Pauline Viardot, épouse de Louis Viardot et modèle de Consuelo. A son amie Natacha, elle avait raconté la vie dramatique de sa soeur, la Malibran, que n’avaient connue ni Olga, ni sa préceptrice, ni sa fille. Ces épisodes dramatiques étaient entrés dans la légende familiale, car Malwida était musicienne, et Jeanne Monod passionnée de peinture.

Bakounine avait vénéré George Sand au temps où Biélinski la lui désignait comme "la Jeanne d'Arc de notre temps". Elle ne craignait pas de s'opposer à "la métaphysique glacée des Allemands" et à "l'athéocratie" de Blanqui. Ayant trahi George Sand et Biélinski pour suivre Netchaïev, Bakounine détestait G. Monod et Malwida qu’il appelait "votre Jeanne d'Arc de la grande Allemagne". Elle combattait le blanquisme de "la Commune révolutionnaire" et le nihilisme, comme Leroux dans La Grève de Samarez, qui avait paru à Jersey en 1858 et à Paris en 1863. Malwida pouvait-elle ignorer ce livre ? S'adressant à Victor Hugo, riche et complice inconscient des agents doubles, Leroux écrivait : "Ce sont des démons, dites-vous. Voyez-vous même si vous n'êtes pas démons". Ces mots, Malwida et G. Monod pouvaient-ils ne pas les adresser à Herzen ? G. Monod continuera, je crois, à se méfier des socialistes russes et de leur philosophie allemande, et il approuvera Péguy quand Péguy demandera à Jaurès d’être moins confiant.

Préétablie entre Leroux et Malwida depuis les années quarante, l'harmonie était devenue à Londres un parfait accord de pensée, quand Malwida préféra Alfred Talandier aux deux "hommes supérieurs" de l'émigration londonienne, Herzen et Mazzini. Certes, Leroux n'était resté que peu de mois dans les deux villes où Malwida aurait pu le rencontrer, à Londres, en 1852, et à Paris en 1859. Et cela semble donner raison à la fille de G. Monod qui ne pensait qu’à des relations personnelles directes et me disait, en recopiant pour moi la lettre à Malwida où Leroux est nommé : "Je doute qu'ils se soient beaucoup connus". Avant que Herzen prenne Proudhon pour "le philosophe du socialisme français", avant que Mazzini ne voie plus de différence entre Proudhon et Trismégiste, Malwida avait, comme Leroux, grandement estimé Herzen et Mazzini. Mais autant que George Sand elle blâma Mazzini lorsqu’il écrivit aux ouvriers italiens : "N'imitez pas les socialistes français, qui séparent la question sociale de la question politique, et disent que tout régime, même non Républicain, peut permettre leur émancipation". C’était mettre les "pierrelerouxistes", qui au 2 décembre avaient choisi la résistance et l'exil, aussi bas que les "proudhoniens", prêts à s'accommoder de l'Empire.

Avocat, adepte du communionisme dès 1845, nommé en février 48 substitut du procureur de la République à Limoges, "la Ville sainte du socialisme", Talandier était à Londres le plus fidèle porte-parole de Leroux. En le questionnant, Malwida a certainement appris tout ce que l'on pouvait savoir sur les relations de Limoges et de l'Association Typographique et Agricole de Boussac , sur les discours de Leroux à l'Assemblée Nationale, sur la barricade du 4 Décembre et sur la collaboration des Maçons Philadelphes à "l'Homme, journal des proscrits", publié à Jersey. Voulant confronter Mazzini et Talandier, elle les invita à assister ensemble à une des réunions hedomadaires où elle recevait chez elle une vingtaine d'ouvriers allemands parlant tous le français. Influencé par Marx et par Félix Pyat (ennemi de Leroux), un de ces ouvriers voulut qu'on parle seulement des droits de la classe ouvrière. Mazzini resta sans réponse. Mais il avait écrit à Malwida : "En donnant mon adresse à Talandier, vous l'avez donnée à la police. Le parti auquel il appartient et auquel il communique tout fourmille d'espions". Le même mauvais soupçon était lancé contre Leroux par Hugo, qui croyait avoir plus de chances que Ledru-Rollin de parvenir à l'Elysée. "L'inaction" de Leroux était dénoncée par "le triumvirat européen" composé de Ledru-Rollin, qui comptait sur une insurrection pour rentrer en France et devenir président de la République, de Mazzini, qui comptait sur lui, comme en 48, pour établir la République romaine, et de Kossuth, auquel quelques officiers hongrois facilitaient ses tentatives de coups de main contre les garnisons autrichiennes. En approuvant le programme agraire des Chartistes, la notion de "Perfectibilität" chez Dühring et l'éloge du bouddhisme par Schopenhauer, Malwida était aussi éloignée de ce triumvirat que de "l'Anglo-German" Engels, et de Marx, qui imposait au prolétariat, comme première tâche, "la conquête du pouvoir politique". Elle a certainement apprécié en 1855, en lisant L'Etoile Polaire de Herzen, l’article où Talandier écrivait : "Sans République, il ne peut pas y avoir de socialisme". C’était la doctrine des esséniens du monde. De même, quand G. Monod lui a écrit : "[Leroux] prétendait qu'Ogarev avait été perverti par Herzen, et détourné du sentiment et de l'idéalisme, sa vraie voie", elle reconnaissait sa propre pensée, car elle jugeait Ogarev "né pour la poésie plus que pour la politique". De même, Engelson, rescapé comme Dostoievski de la Sibérie, lui semblait plus judicieux que Herzen. Or Engelson a préféré Leroux à Herzen, et c’est avec la somme léguée par Engelson que Leroux fonde "L'Espérance de Jersey". C’est là, en 1858, qu’il écrira : "J'ai fait entrer le socialisme dans la République et la République dans le socialisme". C’est là que Talandier invoquera hautement "la paternité spirituelle" de Leroux. Et Michelet, lecteur des proscrits de Jersey, regrette de devoir contredire Herzen en notant : "Notre socialisme de volonté n'est pas votre socialisme involontaire." Cela, en 1854, quand il pense aux proscrits, Quinet (à Genève), Leroux (à Jersey) et Herzen (à Londres), mais en notant au passé "Herzen, comme je l'ai aimé !"

Aux yeux de Herzen, Malwida et Michelet étaient proches de Leroux, "cet essénien, ce rabbin poète". En 1859, il remit à Malwida une lettre pour Michelet, quand elle quitta Londres. Depuis son bref séjour à Paris, cette année-là, elle eut pour Michelet beaucoup de sympathie. Avant de la rencontrer et de rencontrer Herzen, G. Monod avait été pris en amitié par Michelet. Est-ce par hasard qu'en 1866 il rencontra Malwida à Florence ? N'avait-il pas une lettre de recommandation ? L'année suivante, est-ce par Olga qu'il a appris la venue de Herzen et d'Ogarev à Genève, à l'occcasion du Congrès de la Paix ? Est-ce par hasard que Leroux s'est trouvé à leur table ? Il résidait en Suisse en qualité de "réfugié politique". Monod ne l’avait jamais vu, mais il savait, sans doute par Malwida elle-même, qu'elle était très intéressée par ce personnage. De Genève, Herzen écrivit à Londres à son ami Louis Blanc, pour lui recommander ce jeune ami de Michelet. Franchissons trente années : en parlant du maître dont elle dit : "Il me recommanda particulièrement Romain Rolland", R.Rolland écrit à Malwida : "mon grand ami". Je crois que G. Monod agit comme Michelet avait fait envers lui en lui parlant de Malwida et de Herzen, et peut-être en lui suggérant d’aller à Genève pour y rencontrer Quinet et Leroux. Les affections et les fidélités militantes jouent un rôle immense dans l'histoire des idées, surtout dans les périodes de censure et de clandestinité. Et les historiens positivistes, les historiens du quantitatif, nos "intellectuels", ont grand tort de faire abstraction de ces sentiments, sous prétexte de scientificité, en les confondant avec la sentimanie romantique, même quand il s'agit d'écrivains antiromantiques.

Heureusement, G. Monod a eu un élève plus fidèle que R. Rolland et que Lucien Herr. Grâce à l'"affection presque filiale" que Péguy lui avait vouée, l’enseignement de son "vieux maître" a été prolongé jusqu'à nous par les "cahiers" et par les écrits de leurs lecteurs : nommons au moins Charles Rist, un de ses deux gendres, deux de ses amis, le pasteur J.-E. Roberty et Raoul Allier, futur Doyen de la Faculté de théologie protestante de Paris, enfin Henri Hauser, qui éditera le Cours de Monod sur Michelet au Collège de France. Et les correspondances conservées à Orléans au Centre Péguy m’ont permis de comprendre ce qu’ Eddy Marix appelait "notre chère vie des cahiers", et d’entrer en relations avec des survivants et des héritiers des dreyfusards. La pietas, la piété filiale, que Michelet appelait "la véritable dialectique entre les générations", et que G. Monod avait voulu transmettre à ses élèves et à ses lecteurs vivait encore quand "[s]a bien aimée Jeanne" me parlait de lui, "mon père que j'ai tant aimé et admiré", et de l'amour que Malwida avait eu pour sa mère : "Quel privilège d'avoir été élevée, entourée, aimée par eux !" Elle aimait le souvenir de son grand'père, Herzen, parce qu' "il aimait les paysans, il voulait libérer les moujiks, leur donner des terres, des outils, de l'instruction", il n'avait "jamais écrit ou agi contre le tsar ; il désirait avant tout transformer ce régime totalitaire".

*

G. Monod est resté fort discret au sujet de Leroux et des relations de Michelet et Leroux. A la rue d'Ulm, en 1862, savait-on qu'avec Jean Reynaud et Proudhon Michelet souscrivait pour Leroux tombé dans la misère et la maladie ? Non sans mauvaise conscience : durant les années trente, tandis qu'il s'affairait pour toucher plusieurs traitements, Leroux et Reynaud lui donnaient un exemple inimitable par "le modeste héroïsme et le désintéressement de leur Encyclopédie". Il s'en souvient en 1854, incité peut-être par Heine, quand il évoque ses débuts quasi catholico-royalistes et nomme ces deux Républicains qui les ont "préparés", Quinet et lui : lors de "la grande et ultime séance saint-simonienne", ils admiraient "la belle jeune tête pensive de Leroux, ses yeux chercheurs, doux, un peu sauvages".

Leroux et Reynaud interrompirent cette séance du 25 septembre 1831 en entraînant les autres républicains dans leur rupture avec Enfantin. Le 21 mai, de Lyon, en signant "Pierre et Jean", ils lui avaient écrit : "Les négociants sont en fureur. Ils disent que nous excitons les prolétaires contre les riches". Plusieurs amis d'Enfantin partageaient cette fureur. En novembre, la "Revue encyclopédique", Revue dissidente de Leroux et Reynaud, signale "dans la métropole de l'industrie française le premier combat entre le bourgeois et le prolétaire". En décembre, Mérimée écrit à Stendhal que, de notoriété publique, la révolte de novembre "a commencé à la suite d'un prédication saint-simonienne à laquelle un grand nombre d'ouvriers ont assisté". Quand Michelet évoquera le conflit de la Croix Rousse et de Fourvière, il ne pourra guère oublier cela.

