Jacques Viard 

"PROUDHON SE RIT DU SOCIALISME" (Leroux)

 

Proudhon disputeur, raisonneur et insulteur. Situation générale de l'Europe en 1849. A l'Assemblée, "Pierre Leroux, le grand triadiste". "La solidarité éternelle du genre humain". Jaurès infidèle ou trahi ?

 

         Après 1849, au Danemark, en Allemagne et en Russie on a cru, parce que Proudhon le disait, que Leroux était retombé dans "la réaction romantique". En 1994 Proudhon fait encore autorité et Alexandre Marc ne signe pas notre appel, parce que Leroux lui paraît "un peu trop romantique". On n'a jamais rééédité ni l'Histoire socialiste de Jaurès, qui disait : "le socialisme pacifique et conciliateur paya pour les intempérances et les bravades de Proudhon", ni La philosophie du socialisme où Pauline Roland et Ange Guépin prenaient en 1850 la défense des ouvriers de Paris contre "les matérialistes dialecticiens", et particulièrement contre un sophiste "qui importe chez nous le germanisme". Ce n'est pas à Marx qu'ils pensaient, mais à un autre disciple de Feuerbach et d'Auguste Comte, Proudhon.

                    En 1841 Proudhon s'approprie les idées de Leroux, en écrivant que "la possession, la famille, la patrie sont la triple expression de la personnalité humaine". Puis il écrit en réponse à  Blanqui (l'économiste, l'aîné) que les idées de Leroux sont "conformes" à ses idées à lui. C'est la vantardise et non la déférence qui lui fait dire : "J'aime et j'estime en M. Pierre Leroux, l'antiéclectique, l'antagoniste de nos philosophes demi-dieux". Il reconnaîtra quatre ans plus tard qu'en 1843 "[il] ne savai[t] rien", mais en 1843 il se croyait capable de "faire une Encyclopédie". De l'Encyclopédie nouvelle, il ne connaissait guère que les deux articles qui avaient été publiés en volume, la Réfutation de l'éclectisme et Egalité. Et dans Egalité il n'admirait certainement ni "Eve est l'égale d'Adam", ni "Jésus, destructeur des castes, le Bouddha de l'Occident." Lorsque Leroux dira : "Je l'aimais et il m'aimait. Nous étions francs tous deux", il accordera à Proudhon beaucoup trop de sincérité. En juillet 1844, Proudhon confie à un ami qu'"il ne veut pas "augmenter le nombre des fous, [...] Pierre Leroux, Lamennais, Considerant, Mme George Sand, Mme Flora Tristan, Pecqueur". Deux mois plus tard il nomme les trois initiateurs du naissant "parti socialiste", "Pierre Leroux, Louis Blanc et votre ami quoiqu'indigne. " Modestie simulée, démentie par un mot que je  souligne dans la sotte phrase suivante : "George Sand est tout à fait entrée dans nos idées". En 1846, Proudhon se flatte d'être "en tête du mouvement", avec pour second, "Charles Marx" qui le saluait du titre de "prolétaire". En janvier 48, il écrit : "Je suis en ce moment le seul homme sur qui le peuple compte". Il ne sait pas que dès 1843 Marx l'avait jugé bien inférieur à Leroux. Laissons de côté, pour les retrouver plus loin, les Carnets de 1846 et 1847 qui ne laissent aucun doute sur la montée chez Proudhon de l'orgueil, de l'envie et de la haine. Arrêtons nous au  désastre causé  en 1849 par l'explosion de ces sentiments longtemps tenus secrets.

         Cet éclat résultait d'événements survenus en 48, puisque dès le  28 janvier 1849 Proudhon a publié dans "Le Peuple" le Rapport lu douze jours auparavant  par le citoyen  Chiron, mécanicien, délégué du Luxembourg à l'assemblée générale des délégués du Luxembourg et des Corporations ouvrières. Ce Rapport disait : "De même que Proudhon avait organisé, dans son projet de Banque, la circulation, Jules Le Chevallier s'est demandé si, pour compléter cette oeuvre, il n'était pas indispensable de lui ajouter deux grands leviers, par l'organisation de la production et de la consommation." Rémi Gossez a parfaitement  raconté cela en 1967 dans Les ouvriers de Paris, en disant que le projet de Proudhon avait été critiqué par la Commission dont Leroux était membre avec Vidal et Lechevallier par les délégués de Luxembourg, fidèles à Louis Blanc qui est exilé, et par les élus des Corporations nouvelles qui "mettent l'accent sur l'unification du mouvement d'association", se rangeant ainsi à l'avis de Leroux. En 1982, j'ai cité ce beau livre de R. Gossez dans un article intitulé Pierre Leroux, Proudhon, Marx et Jaurès, qu'a publié la "Revue d'histoire moderne et contemporaine", tome XXIX, n° 2. Et dans notre septième Bulletin, en mai 1990, à propos de la séance du 13 septembre 1848 où M. Thiers faisait rire son auditoire aux dépends de Leroux, j'ai reproduit d'après "le Moniteur" ces paroles de Thiers : "Proudhon déploie une vigueur, une verve, un véritable bon sens quand il attaque les autres socialistes, quand il leur dit : "Vous me dégoûtez"

         Le 15 mars 1849, la Constituante fixe au 13 mai la date des élections qui mettront fin à son existence. C'est donc dans la fièvre d'une campagne électorale décisive que le 23 avril Leroux et Proudhon sont les deux champions choisis comme têtes de Turcs par "le Charivari". Dans les petites annonces, une est sérieuse : "La Comédie Humaine, par M. de Balzac. Le public a compris que ce grand et synthétique ensemble, dont chaque roman ne forme pour ainsi dire qu'un épisode, un acte, constituait véritablement la comédie du siècle." Mais c'est après les Chapeaux, le sirop de Phellandrium pour les catarrhes et les Injections pour gonorrhées chroniques que s'étale en caractère gras LA BANQUE PROUDHON par Cham, soixante caricatures qui complètent les trois albums déjà parus des PROUDHONIANA. Au verso, en pleine page un dessin d'Honoré Daumier, LES FEMMES SOCIALISTES. Pendant que sa femme de chambre aide une dame à lacer son corset, elle se regarde dans la glace et une voisine lui dit : "Comme vous vous faites belle, ma chère ? — Ah ! c'est que je vais à un banquet présidé par Pierre Leroux,. et si vous saviez comme il est vétilleux pour la toilette !..." Double sujet de rire : depuis l'arrivée de Leroux à l'Assemblée on se moquait du philosophus hirsutus vêtu comme un paysan de la Creuse ; depuis mars 48 on se moquait de "la légion de jeunes femmes de 15 à 30 ans" réunies autrour d'une bannière tricolore portant en lettres d'or le mot VESUVIENNES. Mais aussi allusion voilée aux "idées sur la liberté du mariage" que la Bibliographie impartiale, publiée l'année précédente, prêtait à Leroux, en rappelant qu'il avait été incarcéré le 15 mai 48, au soir de l'invasion de l'Assemblée nationale. Or dès cette date on vendait sur la voie publique beaucoup de médailles, en étain ou en cuivre. L'une à la gloire des "200 000 gardes nationaux" qui, pour la Famille, la Patrie et la Liberté avaient le 16 avril et le 15 mai manifesté pacifiquement, avant de faire bravement leur devoir le 23 juin contre ceux qui les traitaient d'"aristocrates" et qui voulaient détruire la Liberté, la Patrie et la Famille. Une autre sur laquelle on lit : Vainqueurs, le pillage ! Vaincus, l'incendie. C'était (à en croire la police) le programme des insurgés de Juin, et il était, sur beaucoup de médailles, concrétisé par deux emblèmes, une hache et une torche entrecroisées, qui encadraient  quatre groupes de trois noms, parmi lesquels on lit celui de Leroux. Autour de ces deux emblèmes : VIVE LA REPUBLIQUE  DEMOCRATIQUE ET SOCIALE !   habile montage qui liait le mot d'ordre de Leroux et de ses amis à la formule par laquelle on veut les discréditer : ABOLITION DE LA FAMILLE ET DE LA PROPRIETE ! Le mot LIBERTE est dès lors remplacé par le mot PROPRIETE qui exprime la même idée de façon plus concrète. Après le violent discours de Proudhon à l'Assemblée (1er août) d'autres médailles vont  mieux faire comprendre encore la même idée : SI LA PROPRIETE C'EST LE VOL, L'HERITAGE C'EST LE RECEL. Ainsi, en contestant "le lien matrimonial", on mettait en péril ce à quoi le public était le plus attaché : la transmission par les parents à leurs enfants de leur avoir, si modeste fût-il. Déjà, en 1842, à propos des amitiés qui attachaient à Leroux George Sand, Marie d'Agoult et Madame Marlian, Lamennais parlait de lupanar. Mais en confidence, dans une correspondace privée. Sept ans plus tard, Leroux avait pour amies des femmes dont la conduite et les idées semblaient encore beaucoup plus scandaleuse : Pauline Roland et Jeanne Deroin allaient être mises en prison. Elles étaient connues de Proudhon, son journal avait rapporté les paroles qu'elles avaient prononcée au cours des repas que Leroux allait évoquer, le l7 novembre 1849, dans "La République" :

L'an dernier, mon cher Proudhon  l'hiver nous vit plusieurs fois assis ensemble à la même table avec les ouvriers nos frères, écoutant les chants de Pierre Dupont, les fables de Lachambeaudie ou les toasts de votre ami Langlois.

