Tabor dans l'oeuvre de George Sand, dans l'oeuvre de Pierre Leroux et dans l'Encyclopédie Nouvelle

 (Communication présentée à Tabor (République Tchèque) et publiée en 1994 dans les Husitsky Tabor)

        En 1904 , sur la tombe de George Sand, "des rubans aux couleurs de la Bohême ornaient l'énorme couronne de roses "que les Frères Moraves avaient envoyée de Prague. Ils témoignaient ainsi leur reconnaissance à "l'auteur de Consuelo et de Jean Zyska" pour la compréhension dont elle avait fait preuve envers "l'esprit de leur histoire, leurs luttes religieuses, leurs aspirations sociales et leur plus grand héros national" [ ]   Vingt-cinq ans plus tard, c'est encore Consuelo et Jean Zyska que nomme Henri Jelinek, en disant dans ses Etudes tchécoslovaques  que le plus beau titre de gloire de George Sand c'était d'avoir contribué, par ces deux oeuvres-là, à la réhabilitation de Jean Huss qui entraîna "un revirement complet dans toute l'Europe ".
         En 1991, lorsque la Fondation Tabor a souhaité "la coexistence équitable des peuples", en invoquant "la notion de Tabor", et le 15 septembre 1992, à la première Rencontre Tabor,lorsque le Docteur Vanicek, Maire de cette Ville, a insisté sur la signification religieuse du Mont Tabor, pour les Juifs et les Chrétiens, Orthodoxes ou non, j'ai reconnu la doctrine de l'Humanité dont l'auteur de Consuelo a été "le vulgarisateur " .En France, ce bouleversement vieux d'un siècle et demi est inconnu. A l' époque déjà, il avait  été perçu beaucoup plus fortement de l'autre côté du Rhin, et  dès 1844 Arnold Ruge constatait cela en pensant à la Russie autant qu'à l'Allemagne. C'est cette époque-là que Dostoïevski évoque dans son Journal d'un écrivain (1876) lorsqu'il écrit à la mort de George Sand : "Les moteurs de l'Humanité, auxquels le Christ se serait joint, c'étaient avant tout les Français et avant tout George Sand". Mais il ajoute à ce nom-là celui de Pierre Leroux. De même, pour son ami Biélinski. Consuelo était "une révélation", mais en y écoutant "le verbe d'une grande prêtresse", il disait : "Piotr le Rouquin devient mon Christ" [1] .

        Pour comprendre cela, il faudrait lire  Dans la Revue indépendante,  Pierre Leroux avait rappelé en mai 1842 le martyre de Jean Huss et de Jérôme de Prague, deux mois avant que Consuelo pénétre dans "l'église" souterraine où leurs mémoires étaient perpétuées par Albert de Rudolstadt. Mais en France, en 1992 encore,  dans un livre intitulé Le socialisme en France et en Europe par Michel Winock, George Sand est condamnée d’un mot et Leroux oublié. Pourtant,Léon Cellier avait réussi  en 1959à rééditer Consuelo et sa suite, La Comtesse de Rudolstadt. Mais Jean Zyska ne se trouve que dans les rares bibliothèques qui en possèdent encore l'unique réédition (1867). C'est tout juste si j'ai eu assez de place, dans le 4ème Bulletin de notre Association des Amis de Pierre Leroux (1987), pour en publier les pages où George Sand dit qu'il y a "toute une moitié de l'histoire intellectuelle et morale de l'humanité que l'autre moitié du genre humain a fait disparaître" et que "la guerre des Hussites", est un événement majeur parce que cette tentative de répression n'est pas tombée dans l' oubli comme tant d'autres, qui ont été "étouffées".

         On veut ignorer la Revue qui, en trente-deux numéros depuis le chapitre premier de Consuelo (1er février 1842) jusqu'à Procope le Grand, (25 mars 1844), a propagé l'explosion de la doctrine révolutionnaire et eu pour résultat la première "réunion de propagande démocratique" où fut étudiée l'idée d'alliance philosophique entre la France et l'Allemagne que Leroux avait préconisée dans cette revue-là en 1842. Comme lui, L. Blanc et Schoelcher avaient publié des articles de premier ordre dans les numéros où paraissait Consuelo . A Dresde, Ruge, Herwegh et Tourgueniev avaient cherché le sens des "psychologischen Tiefe" [2] qui dans ce chef d'oeuvre mettent à jour des souvenirs enfouis depuis le Concile de Constance. Botkin savait que Bakounine, à Berlin, avait été enthousiasmé comme Biélinski à  Saint-Pétersbourg par "le temple" secret où Albert de Rudolstadt apprend à Consuelo ce que veulent dire les mots : "La coupe au peuple !". Bakounine allait souvent répéter "le signe de reconnaissance "de ceux qu'il appelle les "Fraticelli de la Bohême au XVème siècle", et Marx empruntait à Jean Zyska une citation pour réfuter Proudhon. Contre Proudhon, Marx et Bakounine, Mazzini allait dire : "Sempre ricordo di Giovanni Hus il veridico".