"Michelet 1843-1854", tel sera le principal objet des recherches de G. Monod, jusqu’à sa mort. Détenant dans leur intégralité "les papiers Michelet", il disait en 1905 que "le travail de classement et d'inventaire" était si difficile qu'il ne pouvait "ni publier le Journal, ni écrire une biographie suivie de Michelet". Cette année-là, éditant la correspondance de George Sand et de Michelet, il montrait que son maître avait attendu 1845 pour promettre à George Sand de la "suivre de loin". Pensant à Jacob terrassé par un lutteur beaucoup plus fort que lui, il étudiait Le combat avec l'ange dont l'année 1842 lui semblait le moment critique. De fait, comme Michelet le dit en 1869 dans son Journal, c'est en 1842 qu'il a été "renversé" en découvrant dans l’Encyclopédie l'ampleur de la synthèse qui réunissait la pensée de Geoffroy Saint-Hilaire et celle de Leroux : en étudiant l'article Organogénie il a "entrevu l'histoire naturelle, Geoffroy Saint-Hilaire, Serres", et il a relié Egalité où Leroux explique le cri "La coupe au peuple" à ce que De l'Humanité appelait "la véritable transformation du christianisme". A ce qu’il me semble, G. Monod n'a pas disposé du temps nécessaire pour mesurer l'influence (dont nous parlerons tout à l’heure) des articles Bérenger de Tours, Eclectisme, et Templiers sur Le Peuple et sur la Jeanne d'Arc.

Quand la correspondance de Malwida sera éditée, on comprendra peut-être mieux l'adhésion de Michelet à la "glorieuse église républico-socialiste" où il introduisait G. Monod. Remarquons qu’il reliait ces deux mots par un trait d'union comme les "républicains-socialistes, ardents apôtre de l'Humanité, vrais Esséniens du monde" de Jersey. Trait d'union, car il y a "deux tâches" que "L'Homme" ne sépare pas : il faut faire, dans "la grande patrie", une juste place aux "petites patries, les NATIONALITES", mais aussi "il faut que la Révolution relève le prolétariat. Michelet pense, comme Malwida, que le prolétariat n'est pas composé seulement d'ouvriers d'industrie. "Les terriers du Limousin ou des Basses Alpes" comptent autant pour Ribeyrolles, directeur de "l'Homme", que "Lille, Lyon, Rouen". Ce n'est pas seulement "dans ses docks et ses usines, c'est "sur ses champs" que la riche Angleterre a des millions de prolétaires qui chaque hiver pleurent la faim", c'est "des riches plaines d'Allemagne" que vient jusqu'aux ports, pour gagner l'Amérique, "le prolétariat qui émigre avec ses berceaux et ses vieillards". En octobre 1852, Michelet publie dans "L'Homme" un article où il exalte "les Vaudois, libres chrétiens, simples travailleurs". Ces paysans ont contribué à la préparation du mouvement hussite dont le cri "La coupe au peuple" a retenti en 1839 dans Egalité, en 1842 dans Consuelo, en 1846 dans Le peuple et en 1853 dans Le Banquet.

 

 

"Les vrais Dreyfusards"

 

Malwida mourut en 1903. Durant les séjours qu'elle faisait chaque année à Versailles, chez sa chère Olga, elle se passionnait sans doute pour les recherches de G. Monod, et aussi pour un mouvement qui donnait à cette "Politikerin" quarante-huitarde l'impression d'un recommencement. En 1893, elle avait écrit à R. Rolland : "Sie sehen, dass noch etwas von der alten Revolutionärin in mir ist. Ach, wenn ein grosses Génie mit der Energie eines Napoléon und der wahren Idealität gäbe !" Vous voyez que je garde encore quelque chose de la vieille Révolutionnaire que j'ai été . Ah, quand nous donnera-t-on un grand génie réunissant à l'énergie d'un Napoléon le véritable Idéalisme !". R. Rolland partage cette attente d'un nouveau 48 ; l'affaire Dreyfus s'achève par le triomphe de la République, et des Universités populaires naissent dans tous les quartiers. En 1900, en répondant à Malwida : "Je connais un homme de la Révolution, Charles Péguy", il lui demande de se joindre aux abonnés déjà rassemblés par Péguy, "une élite morale, une avant-garde de la société en marche, des socialistes ennemis des politiciens (aussi bien de ceux de leurs Partis), et vivant en communion très intime avec le peuple, avec les syndicats ouvriers, et les coopératives". En décembre 1901, R. Rolland croit à la renaissance du socialisme (non politique) : "C'est ainsi que Jaurès, qu'il a souvent harcelé de ses critiques pour certaines complaisances politiques, non seulement ne lui en garde pas rancune, mais vient de faire paraître dans ses cahiers une suite d'études". En 1907 et 1908, à ses très nombreux lecteurs, R.Rolland fera encore admirer cet "écrivain, inflexible de logique et de volonté, [qui] dit la vérité aux Français".

Le génie que les camarades de Péguy et aussi certains de ses maîtres admiraient autant que Jean-Christophe avait quelque peu inquiété la toute jeune fille de G. Monod. "J'étais jeune, m'écrivait elle, quand élève de l'Ecole Normale Supérieure Péguy venait déjeuner à Versailles, si original, si intéressant, mais ce qui était d'une originalité voulue ne me plaisait pas comme dans certains de ses cahiers". Entré à la rue d' Ulm en Octobre 1894, Péguy y demeure pendant tout la durée de l'Affaire Dreyfus, jusqu'au procès Zola (1899), au cours duquel il fut arrêté pour outrage à agent, et libéré sur intervention de G. Monod. Ce procès ayant eu lieu, en été, à Versailles, où l'"alte Revolutionärin" passait chaque année les vacances d'été, le jeune et génial révolutionnaire lui a peut-être été présenté cet été là .

Comme ils ont pu le faire alors, prenons une vue panoramique de ces deux années. Plus tard, dans une lettre au capitaine Dreyfus, G. Monod a daté le début de la grande Affaire : "En août 1897, nous pouvions compter sur les doigts d'une seule main combien nous étions, prêts à marcher". Coïncidence étonnante, si on songe à la guerre de religion alors menée par les catholiques au cri de "Chrétiens, antijuifs !", c'est ce mois-là, c'est en août 1897 qu'il écrit à sa fille Jeanne (dix-sept ans) :

"J'aime l'Eglise protestante parce que j'en suis un fils et parce qu'elle a souffert pour sa foi. Mais je n'ai aucune hostilité contre l'Eglise catholique qui est la mère de toutes les églises chrétiennes. Le christianisme ne consiste pas à croire à tel ou tel dogme, vu que tout ce que nous disons sur des choses infinies et étrrnelles ne peut être qu'une image ou un symbole de choses qui dépassent notre intelligence, mais à nous rapprocher de l'idéal moral que l'Evangile nous montre dans le Christ. Or cet idéal est avant tout un idéal de charité et d'oubli de soi-même."

 

Deux ans plus tard, Dreyfus est remis en liberté, et aussitôt Monod lui écrit, le 13 septembre 1899 :

"Croyez que beaucoup d'âmes seraient fières de souffrir ce que vous souffrez, et qu'aucun de ceux qui ont lutté pour vous et cru en vous ne vous abandonnera jamais."

 

En même temps que les "cahiers", deux autres mouvements étaient sortis de l'Affaire Dreyfus, le "Parti intellectuel" et son rival, "l'Action Française". Tous les deux, ils méprisaient Leroux, George Sand et Michelet. Péguy allait leur adresser le reproche que Leroux adressait aux "aveugles" " qui nient "le coeur, l'amour, la charité" et qui imposent "le despotisme des intellectuels". En parlant tout à l’heure de ce que Michelet appelait "la véritable dialectique entre les générations", je citais la lettre où la petite-fille de Herzen me disait son amour pour son grand’père, ami des moujiks : dans la même lettre, franchissant un demi-siècle, elle revient à la grande Affaire : "En 1897, nous avions passé un an à Rome afin de vivre encore avec Malwida, qui a été une véritable mère pour ma mère. En partant de Rome, Cosima Wagner nous avait invités à Bayreuth, mon père m'y a amenée mais quelques jours seulement, car c'était le procès Dreyfus à Rennes, et il voulait absolument y assister. [...] Dreyfus a été mon témoin à mon mariage et nous sommes restés très amis jusqu'à la mort de mon père en 1912."

Quand Malwida mourut, Cosima écrivit à Olga : "Ein Herz, welches nur Liebe war", — un coeur qui n'était qu'amour." De cette lettre reçue par la mère de Jeanne, rapprochons une lettre que son père reçut quand elle faisait son voyage de noces, en avril 1907:

 

 

 

 

mardi

Mon cher ami,

 

J'ai voyagé ce matin avec M. Herzen qui m'a donné d'excellentes nouvelles de vous tous ainsi que des jeunes mariés. Nous souhaitons pour ceux-ci un meilleur temps en Italie que celui qu'a eu ma belle mère. [...]

Affectueusement à vous

A[lfred]. Dreyfus.

 

 

Alfred Dreyfus, Mathieu Dreyfus (le frère admirable) et Joseph Reinach, étaient comme Monod abonnés aux "cahiers". Voici vingt ans, leurs héritiers m'honoraient de leur amitié, et j'ai pu indiquer à la fille de Gabriel Monod deux adresses qu'elle ignorait. Le 28 février 1975, elle était "très heureuse de revoir après soixante-dix ans" la fille du capitaine Dreyfus, venue la voir en compagnie de Madame France Beck, petite-fille de Joseph Reinach et de Mathieu Dreyfus, "pour qui nous avions la plus grande sympathie et amitié". A la suite de cette rencontre avec Madame Amphoux, Mme France Beck m’écrivit : "Cette vieille dame a une mémoire absolument prodigieuse." Mémoire assistée d'ailleurs par d'importantes archives. Voici, recopiée pour moi malgré ses très mauvais yeux, une lettre qu'elle avait reçue de son père au moment du procès de Rennes :

 

24 août 1899

"Ma bien aimée Jeanne",

 

[...]Je n'aurais jamais cru que les hommes puissent être aussi vils, aussi bêtes et aussi féroces et le pire est que la férocité de la plupart d'entre eux est simplement de l'ambition. C'est leur carrière qui dépend de la condamnation de Dreyfus et c'est sur son cadavre qu'ils veulent faire leur chemin. Ah, quelle faute impardonnable a commise la Cour de cassation en ne faisant pas la cassation sans renvoi ! La justice militaire se moque des arrêts, et considère les enquêtes, les débats et les arrêts de la Cour de cassation comme n'existant pas. L'attentat contre Labori a certainement été comploté par les mêmes hommes pour désorganiser la défense tandis que l'accusation est machinée avec une science consommée.

Si nous vainquons comme je le crois, ce sera la Vérité elle seule qui aura vaincu.

Elle aussi, Mme Beck avait une connaissance prodigieuse de cette histoire, grâce en particulier aux archives de son autre grand père, Joseph Reinach, éminent dreyfusard comme G. Monod. Ainsi, pour moi, elle a tapé à la machine des "lettres adressées à Alfred Dreyfus, dont la fille a bien voulu qu'elles soient communiqué à Monsieur Jacques Viard" , celle-ci entre autres :

 

 

Versailles, le 14 juillet 1906

 

Mon cher Commandant,

 

Je vous écris pour avoir le plaisir de vous donner ce titre : je vais remettre à ma boutonnière ma rosette le jour où vous aurez votre ruban. Mais je suis vindicatif comme Pressensé. Je voudrais voir les scélérats rayés des rôles de l'armée et de ceux de la Légion d'Honneur. Mercier devra se contenter de l'approbation de sa conscience et de celle de Maurice Barrès.

