Jacques VIARD

À François Furet, questions sans réponse  [ ]  

 

         Mensonge. Idéologie. Mythologie. Crédulité, surtout "aux fauteuils d'orchestre" de l'Intelligentsia parisienne qui applaudissait le trompe l'oeil, le mélodrame imaginaire "Capitalisme et socialisme, Démocratie populaire ou Démocratie libérale". François Furet raconte cette histoire sans parvenir à expliquer ce qu'il appelle le "mystère du succès idéologique initial du bolchevisme en Europe"( page 43) ; le "mystère" des complexes rapports entre le communisme et le fascisme  (page 201) ; et le "mystère" des ressemblances dans le mal entre "ces deux sociétés totalitaires dont chacune est  historiquement unique" (502). Antimarxiste, ce livre ne me semble pas post-marxiste. Le marxisme, en effet, est d'abord une censure. Il a, selon Engels, aboli le socialisme réactionnaire. F. Furet admet ce postulat, puisque le marxisme lui semble l'endroit d'une illusion dont il critique plus encore le revers. Pile ou face, Buchez ou Marx. Leroux et Engels sont absents de ce livre.

          Si Marx n'a eu, comme rival, que Buchez, les marxistes sont bien excusables. Car, pourquoi ce jacobin est-il appelé "socialiste" (131), et même socialiste "célèbre"(82) par F. Furet ? "Mêlant le catholicisme à une philosophie messianique de l'histoire" (26), inspirateur de "la vaste part du socialime européen qui a méprisé la démocratie et exalté la nation" (198), maître à penser du "Sillon", a-t-il vraiment été aussi le maître "des intellectuels catholiques de gauche qui avec Mounier et "Esprit" étendent leur curiosité jusqu'à Marx" (355-356) ?

         Ce n'est pas de Buchez que Mounier s'est toujours réclamé, et cela depuis son premier livre. C'est de Péguy. F.Furet ne l'ignore  pas, mais dans son récit Péguy n'apparaît pas plus que Leroux . Or c’est  à Leroux que se reportaient ceux qui transmettaient le socialisme aux "cahiers", Herr, Andler, Bernard Lazare, Gabriel Monod, Eugène Fournière, Georges Renard, Jean Jaurès, Georges Weill, Tchernoff, etc. Rien de commun avec les catholiques sociaux qui  prenaient alors Buchez comme patron.

          En 1956, F. Furet a cessé d'être communiste. A présent, il ne sait pas comment appeler ceux des Hongrois  que les communistes, cette année-là, appelaient "hérétiques". Quel nom donner aux "Conseils ouvriers" demandant "non seulement du pain et la justice, mais la liberté pour la nation, et, en Pologne, pour l'Eglise" (525) ?, quel nom donner à cet "ensemble d'idées qui possèdent en commun le caractère d'appartenir plus ou moins à la tradition socialiste, mais auquel on serait bien en peine d'attribuer un auteur unique, ou même un esprit identique" (525) ? Cette tradition n'entre en effet dans aucune des catégories répertoriées en Sorbonne, elle n'est ni buchézienne ni fouriériste, ni cabetiste, ni blanquiste ; plus durable que Staline, Hitler, Lénine et Marx, elle était vivace en 1848 (avant qu'on parle de marxisme) dans la jeunesse francophile à Budapest, à Saint-Pétersbourg. Sur 1956, j'ai interrogé deux historiens hongrois, Domokos Kosary, qui préside l'Académie des Sciences de Budapest, et François Fejtö, l'historien des Démocraties Populaires. Tous les deux, en  louant deux historiens  français proches, l'un de Péguy, Marc Bloch [1] , et l'autre de Leroux, Georges Duveau [2] , ils ont évoqué leur tradition nationale et européenne de 1848, celle des "Français de Hongrie".

