Jacques Viard

Pierre Leroux contre les Utopistes

 

Je ne suis pas socialiste, si l'on entend par là une opinion qui tendrait à faire intervenir l'État dans la formation d'une société nouvelle. Pierre Leroux, le 30 août 1848.
 

Prononcées à l'Assemblée Constituante, ces paroles n'ont peut-être jamais été reproduites depuis leur publication dans le Moniteur, Journal Officiel de la République du 31 août. Lorsque je les y ai trouvées, Raymond Aron était mort. Qui les aurait mieux appréciées que lui? N'ayant "jamais lu Leroux" avant février 1977, il avait alors découvert qu'un penseur avait dès 1831 jugé tout aussi sévèrement "le socialisme absolu" que le prétendu libéralisme du régime censitaire et de l'économie politique anglaise. Les travaux et l'état de santé de R. Aron ne lui permirent pas d'en savoir davantage. Pour cela, en effet, il aurait dû recourir aux éditions originales (sauf pour deux articles de 1842 reproduits en 1977). En m'écrivant: "Je ne manquerai pas de le lire quand ses principaux livres seront accessibles", il me demandait en mars 1981: "Quelle fraction de son oeuvre puis-je trouver en librairie, en dehors des bibliothèques ?"

En 1978 et 1981, on avait réédité des oeuvres de Leroux. Mais rien de ce qu'il a écrit entre le moment où il s'est déclaré "socialiste" (1845) et l'exil. N'ayant rien connu de tout cela, R. Aron n'a jamais mesuré l'erreur que C Bouglé (directeur de la rue d'Ulm) et E. Dolléans lui enseignaient vers 1930, aux Déjeuners Proudhon en désignant Buchez [1] avant 1848 et Proudhon [2] par la suite comme "le plus grand penseur social français". Il n'a donc jamais compris quelle faute Tocqueville avait commise en di­sant à l'Assemblée le 12 septembre 1848: "Non, Messieurs, la démocratie et le socialisme ne sont pas solidaires l'un de l'autre. La démocratie ? Je la cherche dans le seul pays où elle existe, l'Amérique".

Les "bruyantes protestations" qui suivirent étaient parfaitement jus­tifiées de la part de ceux qui partageaient comme George Sand l'angoisse du "philosophe prolétaire" qui depuis vingt-sept ans était en quête d"'une démocratie sans esclave" [3] . Mais Tocqueville triompha en citant ce que "Buonarroti, l'historien, le disciple, l'ami de Babeuf" avait écrit dans La Conspiration des Egaux (1828), et en disant:

Les socialistes de toutes les nuances et de toutes les écoles veulent, comme leur grand-père Babeuf, établir par les lois un ordre public où les propriétaires, tout en gardant provisoirement leurs bien, n'y trouveraient plus ni abondance, ni plaisir, ni considération; où, accablés par le poids de l'impôt progressif, éloi­gnés des affaires, privés de toute influence, ne formant plus dans l'Etat qu'une classe suspecte d'étrangers, ils seraient forcés d'émigrer en abandonnant leurs biens ou réduits à sceller de leur propre adhésion l'établissement de la com­munauté universelle.

 

Un interpellateur cria alors : Il n'y a pas de babouvistes ici," C'était vrai, en apparence, puisque Cabet, même Cabet, ne se trouvait pas parmi les représentants du peuple (le 5 juin, à Paris, il n'avait obtenu que 66.000 voix, quand Proudhon en avait 77.000 et Leroux 91.394). Mais l'essentiel du babouvisme subsistait chez tous les utopistes, Proudhon y compris : le 31 juillet, il avait eu beau dire: "Pas de communisme, pas d'intervention de l'Etat !"; il n'en proposait pas moins un projet de loi tendant à "abolir la propriété (par) l'abolition progressive des revenus du capital", Je souligne le mot sur lequel Tocqueville insistait en citant Buonarroti, le mot qui déterminait six cent quatre-vingt-onze représen­tants, sur six cent quatre-vingt-treize, à repousser le projet de loi déposé par Proudhon,

Le 12 septembre, après le discours de Tocqueville, Crémieux demanda la parole. Afin de défendre non pas "les communistes, qui veulent", dit-­il," détruire l'héritage, et concentrer toute la production dans les mains de l'Etat", mais la mémoire de Fourier, "le seul socialiste qui ait admis et respecté la propriété privée, qui veuille commencer la réorganisation par la base, par la commune". Modeste (et en cela tout à fait différent de Proudhon), Crémieux avait dit pour commencer: "Je connais mal les doctrines socialistes", S'il avait lu jusqu'au bout le Nouveau Monde in­dustriel et sociétaire (1829), il aurait vu quel énorme "point d'appui" le nouvel Archimède demandait pour "soulever le monde". Ce "point d'appui", cette "petite opération qui ne coûtera pas plus qu'un décret" suppose comme préalable l'instauration d'une dictature, et d'une dicta­ture non pas seulement babouviste mais totalitaire. Pour rassembler "la classe pauvre dans des fermes fiscales placées sous la direction du mi­nistre de l'Intérieur et de quatre-vingt mille fonctionnaires"; pour "forcer la classe indigente à quitter les villes"; pour en "expulser com­merçants et fabricants" afin que "la Banque soit livrée à l'Etat" et que "tous les capitaux disponibles soient dans les mains des fermes d'Etat", il est suffisant et nécessaire de décréter "la patente croissante. Soit, par exemple, une patente de 100 F. en 1829, il faut l'élever progressivement à 200 F. en 1830, 300 F. en 1831, etc:'