         Voilà sur quel ton Leroux répondait à l'insensé qui venait de publier, ce même 17 novembre, dans "La Voix du peuple", un article qui se terminait ainsi :

Je vous marquerai si avant  et si brûlant qu'il en sera fait mémoire dans les générations futures. Ce sera pour vous un moyen d'arriver à la postérité, plus sûr que la Triade, le Circulus et la Doctrine.  

          Leroux reproduisait cela, et il résumait les interminables tirades où il était traité de "théosophe, théomancien, théomime, théomane, Théopompe, Théologastre", Proudhon l'accusant d'ailleurs de préparer, par son "néo-jacobinisme", la tyrannie de Louis Blanc, "le nouveau Robespierre", de vouloir la guillotine pour les opposants :

Le saint homme aspire à remplacer le pape dans sa fonction de vicaire de Dieu, quelques uns vont jusqu'à dire qu'il se souvient d'avoir été Jésus-Christ.

         Sur la marque au fer rouge, renvoyons au délire de Proudhon notant dans son Carnet qu'il n'y a pas "un iota de différence entre Leroux et Fourier, même au chapitre des amours". En fait ceux qui aiment  Fourier parce qu'il disait : "La famille, c'est le mal" détestent Leroux qui pensait le contraire. Proudhon servait de garant à ceux qui répétaient, comme Ludovic Halévy, membre de l'Académie Française et père de Daniel Halévy que Leroux avait pris  au moins "quatre ou cinq femmes" et laissé "des enfants dans la France entière". Renan, lui, en lisant Proudhon le qualifiait en 1849 d'insulteur et préférait Pierre Leroux. Parmi tous ceux qui étaient "enthousiasmés d'athéisme" à la suite de Comte, aucun n'était aussi grandiloquent que Proudhon.

          En janvier 48, il croyait être "le seul homme sur qui le peuple compte", mais en avril 48 les ouvriers délégués à la Commission du Luxembourg écartent sa candidature et celle de Blanqui, en recommandant celles de Leroux et de Barbès. Blanqui est battu avec 5480 voix seulement, après avoir recommandé à son club de voter pour Auguste Comte. Proudhon les acclame tous les deux. Le 9 juillet 48, il s'adresse à Blanqui : "Vous que j'ai reconnu pour mon maître, vous à qui j'ai voué à la fois reconnaissance, estime et admiration". Le 18 mars 1849, il affirme que "le progrès, par son mouvement dialectique, s'appuyant sur l'économisme, est arrivé à la science, et que la nouvelle idée révolutionnaire doit être scientifique. Nous retrouvons ici la loi d'évolution humanitaire, définie par M. A. Comte dans les trois termes RELIGION, PHILOSOPHIE et SCIENCE." Lui, en 1840, il avait écrit :"La propriété c'est le vol". C'est là, comme il le dit en 1846, sa "gloire" à lui. En 1841, quand il aimait et estimait  Leroux, il se croyait le plus génial des deux et le seul à s'occuper d'économie. Chaque mois, en 1846, il rage quand arrive la "Revue sociale" ; il estime qu'il est "pillé" par Leroux, que Leroux est "fou","enfoncé", "jaloux". "Pierre Leroux ne veut pas partager l'honneur de la découverte de la solution du problème social. Il y avait assez de gloire pour deux cependant.". Recopiant "la propriété c'est le vol", en 1846, dans son Carnet", il ajoute : "Il ne se dit pas, en mille ans, deux mots comme celui-là" [...] "Si Pierre Leroux s'exprimait ainsi, il ne serait pas Pierre Leroux, il serait P.-J. Proudhon". Vanité qui s'étale, et qui masque le ressentiment. Pensons à Stendhal, cherchant ce qui est caché par "l'envie, la jalousie et la haine impuissante", et disant : "C'est sentir soi inférieur". Le 3 décembre 1849, Proudhon ne peut plus se contenir, son grotesque monologue intérieur paraît dans "La Voix du peuple", attribué à Leroux :

Citoyens, Celui qui a résolu le problème du prolétariat, Celui qui seul a le droit de lever la main au ciel et de dire Mon idée est immortelle !, cet homme-là, ce n'est pas Proudhon, c'est PIERRE LEROUX ! c'est MOI !

         Déjà, à cause des objections faites à son projet de Banque du Peuple, Proudhon a méchamment "ironisé" contre la Montagne et particulièrement contre Leroux dès le 5 octobre 1848. Or, durant tout le mois de septembre Leroux avait subi les assauts des ténors de tous les partis réactionnaires et conservateurs, — "les voltairiens se préparant à défendre l'Eglise, et les universitaires jusque là ennemis du clergé tendant la main aux jésuites", ainsi que Leroux allait l'écrire dans "La République". Janvier 49 a vu la défaite : les ouvriers de Paris ont préféré Leroux. La rancoeur de Proudhon lui dicte ses Confessions d'un révolutionnaire, dont Leroux va rendre compte en novembre. Jusque là, il s'était efforcé de ménager Proudhon, en l'appelant "l'enfant terrible du socialisme". Il aurait pu rappeler que, contre lui, quatorze mois plus tôt, Thiers citait les railleries de Proudhon. Il aurait pu rappeler que le 11 août 48, affrontant les furieux  il avait expliqué à l'Assemblée qu'en écrivant "La propriété c'est le vol", "le citoyen Proudhon" avait voulu dire qu'on dépouille la communauté en s'appropriant certaines richesses provenant par exemple du sous-sol ou résultant de l'exploitation des chemins de fer. Ensuite, Leroux a fait inscrire au "Moniteur" que le ler août, s'il avait été en séance, il aurait comme Greppo voté pour Proudhon. Leroux favorise toujours ce qui peut rapprocher les socialistes les uns des autres. Mais en 1849, quand il s'adresse dans "La République" à l'auteur des Confessions d'un révolutionnaire il déclare :"Je lui dois la vérité. Il s'égare." En dépit de ce qu'il a de vrai, "son aphorisme [sur la propriété] est essentiellement faux et contradictoire en lui-même". Et dangereux : une propagande multiforme terrifiait les possédants en insistant sur la désunion des socialistes et sur leur complicité avec le parti rouge. Se présentant comme "le seul homme raisonnable du parti populaire", Proudhon "ruine de fond en comble l'influence de tous les amis du peuple, venus à la lumière nouvelle les uns de la bourgeoisie, les autres des rangs du prolétariat ; les uns par la science, les autres par le sentiment, d'autres par la pratique, les uns par la Liberté, les autres par l'Egalité, d'autres enfin par la Fraternité". Alors qu'ils tendent à "s'unir dans un symbole commun", "tout sert de piédestal à Proudhon" pour s'élever, lui, l'inventeur de la Banque du peuple, au dessus de tous. Auparavant déjà, il insistait sur la Liberté beaucoup plus que sur l'Egalité etla Fraternité. De même, en se présentant comme "financier", iloublie la production  et la consommation à force d'insister sur la Circulation. Leroux rappelle qu'au cours de douze ou quinze conférences, Villegardelle, Vidal et lui s'étaient efforcés de montrer à Proudhon que "la banque du peuple" était un cercle vicieux. Seul contre tous, Proudhon avait répliqué en se proclamant "dialecticien" et en niant toute forme d'autorité et de croyance, comme si toute autorité était monarchique et toute croyance superstition, comme si le mathématicien était seul à penser. Leroux répond que la science religieuse et la science politique sont progressives, que l'autorité républicaine est association, que la sensation, le sentiment et la connaissance sont invidivisiblement unis en chacun de nous, et que par conséquent le mathématicien n'est pas seul à penser, ni le poète à croire et le physicien à voir :tous les trois, bien que ce soit avec des prédominances différentes, ils pensent, ils croient et ils voient dans tous leurs actes. De même, dans les Védas, il y a métaphysique et science ; les collèges de Thèbes et de Memphis n'adoraient point les crocodiles. Au lieu de copier " [son] initiateur Feuerbach" en disant que Dieu a toujours été un piège tendu à l'ignorance et que les peuples se sont égorgés pour leurs idoles, Proudhon devrait étudier l'histoire des grandes religions : toutes,

"filles l'une de l'autre, et identiques dans leur fonds essentiel, adoraient Dieu, la Vie et la source de toute vie. Toutes, elles ont enseigné, les unes ouvertement, les autres sous des voiles, la liberté, l'égalité, la fraternité."

         Ici, rappelons les mots de Clemenceau sur Leroux "bafoué, houspillé, ridiculisé à plaisir" par Proudhon. disons que "dans le dévergondage du journalisme d'alors", qui explique le style de Proudhon, "la République" où écrit Leroux est un journal "de la meilleure tenue" comme Jean Gaumont disait en parlant de "la Vraie République" où Leroux écrivit l'année précédente.

         C'est à cet article du 10 novembre que Proudhon répond le 17 en menaçant du fer rouge "le saint homme qui se souvient d'avoir été Jésus-Christ". Pour sauver son amour propre, pour dissimuler la défaite que les délégués ouvriers lui ont infligée sur son propre terrain, il trahit, il flatte toutes les variétés de réactionnaires en accusant les "néo-chrétiens, néo-jacobins, néo-platoniciens, néo-babouvistes [dont] les influences occultes commencent à s'avouer tout haut". Sa solution à lui a été repoussée par eux, à l'instigation de Louis Blanc, ce "nouveau Robespierre", et surtout de Leroux, le '"métaphysicien de la Trimourti" :

Que dirait le public s'il apprenait que la cause du blâme que vous décernez à la Banque du Peuple vient uniquement de ce que j'en avais banni malgré vous toute espèce de Triade. Vous vouliez dans la Banque du Peuple TROIS divisions : Production, Consommation et Circulation.