         Parmi les ombres, dans la caverne où sont encore enchaînés les étudiants d'histoire, F. Furet fait briller le portrait de quelques grands esprits lucides et solitaires. Particulièrement Elie Halévy, dès 1914, Boris Souvarine à partir de 1925 (142), Gaetano Salvemini (florentin exilé et réfugié en France), Ignazio Silone [3] (493), Henri Poulaille (332), Charles de Gaulle, "le plus grand antifasciste" avant 1939 et ensuite (475), Raymond Aron, "la plus vaste capacité analytique" (502), et Albert Camus,"le meilleur commentateur du désert politique français" (448). Ce sont tous des admirateurs de Péguy, et je l'ai dit quand j'ai fait leur éloge. Dès 1963, j'ai rappelé qu'  Elie Halévy parlait  à Alain de "la frivolité de Jaurès" et  disait à C. Bouglé :"As-tu lu chez Péguy des remarques judicieuses sur la décadence de la classe ouvrière depuis le Second Empire ?" A Boris Souvarine j'écrivais voici treize ans : "C'est à partir de 1925, me dites-vous, que vous vous êtes beaucoup occupé de Pierre Leroux" [4] . (Etrangement, on ne lit pas le nom de Leroux dans le Boris Souvarine (1993) de Jean-Louis Panné dont Furet (136) fait l'éloge). A la lucidité de Souvarine, Furet oppose la cécité ou la duplicité de Lukacs. Contre lequel je défendais Péguy, de Gaulle et Raymond Aron, quand il les accusait de fascisme. Péguy, avant 14, passionnait Souvarine (je rappelais cela en 1985 dans notre premier Bulletin), et de Gaulle  (je l'ai rappelé dans notre numéro 10). Et aussi Poulaille, admirateur de  Leroux et  de Bernard Lazare. Raymond Aron se souvenait que son père et Péguy avaient des amis communs ; en 1981, "à la demande de plusieurs personnes qui jugeaient ce livre non seulement mauvais mais dangereux", il protestait contre L'Idéologie française, où Bernard-Henry Lévy accusait Péguy d'antisémitisme. Et Aron ajoutait, peu avant sa mort :"En ce qui concerne l'auteur qui vous intéresse le plus, à savoir Pierre Leroux, je  ne manquerai pas de le lire". Camus ? Dans  L'Homme révolté, il exalte Péguy et la doctrine française transmise à l'Intelligensia russe. Mais il ne sait pas que cette doctrine est  celle de "Piotr le Rouquin", qui portait un siècle avant lui le même jugement que lui   sur la colonisation de l'Algérie.

         Venons enfin à Gaetano Salvemini, dont le nom figurait l'an dernier sur la couverture de notre Bulletin. En 1935, à Paris, il osa affronter les antifascistes staliniens en déclarant : "Je ne me sentirais pas le droit de protester contre la Gestapo et contre l'O.V.R.A. fasciste  si je m'efforçais d'oublier qu'il y a une police politique soviétique". Quand j'ai cité ces mots qu'on lira chez Furet (332), j'ai dit que Leroux était cher à  Salvemini comme à Poulaille, qui ce jour-là a pris sa défense. Surtout, j'ajoutais ceci : Salvemini reprochait à Mazzini d'être tombé dans le nationalisme, après avoir renié la doctrine de Leroux dont il s'était durant des années "imprégné comme une éponge". Cette lucidité de Salvemini (le maître d'Antonio Gramsci) s'explique : comme Péguy, il se fiait non  pas au  Parti intellectuel  mais à Eugène Fournière, véridique historien socialiste antimarxiste, autodidacte comme Souvarine et son ami Poulaille et comme Leroux, "l'autodidacte subversif" [5] . Cela va expliquer le "mystère" qui étonne F. Furet.

          F. Furet ne parle  pas de Herzen. Or, avant de renier Leroux, comme Mazzini, Herzen avait lui aussi très longtemps traduit et plagié l'Encyclopédie nouvelle et la "Revue indépendante". Oui, "Mazzini est de la même famille intellectuelle que Michelet et Mickiewicz" (202) ; oui encore, "Mussolini brandit l'héritage de Mazzini, l'héritage le plus révolutionnaire du Risorgimento"(202). Or, de la même façon, Lénine écrit en 1909 que "Herzen le premier a brandi le drapeau de la Révolution". A l'origine des deux totalitarismes jumeaux, même escroquerie et même imposture. Herzen, Marx et Proudhon étaient des geais parés des plumes du paon, Lénine et Mussolini seront des loups ravisseurs couverts de peaux de brebis. En 1843 Mazzini était à Londres l'écho de  Pierre Leroux, qui à Moscou était "vénéré comme un nouveau Christ". Pour les jeunes disciples de Herzen, Biélinski traduisait notre "française et universelle" [6] doctrine républicaine et socialiste, dans la fameuse "Lettre criminelle" sur laquelle Lénine a prêté serment. Mais en 1918, combien d'initiés pouvaient savoir que Lénine avait trahi ce serment ? En 1918, Gramsci croyait que Lénine allait mettre fin  au pédantisme allemand et bourgeois de Karl Kautsky, et faire naître la "Jeune Europe" que Mazzini promettait en 1843. Dans le monde entier, combien  de jeunes socialistes étaient dupes comme lui ? Mussolini se réclamait de Péguy. Qui pouvait deviner l'imposture ? Ce synchronisme, cette symétrie, cette duplicité n'auraient rien de mystérieux, si les professeurs d'histoire avaient mentionné [7] les rencontres de Leroux avec Herzen, avec Marx, avec Mazzini, avec Bakounine, etc.