         En 1951, Camus voulait en finir avec Marx et avec Sartre. Dans L'homme révolté, il mettait un point d'interrogation après les mots "les Fraticelli de la Bohême au XVème siècle". Où donc Bakounine avait entendu parler d'eux ? Oû avait-il trouvé  l' invocation à "Celui à qui on a fait  tort" qu'il a donnée comme "signe de reconnaissance" à son Alliance révolutionnaire ? Personne ne pouvait  apporter à Camus la réponse [3] . Elle avait été donnée en tchèque, en 1924, par Arnold Kraus, et citée en allemand, en 1986 par Jori Koralka qui renvoyait au passage de Husitstvi v literature  où on lit que "George Sand suivait l'impulsion donnée par Pierre Leroux, qui tenait les fondateurs du Tabor hussite de 1420 pour les véritables chrétiens et les socialistes du Moyen Age" [4] . Koralka insistait sur l'admiration vouée par Bakounine au caractère "herzlich und brüderlich" du communisme taborite, et il appelait "sehr mechanistich" l'explication "materialistisch, sozio-oeconomisch" que Karl Kautsky donnait du mouvement hussite, devenant ainsi le disciple préféré d'Engels [5]   [...]

         A Prague, en 1986, Koralka n'aurait peut-être pas parlé aussi vigoureusement. Mais c'est en R.F.A., à Trèves, au Musée Karl-Marx, qu'il affirmait l'origine française des idées qui ont de façon décisive donné naissance au socialisme international en faisant renaître, en actualisant le témoignage apporté par Maître Jean Huss : pour les "europaïsche Demokraten und Revolutionäre, der entscheidende Anstoss zur Aktualisierung des Hussitentums in radikal-demokratischen Sinne kam aus Frankreich". Précision importante : c'est bien "in der Revue indépendante 1842-1844, unter den Titeln Consuelo, Jean Zyska, La Comtesse de Rudolstadt und Procope le Grand" qu'a paru le "Romanzyklus" où George Sand diffusait mondialement ce que Leroux pensait de l' origine chrétienne, hussite, de la démocratie sociale .

         Voici un siècle et demi, c'est en français que la traductrice praguoise de Consuelo écrivait à George Sand que les Tchèques étaient "haïs par leurs compatriotes allemands" [6] . De nos jours, c'est en allemand que le n° 36 des Schriften aus dem Karl-Marx-Haus a publié la communication de Koralka et c'est encore en allemand, dans la revue Bohemia [7] , que Jiri Koralka a raconté la difficile genèse du "Husistky Tabor" [8] .

         A Prague, au bout d'une dizaine d'années après 1968, la normalisation s'était atténuée. Une "graue zone" commença, grise comme une fin d'hiver, celle que nous découvrons en lisant les Lettres de Vaclav Havel à Olga. A partir de 1978 le Museum Tabor parvint à éditer lui-même, chaque année, un numéro où parfois l'initiale de leur nom voilait l'identité de professeurs chassés de leur chaire. Pour ma part, c'est en 1978 qu'une revue non conformiste, Contrepoint, m'avait permis de faire paraître en France ce que je développe ici. Aux autorités politiques et universitaires de mon pays je demandais de mettre fin à la conspiration du silence dont sont victimes dans le monde entier tant d'historiens sérieux. Je nommais Jelinek et Camus. George Sand a beau renvoyer "aux beaux travaux fragmentaires de l'Encyclopédie nouvelle " quand elle dit dans Jean Zyska : "Les idées que j'émets ici ne sont qu'un reflet et une vulgarisation", Jelinek ne voyait là qu'un excès de modestie. Pour parler de Podiebrad et du noble passé de la Bohême, George Sand n'avait pas besoin, disait-il, d'un dictionnaire, puisqu' elle n' avait qu' à "tendre la main à ses ancêtres qui avaient combattu pour la liberté."Il est vrai qu'elle était l'arrière-petite-fille de Maurice de Saxe, qui descendait de Georges Podiebrady, et qu'elle avait entendu parler par sa grand-mère de ces gloires familiales. Mais cette grand mère née Marie-Aurore de Saxe et mariée à Louis-Claude Dupin de Francueil n'enseignait pas la foi taborite. C'est de Leroux selon George Sand que venaient les "pages magnifiques" qu'il y a dans Consuelo. Jelinek aurait dû se fier à ce qu'elle affirmait, au lieu de dire que Louis Blanc, lorsqu' il intitulait Jean Huss le chapitre premier de son Histoire de la Révolution, ne se réclamait d'aucune Encyclopédie, mais de "l'éloquent récit de George Sand" [9] .