         C'est alors que Marx juge "précieuses les insolentes tirades de Proudhon contre Dieu, la fraternité et autres billevesées". Il signale à ses correspondants allemands, dès le lendemain, le Supplément de "la Voix du peuple"où elles viennent de paraître. Il a sans doute déjà lu aussi, mais il ne le dit pas, la réponse de Leroux publiée dans "la République". Considerant réagit contre les thèses, antithèses et synthèses allemandes dont abuse Proudhon, "zéro très gros, très boursouflé, plein de tapage et de vent". Membre, comme Pauline Roland, de l'Association Fraternelle des Institutrices, Instituteurs et Professeurs Socialistes, Gustave Lefrançais constate l'opposition entre "le socialiste individualiste" et "les socialistes communistes" que Proudhon vient d'attaquer. Contre ces attaques, la Commission des délégués ouvriers proteste dans un Manifeste qui selon R. Gossez "constitue une mise en garde contre le système de l'anarchie et une prise de position en faveur de l'Etat transformé et mis au service de tous". Le docteur Guépin se joint aux responsables des Associations ouvrières, en n'accordant que trois pages sur huit cents à l'auteur "trop personnel, "trop caustique" qui "importe le germanisme parmi nous", et qui est à la fois "écueil et phare", car on perdrait "infailliblement" la Révolution, si on voulait atteindre "immédiatement ce vers quoi il guide le socialisme : table rase, spontanéité, anarchie". Sans employer le mot qui met  Proudhon en fureur, Guépin exprime bel et bien, en parlant de convention et de communion, l'indivisibilité d'une triade unifiée par une médiation :

 Pecqueur, les rédacteurs de la "Revue sociale", et ceux de nos amis qui dirigent les associations et les corporations ouvrières de la capitale sont tous, comme ceux avec qui ils vivent en communion et comme nous, les fils en esprit de la convention de Saint-Simon, de  Pierre Leroux et de Fourier.

Enfin, terminant les centaines de pages de "[s]on livre socialiste", Renan écrit :

Je ne puis pardonner à M. Proudhon ses airs d'athéisme et d'irréligion [...] Les hommes qui feront l'avenir ne seront pas de petits hommes, disputeurs, raisonneurs, insulteurs, hommes de parti, intrigants, sans idéal. Moi, critique inflexible, je ne serai pas suspect de flatterie pour un homme qui cherche la trinité en toutes choses, eh bien je préfère Pïerre Leroux.

         Juste condamnation de l'antithéiste qui répétait dans ses Carnets  : "Pierre Leroux m'embête avec son bon Dieu. […] Avec son mysticisme, P. Leroux est aussi embêtant que Cabet, Michelet, Quinet et L. Blanc." Malheureusement, trinité étant le synonyme ecclésiastique du mot triade qu'employait Leroux, les lecteurs de Renan retiendront qu'il jugeait Leroux trop proche de l'Eglise. Et donc, que Proudhon avait raison. Jamais on n'a réédité les longs articles de Leroux dans "la République". On n'y a jamais fait allusion. Or aucune controverse n'avait jamais proposé à un aussi grand public, à tout le corps électotal, d'aussi vastes questions religieuses, philosophiques, politiques, économiques et sociales. Marxistes ou non, les historiens français diront tous que "Proudhon est le plus grand penseur social français". C'est en répétant ces mots de Gurwitch et en exprimant ce consensus qu'en 1948 Edouard Dolléans ironisait sur Leroux, "l'étrange inventeur de la Triade". Or Leroux avait entièrement raison. D'abord quant aux réalités économiques et politiques contemporaines, et cela va être le premier point de notre réflexion. Et aussi quand il expliquait de façon lumineuse, à ceux "qui ont le sens obstrué par le faux individualisme moderne", ce que les anciens avaient découvert en utilisant la triade comme doctrine et comme méthode.

         Pour mémoire, ici, une simple note sur le mépris affiché par Proudhon à l'égard des "romantiques et des romanciers", et aussi des femmes, et donc, doublement, à l'égard de celle "qu'il a particulièrement insultée, notre amie Mme Madame Sand". Leroux, en écrivant cela, exprimait le sentiment de tous les écrivains, de Balzac à Flaubert en passant par Dostoïevski, Michelet, Quinet et le dernier Victor Hugo. Mais c'est à Proudhon que l'on donne généralement raison, ainsi que Jacques Julliard, en écrivant :"Comme la plupart de nos contemporains, j'ai longtemps vécu dans la conviction qu'il n'y avait pas grand chose de bon à tirer du XIXe siècle,— identifié au romantisme, c'est à dire à une revanche abusive de  la sensibilité" . Acharné contre "les ravages que l'anarchie romantique imposait au coeur féminin", contre Leroux et contre "George Sand, "le mauvais génie de son sexe", Auguste Comte a été le maître de Proudhon, avant d'être le maître de Maurras, qui jugeait que "la romantique française" étaite"corruptrice", et pas seulement à cause de "la barbarie slave qu'elle avait dans le sang".

Situation générale de l'Europe en 1849

         Quant aux faits, d'abord, ce n'est pas par l'opération de la Trimourti que "les syndicats de la production  et de la consommation" ont été adjoints au projet de Proudhon. Nous avons vu, cité par Rémi Gossez d'après le journal de Proudhon lui-même, le Rapport qui prouve cela. En réduisant tout le Socialisme à une question de fiscalité, de banque et d'économie politique, Proudhon traitait Leroux et Louis Blanc de "socialistes mitigés", de "socialistes hermaphodites", et de néo-jacobins parce qu'en plus de ce que Marx appellera les infrastructures ils se préoccupaient du suffrage universel, de la constitution, de l'Etat. A quoi bon vouloir comme L. Blanc "la transformation de l'Etat-Maître en Etat-serviteur" ? Il est si facile de proposer l'abolition de l'impôt en disant comme Proudhon :"La mission de l'Etat est finie". Auparavant, il avait revendiqué pour lui-même la pure doctrine socialiste, il se désigne ensuite comme "financier" pour mieux s'isoler de ceux qu'il appelle, péjorativement, socialistes. Il donne l'impression de confirmer les accusations des  réactionnaires — libéraux voltairiens, catholiques légitimistes, éclectiques orléanistes. Veuillot et Thiers s'en réjouissent. A juste titre, Leroux lui reproche dans "La République" d'oublier le deuxième des deux mots qu'il avait naguère pris pour devise : Destruam et aedificabo.

         Dans les six numéros des semaines suivantes, Leroux continue la réfutation : lui aussi, il était athée, à quinze ans. A cet âge, ce n'est pas blâmable mais non pas à l'âge qu'a Proudhon, surtout quand on a pris part l'hiver précédent,  "avec les ouvriers nos frères", aux repas où on "parlait de Dieu, de la France et des Nations soeurs de la France qui combattaient pour la Liberté, pour l'Egalité, pour la Fraternité, et aussi de la plus grande Patrie, l' Humanité". A ce moment-là, Proudhon ne disait pas que tout cela n'était que chimère. Pourquoi ne reconnaît-il pas que la société humaine donne lieu à la Famille, à la Propriété, et au Gouvernement, et que l'autorité paternelle, l'autorité maritale, l'autorité patronale, l'autorité gouvernementale doivent être non pas détruites, mais perfectionnées ? Dans ses Confessions, rien sur l'Association, ce point le plus élevé des spéculations de Saint-Simon, d'Owen et de Fourier. Rien sur les masses, sur la générosité de ces Parias de la Société qu'on appelle les Prolétaires, rien sur ceux que le peuple a investis de sa confiance, "sur toute la phalange, divisée d'abord en deux camps, les Républicains et les Socialistes, qui se rapprochent à mesure qu'ils se connaissent et se comprennent mieux". Pas un mot pour "les traditions de l'Humanité, les prophéties et les promesses de l'universelle Religion, pour l'esprit vivant de la Révolution Française transmis miraculeusement, malgré tant de persécutions, pendant un demi-siècle entier".

         En suivant Proudhon sur le terrain où il polémiquait, on s'enferme en un seul pays. On fera de même, très souvent, en suivant Marx. Leroux n'oubliait pas la politique internationale. "Révolutionnaire pacifique", il n'était pas pacifiste. Ce n'est pas à lui que Balzac aurait dit :"La police, Monsieur, vous ne savez pas ce que c'est que la police."

         "Le Peuple", 1er mars 48, éditorial du premier numéro signé A. Esquiros : "Il faut associer à notre délivrance la Pologne, l'Italie, l'Irlande : plus de rois, plus d'esclaves"

         Manifeste de M. de Lamartine, ministre des Affaires Etrangères, aux agents de la République française : "La République française n'intentera de guerre à personne".

         Adresse (signée Stanislas Worcell) du Comité central de la Société démocratique polonaise au Gouvernement provisoire : "la nation polonaise pourra occuper sa place au banquet fraternel des peuples ".

         Appel au peuple allemand pour que  les provinces allemandes se constituent en république fédérative et forment avec leurs frères les Français une alliance offensive et défensive (affiche non signée apposée dans plusieurs villes des provinces rhénase).

         Au nom d'une Société des amis des Polonais, le Dr Sclund invite les Allemands qui tiennnent à l'honneur de leur patrie à s'unir à la Société Démocratique pour formuler une adresse à l'Assemblée Constituante Allemande.

         Appel aux braves citoyens de la Garde mobile pour qu'ils déposent leurs armes chez M. GEORGE HERWEGH (George sans s).