         Ce qui devait arriver, Péguy l'avait pressenti mieux que personne. Sans être prophète, mais en refusant de croire "le Parti", et donc la Sorbonne. En s'informant comme les trois autres parfaits journalistes, Leroux, Bernard Lazare et Souvarine. Dans les Compte-rendus des Congrès socialistes internationaux il suivait depuis 1899 les débats de Karl Kautsky, de Rosa Luxemburg, de Lénine, etc. ; il s'entretenait avec le petit-fils de Marx et le petit-fils de Herzen; il connaissait les témoignages de Malwida von Meysenbug et de Gabriel Monod, il entendait Sorel parler des premiers Soviets et de "la Voce" florentine, etc. Mussolini et Lénine cherchaient une tout autre leçon dans les écrits de Sorel : il appâtait les maurrassiens en invoquant Proudhon, leur compatriote, en plus de Marx. Lénine et Mussolini ont fait la même chose. Pour fonder les  deux versions XXe siècle de la révolution, ils ont, en plus de Marx, invoqué une tradition de leur pays, équivoque puisqu'elle était internationale du fait de son origine française, mais nationaliste à cause du dérapage de Herzen et de Mazzini. Hitler et Staline ne garderont que le nationalisme. Et voici la lourde erreur : en n'opposant que Buchez à Karl Marx, on fait croire que le nationalisme est d'origine française. Pas du tout ; au contraire. C'est explicitement contre la France démoc-soc, contre la Doctrine de l'Humanité, contre Leroux, que Mazzini exalte Spartacus, que Herzen soutient Bakounine, et qu'Engels magnifie "das wissenschaftliches Sozialimus, id est das deutsche", en se moquant de l'Evangile, "tiède bouillie sentimentale". Lénine hérite de tout cela. Sorel admire Lénine et  Mussolini (207). Furet le note, mais il ne nomme pas plus Engels que Leroux. Or Sorel admire Engels parce que Engels, athée, se moque de Leroux croyant. Cette opposition est fondamentale : durant un demi-siècle, de 1843 à 1893, Engels a cherché à éloigner Marx et ses enfants de Leroux et des amis de Leroux. La S.F.I.O. a confondu sous le même mot en isme la pensée de celui-ci et la pensée de celui-là. La Sorbonne a entériné cette équivoque. Péguy avant 14 et Souvarine avant 39 ont répondu que des millions d'électeurs allemands endoctrinés par le Sozialismus ne refuseraient rien à l'Impérialismus.

 

 

 Les deux guerres

 

         En 40, la France et l'Angleterre ont déclaré la guerre à l'Allemagne. Avaient-elles tort ? Hitler et Staline l'affirment ensemble, en 40, après avoir écrasé notre alliée, la Pologne. Furet les réunit dans la réprobation. Mais cet été-là, à Rethondes Hitler prétend que la France, en 14-18, avait déjà eu tort. Furet ne le contredit pas. Pour lui, Barrès, Péguy, Bergson, sont  des "bellicistes" (62) emportés comme comme Freud ou Thomas Mann par la passion nationale [8] . Donc pas de différence entre les soréliennes Considérations d'un apolitique (247) de Thomas Mann [9] et La note conjointe  de Péguy. Une seule et mêmepassion, causée avant tout par la Révolution française : elle avait "mené ses armées au-delà de ses frontières", et ensuite "ses héritiers au XIXe siècle avaient aimé son legs national plus encore que son enseignement de liberté" (100). Sur ce point, ce livre n'innove pas. Cette objection, voilà trente ans qu'elle m'est faite. Je la repousse. En accordant aux professeurs d'histoire que Buchez, Blanqui, Proudhon, Hugo sont trop patriotes, je leur dénie le droit de parler de Leroux sans le lire. Et j'oppose à F. Furet  les deux grands historiens adversaires du pacifisme que j'ai en 1963 opposés à J.Isaac.  E. Halévy d'abord, écrivant à C. Bouglé le 18 mai 1915 : "La Sorbonne avait tort". Et Marc Bloch, rescapé de cette première guerre mondiale, méditant en septembre 1940 sur notre étrange défaite [10] , affirmant (à ce moment où le P.C.F. était encore complice du pacte hitléro-stalinien) ce qui demeure vrai, en dépit de l'héroïsme patriotique des communistes : si on écrit l'histoire "selon le marxisme", si on l'enseigne "selon le marxisme", l'histoire rend  "imperméable aux plus beaux jaillissements de l'enthousiasme collectif" ; en effet, si on "refuse de vibrer au souvenir de la Fête de la Fédération et au souvenir du sacre de Reims, on ne comprendra jamais l'histoire de France". Bien entendu, on ne comprend pas davantage si en lisant cette phrase on pense seulement à Victor Hugo invité au sacre de Charles X. C'est de Jeanne d'Arc présente à Reims grâce à un enthousiasme collectif que Marc Bloch se souvenait, comme son maître Gabriel Monod, comme Barbès, George Sand et Michelet. Bergson lui aussi, en 40, espérait pour sauver la France un renouveau de l'enthousiasme qui avait suscité Jeanne d'Arc et Péguy en 14. Certes, Marc Bloch et et lui voyaient clairement que l'Allemagne de Hitler était pire que celle de Guillaume II, mais la différence ne leur semblait pas aussi grande que le dit François Furet.