         Déjà, en 1929, quand Jelinek parlait de Consuelo et de L. Blanc, on ne lisait plus en France ni ce roman ni L. Blanc, ni Quinet, ni Leroux. Par bonheur, on connaissait encore Le Peuple, où Michelet, professeur lui aussi au Collège de France, avait lancé  en 1846, quatre ans après George Sand, "le cri franc des Hussites : La coupe au peuple !". Mais on n'attachait pas d'importance, dans Le Peuple, à deux notes en bas de page qui renvoient, tout comme  dans Jean Zyska,à l'Encyclopédie nouvelle. Et même à l'article Egalité , où selon Michelet  Pierre Leroux s'était montré particulièrement "ingénieux et profond" [10] . Dans cet article, qui a entraîné ce que Jelinek appelle la réhabilitation de Jean Huss, on trouvait dès 1839 la récapitulation des idées que Leroux et ses collaborateurs exposaient  depuis six ans. Voilà ce que George Sand a compris, dès 1839, mieux que Quinet et bien mieux que Michelet. En 1842, quand elle emmène ses lecteurs à la suite de Consuelo "dans les ramifications occidentales du mont Bohême", il y a quatre ans qu'elle a choisi comme nouvelle devise  les  dernières paroles de Jean Huss : Sancta simplicitas. Elle demande à l'Encyclopédie de Leroux  la matière des leçons d'histoire qu'elle donne à son fils Maurice et aux lecteurs de ses "romans nouveaux", qui sont des romans historiques. Elle a été appelée à ce qu'elle nomme "la foi nouvelle, la foi morave" en décembre 1836, quand Leroux lui a envoyé les deux premiers tomes de cette Encyclopédie, en lui demandant d'y collaborer en y composant "l'article Espérance". C'est ce qu'elle fait en écrivant Consuelo, dont nous allons trouver la source tchèque,  inconnue aujourd'hui encore, en lisant au tome II un sonnet intitulé L'Espoir [11] .

         Mais il faut d'abord nommer un autre professeur au Collège de France, Adam Mickiewicz. Au printemps 1843, dans la Revue indépendante, Leroux publiait en même temps Jean Zyska et les Leçons de Mickiewicz De la littérature slave, et De la Comédie infernale. En 1845 encore, George Sand disait de ce Polonais exilé : " Une grande âme, mais malade". Sygmunt Markiewicz a rappelé cela dans sa thèse [12] en s'écartant sur un point de Léon Cellier. Celui-ci n'avait pas prêté attention aux différences d'aspect et de style entre Leroux et Albert de Rudolstadt, le personnage "attachant" mais étrange qui raconte à Consuelo l'histoire des Taborites. En disant que "Leroux a offert le canevas doctrinal et Mickiewicz un extatique d'après nature", Markiewicz voyait clair et il délivrait Leroux d'une réputation désobligeante : c'est en effet Mickiewicz, au sortir d'une Leçon à laquelle elle avait assisté, en 1841, que George Sand trouvait "extatique". Mais en écrivant : "une partie de la documentation de George Sand sur la Bohême semble provenir des Cours professés par Mickiewicz en 1841", Markiewicz oubliait Bogdan Janski.