         Appel de La Société démocratique allemande à Paris (George Herwegh, Bornstedt) pour que les ouvriers français aident les enfants de l' Allemagne qui vont entreprendre l'invasion sacrée sur le sol de l'Allemagne pour y fonder une grande République allemande comme soeur et alliée de la grande République française ( 18 mars 48).

         LEGION POLONAISE. Remerciements au Gouvernement provisoire qui, appliquant son principe divin de fraternité, a  autorisé les Polonais, le 10 mars, à s'associer en  un seul corps.

         Mars 48, La Pologne à la Nation Française : "Il faut que la France n'oublie jamais que la forme républicaine de son gouvernement ne sera pas longtemps tolérée dans la société européenne".

         Leroux mesurait la gravité de l'avertissement donné par cette affiche, et il parlait à juste titre d'une guerre de religion, puisqu'une guerre sainte était prêchée par "le jésuitisme" contre "le socialisme" et donc contre notre pays. Notons qu'il fallait inclure l'Angleterre parmi les Empires menaçants, puisque la "Profession de foi d'Alexandre Andryane, arrêté à Milan en 1822 par les Autrichiens et enchaîné durant dix ans au Spielberg en Moravie aux électeurs de Seine-et-Oise " (2 mars 48) est soutenue par John O'Connel, "membre irlandais du Parlement britannique", qui atteste que "[s]on père aimait Andryane comme un des apôtres de notre religion de l'Humanité".

         Deux années passent. Dans son Histoire de la Révolution de 1848, Lamartine exalte son Manifeste  de mars 48. Le 26 novembre 1850 Leroux répond à l'ancien ministre des affaires étrangères que pour "déclarer dignement la paix à l'Europe, il fallait organiser réellement la Garde nationale […] et faire de la France le camp indestructible de la République". L'Ordre européen que la France selon M. de Lamartine ne veut pas perturber, c'est "la Russie en Pologne, les autrichiens en Italie, trente quatre ans de tyrannie s'exerçant par cinq despotes sur deux cents millions d'hommes". Rassurée par ce Manifeste, "la Sainte Alliance s'avance  avec deux millions de soldats. Si le Gouvernement provisoire avait voulu, il n'y aurait plus aujourd'hui de Sainte Alliance que celle des peuples."

         Et Proudhon ? Pour la politique internationale aussi, il comptait avant tout sur "les moyens économiques", et il ne supportait pas en 1849 qu'on appelle la France "le peuple initiateur". Leroux lui répondait que "la trêve" pouvait aboutir à "un terrible dénouement, la guerre de la République contre la Monarchie, car l'Empereur de Russie, entouré de tout ce qui reste de monarchie en Europe, a menacé la France, le Pape catholique s'unissant au Pape russe dans cet anathème universel". "Victorieuses dans toute l'Europe, les aristocraties allaient réagir contre la liberté en France, car la France est plus qu'un Peuple, c'est une Religion. Vaincue déjà à Rome par l'alliance du Prince-Président avec le Pape ; terrassée en Hongrie par les Russes alliés aux Autrichiens, la démocratie étant vaincue en Allemagne. Dans cette guerre de religion, alors que l'Italie toute entière avait retrouvé ses maîtres, Mazzini demeurait le représentant du Socialisme combattant le Catholicisme" (20 octobre 1849).

         Mais le 12 février 1852, à Londres, devant la Société des Amis de l'Italie, Mazzini déclarera : AS TO ME, I AM NOT SOCIALIST. Et six ans plus tard, à Jersey, Leroux dira que l'attaque acharnée de Mazzini contre les victimes du Coup d'Etat était la conséquence de la participation secrète du Gouvernement Anglais, comme des autres cabinets de l' Europe, à ce Coup d'Etat. A Paris, en 1851, Leroux savait déjà  que la Russie voulait abattre la République, mais en 1852, en arrivant à Londres, il fut surpris par la froideur que lui montrait Stuart Mill. Il ne s'attendait pas à une entente entre la couronne britannique et Saint-Pétersbourg.

         Une chose, en tout cas, à Londres, n'étonne pas Leroux : lors du meeting où Cabet et lui font l'éloge de Robert Owen, il a reconnu des agents de Carlier. Ce redoutable chef de la police était à ses yeux le principal responsable du Coup du 2 Décembre, et déjà des provocations qui avaient amené l'insurrection de Juin 48. Déjà, le 31 mars 48, Leroux se méfie de Carlier lorsqu'il demande à Cabet de l'aider à éviter "la bataille" dont il sait qu'elle sera "terrible" si on cède aux provocations de ceux qui la "veulent". C'est avant le début de la seconde République qu'il avait appris à connaître les hommes du "National" et leur agent, Carlier, et c'est à eux qu'il faisait allusion le 16 février 48, à la veille de la Révolution, quand il disait à Philippe Faure et ses camarades :

les plus grands ennemis du socialisme et du peuple ne sont pas ceux qui sont au pouvoir, mais ceux qui y arriveraient.

         On croit et on enseigne que Leroux ignorait l'âpre réalité et qu'il vivait dans le rêve "quarante-huitard" de l'utopie harmonienne. On comprendrait l'histoire tout autrement si on rééditait le Journal d'un combattant de Février, où Philippe Faure a rapporté cette mise en garde, et aussi "la République" où Leroux s'efforce en vain d'ouvrir les yeux de Proudhon. Celui-ci est à Sainte Pélagie, et ses gardiens l'autorisent bien volontiers à publier les pamphlets où il dit à Leroux : "Prenez garde. Nous sommes entourés de mouchards, qui ne songent qu'à nous faire dire, quand il ne nous font pas faire, des sottises." Imaginons Carlier lisant cela, et lisant aussi la réponse de Leroux :

"La France s'est affirmée républicaine ; et elle s'est affirmée républicaine afin que tous les groupes de l'Humanité qui composent l'Europe s'affirment comme elle. Mais à l'instant même, hors d'elle et dans son sein, tout ce qui est pour la Monarchie, dans l' Etat, dans la religion, dans l'atelier, s'est élevé contre cette affirmation. A la voix de la Liberté a répondu la voix du Despotisme."  

"Le grand triadiste"

         Etat, religion, atelier. Retenons ces trois termes. Et aussi ce que Leroux dira après la publication de La  Justice  dans la Révolution et dans l'Eglise : en subalternisant la femme, Proudhon  instaure le despotisme au lieu de la justice. Redoutant les antithèses, les dilemmes et le dualisme, Lerouxrappelait à Proudhon les mises en garde qu'il avait adressées à ceux qui donnaient trop d'importance à l'Egalité, comme Louis Blanc, ou à la Fraternité, comme Cabet, ou encore à la Liberté, qui avait été "la marotte de Fourier", le maître de Proudhon. En privilégiant un des trois terme, les trois écoles risquaient de faire échouer  la seconde République comme la précédente. En 1793, leurs devancières avaient commis la même erreur face au premier Napoléon : "Son despotisme sur elles vint de leurs contradictions". En 1823, "de même, le Carbonarisme par suite de ses divisions fut obligé de désarmer."

         Depuis longtemps, sur des sujets très différents, on trouvait cette tripartition dans les écrits de Leroux. Cela agaçait ceux que Renan appelle "les petits hommes". Ils croyaient à une manie, à une marotte. Mais nous allons comprendre pourquoi, le 27 février 1848,  sur proposition de Pierre Leroux, Maire élu et proclamé la veille, le Conseil municipal de Boussac adopta à l'unanimité une adresse au Gouvernement provisoire se terminant par ces mots :

Vive la République française !

Liberté, Fraternité, Egalité, Unité.

         Le 26 février 48, par décret du Gouvernement provisoire, les mots Liberté, Egalité, Fraternité sont inscrits sur les drapeaux régimentaires. Le mot Unité sera ajouté le 13 avril à la demande de  la Commission de la Défense nationale de l'Assemblée Nationale . Entre temps, des professions de foi sont placardés dans toutes les communes de France et dans tous les journaux. En voici quelques unes. Dans les premières, l'influence de Leroux n'apparaît pas.

         Le mot Liberté avait été le maître-mot de la fouriériste "Démocratie pacifique". Le 25 février elle le redit encore au début de son Manifeste : "Plus de contrainte, plus de force, plus de violence. Gouvernement par la persuasion et par l'amour, FRATERNITE UNIVERSELLE !" Mais ce dernier mot montre qu'elle se convertit à la République, et d'ailleurs, en reproduisant l'article du "Populaire", qui est le journal  de Cabet, c'est le principe communiste qu'elle proclame : "Notre principe primordial, fondamental, générateur de tous les autres principes, c'est la FRATERNITE, entraînant comme conséquences nécessaires la Liberté, l'Egalité, la Solidarité, l'Unité"

         Mais en 1846, dans "le Populaire", Cabet avait attaqué la naissante "Revue sociale", où Leroux répondait fraternellement, dans le numéro d'octobre, que "l'éducation fraternelle" ne suffit pas : "il y a aussi liberté et égalité".

         Troisième façon de privilégier un des trois termes en le mettant avant les deux autres : l'affiche blanquiste AUX ELECTEURS DE LA SEINE signée en mars par Paulmier (Edouard), président du Club Républicain du 3è arrondissement : " EGALITE ! LIBERTE ! FRATERNITE ! "

         Par contre, en mars aussi, CANDIDATURE D'UN OUVRIER TYPOGRAPHE, Nicolas Cirier utilise la dernière place et de grands caractères : "trois grands mots Liberté, Egalité, FRATERNITE surtout et avant tout". Mais la place centrale peut aussi souligner l'importance de ce mot, et c'est le cas, en mars aussi, dans la PROFESSION DE FOI de Michel Alcan : Liberté, Fraternité, Egalité.