         On touche ici à la question du racisme et particulièrement de l'antisémitisme. Selon Furet, l'antisémitisme ne se répand en Europe qu'"à la fin du XIXème siècle"(61). Mais dès 1842, — aucun historien  ne le dit,— Leroux citait avec éloge la "Rheinische Zeitung" de Moses Hess et Karl Marx qui mettait la France en garde contre les menaces belliqueuses  de l'ultrateutonisme. Lequel faisait corps avec l'antisémitisme, comme le disaient deux amis de Leroux, Heine et Alexandre Weill, qui explique cela en 1844 dans la "Revue indépendante".

         Malgré Péguy, malgré Andler, Lucien Herr a laissé s'obscurcir la différence entre le marxisme et le socialisme antiraciste, essentiellement antiraciste, qui lui avait été transmis, comme à Bernard Lazare, par des Russes et par des Français. Péguy et ses collaborateurs s’opposaient à "ceux de Herr", ceux que  Blum appelle "l'élite universitaire", ceux dont  Furet constate la crédulité (82). Eperduement admirateurs de Hegel, de David-Friedrich Strauss, de Marx, de Renan, de Comte, de Darwin, de Durkheim etc, ils professaient ce que Péguy appelle "métaphysique du progrès" ou "providentialisme laïque", et Furet  "le sens de l’histoire", "la divinité histoire que l’individu démocratique voit trembler sur ses bases, en cette fin de siècle" (544). F. Furet semble "entrevoir", comme tel personnage de Vassili Grossman, "qu'il lui faudrait réhabiliter les idées et les hommes qu'il a appris à détester, donner raison aux chrétiens, ou aux tolstoïens" (544). Très précisément, l'Education Nationale doit retrouver le souvenir de "l'essénianisme" que Piotr le Rouquin a fait comprendre à Moses Hess, à Alexandre Weill, à Heine, à Malwida von Meysenbug, à Michelet, à Bernard Lazare, et par leur intermédiaire à Péguy, Bergson et Marc Bloch, qui questionnait dans son Testament [11] : "la généreuse tradition des prophètes hébreux, que le christianisme, en ce qu'il eut de plus pur, reprit pour l'élargir, ne demeure-t-elle pas une de nos meilleures raisons de vivre, de croire et de lutter ?"

 



[ ] Déjà posées en 1995 dans BAL n° 12. Plus d’une fois adressées à F. Furet et à ses amis de la "Fondation Saint-Simon", ces questions n’ont pas reçu de réponse.

[1] Cf. ma Lettre-Préface à M. Domokos Kosary, huitième Bulletin des Amis de Pierre Leroux. Autre admirateur de Marc Bloch, M. Bronislaw Geremek, médiéviste et animateur de "Solidarnosc"

[2] J'ai fait l'éloge de Fejtö dans Socialisme libéral et conspiration du silence (4e Bulletin, p. 62 sq) et de Duveau au colloque Péguy de 1964.

[3] Notre quatrième Bulletin, p. 103.

[4] Lettre reproduite en Préface à Pierre Leroux et les socialistes européens

[5] Ainsi disait Lucien Herr, au temps où il était "allemaniste".

[6] Ainsi disait Péguy, taxé à cause de cela  de chauvinisme par les intellectuels auxquels il reproche à juste titre leur "antinationalisme". Marc Bloch parlera d'"antipatriotisme".

[7] Le livre où je l'ai fait a été mis au pilon voici un an.

[8] Autres explications psychosociologiques (que j'ai contredites aussi dans notre Onzième Bulletin), Pierre Chaunu croit que c'est par la peur, et Arno Mayer par "la persistance de l'Ancien Régime".

[9] qui  dissimulera dans Doktor Faustus l'influence de Sorel.

[10] édition folio, p.185-198.

[11] où il affirme en 1941:"je suis né juif", tout en se disant "étranger à tout formalisme confessionnel "in L'étrange défaite, p. 209 .

 

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