         Ici, je ne suis que l’écho de David Griffiths, seul au monde à  bien connaître l'Encyclopédie nouvelle. Ses lettres précisent ce qu’il disait dans sa thèse : polonais réfugié à Paris, Janski  avait en 1833 donné des leçons de polonais à Montalembert et traduit en français le Livre des pélerins polonais de Mickiewicz, qui parut cette année-là sous le nom de Montalembert. Disciple de Saint-Simon, comme Leroux et Reynaud, il avait à leur  suite rompu avec Enfantin devenu "la Loi vivante" de l'Eglise saint-simonienne. En  1833, Leroux et Reynaud étaient chargés par la Société des Droits de l'Homme de rédiger l'Exposé des principes républicains [13] et   en 1834 Janski  figurait parmi les soixante collaborateurs "recrutés par Leroux et Reynaud dans les bureaux de leur Revue encyclopédique.” pour développer ces principes dans  l'Encyclopédie nouvelle qu’ils venaient de fonder. C’est là, en 1835, que Janski publia l’article Bohême où on lit  : "Les Bohêmes portent dans leur langue nationale les noms de Czechs ou Tchèques". Cette phrase de Janski contient l'idée qui lui tenait le plus à coeur. [14]

         Pour en mesurer l’importance, il faut lire une lettre  écrite par Jean Reynaud en 1845 , cinq ans après avoir  rompu avec Leroux et conservé seul la  direction de cette Encyclopédie . Elle demeurait républicaine, mais avec beaucoup moins d'audace en fait de politique sociale et aussi de politique internationale. En secondes noces, Reynaud avait épousé la fille d'un riche armateur. Tandis que Leroux, chargé de famille, n'avait pas les moyens de sortir de France, Reynaud voyageait avec sa femme en Italie, en Allemagne et en Bohême. Et en 1845, au moment de la curiosité suscitée par Consuelo,  Quinet et Mickiewicz, il était en complet désaccord avec Leroux , George Sand et Janski . Venant de Carlsbad et de Marienbad, il écrivait à Théodore Fabas, collaborateur lui aussi de notre Encyclopédie  :

                           Franzensbaden, 12 septembre 1845 

Il y a bien à Prague un petit noyau de nationaux voulant parler le bohême, ou pour mieux dire le tchèque, et voulant ressusciter l'ancienne littérature ; mais, outre qu'il a jusqu' ici peu d' importance, ce qui, à la vérité, n'engage pas l'avenir, il n'y est pas question de hussitisme, pas même de protestantisme. Il me semble que l'impression laissée par les hussites est plutôt celle d'un orage qui aurait ravagé le pays que d'un mouvement vraiment national. Quant à la parenté de ces fanatiques avec nos révolutionnaires, je ne l'adopterais pas volontiers. Il y a eu de tout temps, et dès l'Evangile même, des sectes de communistes ; mais de là à la république française, il y  loin, bien que l'on puisse soutenir aussi le côté de l'analogie.

*

         Tout cela était inconnu   par Jelinek,  par L. Cellier et par    Varvara Stassova (alias W. Karénine) . Certes,  en 1904, elle prenait parti, en russe, dans le Rousskaya Mysl, pour "les aspirations" des Frères Moraves. Mais  : en lisant Consuelo, elle pensait surtout aux Polonais, victimes, plus qu'elle encore, du tsarisme qu'elle combattait. Cellier ne lui a pas donné tort : "Il est possible que la Bohême ne soit qu'un ersatz de la Pologne, et Mme Karénine penche vers cette solution. Il est évident que George Sand devait faire un rapprochement entre Polonais et Tchèques, puisque les habitants de la Bohême étaient des Slaves persécutés". Certes, "pour servir la propagande de Mazzini" ainsi que le dira Leroux, George Sand prend la défense de toutes les nations opprimées par le Saint Empire Germanique allié au Vatican, et Dostoïevski a bien dit qu'elle était "une force slave". Mais Bakounine la comprend mieux que Varvara Stassova lorsqu'il pense aux Narodniki de Russie plutôt qu'aux Polonais catholiques, et aussi, comme George Sand (grâce à Leroux, nous le verrons) aux "Fraticelli" latins, allemands et anglais pour lesquels la Bohême, "la plus vieille République de l'Europe Centrale" était une patrie. Si nombreuses, diverses et anciennes que soient ces accointances internationales, le caractère tchèque de la foi taborite est une certitude pour Janski, pour l'Encyclopédie nouvelle  et pour Consuelo.