         Le 16 mars : la plus magnifique des affiches, intitulée LES FEMMES ! Au gouvernement provisoire et au peuple français :"Vous dites que la sainte devise liberté, égalité, fraternité sera appliquée dans toutes ses conséquences. Vous dites que cette sublime devise est une et indivisible […] De la solidarité des liens nouveaux et naturels que vous établirez entre l'homme et la femme résultera, n'en doutez pas, le mariage par excellence, le mariage social, trinité matérielle, intellectuele et morale dans le travail, ce mariage enfin, régénérateur du monde, pour lequel le Christ a dû dire avant tout : Ce que Dieu a joint, que l'homme ne le sépare point". (Suivent de nombreuses signatures de femmes artistes, ouvrières, littérateurs, professeurs et autres.)

         Avant 48, la "Revue sociale" avait dit qu'il fallait une République "où ne serait sacrifié aucun des termes de la formule Liberté, Fraternité, Egalité, Unité". Alcan a certainement lu Leroux et compris le péril causé par l'antagonisme des deux termes: il les relie par celui sur lequel insiste aussi le lucide typographe Cirier. Comme Alcan, ces femmes savent la différence entre l'énumération de trois termes et une triade. Comme Leroux, leur principal avocat, elles s'inspirent de l'Evangile, mais elles ne sont pas plus que lui sous la dépendance de l'Eglise qu'il tient pour une figure transitoire et dépassée de "la grande Eglise qui réunira dans son sein ce qui avait été faussement séparé jusqu'ici, le règne de Dieu et le règne de la nature."

         Proudhon a tout confondu, et noyé tout cela dans le ridicule. Autant il convenait de critiquer "La Démocratie pacifique" qui voulait en Février "organiser l'union et l'amour" et qui disait "Nous aurons bientôt établi LE ROYAUME DE DIEU SUR LA TERRE, autant il fallait comme Leroux prendre la défense de Cabet contre ceux qui criaient : "A mort les communistes". Dès le 25 février Cabet écrivait dans "le Populaire" : "Gardons-nous de demander l'application immédiate de nos doctrines communistes. Nous avons toujours dit que nous ne voulions leur triomphe que par la discussion. Et avec les autres démocrates,  nos frères, crions : "Point de vengeance , point de violences, point d'atteintes à la propriété!"  Et Leroux lui écrivait le 31 mars:

Je n'ai jamais, vous le savez, présenté la doctrine que j'enseigne sous le nom de communisme, mais je n'ai jamais non plus admis ni propagé les allégations iniques, de tout point, répandues contre le communisme tel que vous le professez. J'aspire à une science sociale dans laquelle nous nous réunirons tous. Le même fonds de doctrine nous unit, nous partons tous deux du principe de la communion humaine, tandis que ceux qui nous repoussent partent du faux principe de la séparation et de l'antagonisme.

         Ami de Boileau,  Proudhon ne fait pas de différence entre "les romantiques et les romanciers". Flaubert et Zola, eux non plus, ne sauront pas reconnaître parmi les républicains de  48, les disciples de Léon Giraud, les émules de Michel Chrestien "qui croyait à la religion du Christ, le divin législateur de l'Egalité et qui défendait l'immortalité de l'âme contre le scalpel de Bianchon l'analyste par excellence." Voici, parmi les députés de 48, un "frère de George Sand" , "le docteur Ducoux, administrateur délégué pour le Loir et Cher, qui a républicanisé ce pays sans perturbation en publiant un petit catéchisme républicain qui, répandu par milliers dans les campagnes, y sert encore aujourd'hui à des conférences hebdomadaires présidées dans chaque commune par l'instituteur ou par le curé". Voici même un ménechme de Lucien Leuwen, ou peut-être même son modèle : "Breymand Abraham, lieutenant en garnison à Grenoble, démissionne en avril 1834 pour ne pas se trouver dans la nécessité de combattre un jour ou l'autre ceux qui auraient pu conspirer pour l'établissement de la République, objet de tous ses voeux".

         Si l'on en croit la Biographie impartiale ce lieutenant  était en dépit de son prénom "un vrai catholique". Il convient sans doute d'en dire autant de deux autres représentants du peuple, l'abbé Stoecklé, "un républicain suivant Jésus Christ, pratiquant toutes les vertus démocratiques renfermées dans l'Evangile". Et Edouard Comandré, chef de bataillon : "Il voyait la République, le rêve de son coeur, surgir des barricades donnant la main à la religion, et il disait : "Je veux la liberté, la liberté pour tous. Pas plus de communisme que de privilèges ; l'ère de la sainte fraternité."  

"La solidarité éternelle du genre humain"

         Les socialistes qu'entraînait Leroux n'étaient évidemment pas en totale opposition avec ces catholiques sociaux. Les uns et les autres, d'ailleurs, avaient été influencés par le Nouveau christianisme de Saint-Simon. Mais sur le terrain doctrinal les positions étaient nettement tranchées. En 1840, Leroux avait affirmé, au Tome second de De l'Humanité que "la résurrection telle que l'entendaient Jésus et le Christianisme est une chimère". Dès lors, il était dénoncé par le clergé comme le principal ennemi de l'Eglise. Il a suffi d'un "coup de pistolet" tiré par Proudhon dans son journal et d'un mot que Renan a publié quarante et une années plus tard pour que l'Université française le confonde avec le catholique Buchez, ou avec Lamennais. Or c'est dans l'école saint-simonienne que Leroux s'est exercé à raisonner selon la triade. Sans faire de Saint-Simon un nouveau Messie. Sans saluer Enfantin du nom de "Père". Sans employer le mot trinité comme Eugène Rodriguez l'avait fait en résumant la doctrine de Saint-Simon sur le ton du catéchisme :

La trinité divine et humaine, c'est la vie manifestée par la pensée et l'action ; elle donne aux hommes la religion, le dogme et le culte, principe des beaux-arts, de la science et de l'industrie. Par la trinité, l'homme aime le beau, connaît le vrai et pratique l'utile.

         En écrivant dans sa réponse à Proudhon  : "Il y a vingt ans que nous poursuivons cette synthèse de l'esprit et de la matière", Leroux renvoie au moment où il prit Saint-Simon comme "maître". Mais, tout d'abord c'est "la synthèse" réalisée par Saint-Simon que Leroux admire en lui : "Saint-Simon a vraiment réuni la doctrine du progrès qui était divisée entre Diderot (Condorcet) et Rousseau (Robespierre)". Ensuite, Leroux savait fort bien qu'en se servant du chiffre trois pour développer la complexité d'une notion Saint-Simon n'était pas novateur. Contemporain de Saint-Simon, et commentateur de la Bible, Fabre d'Olivet remarquait après Noé comme après Adam trois générations entre lesquelles Moïse suggérait un rapport. Repoussant l'interprétation cosmogonique qu'en donnait cet esprit porté "à la la théurgie et à la partie fausse de la magie", Leroux voit dans ces trois types humains les trois prédominances psychologiques qui prédisposent l'un à devenir industriel  l'autre artiste et le troisième savant. En cela, il reste fidèle à Saint-Simon, qui confiait "aux savants, aux artistes et aux industriels" (ce dernier mot englobant les diverses catégories de travailleurs) la tâche de remplacer les  hiérarchies sacerdotales et féodales, et de travailler à la paix mondiale, au développement économique et à l'amélioration du sort de la classe la plus déshéritée. Relisons les trois termes "savants, artistes, industriels", et nous comprendrons pourquoi Leroux a rompu avec Prosper Enfantin, qui remplace le mot artistes par un autre mot, et qui donne à cet autre mot la place que Saint-Simon attribuait au mot savants. Elu par "Dieu, PERE et MERE infinis et éternels" pour "établir l'HARMONIE", le Père Enfantin affirme qu'il faut "admettre comme dogme fondamental de la politique la division trinaire de l'Humanité en PRETRES, savants et industriels". Il faut aussi "appliquer l'algèbre et la géométrie à la morale afin d'établir notre dogme trinaire", afin que soient dépassées toutes les oppositions (identité et différence, passé et avenir, autorité et liberté, moi et non-moi, homme et femme, versificateur et prosateur, chrétien et païen, bourgeois et prolétaire, etc.) et que "les hommes de pensée et les hommes d'action" soient réconciliés par "les hommes d'amour". Enfantin ne supporte pas le dualisme. Malade en 1832, il répond au médecin qui soigne son "corps scaderdotal" :"La division que vous établissez entre les parfums (gras et secs) ne forme encore qu'un dualisme. Il y a là à trouver une trinité comme partout." Comme partout. Ainsi Michel Chevalier : trois peaux humaines, la noire, la rouge et la blanche, triple elle-même, européenne, arabe et mongole. Ou Gustave d' Eichthal : lisant en 1837 dans l'Histoire de France  de Michelet que "trois asiles, la Judée, Athènes et Rome, ont été les foyers de la vie de l'Occident", il s'enthousiasme : "Moïse, Numa, Thésée ! Sinaï, Capitole, Acropole ! […] "Abraham, Moïse, Jésus !, les trois mondes, l'Orient, la Méditerranée, l'Occident ! la vieillesse, la virilité, la jeunesse ! le Père, le Saint Esprit, le fils ! le patricien, le juge, le rédempteur !" Et "la Jérusalem nouvelle" dont l'Autriche sera "l'embryon" en attendant que "les  Juifs, les Grecs et les Italiens " se joignent à elle .