Il faudrait faire imprimer l'arrêt en brochure à 0f,10 qu'on donnerait à 0,05 c à vendre aux camelots — et qu'on enverrait sous enveloppe aux 25.000 officiers.

On espère au 11ème d'artillerie que vous accepterez d'y être quelque temps au moins en activité de service. Nous serions heureux de vous voir Versaillais.

Je regrette de ne pouvoir retourner vous embrasser avant mon départ mais nous comptons vous voir en Suisse.

A vous de coeur

Gabriel Monod

 

Péguy a été le confident de ces héros dreyfusards. J’ai cité ces lettres parce qu’elles prouvent l’authenticité du témoignage qu’il leur a rendu dans notre jeunesse. Leurs héritiers m'ont fait partager le trésor que Michelet avait fait aimer à G. Monod, "la connaissance pieuse du passé". Et partager aussi leur indignation contre l'indifférence de la Sorbonne et l'amnésie qui en est le résultat.

 

 

La masculine Sorbonne

 

En 1904, on s'aperçut que les fiches des fonctionnaires étaient surveillées par le Grand Orient anticatholique. Scandale à la Ligue des Droits de l'Homme. Un "cahier" publie une liste de signatures, et parmi elles celle de G. Monod au bas d'une lettre privée. Monod proteste auprès de Péguy, qui répond, et auquel Monod écrit : "Je suis fâché de vous avoir contristé, mais comme disent les enfants, ce n'est pas moi qui ai commencé".

Ayant trouvé cette admirable lettre dans les archives conservées par Péguy, je la publiais dans l'article lu par Jeanne, et je recevais d'elle, autographe, "une lettre qui se rapporte à l'indignation de mon père, dont vous parlez aussi ! Fallait-il que mon père fût peiné et vexé pour me l'écrire à Montpellier, chez monsieur Charles Rist :

 

Paris, le 8 février 1905

Ma bien aimée Jeanne [...] Je suis ravi que Charles soit débarrassé de la Ligue. Mais je ne trouverais pas mal que vos amis démissionnaires fissent une nouvelle section non maçonnique. Péguy vient, avec son insconscience habituelle, de commettre un acte inimaginable dont Bouglé avec son impardonnable légéreté lui a fourni les éléments. Il a publié toutes les lettres écrites à Bouglé à propos de l' affaire de la Ligue et de la délation, entre autres une lettre de moi, écrite à la hâte au Conseil supérieur, [...] et sans s'inquiéter si cela ne me créerait pas de gros ennuis et si c'était bien ma pensée réfléchie, il publie tel quel le fragment de ma lettre (qui avait surtout la Sorbonne pour objet) relatif à la Ligue.

 

Ainsi, dès 1905, les sorbonnards combistes savaient que G. Monod avait choisi entre ses deux anciens élèves les plus engagés, Péguy, et Lucien Herr, le très puissant bibliothécaire de la rue d' Ulm. Au début de cette année-là, Péguy avait publiquement dénoncé "le rêve" que faisaient les disciples de Herr : le monopole de l'enseignement, l'uniformisation "scientifique" de la pensée, "le collectivisme" et "un Etat où tout le monde serait fonctionnaire". Par lettre, G. Monod avait approuvé Péguy "ex imo corde" (du fond du coeur).

En décembre 1899, pressé par Herr, Jaurès avait accepté d'unifier son Parti "intégraliste" et le Parti marxiste, non dreyfusard, de Jules Guesde. Péguy voulait garder le droit de critiquer ceux que Bernard Lazare appelait "les braves gens endormis dans le culte de Blanqui et de Marx". Refusant la discipline du Parti, Péguy fonde les "cahiers", dont G. Monod est fier, dès le 4 mars 1900, de se dire "un acheteur en gros", en condamnant "le despotisme de parti et l'égoïsme des guesdistes" : "Je vois avec douleur le parti socialiste déserter en France les principes moraux sur lesquels il avait rassemblé autour de lui un si grand nombre de personnes." A cette lettre qui commence par : "Cher ami", Monod joignait un article qui définit leur objectif commun, l'espoir que le XXème siècle verra "le triomphe du socialisme, c'est-à-dire la prédominance des intérêts généraux de l'humanité sur les intérêts particuliers des individus ou des groupes de classes, de castes ou de nations."

En parlant de ceux que Herr "enrôl[ait] dans son régiment", R. Rolland se servait de l’expression jadis employée à propos de Cousin. C’est ce "despotisme des intellectuels", pour parler comme Leroux, que Michelet et Monod cherchaient à remplacer, à la Sorbonne et à l'Ecole Normale Supérieure, par "la connaissance pieuse du passé". Comme Péguy, Herr était un ancien élève de G. Monod. Il avait beaucoup d’estime pour Leroux, qu’il appelait "l’autodidacte subversif". Pour étudier Mazzini et Herzen, "les deux hommes supérieurs" dont Malwida avait déploré le Nationalegoismus, Monod avait conseillé à R. Rolland d'aller en Italie, et à Herr d'apprendre le russe et de prolonger en Russie son voyage d'étude en Allemagne. A Florence, Gaetano Salvemini avait appris à R. Rolland que Mazzini était "une éponge gonflée aux quatre cinquièmes" par ses lectures de jeunesse, "la Revue encyclopédique" et l'Encyclopédie nouvelle. A Moscou, Raoul Labry découvrait que la "Revue encyclopédique" avait été la pâture intellectuelle de Herzen et que l’Encyclopédie nouvelle l’avait "enthousiasmé". herr connaissait Labry. Il pouvait mesurer la dette de Herzen. S'en est-il informé auprès de Malwida ? Si elle a lu ce qu'il écrivait, elle a certainement admiré sa connaissance des poètes allemands, et approuvé ce qu'il disait de l'influence française sur Marx. Mais certainement protesté en ne trouvant ni le nom de George Sand ni celui de Michelet dans la liste publiée par lui des dix Français grâce auxquels sont "venues les idées qui fécondèrent le monde" .

C'est à cause du Discours sur l'origine de l'inégalité qu'il mentionnait Rousseau, maisLeroux et George Sand pensaient aussi à la Profession de foi du vicaire savoyard, et Michelet à l'auteur de l'Emile, précurseur de Pestalozzi, qui fut le précurseur de Froebel, et de tant d'éducatrices dont j'ai déjà rapproché Malwida et Pauline Roland. Ce que Malwida avait appelé "unsere Weltanschauung" n'était pas le féminisme féminin, mais le "saint-simonisme de George Sand", tel que l'admiraient Biélinski avant 48, Dostoïevski en 1876 et Tourgueniev en 1879. Leur "georgesandisme" n'était pas le culte d'une vedette. C'est parce que George Sand et Malwida osaient se dresser contre "la métaphysique glacée des Allemands" et "l'athéocratie" de Blanqui qu'elles étaient comparées à Jeanne d'Arc, et à ce titre admirées en Allemagne et en Russie par les amis de Leroux, raillées par ses ennemis. En 1855, disant à la fin d'Histoire de ma vie comment elle avait été "sauvée" du romantisme et du blanquisme, George Sand écrivait : "Leroux vint, éloquent, ingénieux, sublime". Malwida s'opposait alors à la "Commune Révolutionnaire" qui insultait Leroux en vantant "le socialisme viril". Herzen et Mazzini écrivaient leurs Mémoires pour faire croire qu'ils ne devaient rien aux Français. Voici au contraire comment commence le premier tome des Mémoires d'une idéaliste : "en écoutant les récits de ma mère, je pensais déjà ce que George Sand a écrit dans ses Mémoires : recueillons les traditions des anciens". En 1903, au moment où meurt Malwida, les socialistes de la "Revue socialiste", amis de Péguy et adversaires du "régiment" de Herr, affirmaient qu'il fallait "faire de George Sand une autorité", un éducateur pour la France", et ils louaient sa biographie, "oeuvre fraternelle écrite par une femme, une Russe." Monod publiait alors la lettre écrite en 48 par Michelet à George Sand : "C'est un culte que j'ai pour vous. Vous êtes toute mêlée à ma religion de la France".

Mais lorsqu’elle dédiait Spiridion à Leroux, elle l’appelait "Père et Maître". Michelet, Monod, Renan savaient cela, et Jaurès aussi, "frère de George Sand", et Péguy aussi, en un temps où "l’influence de Leroux était partout, et son nom nulle part". Péguy ne nomme jamais Leroux, mais à qui donc pense-t-il, lorsqu’il dit que Hugo est "mauvaisement jaloux" et que longtemps Michelet est resté "le bon jeune homme Michelet" ?

 

 

 

 

 

CHAPITRE V

 

 

 

Michelet et "la paternité spirituelle" de Leroux

 

En 1908, quand on a pu rapprocher Au soir de ma vie des Souvenirs d'adolescence parus cinq ans plus tôt, on pouvait comprendre l’amitié de Malwida et de Monod. Dès la classe de philosophie, il avait été libéré de Cousin par la Réfutation de l'Eclectisme qu'enseignait Paul Janet. Plus tard, de la christologie luthérienne par Paul Stapfer et Ferdinand Buisson, lecteurs de De l'Humanité et de Job. Enfin, des conformismes révolutionnaires par les leçons de Malwida. Elle avait lu L'Hitoupadesa et l'Evangile lorsque La Grève de Samarez montrait l’insuffisance des antithèses romantiques. Michelet pouvait-il ignorer ces deux livres ? Depuis 1852 il était en relations avec les proscrits qui publiaient "L'Homme", où était annoncée la publication du Cours de Phrénologie. On y lisait qu’en 1853, dans une Leçon publique où il avait Hugo pour auditeur, Leroux avait une nouvelle fois reproché à Michelet d’ adopter à la suite d'Augustin Thierry le "système des races". En 1854, Michelet se dit que Leroux les a préparés", Quinet et lui ; en dépit de l'extraordinaire prestige que venait d’acquérir l'auteur des Châtiments, il ne joint pas le nom de Hugo aux noms des deux proscrits dont le souvenir s’impose à lui, Leroux et Quinet. Et publiquement, mais sans nommer Leroux, il lui donnera raison en préfaçant une réédition de son Histoire romaine.

Avant de dire comment Michelet a fait amende honorable, notons qu’ il ne pouvait pas ignorer la différence de vues entre les deux principaux porte-parole de la proscription. En violant la Constitution de décembre 1848, Louis-Napoléon avait parjuré. Comme le Grand prêtre d'Athalie, Hugo affirmait que dans le ciel les rois ont un juge sévère, qui châtie par des Waterloo les 18 Brumaire et les 2 Décembre. Mêlant les antiquités de Rome (Senatus populusque) et celles des Rois de Jérusalem, il donnait "rendez-vous à la lumière en 1960, 1980, 2000". Leroux répondait à Hugo : "Mon fils, méfie-toi des Tables". Leroux n'accusait pas principalement le Prince Président, ni uniquement, comme Marx, le système capitaliste. Le 2 Décembre n’était pas selon lui un nouveau 18 Brumaire, mais une nouvelle Saint-Barthélémy. De fait, c'est la défaite de "la religion du mal, le socialisme" que célébrait en Décembre 1851 le Te Deum de l’Archevêque de Paris. Cette hypocrisie d'Etat semblait à Leroux beaucoup plus grave que le viol d'une Constitution, qu'il avait à juste titre désapprouvée à l’Assemblée Nationale. Leroux ne vaticinait pas. Historien, s’adressant au "grand poète" venu pour l’entendre, il disait "La France renaîtra", il rappelait un précédent : "la France libre" était au Second Empire ce que le Refuge avait été à "la France esclave", après la Révocation de l'Edit de Nantes. C'est Leroux qu'on entend quand on dénonce dans le blanquisme et le marxisme ce que George Sand appelait "l'athéocratrie" et Bernard Lazare "la théophobie", quand Péguy appelle Emile Combes "César en veston", quand le Pasteur Raoul Allier retrouve dans les projets de Lois, en 1902, la trace des mesures prises en 1685 contre la "Religion prétendue Réformée", quand le général de Gaulle fonde en 1940 la France libre, quand "Témoignage chrétien" proteste en 1941 contre le statut des Juifs.