          Coeur compatissant,  mais aussi savant consciencieux,  Janski réunissait sur la géographie et l'histoire de la Bohême des informations tirées aussi bien des statistiques de 1833 que des livres publiés par des auteurs récents dont il faisait l'éloge : le philologue Joseph Dobrowsky, les historiens Joseph Jungman, Paul Szafarik et François Palacky, le poète Jean Kollar.  J. Koralka parle [15] avec beaucoup d'estime de J. Dobrowski, de J. Jungman, de Frantisek Palacky et de Jan Kollar (1789-1842) prédicateur luthérien slovaque, auteur de vers en langue tchèque. Et je me demande si  en Bohême on connait comme Griffiths au Canada l'Encyclopédie où ces noms apparaissaient dès 1835.

         Résumons  d'abord le début de l’ article de Janski  :

"Le nom de la Bohême réveille dans l'esprit de l'historien le souvenir de la plus triste destinée. Habitée par un peuple slave, et, durant plusieurs siècles royaume puissant, nation entièrement indépendante." 

        Ensuite :   

"Avec Jean Huss commença une nouvelle époque de splendeur nationale. Le mouvement des esprits, qu'il avait provoqué, porta la langue bohême, au quinzième siècle à un tel degré de perfectionnement qu'elle devint la langue à la mode chez tous les peuples slaves catholiques. Aucun peuple n'eut alors de collection nationale de chant religieux plus riche que celle de Bohème" 

Enfin :

"La Maison d'Autriche étouffa la nationalité bohême par les plus coupables violences. Beaucoup de nationaux, pour se mettre à l'abri des persécutions, se virent forcés de germaniser leurs noms. La langue allemande fut introduite dans toutes les branches d'administration. Le poète-lauréat, Simon Lomnicky, vieillard sexagénaire, réduit à mendier sur le pont de Prague, semblait le symbole vivant du sort de la littérature de son  pays. Le dernier flambeau de celle-ci, Jean-Amos Comenius (Komensky) mourut dans l'exil. Les jésuites, maîtres du pays, livraient aux flammes tous les ouvrages bohêmes écrits de 1414 à 1620.[…] De 1620 à 1774 le silence et la terreur planèrent sur la Bohême. […] Deux siècles se sont à peine écoulés, et le monde semble avoir perdu le souvenir de cette nation, et ne prête plus attention à ses douleurs, ni à ses espérances, ni à ses sourds efforts de résurrection".

         En conclusion,  le sonnet que Jean Kollar, "à juste titre réputé le meilleur poète de cette époque, a intitulé L'Espoir ":

Si l'idole de notre amour est endormie ; si ses yeux, couverts d'un voile, ne se rouvrent pas encore, faut-il nous désespérer et dire : Elle est morte ? Non […] Amis, amis, attendons et veillons ! Ce qui maintenant n'est qu' un rêve peut-être bientôt sera la vérité. Conservons les nobles pensées qui rendent moins pesant le joug de la vie, les souvenirs qui soutiennent la fierté, les résolutions qui rendent l'âme plus ferme. Puisons dans les temps qui ne sont plus l'espoir consolateur, et embellissons notre avenir des rayons brillants du passé.

         Albert de Rudolstadt "attend sa consolation" dans "une église" souterraine et secrète où il conserve les souvenirs et les tombeaux du passé hussite. "Le silence et la terreur " plânent sur ce pays depuis plus d'un siècle lorsque Consuelo  arrive pour la première fois dans ces monts des Géants (une des chaînes de montagnes que mentionnait Janski). Italienne, catholique, elle apprend avec stupeur que

"la famille des Rudolstadt, d'origine bohême, avait germanisé son nom en abjurant la Réforme (parce que la noblesse de Bohême) ruinée et décimée par les exactions, les combats et les supplices, a été forcée de s'expatrier ou de se dénationaliser en abjurant ses origines, en germanisant ses noms et en renonçant à la liberté de ses croyances religieuses".