         Rien de commun entre ces visions théocratiques et les idées de Leroux. Nullement romantique, il procède toujours à partir de la réalité. De la réalité contemporaine, nous l'avons vu en parlant de ses discours à l'Assemblée. Et des réalités historiques lointaines, que Proudhon traite de "fables de l'antiquité, légendes des peuples barbares, rêveries des révélateurs". Leroux respecte ces documents, ces sociétés, ces façons de voir. Il étudie la préhistoire de "la sainte devise de nos pères", il y voit l'aboutissement de traditions que recevaient différemment les trois écoles de 1789. Or, bien des fois déjà il y avait eu trois sectes, et une idée nouvelle, synthétique, qui les comprenait toutes les trois. Non pas seulement dans l'histoire des différentes églises chrétiennes et de ses adversaire, mais bien avant. "L'admirable unité, la mystérieuse identité des quatre Evangiles" résultait d'une fusion entre les trois premiers, écrits après leur conversion par un Saducéen, par un Essénien, par un Pharisien, et le quatrième, oeuvre d'un Juif platonicien, au temps où le Platonisme avait à peu près hérité de l'Epicurisme et du Stoïcisme. Nombre de savants avaient multiplié sur ces sujets des réflexions dont il était bon de s'instruire. Trois écoles juives et trois écoles grecques qui tenaient, les unes de Moïse et les autres de Pythagore, l'initiation qu'ils avaient reçue l'un et l'autre des prêtres de Memphis et de Thèbes. La psychologie et la sociologie que Moïse expose allégoriquement dans la Genèse ressemblent beaucoup à ce que Macrobe et Diogène de Laërte nous apprennent sur la doctrine de Pythagore. Là, le triangle de Jéhovah, le Tétragrammaton qui voilait son nom mystérieux. Ici, la Tétraktys, la divine Tétrade, qui accomplissait la formule trinaire en lui ajoutant encore l'unité. Bien loin d'inventer la triade et de se présenter comme un Révélateur, Leroux rappelle le serment prononcé par Pythagore au nom de "Celui qui a donné à notre âme l'unité dans la triplicité", il  écrit : "Sachez comprendre Moise ou Jésus", et il cite nombre de penseurs qui se sont servi de la philosophie numérale en hébreu, en chaldéen, en grec, en latin, en anglais et en allemand pour exposer progressivement la vérité métaphysique : l'homme est l'humanité. La perfectibilité permet à chacun d'entrevoir la tétrade  divine et d'en entreprendre la réalisation en lui-même et dans la société. "L'homme est sensation, sentiment, connaissance et il est ces trois choses unies, et formant par leur réunion une unité, une monade". Il est "une trinité indivisible de ces trois choses".

         Tout cela semblait inactuel. En se moquant du philosophus hirsutus les pamphlétaires et les caricaturistes amusaient ce que Baudelaire appelait "le petit public". Mais l'erreur est toujours l'oubli d'une partie de la vérité. "Les trois plus grandes tentatives d'une théorie politique fondée sur la philosophie se sont trouvées fausses, par suite de l'erreur de la donnée psychologique qui les a inspirées". Républicain, Leroux avait en 1840 mis en garde contre trois périls : "Confions-nous à notre formule. Nous sommes sûrs qu'elle ne nous conduira ni à la théocratie, comme Platon, ni à la monarchie comme Hobbes, ni à la démagogie, comme Rousseau." Telle est "la science politique" qu'il rappelle à Proudhon en 1849.

         Leroux, citant de très nombreux auteurs ecclésiastiques, avait prouvé en 1840 qu'avant d'être appelés chrétiens les Juifs convertis avaient longtemps été appelés soit Esséniens soit Nazaréens, comme si leur parler trahissait une origine campagnarde. En 1848, il y avait à Paris une "Union essénienne". En parlant de "Nazaréens", après avoir  partagé avec Leroux , comme Proudhon, les repas des Associations fraternelles, Herzen comparait probablement la Creuse à la Galilée. Proudhon était jaloux du succès de ces Associations ouvrières. Elles inquiétaient les capitalistes et les monarchistes. En instaurant "la Science", la Loi des trois Etats avait aboli "la Religion" et interdit ce retour à "Jésus essénien, le destructeur des castes". Quant au clergé catholique, il ne connaissaient l'Antiquité païenne et l'Histoire sainte que par les manuels scolaires, le Génie du christianisme etles Martyrs. Leroux ne pouvait se faire entendre ni par les chrétiens (terrena despicere et amare coelestia ; Je n'ai qu'une âme / Qu'il faut sauver / De l'éternelle flamme / Je veux la préserver ; Voyageur exilé sur la terre / Loin du ciel je languis nuit et jour) ni par les voltairiens, qui ne voyaient qu'imposture dans les traditions religieuses.

         En 1849, dans "la Voix du Peuple", Proudhon est aussi étroit d'esprit que le "mômier" réactionnaire qui rédige les Profils critiques et biographiques des 750 Représentants du peuple publié en 1849, pour "servir de Manuel indispensable à toutes les personnes qui veulent suivre, dans les journaux, les débats législatifs". Parlant de Jules Leroux, élu de la Creuse à la Législative, ce pamphlet signale la notoriété que lui ont valu "les discours qu'il a prononcés dans les divers banquets qui ont eu lieu dans Paris depuis le 10 décembre". (Il s'agit du 10 décembre 48, jour de l'élection du Président, et de banquets d'opposants) :

mais avant tout, c'est une réputation  de reflet. il est tout simple qu'il en profite et qu'il se pare de son mieux, en présence des électeurs, des plumes de son frère, le grand triadiste Pierre.

         Je souligne le mot qui aurait dû être un titre de gloire. Voici la notice concernant Pierre Leroux : "Au plus haut de la Montagne, dans une sorte de petit Patmos, Pierre Leroux prépare de longues tirades apocalyptiques. Le rationalisme, chez Leroux, va jusqu'aux excentricités les plus inintelligibles. Le plus clair de sa doctrine, c'est qu'à la raison humaine le vieux Christianisme ne suffit plus."

         Ces deux dernières phrases sont la vulgarisation fidèle de la savante Histoire du communisme, ou réfutation des utopies socialistes, par Alfred Sudre, qui avait été publiée en 1848 et couronnée la même année par le Grand Prix Montyon de l'Académie Française.

         Sévère à l'égard de L. Blanc et Proudhon, Sudre l'était bien davantage à l'égard de leur maître à tous deux, Pierre Leroux. En effet, "le socialisme est la religion du mal", parce que "la négation d'une vie future est le premier de ses dogmes . Leroux est le premier des négateurs. Selon lui,

Il n' y a pas de paradis, il n' y a  pas d'enfer, il n' y a pas de purgatoire hors du monde, hors de la nature, hors de la vie. Dieu n'est pas hors du monde, car le monde n' est pas hors de Dieu.

         Or la vie spirituelle suppose que "le corps soit un moyen d'accomplir une destinée supérieure pour une âme incorruptible". Refusant de distinguer ces deux substances, "Leroux nie les dogmes consolateurs sur lesquels repose la morale, le dogme de l'immortalité et celui des peines et des récompenses dans la vie future". Dans l'Humanité  où il fait preuve d'une remarquable "érudition" en citant "Virgile, Platon, Pythagore, Apollonius, Moïse, Jésus Christ, il présente sa doctrine comme le résultat de la tradition non interrompue du genre humain. "Cette méthode a déjà été pratiquée avant lui en Italie, Allemagne et France par les nébuleux inventeurs de la philosophie de l'histoire". Ainsi, Leroux n'a rien qui lui appartienne en propre, sauf "le bizarre syncrétisme au moyen duquel il a amalgamé la religion avec l'athéisme et le mysticisme avec la négation de la vie spirituelle". En croyant découvrir dans ces cryptes du passé des profondeurs infinies, […] Leroux ne s'arrête pas à la vraie tradition de l'esprit humain, qui oppose les Champs Elysées et le Tartare, et qui se retrouve en Egypte et aux Indes". 

         Pour ce papiste (parlons comme Clemenceau) l'histoire des religions n'a plus de raison d'être: le dogme suffit. Pour Proudhon non plus : l'ère théologique et l'ère métaphysique sont closes. Le 5 décembre 1849, en écrivant : "J'ai lu votre réponse, mon cher Proudhon", Leroux rappelle l'attaque lancée par Proudhon quatorze mois plus tôt contre la Montagne, "à la grande joie des réactionnaires qui vous en firent compliment". Et il cite le passage des Confessions d'un révolutionnaire où Proudhon "[l]e raille si injustement d'avoir évoqué les fables de l'antiquité, les légendes des peuples barbares, toutes les rêveries des philosophes et des révélateurs". Et voici le coeur du débat :

Il est tout simple que nous attachions à tout cela grande importance, puisque nous croyons profondément à l'Humanité et à la Tradition, à la Solidarité éternelle du genre humain.