Jaurès lui aussi est ami de Michelet et "frère de George Sand". Mais la rhétorique parlementaire le transforme en émule de Hugo. R.Rolland, quand il s'éloigne de Péguy, se rapproche de Jaurès et du pharisaïsme pontifiant de Hugo. Proust, lors du centenaire de Hugo, se moque des snobs de gauche qui parlent familièrement de "Victor". Péguy déplore "la grande débilité mentale" de Victor-Marie, comte Hugo, "vieux malin, Pair du Royaume, sénateur de la République". C’est de Hugo que se sont inspirés les tribuns de la Troisième et de la Quatrième République, Jaurès en 1913 contre Joseph Reinach lors de la Loi des Trois ans, Léon Blum en 1934 contre l'armée de métier préconisée par de Gaulle, et François Mitterrand contre Le Coup d'Etat permanent. En 1997, dans Coup d’Etat et République,Maurice Agulhon a le courage de dire que ce juridisme moralisateur est hors d'usage, comme l'instruction civique qu' il a inspirée.

"Bon jeune homme", comme dira Péguy, Michelet semblait proche des romantiques et de l’écriture artiste. Républicain, Leroux demandait depuis 1833 "une histoire philosophique générale" mettant en oeuvre "toutes les branches partielles de la philosophie de l'histoire, l'histoire philosophique du droit, des sciences exactes, de la musique, de l'architecture, de la peinture, de l'industrie, de la guerre, de l'administration". Deux ans plus tard il critiquait comme nous l’avons vu les Mémoires de Luther. Michelet a tenu compte de ces critiques, puisque dès 1837, en publiant le tome III de son Histoire de France, il expose son programme à Sainte-Beuve : "l'histoire vivante se compose en réalité d'une foule d'éléments divers (politique, art, religion, littérature)". Il ajoute que Barante, Thierry et lui formaient "une espèce de cycle", qu'il fallait considérer dans son ensemble pour bien mesurer "le pas" qui venait d’être fait par lui. Précisément, ce pas avait été loué, trois mois plus tôt, par un ancien élève de Michelet qui était en même temps un collaborateur de l’Encyclopédie nouvelle, Victor Joguet. Dans cet article inspiré par Michelet, il était même rapproché des républicains issus du mouvement saint-simonien. Joguet disait : "La philosophie, reniant notre tradition pour se faire à moitié écossaise et à moitié allemande se perdait, se corrompait en une stérile et honteuse psychologie : après Diderot, Turgot et Condorcet, M. Cousin ; […] l'art, personnifié par M. Victor Hugo, s'était rapetissé et avili ; […] l'étude de la nature s'arrêtait avec Cuvier à l'analyse du détail […] ; l'histoire, avec M. de Barante, collectionnait le pittoresque ou "déconstruisait" analytiquement avec M. Augustin Thierry, M. Michelet voulut que l'homme collectif vécût dans son histoire européenne, dans son histoire universelle de la France ; [il a donné] une histoire complète, contenant tous les développements, l'art, la littérature, le droit, la philosophie, la religion aussi bien que la politique et la guerre. C'est à lui qu'en histoire revient l'honneur de l'effort initial, "comme en science naturelle à Geoffroy Saint-Hilaire, comme en philosophie à MM. Pierre Leroux et Jean Reynaud, comme en littérature et en poésie à l'auteur des Paroles d' un croyant et au chantre épique d'Ahasvérus ."

La correspondance de Michelet prouve que cet article lui a été encore plus agréable que les éloges déjà reçus, pour ce tome III, de Béranger, de Chateaubriand, de Guizot, de Heine, de Hugo, de Lamartine, de Lamennais, de Montalembert, de Quinet, de Sainte-Beuve, de Tocqueville. Mais il était fonctionnaire, précepteur des princesses, décoré de la Légion d'honneur, professeur à la Sorbonne et à l'Ecole Normale Supérieure. En 1838, élu au Collège de France en même temps qu'à l'Académie, c’est en présence de M. de Salvandy, Ministre de l'Instruction publique, qu’il prononça sa leçon d'ouverture. Son secrétaire, Félix Ravaisson, inspecteur général de philosophie, le consultait de la part du ministre sur la composition d'une commission ministérielle. Après avoir indiqué Littré, Sainte-Beuve et quelques autres illustres, Michelet osa dire : "Quant à MM. Leroux, Reynaud et Joguet, ce sont des gens du plus haut mérite, mais vous connaissez les difficultés. Joguet sera, je crois, un écrivain dans le sens le plus élevé du mot."

Nous venons de voir à quelle hauteur Joguet élevait Michelet. Or le 12 août 1837, dans un autre articlé publié par "le Monde", Joguet avait vigoureusement opposé l'Encyclopédie au "pêle-mêle confus qu'on trouve dans ses concurrentes, et aussi aux vaudevilles de Scribe et aux drames de Dumas. Au milieu de toutes ces pauvretés, de toutes ces misères qui font notre littérature en 1837, en présence de ces oeuvres sans portée, sans conscience, sans raison, productions de fantaisies individuelles, souvent honteuses, parce que toujours mesquines et ridicules, dans cet abâtardissemnt général des lettres françaises un pareil ouvrage est consolant et il était nécessaire. […] Il s'agit ici, pour les choses, d'une vaste entreprise civilisatrice, où tous les cercles d'idées forment des cercles concentriques, d'un système cosmogonique, d'une théorie d'art, d'une constitution et d'une religion nouvelles ; pour les personnes, d'hommes unis dans la même foi sociale, et dans le même amour comme dans le même intérêt […] Les écrivains de l'encyclopédie se déclarent hautement républicains et non chrétiens."

Fier d’être comparé à ces républicains, Michelet ne pouvait pourtant pas les rejoindre. Indépendamment des "difficultés" universitaires et politiques, il y avait entre eux et lui de graves divergences. En 1836 à l'article Bérenger (de Tours) qui est de Leroux, et en 1840, à l'article Templiers, qui est de l'historien républicain Henri Martin, l’Encyclopédie a mis l’auteur de l'Histoire de France en garde contre les défauts du romantisme, — amalgame de religiosité et de matérialisme, méconnaisance de la question sociale. En 1836, Leroux, demandait si Michelet entendait par le mot mysticisme "une sorte de luxe de foi religieuse qui porte ceux qui en sont doués à se créer des superstitions étranges auxquelles ils puissent immoler leur raison", ou "une certaine exaltation des sentiments religieux, qui nous porte à pénétrer dans les choses les plus mystérieuses". A en croire Michelet, "avec Gotteschalk l'Allemagne entrait dans la carrière du mysticisme, dont elle n'est guère sortie depuis. Le Saxon Gotteschalk présageait le Saxon Luther". [Par contre], "avec Erigène, Bérenger, et aussi Abeilard, c'est l'Eglise celtique, la race celtique. Cette division d'hommes naturellement mystiques et d'hommes au contraire naturellement antimystiques joue, comme on sait, un grand rôle dans le livre de M. Michelet. Le penchant au mysticisme ou l'éloignement du mysticisme vient de race, selon lui, c'est une affaire de sang et de génération. Pélage, Jean Scot, Abeilard, Descartes, sont tous Bretons ; et, en cette qualité, ils sont tous antimystiques. […] Ces catégories n'ont aucune solidité et aucune valeur. Il n'y a nul rapport entre Abeilard et Descartes, ni entre le moine Paschase docile comme un mouton à la lettre de l'Evangile et Luther expliquant l'Evangile à sa guise, et luttant comme un lion contre l'Eglise romaine […] L'histoire du développement de l'esprit humain n'est pas aussi simple que l'a voulu faire M. Michelet. Ce développement ne saurait s'expliquer uniquement avec des mélanges de sang et de races, comme un chimiste fait des combinaisins de corps, en les mêlant dans un creuset. Les chrétiens disaient : "L'esprit souffle où il veut". Sans doute, l'esprit ne souffle pas au hasard ; mais combien il est faux de s'imaginer que les différences de races sont pour lui des barrières qu'il ne peut franchir, que les corps sont des espèces de forteresses où son souffle pénètre ou ne pénètre pas de façon invariable, et de faire ainsi de l'histoire un appendice de la théorie à peine ébauchée des craniologistes !"

En 1840, Henri Martin désapprouve ce que Michelet a dit en faveur des Templiers. "Au XIe siècle, écrit Henri Martin, l'Eglise s'efforce d'absorber l'Etat ; le pape se dit l'héritier de César comme le vicaire de Jésus, les deux glaives lui appartiennent". De là découle "l'idée d'une croisade permanente, d'une milice liée par des voeux solennels à la mission religieuse et guerrière, la fondation au XIIe siècle de l'Ordre du Temple, qui, un siècle plus tard substituera aux dogmes de l'Eglise de mystérieuses croyances que M. Michelet veut rattacher à la religion du Saint Esprit, qui agitait alors les masses populaires d'une part et les ordres mendiants de l'autre. Nous ne croyons pas à ce rapprochement. Les Templiers, riches, superbes, tous sortis de la caste féodale, ne participaient en rien à cette exaltation douloureuse, à cette vague aspiration vers l'avenir qui soulevait au nom du Saint Esprit les classes opprimées, et ils n'étaient pas moins étrangers au savant mysticisme, au symbolisme transcendant des monastères franciscains, leur ignorance soldatesque et leur vie toute d'action étaient bien incompatibles avec le profond spiritualisme de l' Evangile éternel".

En mars 1840, quand paraît cet article Templiers , Michelet commence la Jeanne d'Arc, en "séparant de la foule des enthousiastes cette figure éminemment originale". Cette oeuvre sera louée deux fois par la "Revue indépendante". En novembre 1841, deux mois après sa parution, par Henri Dussieux. Et en 1843, par George Sand, l'auteur de Jean Ziska : sur "les siècles étouffés" et les sectes hérétiques, la plupart des historiens observent encore le silence de mort que l'Inquisition a imposée, exception faite des innovations qu’il faut rapprocher : "les louables et heureuses tentatives de M. Michelet, M. Lavallée, Henri Martin surtout", et "les beaux travaux fragmentaires de l'Encyclopédie nouvelle".