         Fille du peuple, musicienne, elle aime les chansons du peuple de Venise , mais elle éprouve un très étrange sentiment de nostalgie quand elle entend la voix des temps qui ne sont plus à travers les cantiques dont Zdenko, simple d'esprit, a gardé (seul peut-être) le souvenir. A ce moment de son récit, George Sand introduit un développement sur la musique populaire, en insistant sur "la fécondité sans limite" que possède "le génie du peuple". On ne voit pas assez qu'elle pense (comme Michelet parlant du génie dans Le Peuple) aux peuples libres, et aux créateurs  qui peuvent sans aucune contrainte se laisser guider par leur spontanéité nationale et religieuse. George Sand est émue quand Mickiewicz parle au Collège de France, quand Chopin lui joue ses Polonaises, ou Liszt ses Rhapsodies hongroises. On avertit Consuelo : "Vous entendrez parler allemand dans un pays slave, c'est tout vous dire", et la musicienne de Venise s'attriste. Révolutionnaire par sa longueur aussi, fait sur mesure pour la Revue indépendante, ce roman veut servir de Bildungsroman à tous les Européens qui aspirent à la liberté et particulièrement aux femmes. Quand on sait cela, on mesure la dette de George Sand envers un Polonais obligé d'écrire dans une langue qui n' est pas sa langue maternelle, loin de son pays où l'occupant parle russe ou allemand. Janski se sent solidaire de ceux qui "portent dans leur langue nationale les noms de  Czechs ou Tchèques" et dont beaucoup  se souviennent que leurs ancêtres ont été "utraquistes". Ils ont un roi et une diète, mais "à son avénement, le roi prête serment de veiller au maintien de la religion catholique", et "la diète ne peut opposer aucune refus au commissaire du Roi Empereur d'Autriche." D'ailleurs l'immense majorité des habitants n'est pas représentée dans ces Etats généraux, dominés par une classe (très peu nombreuse), celle des prélats. Viennent ensuite quinze cents familles nobles, formant  la classe des seigneurs, et celle des chevaliers. Enfin, celle des bourgeois, c'est à dire des rares députés choisis , dans les quatre villes principales, par les magistrats (fonctionnaires).

          Critiquant le mal social, qu'il appelle "le mal des castes", et distinguant diverses "sortes de castes", Leroux avait fondé une sociologie générale dont la lutte des classes selon Marx et la lutte contre l'impérialisme selon Lénine  sont des succédanés. Janski appliquait à la Bohême l'analyse inventée par Leroux, dont je reproduirai la terminologie en disant que  ce malheureux pays  était un cas éminemment représentatif de trois "sortes de caste" : "la caste d'empire", puisqu'une puissance étrangère dominait cette nation ; "la caste de propriété", puisque les seigneurs possédaient la terre  et que les paysans vivaient dans un état proche de la servitude ; et enfin la caste qui repose sur "le despotisme de l'intelligence" puisque les Jésuites, liés au Pape par un voeu plus contraignant encore que le serment du Roi, imposaient aux consciences la soumission à toute cette hiérarchie. La Bohême était donc encore plus malheureuse que la Russie, où du moins "l'Autocratie, l'Orthodoxie et l'Esprit national " étaient autochtones .

         Nécessaire, la documentation que Janski apportait à George Sand était pourtant très limitée. Collaborateur précis d'un ouvrage collectif, il mentionnait en passant "un prédicateur de l'Université de Prague, Jean Huss", en ajoutant : "Voyez ce mot". Rappelant brièvement que "le supplice de ce réformateur (1415) provoqua des guerres", employant le mot Utraquiste sans même le définir, Janski n'étudiait qu'un seul pays, même en le comparant à un autre : "Jean Huss fut pour la littérature de la Bohême ce que Luther devint plus tard pour celle de l'Allemagne : il y mit toute la vigueur de l'esprit et de la langue nationale". Soulignons bien ce dernier mot : cet article n'apportait rien à George Sand sur la foi "morave" ou "taborite", rien sur ce qu'elle appelle "le sens élevé des grandes vérités dites hérétiques", rien sur le caractère international ni sur la longue continuité des "siècles étouffés"dont elle nous dit dans Jean Zyska qu'ils ont précédé "la guerre des Hussites," ni sur ce qui dure depuis cette guerre. "Là", en effet,

"l'histoire devient plus claire, parce que les insurrections religieuses aboutissent enfin à des guerres sociales". […] L'hérésie revit aujourd'hui dans la grande insurrection permanente des Chartistes, et en partie dans les associations profondes et indestructibles du communisme. Ces communistes, ce sont les Vaudois, les pauvres de Lyon ou léonistes qui faisaient dès le douzième siècle le métier de canuts et l'office de gardiens du feu sacré de l'Evangile. Les chartistes, ce sont les wicléfistes […] L'hérésie du passé, le communisme d'aujourd'hui, c'est le cri des entrailles affamées et du coeur désolé qui appelle la vraie connaissance, la voix de l'esprit, la solution religieuse, philosophique et sociale du problème monstrueux suspendu depuis tant de siècles sur nos têtes [16] .