         Leroux savait fort bien qu'avant longtemps il ne pourrait pas être compris, ni par les chrétiens ni par leurs ennemis. C'est aux uns comme aux autres qu'il s'adressera dans La Grève  : "Ah ! mon  pauvre cher Lecteur, on a partagé en deux votre esprit. Tâchez de réunir les parties, comme un habile chirurgien" Pour rompre avec le dualisme et fuir l'unilatéralité, les prédécesseurs de Leroux avaient mis au point un mode de raisonnement dont il avait le mérite d'explorer les applications. Exilé, dans sa vieillesse, il lui arrivera d'en abuser. Mais il avait eu la belle audace de révéler le Timée à un public qui ne connaissait Platon que par le Phédon traduit en alexandrins par M. Alphonse de Lamartine. Un siècle s'écoulera avant Dichotomie et trichotomie chez saint Paul, où le P. Festugière rapproche Platon et Plutarque de saint Paul ; avant Dieu, l'homme et la vie d'après Platon, où René Schaerer rapproche la psychologie ternaire du Timée et la politique de la République ; avant que Dumézilréunifie la culture indo-euroépenne en rapprochant les trois collèges de flamines, à Rome, et les trois castes, aux Indes ; avant que Maurice de Gandillac explique dans La philosophie de Nicolas de Cues le sens que les pythagoriciens donnaient auchiffre quatre. Si Proudhon avait été sincère en disant qu'il aimait et estimait "l'antiéclectique, l'antagoniste de nos philosophes demi-dieux", il aurait respecté comme Balzac l'adversaire des "pédants en robe" qui jouent avec les mots matière et esprit, comme ou joue au volant avec des raquettes. Et les classes de philo n'auraient pas rabâché la gnoséologie, la "diamat", la théorie de la connaissance marxiste, si on s'était rappelé que "le matérialisme" avait été réfuté par Leroux tout autant que le spiritualisme de Victor Cousin et "le spiritualisme qui met Dieu hors de nous, hors de la vie des créatures, dans un lieu à part, et Jésus avec lui". Dès 1842, pour présenter élogieusement la pensée de Leroux, Lorenz Stein introduisait à l'intérieur d'un livre écrit en allemand, l'expression "esprit-corps" qui semblait à Sudre une aberration. Et Marx avait lu cela avant de critiquer Proudhon en achevant Misère de la philosophie par une citation de Jean Ziska où George Sand développait ce que Leroux avait dit de ce "monde éternellement progressif ", de "cette espèce humaine divisée sous les formes de riche et de pauvre, de tyran et de sujet, de maître et d'esclave, de noble et de roturier", et de "deux classes,  les bourgeois et les prolétaires".

Jaurès infidèle ou trahi ?

         C'est pour mettre fin à la fascination exercée par "quelques personnages privilégiés" que Jaurès a publié l'Histoire socialiste. Il pensait à Proudhon autant qu'à Marx, puisqu'il ne pouvait pas excuser chez ce Français "le vice" qu'il dénonçait chez cet Allemand quand il remarquait dans le Manifeste communiste  : "l'idée sacrifiée à la boutade hargneuse et étourdie". Jaurès n'a pas mieux réussi que Leroux. Un demi-siècle s'était écoulé depuis le 2 Décembre, et au lieu de rééditer les Oeuvres de Leroux on s'était "acharné à les faire disparaître". La place était prise. D'abord par Proudhon, qui s'était dit au 2 Décembre, quand soixante représentants du peuple avaient été exilés :"Les rouges sont partis, moi je reste". Pour excuser ce mot, Edouard Dolléans a écrit qu'à Sainte-Pélagie "la détention l'avait privé d'air" . Il est vrai qu'en 1849 déjà c'est à Sainte Pélagie qu'il avait rédigé ces articles irresponsables. Mais en 1846 il était en liberté quand il disait en parlant de Leroux : "Je soufflerai sur ses bavardages et ce sera fini". Quoi qu'il en soit, on a été heureux d'apprendre en 1983, grâce aux documents retrouvés par M. Jacques-François Béguin, qu'en 1873, au cimetière Montparnasse, après être allé avec ses amis se recueillir sur la tombe de Leroux, Auguste Desmoulins a déposé un bouquet d'immortelles sur la tombe de Proudhon. Gendre de Leroux, ayant partagé sa vie à Boussac et son exil à Jersey, Desmoulins était aussi magnanime que lui. Mais aussi, durant le Second Empire, Proudhon avait contribué à vulgariser plusieurs des thèses socialistes. Par exemple, dans Le principe fédératif (1862) en condamnant comme "oppressif" tout "gouvernement fort", et "la République unitaire" comme "une esence de pure monarchie". Aurait-on affirmé, comme Jacques Rougerie, "l'origine indubitablement proudhonienne du fédéralisme", si on avait étudié la "Revue sociale" qui continuait à paraître en 1850 loin de la capitale ? En septembre 1848, Leroux avait fait de  la décentralisation la première revendication socialiste, et deux ans plus tard, dans cette revue, ses amis proposaient "une nouvelle division et une organisation républicaine de la France". Pour mettre fin à "la Centralisation, institution monarchique et opressive", il fallait reprendre le projet soumis par  Thouret à la Constituante de 1789 : substituer aux trente-huit mille communes "mineures" sept cent communes de quelque cinquante mille habitants, ayant réellement les moyens d'organiser chacune les indispendables institutions pédagogiques, hospitalières, etc., et possédant chacune "tous les pouvoirs, réglementaire, exécutif et judicaire". Mais "un magistrat  défenseur de l'Etat était membre de chaque Conseil communal pour déférer en cas de conflit au Conseil d'Etat".

         Le malentendu dont souffre Jaurès vient de ceux qui ont fait de lui "un fétiche", selon le mot que Bernard Lazare écrivit à Péguy. A commencer par Lucien Herr, organisateur de ce culte, ce sont des universitaires. Certes, il était ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure, agrégé de philosophie et auteur d'une thèse (qu'on vient de rééditer). Mais ses maîtres en socialisme n'enseignaient pas dans l'Instruction Publique. On peut en dire autant de Lavrov et d'Allemane, maîtres de Herr. L'Histoire socialiste ne devait rien à la Sorbonne, et la Sorbonne le lui a bien rendu. Pour conclure sa thèse sur le socialisme allemand, Jaurès cite Le Socialisme intégral de Benoît Malon. Authentique autodidacte, ancien  communard, Malon avait été exilé, non pas à Londres comme Vaillant, mais en Suisse, avec Léodile Champseix, sa compagne et Georges Renard, qui à la mort de Malon lui succéde à la direction de la "Revue socialiste". Voilà les principaux guides de Jaurès. Malon était grandement redevable, on l'a appris récemment à Léodile Champseix, fidèle aux idées de Leroux qui lui étaient transmises par  deux très proches amis de Leroux, Grégoire Champseix et Ange Guépin. Il est d'accord avec elle (et avec Pauline Roland) quand il blâme l'antiféminisme de Proudhon, "ce sophiste grisé de phrases", et quand il qualifie la pensée proudhonienne de "simple réaction individualiste masquée par une phraséologie révolutionnaire trompeuse". Mais c'est sous l'influence d'A. Comte qu'il traite Leroux d'"orgiaque spiritualiste". Sur ce point, et sur l'antisémitisme qui en découle, il ne sera pas suivi par Eugène Fournière, autodidacte comme lui, délivré par lui de l'aliénation marxiste, et dévoué rédacteur à la "Revue socialiste". Quant à Georges Renard, il ne pardonnait pas à Proudhon "les formidables coups de pistolet tirés en l'air" pour le plaisir d'être "prêché, joué, chansonné, placardé, biographié, caricaturé, blâmé, outragé, maudit". Et c'est à G. Renard que Jaurès confie le tome qui raconte La République de 1848 , et qui constate que le 2 Décembre entraîna, dans les rangs socialistes aussi

l'éclipse des visées humanitaires et des vastes projets de réforme. L'influence passa aux  penseurs qui se font les champions de la science ou de la force, et qui comptent sur la fatalité de l'évolution plus que sur la puissance des sentiments et des idées. En d'autres termes, c'est la victoire de Proudhon et de Blanqui sur Louis Blanc, Considerant, Pierre Leroux, et de Karl Marx sur Proudhon lui-même.

         Dans cette Histoire que Jaurès destinait au public populaire, c'est indubitablement sa pensée qui est exprimée dans l'éloge fait par Fournière de Louis Blanc, de Vidal, de Pecqueur et de Leroux :

Le monde socialiste d'aujourd'hui est riche de leur pensée. Leur rendre justice, c'est nous conformer à l'équité, nous enrichir d'une tradition historique et nous glorifier d'illustres origines.

         Voilà Jaurès, pour ceux qui l'ont aimé. Cette tradition-là et surtout cette sincérité dans la façon de la faire revivre, c'est cela qui a  ému les lecteurs de Jaurès, les lecteurs de "l'Humanité" où les éditoriaux étaient écrits par Fournière. Tradition étonnamment oubliée, par un reniement et une captation d'héritage que les historiens, à ma connaissance, n'ont pas étudiée , et dont rien ne transparaît, le 18 avril 1994, quand "l'Humanité" publie un numéro spécial composé de seize pages empruntées à Jaurès. Comme si rien ne s'était passé depuis 1914. Les successeurs de Jaurès ont jugé Fournière "maloniste et malhonnête", comme le guesdo-blanquiste Paul Lafargue, ou "cuistre ingénu" comme le marxiste-proudonien  Edouard Berth, ou encore "radical-socialiste", comme le marxiste-thorézien Henri Mougin. Jaurès était contraint de taire "[s]on arrière-pensée", de laisser à Albi, à la garde d' Enjalran, un manuscrit sur La question religieuse et le socialisme, et de multiplier les périphrases et les imprécisions qui ont transformé le malentendu en escroquerie. Sauf  Raoul Labry, pour l'influence de Leroux en Russie, et Georges Weill pour l'Histoire du parti républicain en France et pour l'Histoire du saint-simoisme, sur qui pouvait-il compter ? Il attendait probablement le secours de Herr, un peu comme Bernard Lazare, qui n'aurait pas fait de Herr son exécuteur testamentaire s'il n'avaient pas pensé que Herr était de taille à infléchir le cours des études historiques. Mais en 1904, lorsque  Péguy a blâmé le "collectivisme normalien", Gabriel Monod a remercié Péguy "ex imo corde", du fond du coeur". Herr était avant tout un ci-devant catholique, comme Louis Althusser, mais fanatiquement anticatholique. Non marxiste, non proudhonien non plus. Incompréhensible à mon avis, s'il a vraiment eu autant d'admiration pour Renan que pour les républico-saint-simoniens, ancêtres des démoc-soc et des allemanistes. C'est ce qu'on croit comprendre en lisant Lucien Herr, le socialisme et son destin, où Renan apparaît comme "notre plus grand philosophe du XIXème siècle" parce qu'il prit pour maître David-Friedrich Strauss, qui a "changé la face du monde" en affirmant que "les Evangiles ne sont pas histoire mais légende" . Mais on lit aussi dans ce livre que "Fournière et Rouanet, autodidactes d'origine ouvrière", ce qui est vrai, ont été "fidèles au proudhonisme de la première Internationale", ce qui est une inexacte façon de parler, à "la tradition Proudhon-Bakounine, héritage de la Commune recueilli par les allemanistes". Dichotomie, dilemme, et attribution à l'anarchie des plumes du paon arrachées au marxisme. Avant ce livre, bien qu'elle ne comptât qu'un seul marxiste parmi ses membres, "la Commune faisait sans le savoir du marxisme (dans le sens marxiste du terme), puiqu'elle était "le mouvement réel de la classe ouvrière", exactement comme "la pensée et la pratique de Marx" . Marchant à cloche pied, passant d'une personnalité privilégiée à l'autre, l'historiographie normalienne est toujours infidèle à Jaurès.