Oui, comme Michelet le dira en 1869 dans son Journal, c’est en 1842 qu’il a "entrevu l'histoire naturelle, Geoffroy Saint-Hilaire, Serres" en lisant l’article d'Organogénie. Là, en quatre-vingt pages in octavo, Serres explique longuement l'évolutionnisme de Geoffroy Saint-Hilaire. Michelet est "renversé par la grandeur de cette science", parce qu'il découvre la cohérence de la doctrine humanitaire qui réunit autour du centre les différents rayons de l'histoire (naturelle, économique, sociale, littéraire, religieuse). Alors, à la rentrée d'octobre, il prend son "élan contre le passé" en s'insurgeant contre "la fausseté" des spécialisations et "la méthode qui formule, Hegel". Mais aussi, en mai 1842, lorsque Dussieux lui a conseillé de lire dans le tome récemment paru de l'Encyclopédie l'article Organogénie, Michelet y avait déjà lu ou relu nombre d'articles, en particulier Egalité où Leroux explique que le cri "La coupe au peuple", fidèle à la parole "Bienheureux les pauvres !", "n'est pas dédain de l'intelligence, mais protestation contre ce droit tiré de l'intelligence, dont se targuent Platon et Aristote pour maintenir le système des castes". Il a lu De l'Humanité qui se termine par l'idée que "la véritable transformation du christianisme s'accomplira" grâce au "point de réunion" préparé par saint Jean : la Parole de Dieu, qui s'est révélée et se révèle dans tous les hommes, s'est révélée d'une façon complète et spéciale en Jésus. Jésus est Dieu parce qu'il était de Dieu comme nous tous. […] Mettre encore Dieu hors de nous, hors de la vie des créatures, dans un lieu à part, et Jésus avec lui, c'est ne pas comprendre Jésus, et c'est constituer l'idolâtrie." Michelet médite sur "la solidarité du genre humain", et note: "Isaïe rêva du Christ, Sophocle du christianisme, Platon et Virgile sont quasi chrétiens".

En 1845, "l'année charnière", au terme d'une autocritique que G.Monod appelle "une crise", et Péguy "une épreuve", il promet à George Sand de "[la] suivre de loin", et il écrit Le Peuple, où on trouve (en note) un bref éloge de Leroux et de son Encyclopédie. Et une invitation à "la classe lettrée" assez ressemblante à l'idée communioniste : association volontaire de ceux en qui prédomine la connaissance avec ceux en qui c'est le sentiment ou la sensation qui prédominent. Cette idée a beaucoup ému Péguy et Proust. Péguy, l’été 1905, quand il a lu les fragments du Journal publiés par Monod, et Proust, après la bataille de la Marne et la mort de Péguy, quand il a réfléchi sur Bernard Lazare. Que Meyerson appelait "le petit-fils légitime d’Isaïe".

 

CHAPITRE VI

PROUST LECTEUR DES "CAHIERS"

 

Voici trente ans, on avait le choix entre deux dogmatismes : il fallait avec la critique traditionnelle séparer Péguy et Proust, et ranger celui-ci à côté de Gide et celui-là à côté de Claudel. Ou bien, avec la critique stalinienne, il fallait exclure Proust et Péguy, et mettre au pinacle Romain Rolland et Anatole France. En découvrant la date de son abonnement aux "cahiers", j'ai dit que Proust s'alliait à Péguy (sans le savoir) en ripostant, par la Recherche, à La Foire sur la place. Mais pourquoi ne parlait-il jamais de Bernard Lazare ? Je soutenais qu'avant de s'y abonner il se sentait en affinités avec les "cahiers de Péguy et de Bernard Lazare". En 1992, cette hypothèse a été confirmée par la publication de la lettre où Proust dit en 1907 qu'il lui arrive de lire Péguy et d'"écrire des choses presque pareilles".

Reprenons la note capitalissime sur "l'école néo-catholique" écrite durant la guerre et connue seulement depuis 1982. Proust envisageait d’étendre à l'art littéraire ce qu’il avait dit pour la musique. En aimant la Sonate de Vinteuil, Swann aimait seulement l'esquisse du Septuor où était caché un "appel mystérieux [qui] fait pressentir un bonheur supra-terrestre". Cette "espérance mystique de l'Ange écarlate du Matin", "Swann n'avait pu [la] connaître, étant mort comme tant d'autres avant que la vérité faite pour eux ait été révélée." Quelques années plus tard, Proust complète cette phrase, en y introduisant l'idée d'un autre appel, " appel mystérieux car cet évangile n'avait été divulgué qu'un peu plus tard". Appel lancé non plus par une musique, mais par une poésie "néo-catholique" venue du dreyfusisme. Comme Jean Santeuil, Swann regardait le colonel Picquart comme "le dreyfusisme incarné" : il ne connaissait qu’une esquisse. Après la mort de Swann, les lecteurs de Péguy apprennent en 1910 qu'"il y eut deux affaires Dreyfus. Celle qui était sortie du colonel Picquart était très bien. Celle qui était sortie de Bernard Lazare était infinie." Swann était mort sans savoir que le dreyfusisme avait fait naître dans les Lettres quelque chose de "supra-terrestre". Il n’aurait pas suffi, d’ailleurs, d’être en vie pour recevoir cette bonne nouvelle : il aurait fallu d’abord connaître ce que le narrateur appelle Bergotte, le véritable Bergotte, "cette partie de [moi] même qui [m]'était la plus chère", ce moi idéal où le narrateur conservait en secret ses "croyances" de jeunesse, comparables à celles d'"un catholique". "Tu n'étais pas si déraisonnable de croire en elles, cher Bergotte". Proust amorce ainsi en quelques phrases un immense développement : il aurait fallu transformer Bergotte pour qu'il ressemble non plus à Anatole France, mais à Monsieur Vinteuil, catholique. Proust n'a pas eu le Temps, Proust est mort avant. "Toute" l'oeuvre-cathédrale aurait pris un caractère nouveau, si elle avait reçu cette deuxième flèche. A laquelle Proust pense peut-être quand il écrit dans Le Temps retrouvé : "à cause de l'ampleur même du plan de l'architecte, […] combien de grandes cathédrales restent inachevées !"

En 1898, deux étudiants de philosophie, Péguy et Proust admiraient deux professeurs de Faculté, Jaurès et Gabriel Séailles déyfusards et membres du Comité d'Honneur pour le bicentenaire de Pierre Leroux. Jusqu'en décembre 1901, Proust pouvait lire Jaurès, Séailles et Anatole France dans les "cahiers de Péguy et de Bernard Lazare". Etant donné qu’on ne connaît ni Leroux, ni ce Comité d’ Honneur, ni les "cahiers", on croit avec M. Tadié que Proust est "hostile à Péguy", et qu'il imagine Bergotte d'après A. France. On croit, avec Mme Henry, qu’il renie le dreyfusisme démocratique que lui enseignait Séailles, et qu’il dérive vers Barrès. Ce qui revient à dire qu’en 1902, quand A. France et G. Séailles suivirent Jaurès dans le combisme, Proust n’avait pas le droit de s’opposer comme Péguy à l'esthétique et à l'éthique jaurésiennes. C’est-à-dire, comme on va le voir, au "réalisme socialiste". Or en 1908 son "moteur secret" a trouvé dans un des "cahiers" "la charge de combustible qui pourra [l]e décider à faire un article", article appelé Contre Sainte Beuve, d'où sortira la Recherche. Et R. Rolland n’est que l’un des auteursde "lanouvelle école qui n'aimait pas Bergotte". Plusieurs d’entre eux étaient en relations avec Péguy, et ils empêchaient Proust de voir que les "cahiers" avaient un "prophète d'Israël" pour "patron et inspirateur secret", comme Péguy le "divulgue" dans notre jeunesse (1910) en racontant la maladie et la mort (1903) de Bernard Lazare.

Déjà, dans son premier roman, Proust avait parlé des "jeunes gens intelligents", dont la sécheresse avait blessé Jean Santeuil. Ils figurent au premier rang de "ceux qui méprisaient Bergotte". Premiers de la classe au lycée Condorcet, ils avaient formé avec Daniel Halévy "le groupe juvénile fier de son poète, Fernand Gregh". Robert Dreyfus, qui avait collaboré aux "cahiers", se reprochera, en écrivant cela, d'avoir pris Gregh pour "le prince des poètes" et de n'avoir pas présenté Proust à Péguy. Gregh est le type même de ceux qui méprisent Bergotte, et qui par conséquent ne peuvent admirer "l’école néo-catholique" qui fait à nouveau "ce qu’avait fait Bergotte". Vantard qui prétendait collaborer aux cahiers" tout en étant "bon camarade de Herr et de Léon Blum", Gregh fonde en 1902 "l'Ecole Humaniste, qui demande aux artistes de l'Humanité", en plus de l'art . Convaincu comme la marquise de Cambremer qu'"on n'est jamais assez avancé, assez à gauche", Gregh juge en 1905 que Proust est trop ruskinien et archéologue pour contribuer à la souscription des "cahiers". Proust vient d'ironiser dans "le Figaro" sur le "règne communiste" de "Jaurès, Messie du monde futur", et sur l’adulation de "Victor".

Proust sait que Péguy et lui ont les mêmes alliés contre "les démagogies issues du dreyfusisme", l'anticléricalime maçonnique et l'antipatriotisme marxiste . Nommons au moins deux de leurs alliés, Joseph Reinach qui en 1904 démissionne du Comité central de la Ligue des Droits de l'Homme afin de protester contre "la délation systématique organisée par la Franc-Maçonnerie", et Darlu, professeur de philosophie à Condorcet et maître cher à Proust : Darlu préside en 1904 la conférence de Péguy sur "le communisme anarchiste" dont Bernard Lazare avait été le principal interprète. Il fait l'éloge de Renouvier, qui venait de dire en mourant que la démocratie est menacée par "la guerre menée contre le sentiment religieux", et il s'élève à la Société Française de Philosophie contre Lanson, ce professeur de littérature qui souhaite que "Dieu, l'âme et la métaphysique soient supprimés des programmes de philosophie."

En 1907 Proust avait répondu à D. Halévy qu'il avait en commun avec Péguy "un certain sentiment de la géométrie des terres, des villages […] Sur les noms j'ai écrit également des choses presque pareilles". A ce moment-là, il se sentait plus proche de Péguy que d'Halévy. Mais en 1912 il dira qu’en 1907 D.Halévy lui avait demandé en 1907 de lire un "cahier" de Péguy et de s'abonner, "J'ai lu, j'ai répondu : je trouve ton ami sans talent pour telle et telle raison, mais puisqu'il est malheureux, je souscris quand même." Entre temps, R. Rolland avait fait croire que pour " dire la vérité à la France" il n’y avait que Jean-Christophe, "ou ce fou de Péguy".

Proust ignore l’irritation de Péguy contre Romain Rolland, qui se croyait un peu le maître des "cahiers", parce qu'il y était l'auteur le plus rentable, et aussi contre ceux qui sont dupes du double langage de Jaurès. Ces anciens camarades de Condorcet que Proust considère comme des "littérateurs sans talent et pleins de bonne volonté", Péguy les appelle "les innocents, ou les hommes de bonne volonté". Cela, l’été 1905, dans une longue méditation inédite sur le Journal de Michelet, sur le génie , qui est un hôte mystérieux, et donc sur ce que "nos embarrassés théologiens" appellent "le problème des deux natures de Jésus-Christ." En arrêt lui aussi devant le mystère du génie, Proust exècre R.Rolland, qui croit expliquer le génie de Jean-Christophe en disant : "Tous les contraires se fondent en l'éternelle Force". "Jean-Christophe embrasse tous les contraires à la fois". Pour être "stimulée", sa "grande âme" a besoin d'"un débordement de passions". Méprisant "le rêve grossier du bonheur", "vomissant le socialisme bourgeois des parlementaires sociaux-démocrates", admirant "l'élite qui guidait au combat les Syndicats ouvriers", il s'enflamme pour "le mysticisme guerrier des chefs qui appliquent à l'action violente Kant et Nietzsche à la fois". Et Rolland nomme "idéalisme" ce mélange d'Apollon et de Dionysos, de Sorel (Les réflexions sur la violence), de Hegel (la rationalité du réel), d'A. Comte (la science supplantant la théologie et la métaphysique), de Taine (l'oeuvre d'art mourant avec la société où vécut son auteur), de Proudhon et de Marx. Et c'est tout cela que Proust condamne, en relevant plume en main les expressions grossières, superficielles, insincères : "A chaque page R. Rolland flétrit l'art immoral, l'art matérialiste", alors qu'"il est, lui, bien plus matérialiste". Monsieur Vinteuil sera en tout le contraire de Jean-Christophe.