         En 1843, quand la Revue indépendante a imprimé ces lignes qu'ont retenues Michelet, Marx et Renan, et déjà en juillet 1842 quand Albert apprend à Consuelo que "le peuple s'écria tout d'une voix : La coupe ! rendez-nous la coupe ! La coupe au peuple ! La coupe aux enfants, aux femmes, aux pêcheurs et aux aliénés !", les lecteurs avaient déjà trouvé dans cette même revue l'Aperçu de la situation de la philosophie en Allemagne où Leroux évoquait en mai 1842

les Albigeois, les Vaudois, les Cathares, les Frérots, les Béguards et vingt autres sectes jusqu'à Wiclef, Jean Huss et Jérôme de Prague, dont Luther ne fit que couronner l'oeuvre. [...]

         Jean Huss avait été la voix des pauvres de Lyon et d'ailleurs, Humiliati de Florence, Fraticelli, Béguards, Lollards indistinctement brûlés pour "vauderie", c'est-à-dire pour sorcellerie, sans avoir pu  démentir les aveux que le greffier consignait pendant qu'ils étaient soumis à la question. De même qu'elle avait annoncé un article "Jean Huss", l'Encyclopédie nouvelle avait annoncé un article "Evangile éternel", qui n'a pas paru lui non plus. Dans les cercles de "propagande socialiste" où, avant 48, Philippe Faure cherchait à unir les disciples de Leroux et ceux de Lamennais, il reliait l'Evangile éternel (fin du XIIème siècle) à Jean Huss et à Jean Zyska. Si un jour on lit le Journal de Philippe Faure que Leroux et son gendre Auguste Desmoulins réussirent à faire paraître en exil, à Jersey, on verra que malgré toute leur amitié pour Ph. Faure ils étaient en désaccord avec lui non seulement quant au recours à l'insurrection mais aussi sur cette lecture de l'histoire. Desmoulins raconte que, dans Spiridion, " Alexis lui [à Philippe Faure] rappelait son maître Lamennais, et aux derniers chapitres où les révélations de Joachim de Flore, de Jérôme de Prague et de Jean Huss apparaissent comme formant le lien de la tradition chrétienne et de la Révolution Socialiste moderne Philippe nous dit : "Lamennais fait revivre Joachim de Flore". Nous ne fûmes point de son avis à cet égard". C'est "plutôt à Savonarole" que les amis de Leroux comparaient Lamennais.

         "Révolutionnaire pacifique", Leroux n'a jamais condamné ceux qui ripostaient par la violence à une oppression inhumaine, mais il a souvent désapprouvé ceux qui poussaient les misérables à des insurrections perdues d'avance. Il avait mis en garde contre "les idolâtries" qui faisaient affluer des "cohues" de disciples exaltés autour d'Enfantin, "Loi vivante", de Fourier, et de Hegel. En 1845, pour ses amis et pour lui, il avait  accepté le nom de socialistes, qui leur était donné, en particulier en Allemagne, depuis au moins cinq ans. Mais en précisant formellement sa fidélité à la "sainte devise de nos pères : Liberté, Egalité, Fraternité." Par la suite, les clergés et les blanquistes se sont comme tous les réactionnaires "acharnés à faire disparaître ses oeuvres". Voilà pourquoi on enseigne encore en France que le mot marxisme signifie l'ensemble des concepts qui "constituent le fonds commun de tous les socialistes".

         Ayant compris grâce à Piotr le Rouquin que le Christ avait apporté "la doctrine de la Liberté, de l'Egalité et de la Fraternité", Biélinski voyait en lui un nouveau Christ. De même, en l'appelant "un nouveau Christ", George Sand pensait à "la foi nouvelle, morave" qu'il lui avait fait découvrir. L'Intelligentsia approuvait Biélinski et, comme Dostoïevski, elle regardait George Sand et Leroux comme les annonciateurs français, les "moteurs de l' Humanité auxquels le Christ se serait joint". Tous ces jugements me paraissent raisonnables. Par contre, les rationalistes déraisonnent lorsqu'ils confondent Leroux avec  Novalis parce  que ce jeune poète confiait à un ami son  espoir de devenir "un nouveau Christ". Ils prolongent ainsi les calomnies de l'Allgemeine Zeitung disant en 1841 que "Leroux se considère comme un nouveau Messie", de Lamennais écrivant en 1842 que Leroux se prend pour le Révélateur, et de Proudhon disant en 1849 que Leroux se souvient d'avoir été Jésus-Christ dans une vie antérieure. Rien de plus faux que ces sottises. Le plus profond penseur européen du XIXème siècle affirmait ne rien apporter d' inédit. Il demandait aux hébraïsants de "faire fraterniser leur langue avec le sanskrit". Il demandait à tous les clergés, et aux Rabbins comme aux Prêtres, "au Pape et au futur Concile", de prendre en considération la totalité de l'histoire, de voir qu'elle était éclairée d'une lueur exceptionnelle par le bûcher de Jean Huss. Plus qu'aucun autre penseur, il a constamment affirmé "la persistance de la seule et même aspiration qui ait jamais été tentée", selon Bergson, "pour ajuster le gouvernement des hommes au niveau de la raison" (61), c'est à dire la doctrine républicaine. Bismarck et Engels n'ont cessé de la combattre. Hitler et Staline ont tout fait pour l'anéantir. Elle leur survit.