         La défaite de la Commune avait entraîné la victoire de Marx. Les allemanistes n'acceptaient pas ce Diktat du Destin. En 1882, — Herr le savait en lisant le "Compte-rendu du 6e Congrès National tenu à Saint-Etienne du 26 au 30 septembre", le "Parti Ouvrier Socialiste" reprenait l'appel lancé en 1864 dans le Préambule (non marxiste) de l'Internationale. Si on veut lui trouver un rapport avec Proudhon, il faudra remonter jusqu'à "La Voix du peuple" du 3 décembre 1849. Mais là ce n'est pas dans un article écrit par lui, c'est au contraire dans un communiqué de la Commission centrale des Associations fraternelles qu'est annoncée l'existence d' "Associations Ouvrières Fraternelles" dans trente-quatre corporations : boulangers ; cordonniers ; médecins et pharmaciens ; institutrices, instituteurs et professeurs socialistes. Peu après la Préfecture de police interdira le triangle dans les insignes des Associations fraternelles et l'emploi des mots "démocratique et sociale". Ces Associations s'étaient unies malgré Proudhon ; il n'en était pas plus l'initiateur que Buchez, ou que Fourier, dont Hubert Bourgin a fait  l'inspirateur principal de Vidal, Pecqueur, Flora Tristan, Moses Hess, George Sand, William Morris, Ruskin, Weitling, Marx, Kropotkine et Jaurès, en affirmant que "Leroux a dirigé contre l'école de Fourier une critique âpre et passionnée." Thèse particulièrement blâmée par Péguy, particulièrement revue et corrigée par Herr qui aurait dû faire remarquer par Bourgin qu'un peu plus haut, en parlant de 1846, il avait dit : "les ouvriers phalanstériens étaient des ouvriers dociles, à qui semblaient suffire les innocentes festivités de leur banquet annuel ; ils ne dénaturaient pas le caractère bourgeois  de l'école". Heureusement, l'honneur des Docteurs de cette Faculté de l'Université de Paris fut vengé en 1907 par Prudhommeaux qui démontra dans sa thèse sur Cabet , Aulard siégeant au jury, que l'inventeur du communisme icarien avait été "excellement" jugé par Pierre Leroux, "philosophe généreux, équitable, bienveillant et, quand il le fallait, justement sévère". Heureuse exception, dans une Sorbonne où Leroux n'était, à droite, pour Emile Faguet qu'un "délicieux innocent", et la même chose, ou pire encore à gauche, pour Gustave Lanson. Exceptions aussi, les travaux de Georges Weil, et de Tchernoff à la Faculté de Droit, où Dolléans a répété de 1906 à 1948 que Leroux était "un penseur fumeux". Il ne savait pas que "l'antiéclectique" était pour Balzac "un  penseur profond", "génial" selon Marx ; c'est donc "à l'influence réciproque de l'un sur l'autre" qu'il attribuait celles des idées de Marx et de Proudhon qui leur sont communes. Puech était du même avis. Toujours le dilemme. L'idée d'une source commune aux deux jaloux ne venait à personne. De l'Encyclopédie nouvelle on pouvait dire, on peut dire cette année encore ce qu'on disait de Platon au XIIème siècle : Graecum est, non legitur, ces vieilleries ne se lisent plus. Il n'y a de socialisme que selon Fourier et Proudhon ou selon Marx. Pauline Roland  était morte, martyre du socialisme selon ses amis de Boussac et Jersey, et elle considérait comme étrangers au socialisme  "les matérialistes dialecticiens". Pourtant, Dolléans n'apercevait pas en elle le socialisme, mais "le sentimentalisme mystique des meilleurs parmi les révolutionnaires prolétaires". Même chose, et cela jusqu'à nos jours, pour d'autres disciples explicites de Leroux, Flora Tristan et Jeanne Deroin. Même chose  pour ses disciples russes, même dans les thèses de Raoul Labry.

         La maison était aux Tartuffes, c'était à Leroux d'en sortir, malgré le voeu des prolétaires révolutionaires lecteurs du journal d'Allemane qui l'appelait en 1894 "le père du socialisme", ce que répétait "la Petite République". Comme excuse, les professeurs d'histoire invoqueront la rareté des documents. Excuse valable, voici un siècle. Fournière lui-même, en disant que Proudhon avait  eu pour maîtres Kant et Comte, oubliait Leroux. Tchernoff, dans son excellente thèse de droit sur La pensée républicaine (minutieusement relue par Herr, dont il était l'ami) ne tenait compte ni de la "Revue sociale" ni de l'Encyclopédie nouvelle. Juif russe chassé de Nijni-Novgorod par les pogroms, Tchernoff jugeait qu'à Paris Leroux était moins respecté et moins connu que dans sa Russie natale. C'est en Russie qu'un peu plus tard David Riazanov, juif lui aussi, a commencé ses études, et quand Lénine a fait de lui le directeur de l'Institut Marx-Engels de Moscou il a chargé Boris Souvarine d'acheter à Paris toutes les oeuvres de Leroux . Ce que Riazanov et Souvarine ont fait pour cet Institut, pourquoi Herr n'y avait pas pensé avant eux ? S'il n'avait pas été aveuglé par la théophobie, Péguy aurait pu lire Leroux à la rue d' Ulm. Seul à défendre Fournière contre "les officiers d'Etat Major" du socialisme, "tous fils et sucesseurs de Renan", seul à défendre contre Renan les grands solitaires qui se retrouvent "dans une île" après avoir coupé les ponts devant et aussi derrière eux, — "Renan n'était pas de ces grands solitaires", — Péguy n'avait peut-être pas lu De l'Humanité. Sans cela, il aurait peut-être écrit le mot triple , quand il voulait montrer comme Pascal que l'erreur est l'oubli d'une partie de la vérité, quand il disait que les raisonneurs et les faiseurs de systèmes ignorent une des deux moitiés de "la réalité double". En tout cas, il avait compris ce que l'on comprend un siècle après lui, quand le marxisme s'effondre, ce que Leroux répondait à son insulteur : "Vous avez réduit, mon cher Proudhon, tout le Socialisme à une question d'économie politique ; et vous vous êtes trompé."



Leroux, Réponse d'une morte à P. -J. Proudhon, in "L'Espérance", juillet 1858.

La faute à Rousseau.

De même, Hugo, en 1853, au moment où il flatte Leroux pour se concilier ceux des proscrits qui disent : "Hugo n'est pas républicain". En souhaitant que "la grande flamme humaine" soit bientôt allumée "sur le sublime trépied Liberté, Egalité, Fraternité, il ajoute à ces trois mots le mot Unité.

[4] au sens que Barrès a donné à ces mots quand il les a élogieusqement appliqués à Jaurès

[5] Notre Bulletin n° 10

[6] Le 21 août 1837, p. 610 du t. 11 de la Correspondance générale deMichelet,éd L.le Guillou (1994)

[7] A la même date, chez Herzen, disciple de Proudhon, et chez Mazzini , leur ennemi, même mépris pour les socialistes français vaincus. Et chez Marx, même "dureté", que Gilbert Badia essayait en vain d'excuser en publiant la Correspondance de Marx et d'Engels.

[8] Grâce aux documents réunis par Lucien Descaves. Je renvoie à notre deuxième Bulletin.

[9] Phrase écrite avant que paraisse Le passé d'une illusion

[10] Dont Paul Stapfer est un cousin germain, comme me l'apprend M. Denis Pernot.

[11] par MM. Daniel Lindenberg et Paul Meyer, qui font de Herr un précurseur d'Althusser, dont l'image n'est pas du tout éclaircie par la notice qu'Etienne Balibar lui consacre dans l'annuaire 1993 de l'Ecole Normale Supérieure

[12] Paris libre par Jacques Rougerie(1971)

[13] C'est ainsi que le P.O.S.R. est désigné sur la fiche SG. E.P. 1252 écrite à la Bibliothèque de l'E.N.S. par L. Herr

[14] Pourquoi Leroux n'est-il pas nommé par Jean-Louis Panné dans Boris Souvarine (1993), et donc par François Furet qui en 1995 fait l'éloge de ce livre dans Le passé d'une illusion ?

 

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