 

Abordons la querelle qui survint en 1910 entre Péguy et D. Halévy, chef de file de ceux que Péguy appelait cinq ans plus tôt "les innocents, ou hommes de bonne volonté". Dans l'Apologie pour notre passé, en présentant les excuses de ceux des dreyfusards qui avaient tardé à se séparer de Jaurès, D. Halévy ne nommait pas Bernard Lazare. Riposte dePéguy dans notre jeunesse : "Je suis le seul à parler de Bernard Lazare". Chacun des deux champions va avoir son second. Ecrivant à Péguy, Bergson admire "votre cahier sur la mystique et la politique […] Vous n'avez rien écrit de meilleur, ni de plus émouvant". S'engageant aussitôt, Bergson fait les démarches nécessaires à la survie des "cahiers". Quant à D. Halévy, il reçoit une lettre où R. Rolland lui écrit que pour sa part, durant l'Affaire, il était resté au-dessus de la mêlée : "Je me trouvais au milieu de braves gens qui déraisonnaient à qui mieux mieux. Quand le feu prend à la maison, chacun se sauve avec l'objet le plus précieux : pour les uns, c'était la justice ; pour les autres, la tradition et la patrie ; pour moi, ce fut la raison."

Professeur à la Sorbonne, jugé par Proust "inférieur à tous les écrivains d'aujourd'hui", R. Rolland demeura fidèle à ce qu'il appelait tantôt "mysticisme guerrier" et tantôt "la raison". C’est à lui que l'Académie Française, en votant contre Péguy, attribua en 1911 son Grand Prix de Littérature. "Ne faisant pas de différence entre les nations" européennes, il fut salué comme "conscience de l'Europe" par Stefan Zweig dès 1914. Ayant vécu durant la guerre "au dessous de la mêlée", selon Proust, l'auteur d'Au dessus de la Mêlée reçut ensuite le Prix Nobel. Manès Sperber a fort justement attiré l'attention sur le mot avant en écrivant que "dès 1929, avant toute menace nazie", R. Rolland fut "l'un des initiateurs de la conspiration du silence" en s'opposant à la publication de Vers l'autre flamme, la Russie nue. Trosky le regardait comme le prototype de "l'intelligentsia occidentale tombée à genoux devant la bureaucratie soviétique". Dans l'URSS de 1936, il admirait "l'apparition tumultueuse, élémentaire, de toute une intelligentsia prolétarienne, qui manifeste une vitalité et un enthousiasme extraordinaire". Alors, embrassé par Staline et proclamé par lui "le plus grand écrivain du monde entier", il fut pressé d'intervenir, comme Gide, pour la défense des "libres esprits persécutés". Il prit contre eux la défense de Staline, refusa de l'importuner et répondit : "C'est la loi de la vie. Elle est sereine. Les vieilles générations ont toujours tort". C'est déjà ce qu'il avait écrit en 1903, dans le "cahier" intitulé Le théâtre du peuple : "Les oeuvres passent comme l'homme. Pourquoi Dante et Shakespeare échapperaient-ils à la loi commune ? Et vive la mort si elle est nécessaire à fonder la vie nouvelle. Loin de la retarder, hâtons la plutôt. Puisse l'art populaire s'élever sur les ruines du passé !" Deux ans après ce Théâtre du peuple, les"cahiers" publiaient le Beethoven par lequel Romain Rolland inaugurait sa série des Vies des Hommes illustres.

Le narrateur de la Recherche se sent "fort troublé" [par] "les théories" qui imposent à l'écrivain "des sujets non frivoles ni sentimentaux, mais peignant de grands mouvements ouvriers", ou tout au moins "de nobles intellectuels, ou des héros". Proust avait combattu un demi-siècle à l’avance ce qui s’appelait réalisme socialiste au temps où la critique française était tyrannisée par Lukacs, l’auteur de Die Zerstörung der Vernunft. Dans ce livre, traduit dans toutes les langues, il attribuait à Rolland, l'élu de Staline, la palme de la perfection, en accusant Proust, Péguy et de Gaulle d'"un irrationalisme réactionnaire comparable à celui de leurs contemporains prénazis". Avant la victoire de Staline, Vercors avait choisi "Péguy, Proust et Bergson" pour représenter, dans Le Silence de la Mer, la civilisation que le nazisme voulait anéantir.

En Hongrie, en 1956, la révolte de Budapest a permis à Lukacs de désavouer ce que la terreur stalinienne l'avait obligé à écrire, et depuis huit ans on y révise des procès. A Paris, R.Rolland fait encore autorité. On ne lui tient pas rigueur de son baiser à Staline. En 1945, aux premières pages de son Péguy, il avait dressé Jaurès, champion du Progrès et de la Paix, face à Bergson réactionnaire et belliciste. Un demi-siècle plus tard, Bergson est condamné pour antigermanisme chauvin par Mme A. Henry. Péguy et Bergson sont condamnés pour bellicisme par François Furet . Proust est accusé de "tout noyer dans la dérision, même la grand’mère", ou traité de "renégat", parce qu’il a appelé Jaurès "le Messie du monde futur". Mais quand Séailles et Jaurès célébraient la mémoire de "Pierre Leroux, Père du socialisme", Proust et Péguy les admiraient. Et en 1904, quand Jaurès publie Le Péché de Monsieur Antoine dans "l'Humanité", quand ses vrais amis franco-russes veulent "faire de George Sand une autorité, un éducateur pour la France", ils pensent encore comme le petit-fils qui dans la Recherche, admire l'influence de George Sand.

Les articles qui intéressèrent Mme Amphoux-Monod ont eu d’autres lecteurs. Ainsi, le Père Henri de Lubac qui m’écrivait en mai 1973 : "C'est vraiment extraordinaire, ces rencontres de Proust et de Péguy. Et je suis bien d'accord avec vous : le succès massif, écrasant, chez nous (et même, aujourd'hui, chez des "théologiens" catholiques) de la lignée Hegel, Feuerbach, Marx, etc.) a beaucoup trop relégué dans l'oubli une tradition sociale française très riche, très diverse, (souvent toutefois, trop "romantique") qui a trouvé chez Péguy son classique, et qui mériterait de revivre. Mais que nous en sommes loin!". Proust en était proche, et c’est pour cela qu’il s’opposait à Jaurès en refusant le combisme, comme Bernard Lazare. Pourquoi donc semblait-il ignorer ce critique connu, apprécié en particulier par Gide et Valéry ? En 1906, en écrivant à Mme Strauss (née Halévy) que Joseph Reinach avait "fait plus de bien que Zola", il ne savait peut-être pas qu'en 1904 Péguy avait écrit que Bernard Lazare avait précédé et surpassé Zola. Cette vérité historique n'a vraiment été "divulguée" (pour reprendre le mot de Proust) qu'en 1910, dans notre jeunesse. Mais cette année-là, malgré le bruit causé par le duel qui faillit opposer Péguy à D.Halévy, Proust était probablement trop absorbé par la Recherche pour lire attentivement, en avril, l'Apologie d'Halévy, et en juillet l'apologie pour le "prophète d'Israël",défenseurdes congrégations catholiques, disparu en 1903. Cet "inspirateur secret des cahiers […] était mort avant d'être mort". Si ces mots de Péguy ont inspiré la note capitalissime sur Swann "mort avant " et sur Bergotte "cette partie de [moi] même qui [m]'était la plus chère", ce n'est pas en 1910, mais comme le dit la même note, "un peu plus tard". Pas en 1913, puisque Proust dira qu'en 1913 il n'avait pas encore lu "les meilleurs oeuvres de Péguy". Péguy meurt en 14. Un peu plus tard, regrettant de s'être montré "un peu injuste envers le pauvre Péguy", et "ayant loyalement suivi les efforts" du "mouvement" sorti de l'authentique Affaire Dreyfus, Proust sait qu'une poésie sincère, "sans littérature", y a trouvé sa source. La mort de Bergotte n'avait donc pas marqué la fin de l'art où "les souvenirs de l'antiquité et des chefs d'oeuvre de l'architecture chrétienne et les textes sacrés mêlent leur substance". En parlant d'une "admirable école néo-catholique" qui avait pour inspirateur un prophète juif, Proust ne dérivait évidemment pas vers un conformisme intégriste. Il voulait "détruire l'esprit de parti", comme Halévy disant de Péguy (après mûre réflexion) :"J'aime son combat, dur au Falloux comme au Durkheim", et commeBergson, faisant confiance à Péguy "pour refouler à la fois les antisémites et les fanatiques", ce dernier mot visant ce que Bernard Lazare appelait "théophobie".

 

En 1904, Bernard Lazare venait de mourir mais Leroux avait encore des héritiers légitimes, Elisée Reclus, Gabriel Monod, Charles Renouvier, maître de Darlu, et Darlu (Monsieur Beulier dans Jean Santeuil). Comme Bergson, Proust paraît admirer Péguy parce que Péguy, n'a pas peur, redevenant croyant, de le dire. Comme Heine. Comparons "l'appel mystérieux" qu'entend le narrateur à ce que Gramsci et Bergson ont qualifié de mystique. Bergson, en employant ce mot dans sa lettre à Péguy, pensait surtout à l'éclat nouveau de la lumière qui avait "rénové les idées morales à la fin du XVIIIe siècle" et continué à luire durant le Second Empire grâce à "l'élite de la France", aux exilés qui continuaient à chanter : "Buvons à l'indépendance du monde !", ce mot signifiant : "Tous les peuples, vos frères". L'authentique internationalisme du "Communist Club" méprisé par Engels était de même au centre du "senso mistico religioso del socialismo" qui "enivrait" Antonio Gramsci lorsqu'il lisait et relisait notre jeunesse. Après la mort de Péguy. Pendant l'effondrement de la prétendue Internationale et la montée du bolchevisme. En même temps que Proust. Mais tandis que l'auteur de la Recherche songeait aux oeuvres écrites par Péguy à partir de janvier 1910, peut-être en particulier à celle qui s'intitule le porche, et à la possibilité d'une rénovation religieuse et littéraire, l'élève et l'ami de Gaetano Salvemini retrouvait le temps perdu, la préhistoire antimarxiste du socialisme : Bernard Lazare et Péguy lui apparaissaient moins (si on peut ici distinguer) comme les prophètes d'une religion rénovée que comme les militants de la République Universelle Démocratique et Sociale.