Sauf indication contraire, tous les ouvrages ou articles indiqués ci-dessous ont paru à Paris.

[ ] L'admirable auteur de George Sand, sa vie et ses oeuvres (1899-1926) (4 volumes), qui signait W. Karénine et s'appelait  Varvara Stassova (ce qui a été démontré par Boris Souvarine, admirateur de Leroux) avait d'abord publié ceci comme un reportage de Nohant, en 1904, à Moscou, dans le Rousskaya Mysl.

[1] C'est Herzen, dans Passé et méditations (t. IV, p. 458), qui rappelle cette lettre à lui écrite par Biélinski," toujours débordant d'enthousiasme". Après "Piotr le Rouquin", il ajoute "comme nous le (Pierre Leroux) nommions dans les années quarante".

[2] Profondeurs d'inconscient collectif dont Bakounine, Herwegh et Tourguéniev s' entretenaient admirativement à Dresde, à l'automne 1842. Tchernychevski ayant dit ensuite ( peut- être d'après Herzen) que cela était "fantastique", cela a été condamné pour "mysticisme" par les matérialistes "scientifiques" et les rationalistes progressistes comme Gustave Lanson, ou réactionnaires comme Maurras.

[3] Mon article Pierre Leroux et l'Internationale dans le n° 27 de Contrepoint.

[4] "Den Anregungen des Saint-Simonisten Pierre Leroux (1797-1871) folgend, der die Gründer des hussistischen Tabor von 1420 für die vollkommensten Christen und die sozialisten des Mittelalters hielt", Schriften aus dem Karl-Marx Haus, Nr. 36, s. 49.

[5] Ibid., ss 63-67.

[6] Mme Sophia Podlipska en 1865.

[7] Oldenbourg Verlag, München, Nr 33, ss. 128-138.

[8] Où il a rendu compte de notre colloque de 1990.

[9] L. Blanc renvoyait ses lecteurs à un roman qui avait été cité ou traduit dans la plupart des langues européennes. Le grand public ne l'aurait pas compris s'il avait parlé de l'Encyclopédie fort peu connue dont il s'inspirait autant que George Sand, Herzen , Mazzini, Balzac ou Heine. Heine, en 1843, nommait Leroux et L. Blanc ensemble, en disant qu'ils avaient eu "un rôle essentiel quant au fondement théorique indispensable au mouvement social". Ennemi de Heine, Engels était bien forcé de reconnaître qu'aucun ouvrage n'avait eu autant d'influence sur "unsere Partei" que l'Histoire de dix ans dont le chapitre sur la première révolte des canuts avait paru dans la Revue indépendante en même temps que Consuelo.

[10] Je renvoie à mon article George Sand et Michelet disciples de P. Leroux, RHLF. nov. 1975

[11] Que j'ai rapproché dans ce Bulletin, n° 6, p. 5,(1989) de ce que Joseph Macek écrit dans l'Histoire de Bohême, et de ce que Milena Jasenska disait en février 1939 à ses lecteurs praguois (Margarete Buber-Neumann , Milena, 1984.

[12] Mickiewicz dans l'oeuvre romanesque de George Sand.

[13] J'ai essayé de rendre justice à Griffiths dans l'article Les origines du socialisme républicain (refusé par la Revue historique et publié par la Revue d'Histoire moderne et contemporaine, mai 1986).

[14] Griffiths, o. c.,p. 124.

[15] Dans sa communication de 1986, aux Schriften des Karl-Marx-Haus.

[16] Texte presque introuvable, reproduit dans notre Bulletin n° 4 (1987).

© Les Amis de Pierre Leroux 2003