 

CHAPITRE VII

 

"le secret" de Péguy - "les évangéliques" et les "chrétiens libéraux atypiques"

En rappelant les protestations de Témoignage Chrétien contre le statut des juifs, M. P. Birnbaum appelle "chrétiens libéraux dreyfusards si atypiques" ceux dont s’inspiraient le Père de Lubac et ses amis. Ils étaient guidés, le P. de Lubac l’a dit, par l'un des prêtres lyonnais les plus judéophiles de 1940,l'abbé Chaine, neveu de Léon Chaine qui était en 1900 le plus notoire des catholiques atypiques puisque républicains et dreyfusards. Et en 1940 ils pouvaient encore rencontrer à Lyon de "vrais dreyfusards" que Péguy avait connus, et en particulier deux Juifs, le colonel Bernard, frère de Bernard Lazare et Jules Isaac, qui écrivit plus tard L'enseignement du mépris.

On qualifie de proudhonien ce phénomène atypique, quand on ignore l'antithéisme et l’antisémitisme de Proudhon. Ayant très bien étudié Le drame de l’humanisme athée, le Père de Lubac ne commettait pas cette erreur.En m'écrivant en 1973 : "C'est en Péguy qu'"une tradition sociale française très riche, très diverse, avait trouvé son classique", il ne pouvait pas non plus employer le mot socialisme. Avec Léon Blum, pour ne pas se séparer complètement des communistes, les socialistes disaient : "le socialisme est marxiste, nous sommes marxistes". "Antimarxistes" comme Bernard Lazare, "ceux des cahiers" n’avaient donc pas droit au nom qui leur était cher. En France, on ne reconnaît que deux antimarxistes, Buchez et Tocqueville. La Fin d’une illusion en a récemment fait la preuve. Raymond Aron et Henri de Lubac n’avaient pas lu Leroux. Victimes de la censure qui pèse dans les grands séminaires autant qu’ à la Sorbonne, ils avaient assumé contre Feuerbach, Marx et leur postérité la défense et l'illustration de la pensée française, en attribuant, l'un à Tocqueville et l'autre à Buchez la place qui aurait dû revenir à la Doctrine de l'Humanité. Devenu Cardinal, le P. de Lubac croyait en 1980 que Péguy était un disciple du catholique Buchez, et il décrivait Leroux comme un hérétique, et plus précisément un néo-joachimiste. En 1983, je lui ai offert Pierre Leroux et les socialistes européens en lui disant que l'Eglise de France était coresponsable de la duperie qui, mondialement, fait que l'on confond socialisme et marxisme, et qu’elle devrait demander au Vatican la réhabilitation de Pierre Leroux. Auteur d'un important ouvrage sur les théories communistes, il m’a répondu : "C'est toute une histoire, occultée et faussée, que vous ressuscitez. L'essentiel de votre thèse me paraît tout à fait juste". Commençant alors à lire Leroux, il "admire chez [lui] bien des choses, et notamment un génie littéraire". Il estime que Leroux mérite d'être "réhabilité", tout en ajoutant : "sa pensée religieuse me paraît très éloignée du christianisme".

En 1969, le P. de Lubac regardait le P. Jean Daniélou, comme le second de "nos amis communs", Péguy étant le premier. Dix ans plus tôt, c’est eux qui avaient mis Jules Isaac en relations au Vatican avec un autre Jésuite influent, le P. Béa. Si l'on songe encore à ce le P. Balthazar écrivait sur la pensée théologique de Péguy, on verra que l'aggiornamento de l'Eglise est venu de Péguy et non pas, comme on le croit parfois, de Lamennais ou des tendances "libérales" de l'épiscopat américain. Mais les lecteurs catholiques ne connaissaient que celles des oeuvres de Péguy qui avaient été rééditées : c’est à J. Isaac, historien juif déjà préoccupé avant 14 par l'antisémitisme, que le P. de Lubac avait demandé en 1942 de recopier tout ce que les "cahiers" avaient dit de la question juive. J. Isaac avait probablement conservé la collection, qui contient plusieurs oeuvres d'auteurs juifs.

En secret, Péguy espèrait que le rejeton dreyfusard du "vieux parti républicain", greffé sur le vieux tronc de l'Eglise, porterait fruit, et que "notre renaissance" viendrait de ce "petit bourgeon" atypique. Il notait en secret :

Tu portes un secret

Plus grand que toi

Entre les deux guerres, Bergson percevait encore dans l'oeuvre de Péguy la survivance de l'héritage exilé au 2 Décembre. Mais la renaissance que Proust appelait "néo-catholique" semblait "israélite" à la veuve de Péguy, et protestante à Paul Claudel. Or Claudel nomme Michelet au premier rang des écrivains "infâmes" dont "l’âme est avec les chiens morts", et pour le Cardinal de Lubac et le Cardinal Lustiger Claudel et Péguy sont les deux grands poètes catholiques français du XXème siècle.

Entre la pensée religieuse de Leroux et le christianisme" l’éloignement ne semblait pas aussi grand au P. Daniélou qu’au P. de Lubac. En 1965, quand je lui ai dit qu’entre Leroux et Péguy Michelet avait été l’intermédiaire, le P. Daniélou n'était pas encore Cardinal. Partant pour le Concile Vatican II auquel il assistait en qualité d'expert pour les origines chrétiennes, il a été surpris quand je lui ai montré, à la première page de De l'Humanité, la citation de saint Paul : "Nous ne sommes tous qu'un seul corps." Leroux insistait sur l'origine biblique de cette idée et de sa conséquence, "la démocratie religieuse", c'est-à-dire le socialisme. Alors que le P. de Lubac raisonnait en théologien sur des dogmes, surtout peut-être sur l'idée de surnaturel, le P. Daniélou pensait plutôt à des écrits, et donc aux écrivains et aux lecteurs. J'avais beaucoup admiré sa thèse sur Grégoire de Nysse, et il voyait beaucoup d’affinités entre Péguy et les Pères de l'Eglise gecque. Or, à mon avis, Péguy ne les lisait pas, mais la culture à la fois biblique et platonicienne qui avait été celle des esséniens d'Alexandrie avant d'être la leur était transmise par la Doctrine de l'Humanité aussi bien ou mieux que par les Grands Séminaires. Péguy ne lisait pas non plus d’écrivains russes. Si Alain Fournier ou Romain Rolland le rapprochent de Dostoïevski ou de Berdiaev, si Dostoïevski voyait en George Sand une force slave, c'est parce que "Piotr le Rouquin, nouveau Christ" avait échappé à l'esprit analytique et juridique de l'Eglise latine et augustinienne.

Un anneau manquait à la chaîne de la culture catholique : pour relier Eve et Clio aux textes où saint Paul dit que"nous ne sommes tous qu'un seul corps", il faut connaître non pas les Papes et les Evêques du XIXème siècle, mais la postérité judéo-protestante de ceux qu'on appelait vers 1851 "les évangéliques", successeurs eux-mêmes des "républico-saint-simoniens" au nom desquels Leroux disait :"Nous ne sommes pas chrétiens" et aussi : "Que savez-vous si ce n’est pas le christianisme qui se transfigure en nous ?" En 1903, dans ses Souvenirs d'adolescence, Monod avait fait l’éloge de ces "évangéliques" enécrivant "Je sens encore comme en 1861 et 1867, Jésus est toujours pour moi le maître par excellence, le seul qui parle clairement et souverainement à mon coeur." 1903, c’est l’année où Malwida meurt en même temps que Bernard Lazare, adversaire de "la théologie" mais aussi de "la théophobie" et du "culte de Marx" qui tendait à "caporaliser le genre humain". L’été 1905, Péguy est bouleversé par la révolution russe, par la menace de guerre et par la soumission de Jaurès aux conditions de l’Internationale. Mais il médite aussi le texte inachevé où Bernard Lazare parle de "Jésus essénien", il lit le Jules Michelet de G. Monod et il suit vers Jésus-Christ une voie d'accès inconnue de ceux qu’il appelle "nos embarrassés théologiens".

En 1866, quand Monod avait rencontré Malwida, il était encore arrêté par le grand problème qu'elle avait déjà résolu : "abandonner la divinité absolue de Jésus". Heureusement, il reçut l'aide des "évangéliques" réunis chaque samedi, chez M. de Pressensé, et surtout de deux d'entre eux Paul Stapfer et Ferdinand Buisson. En 1903, en racontant cela à ses lecteurs, Monod ne dit ce qu’ils peuvent savoir par ailleurs : mieux que personne, Stapfer a loué "Pierre Leroux le socialiste", en établissant de façon convaincante que sur la grave question de "Jésus fils de Dieu, le protestantisme libéral n'a rien ajouté à la belle explication de Pierre Leroux". En 1867, ayant écrit la thèse où il nomme Dieu "notre Père", F. Buisson avait été "chargé de rédiger le Manifeste du protestantisme libéral ". Pour cela, il était allé en Suisse consulter E. Quinet, et Pierre Leroux lui avait "offert bien amicalement" son dernier livre, Job. En 1867, pour ce livre où il s'oppose à Renan en écrivant "J'aime Jésus", Leroux reçoit l'approbation d'E. Quinet et d'Alexandre Weill, ami de Heine, Franc-Maçon et "petit prophète d' Israël". 1867, c'est l'année où G. Monod raconte à Malwida sa rencontre avec Leroux et E. Quinet, les deux exilés "atypiques"qui refusaient, autant que Hugo, de rentrer avant la Liberté. Ils restaient en relations avec les Républicains qui, en France, préparaient la fondation de l'Ecole laïque.

En 1903, Péguy connaît fort bien la polémique qui vient d’éclater entre quatre de ses abonnés, tous anciens disciples de Pressensé, G. Monod, F. Buisson et les Pasteurs Wagner et Wilfred Monod. Devenu un important dignitaire de la Franc-Maçonnerie, de la Libre Pensée et du Parti radical-socialiste, décidant de "parler le langage de la foule", F. Buisson écrivait : "La libre-pensée est antireligieuse et athée". Non, répondait le Pasteur Wagner : il faut résister à tout ce "qui hurle, crie, blasphème". Citant alors "notre ami Wilfred Monod" et se référant à "nos pères, les évangéliques", le Pasteur Wagner affirmait que "l'on pouvait être croyant et tout de même bon Républicain". Avec G. Monod ces deux Pasteurs et les Pasteurs Raoul Allier et J.-E. Roberty, les "cahiers" demeurent fidèles aux libre penseurs croyants qui en résistant à l'Empire résistaient aussi à ce que Mickiewicz avait appelé "l'orgueil de la démocratie".

Péguy avait-il emprunté à la Bibliothèque de la Sorbonne le Job donné en 1902 par F. Buisson ? Lisait-il ce que Leroux disait dans ce livre : "Renan, grâce à moi plus avancé que Hegel, a pris de ma Doctrine le nom et l'apparence" ? Péguy allait longuement comparer deux lecteurs de Leroux, en opposant "l’insularité de Michelet à la mondanité de Renan". Il sait que Renan avait admiré Leroux et Michelet avant de rompre avec Leroux. Il regrette que Renan "n'ait abjuré les contrariétés métaphysiques du christianisme […] que pour vouer sa vie et sa foi aux impossibilités bien plus difficiles encore [de cette]sotte métaphysique moderne" qui amalgame le panthéisme et l'athéisme. Pourquoi Renan a-t-il pris ce parti, "au lieu d'attendre. De voir venir. De faire venir. De se faire […] l'annonciateur d'une tierce Rome".

Michelet, lui, attendait. Il l'a souvent écrit. Il n'acceptait pas comme définitive la mort du christianisme. Le jour de Pâques 1845, écoutant les chants de la Résurrection, refusant de "laisser les églises aux mains des ennemis de la liberté", il se demandait "comment associer les églises au mouvement moderne". Rédigeant Le Peuple , méditant depuis trois ans la doctrine de Leroux, il songeait aux ébauches où le génie "fomente" son oeuvre. En 1905, en révélant des fragments inédits du Journal , G. Monod parle avec émotion des manuscrits du génie, et Péguy, lisant le Jules Michelet, réfléchit sur "l'étrange passion" que l'on éprouve à "scruter les brouillons mêmes". Alors, Péguy aborde le mystère de Jésus en procédant à partir du "mystère du génie", et très précisément du "génie moderne" tel que Le Peuple le définissait par opposition au romantisme. Le prototype du génie, pour Pascal, c'était Archimède, Jésus étant "d'un ordre infiniment supérieur, surnaturel". Pour les romantiques, c'est Napoléon, qui "se sacre roi lui-même". Pour Mickiewicz, c'est un homme, ou une femme, Jeanne d'Arc par exemple, qui "guide le peuple dans sa marche vers l'avenir". "Dans la politique comme dans l'art, il y a toujours des individus qui conduisent les époques, et, quoi que fasse l'orgueil de la démocratie, il faut suivre leurs traces". En ajoutant que ces individus "liés aux traditions nationales", sont chrétiens, proprement chrétiens, Mickiewicz veut dire qu'il ne s'en trouve pas dans les sociétés à castes, comme les sociétés grecques, romaines ou germaniques. L'Encyclopédie nouvelle disait mieux, en désignant le peuple juif comme "la tige prédestinée de la démocratie nouvelle", et en parlant des prophètes. C’est cette Encyclopédie que Michelet résume en 1842 en disant du peuple élu, "élu pour les supplices" : "Mettez au milieu de ce peuple le génie même de ce peuple, son génie anti-sacerdotal, le prophète." Il relisait Leroux : oui, "Jésus est Dieu parce qu'il était de Dieu comme nous tous", mais "entendre la divinité de Jésus comme une différence d'essence, une différence générique d'essence, c'est mettre encore Dieu hors de nous, hors de la vie des créatures, dans un lieu à part, et Jésus avec lui ; c'est ne pas comprendre Jésus, et c'est constituer l'idolâtrie."

Disciple de Leroux, Michelet contredit les romantiques. En disant de l'homme de génie : "C'est un Dieu, un messie !" ils retournent aux idoles et aux apothéoses :

"Ainsi, l'on met hors de la nature, hors de l'observation et de la science, celui qui fut la vraie nature, celui que la science, entre tous, devait observer ; on exclut de l'humanité celui qui seul était homme… Cet homme par excellence, une imprudente admiration le rejette au ciel, l'isole de la terre des vivants, où il avait sa racine… Eh ! laissez-le donc parmi nous, celui qui fait la vie d'ici-bas. Qu'il reste homme, qu'il reste peuple. Ne le séparez pas des enfants, des pauvres et des simples, où il a son coeur, pour l'exiler sur un autel […] Le peuple n'est dans sa vérité, à sa plus haute puissance, que dans l'homme de génie ; en lui réside la grande âme. Cette voix, c'est celle du peuple ; muet en lui-même, il parle en cet homme, et Dieu avec lui. C'est là vraiment qu'on peut dire : "Vox populi, vox Dei". [Et encore] Que le grand artiste laisse aller la foule des vaniteux. Amélioré par son oeuvre, héros par l'excellence du coeur, préservé par les épreuves intérieures de toute misère d'orgueil, qu'il reste tranquille aux marches du trône du Père". Par lui, qui est la voix de ces muets, les paysans, les femmes, les enfants, et les animaux, nos humbles compagnons de travail, tous les "petits frères de l'aîné de Dieu", se réclameront du Simple, à la porte de la Cité où ils doivent entrer tôt ou tard".

 

Voilà "le Banquet du coeur" que Feuerbach a brisé, traçant la voie suivie par Bruno Bauer, Engels, Marx, Proudhon, Herzen et Bakounine. L'auteur du Peuple marche, comme George Sand, Heine et Malwida, à la suite de Leroux. "Renan était deux hommes" : celui qui fait l’éloge de l’auteur du Peuple était cher à Malwida à G. Monod. Celui qui se sépare de Leroux sera combattu par Moses Hess et Bernard Lazare. Tel est l'objet des réflexions de Péguy. Partant de l'individu "élu pour porter en soi un génie", et du génie, "voix d'un immense peuple silencieux", il pense à ce qu'il nomme "le génie prophétique", et à Jésus comme à la voix de l'immense Humanité toute entière. Ses recherches sur l'histoire religieuse, sur le prophétisme considéré comme un fait permanent et présent, sur la solidarité entre les générations et sur l'identité de l'Humanité prolongent celles de Leroux. Elles renforcent "l'affection presque filiale" qu'il portait à G. Monod, bien comparable à celle que G. Monod avaient vouée à Michelet. J' ai été ému en 1974 quand Jeanne Amphoux-Monod m'a écrit : "C'est avec émotion que j'ai relu à la fin de votre conférence les mots que mon père et Malwida nous avaient écrits avant de mourir." J'avais terminé, le 17 novembre 1973, en disant : "Mesurons l'émotion de Péguy lorsqu'il lut, recopiée par "le vieux maître" pour qui il gardait "une affection presque filiale", la phrase de Michelet : "Cette urne précieuse des temps écoulés, que les pontifes de l'histoire se transmettent, comme s'ils portaient les cendres de leur père ou de leur fils. Leur fils ? Mais n'est-ce pas eux-mêmes ?"

*

Le long culte de Jaurès a dévalué le nom de Péguy. Durant les années trente, après la conversion de sa veuve au catholicisme, il avait été accaparé par "les curés". Sous Vichy, ils donnèrent de lui une image qui éloigna de lui la jeunesse. Vingt ou trente années plus tard, Péguy et Maurras étaient ensemble condamnés pour "fascisme à la française". Menée par un catholique qui se présentait comme "marxiste", Henri Guillemin, une campagne de presse avait égaré un très grand nombre de chrétiens, même ceux qui en 1940 opposaient diamétralement Péguy et Maurras, — Jean Lacroix, et avec lui "Esprit", la revue de Mounier, et le journal de Beuve-Méry, "le Monde".

Durant les années cinquante, rien ne semblait rapprocher les travaux du Père de Lubac sur l'Humanisme athée du XIXème siècle et les travaux du P. Daniélou sur les origines chrétiennes. On ne savait pas qu’ils continuaient à préparer l'aggiornamento de l'Eglise, en oeuvrant dans la ligne de "Témoignage chrétien". Ainsi, en 1959, quand J. Isaac donna un historique exact des débuts des "cahiers" , ils le mirent en relations avec le Vatican. Dès 1948 ils jugeaient "très regrettable" les succès des "chrétiens progressistes" "dans les milieux de la Khagne", ou les groupes "Esprit", surtout à Lyon, dans l'entourage de Jean Lacroix. Vingt ans plus tard, comme me l'écrivait le P. de Lubac en 1969, ils déploraient, que "dans la Compagnie de Jésus comme ailleurs Péguy [soit] disparu de l'horizon".

Entre temps, un millier de pages inédites étaient venues confirmer ce que J. Isaac racontait sur l'antiguesdisme de Péguy. Par exemple, un texte où Péguy disait à Jaurès que les médecins des hôpitaux psychiatriques remplaceraient les bourreaux, le jour où s'adoucirait la dictature théoriquement "impersonnelle" du prolétariat. Paraissant à la mort de Staline, cette mise en garde écrite en 1905 aurait pu réveiller "les braves gens endormis dans le culte de Marx". L'ironie suffit à Etienne Gilson pour désamorcer cette bombe. Cet éminent philosophe catholique était "neutraliste", comme "Le Monde", et les neutralistes étaient proches des progressistes. Mais en 1956 l'alerte fut beaucoup plus vive pour les défenseurs du "marxisme de Jaurès". S'opposant au "marxiste" Guy Mollet, qui combattait l'Islam de Nasser et du F.L.N. au nom de "la laïcité", André Philip osait définir le socialisme authentique en réunissant Péguy et Jaurès. Protestant "anticolonialiste", comme on disait alors, A. Philip avait représenté le Parti socialiste dans la Résistance et dans le Gouvernement provisoire d' Alger. Il fut exclu du Comité directeur parce qu'il accusait la SFIO de trahison. Il m’approuva quand je montrai que l’historiographie officielle, en canonisant Jaurès crucifié et en damnant Péguy-Judas, a effacé les efforts qu’ils ont faits ensemble pour la recherche de la vérité, avec des intégralistes, des malonistes, des allemanistes, durant les années 1896, 1897,1898, 1899, 1900 et 1901.

En 1958, contre le retour du général de Gaulle et contre Péguy, Guillemin lança dans "Les Temps modernes" une série d' insinuations auxquelles j’ai été seul à répondre, en 1963. En lisant mes travaux sur les archives des "cahiers", quelques lecteurs allaient découvrir les amitiés protestantes et les amitiés juives de Péguy. Le Pasteur Henri Manen, aumônier du camp de Milles en 1940, un des "Justes parmi les nations", se réclamait encore en 1970 d'autres amis de Péguy, les Pasteurs Roberty, Brunel et Vergara. Morts eux aussi, Madame France Beck, le Juif Rabi et le catholique Edmond Michelet, résistant de 1940, déporté à Dachau, qui m'écrivait en 1970 : "Péguy est un puissant ciment de réconciliation" en se réjouissant d'assister avec A. Philip et le Père Daniélou à notre colloque L'esprit républicain.

En écrivant dans "les Annales" que "ce colloque donnait un des plus parfaits exemples de confrontation interdisciplinaire qui soit", Maurice Agulhon constatait qu’à ce moment-là, "le centenaire de la Commune achevait d’éclipser des courants de pensée traditionnellement négligés par l’historiographie." Quinze ans plus tard, à nouveau, à la suite de notre colloque sur Les socialismes français, il demandait à la Société d’Histoire de la Révolution de 1848 de "donner un coup de barre vers la biographie, l’histoire des idées, la publication de textes." Déjà, en fondant "les "Annales", Lucien Febvre voulait mettre fin à la même éclipse, au même positivisme, à la domination de ceux qu’il qualifiait de"pauvres hères, professionnels de l’ histoire organisés en société à capacités limitées, qui traitaient Michelet de "littéraire". Lucien Febvre était encore plus sévère que son maître Gabriel Monod. A leur sévérité, Péguy ajoutait celle de Georges Renard, qui avait été secrétaire du Colonel Rossel sous la Commune, et qui s’était exilé en Suisse : en fondant la Société d’ Histoire de la Révolution de 1848, il cherchait à vaincre la censure dévoilée par la "Revue socialiste" dont il était le directeur, en 1896, quand elle célèbrait le Centenaire de Pierre Leroux en disant :

"L'acharnement qu'on a mis à faire disparaître ses oeuvres témoigne de la crainte qu'il inspira à ses ennemis, les réactionnaires de toutes les écoles et de tous les partis. Il pensait pour toute l'humanité, et cela explique le caractère religieux qu'on a parfois reproché à sa doctrine".

 

© Les Amis de Pierre Leroux 2003