Comme les autres fouriéristes, Crémieux était dupe du fourbe, du pil­lard qui injuriait "Marat et Babeuf" dans le même livre où il présentait comme son invention la plus géniale cette patente progressive. Cela, un an après le livre où Buonarroti avait expliqué (je cite Jean Bruhat) qu"'au début, la Communauté devait laisser subsister les domaines des individus ne participant pas à cette Communauté. Mais ils seraient seuls contribuables,. leur contribution doublerait d'année en année, le droit de succession serait aboli, et à leur décès tous leurs biens appar­tiendraient à la Communauté". Expert incontesté en marxisme-léni­nisme, J.Bruhat conclut comme suit: "En bref, tout est mis en oeuvre pour

liquider progressivement le secteur privé et faire en sorte que la Communauté s'étende à l'ensemble du territoire de la République" [4] .

Cette égalité instaurée dans un seul pays ne suffit pas à ceux que fas­cine Fourier : il les a appelés à ''l'omniarchie''. "Postcurseur de Jésus", il les a libérés du doute et de l'humilité, en leur révélant "le noble orgueil de changer la face du monde et de voir accourir les sages de toutes les na­tions pour admirer le germe de l'unité universelle." Il les a éblouis par l'ingéniosité technicienne d'un monde "où l'on emploie de grandes voi­tures légères à dix-huit personnes pour le transport des groupes agri­coles". Grand-père du communisme moderne (bien plus que Babeuf) Fourier est vraiment "le Père du Socialisme scientifique"5. Si nombreux que soient, à en croire Cabet, les prophètes antiques et modernes de "la Communauté" (pédant compilateur, Cabet inclut dans sa liste Tocqueville lui-même, et George Sand,-mais pas Leroux-), c'est Fourier qui a fait perdre la tête à ce moderne Don Quichotte et à ses dis­ciples.

Lorsque Cabet6 a raconté l'histoire d'une nation qui, trente ans après "le début", est parvenue à "la Rénovation complète" grâce à une mé­thode "actuellement applicable" en tout pays,-savoir : "une organisa­tion sociale intermédiaire" ayant pour seul "principe de frapper ri­chesse et superflu d'un impôt progressif', des milliers de lecteurs ont pris ce conte de fées pour une histoire véritable et pour un évangile. Pourquoi? Parce que Cabet avait trouvé dans le Nouveau Monde indus­triel et sociétaire tous les éléments du romanesque nouveau, c'est-à-dire du "réalisme socialiste" En unissant ce qu'il appelle "la partie roman­tique" aux cuistreries et aux puérilités du prosaïsme égalitaire, l'auteur du Voyage en Icarie est le reporter irréfutable de la perfection réalisée. L'économie collectiviste fonctionne à merveille dans une démocratie au­thentiquement populaire : puisque "le capital est dans les mains de tous", l'égalité n'est plus seulement formelle ; elle est réconciliée avec la liberté, puisque "les citoyens élisent les fonctionnaires qui rédigent les journaux", et que "tous les cultes sont autorisés"; avec la planification, la raison et le système métrique ont triomphé (le chef-lieu se trouve au centre de chacune des dix communes de chacune des cent provinces ; pour les menus des repas, les dimensions des portes et des fenêtres, les plansdes écoles, etc., les normes adoptées sont périodiquement et uniformé­ment améliorées grâce à un va-et-vient d'informations, qui "entre chaque famille et la représentation nationale" montent et ensuite redes­cendent l'échelle des conseils communaux et provinciaux.)

Du monde entier, en délégations, les intellectuels accourent, désireux de "prendre pour modèle une expérience qui a si bien réussi". Cela, grâce à l'instruction publique. En effet, "on a employé l'éducation pour façon­ner de nouveaux prêtres qui pussent être aussi respectables qu'utiles pour régler les sentiments religieux des générations futures". A tous les en­fants, ils ont enseigné une nouvelle langue, "une langue parfaite, ration­nelle et régulière, ne présentant aucune exception". Ils ont traduit dans cette langue "les meilleurs ouvrages anciens"; et par conséquent "les mauvais se trouvent supprimés". Et c'est comme cela qu'on a gagné vingt ans: "la véritable Régénération" n'était programmée que pour "l'An 50", mais "les premiers essais excitèrent tant d'enthousiasme que des mil­liers de pétitions" entraînèrent au bout de trente ans le passage au stade du communisme.

Ne prenons pas Cabet pour un inventeur, pas plus qu'Orwell annon­çant le New-Speak, ou Staline prédisant "la fusion infaillible de toutes les langues dans une langue nouvelIe". Cest Fourier qui a dit: "L'unité régnera en langage", en prévoyant aussi le Parti unique. Pourquoi le peuple est-il bientôt "heureux et fier d'être admis dans les fermes d'Etat", alors qu' "au début" il était "contraint et forcé d'y entrer"? Parce qu'il y a un nouveau clergé: les quatre-vingt mille agents de police seront grandement aidés par "trente mille prêtres, qu'on sera obligé de créer par ordination accélérée". -Pourquoi donc? -Parce que "la vraie association sera religieuse avec passion".

Fourier, en effet, a été chargé par "Jésus, le divin maître", d'accomplir le double "voeu de la Nature":-le luxe illimité, et "le sé­rail que chaque femme et chaque homme voudrait avoir". La famille, c'est le mal, puisqu'elle entraîne la surpopulation, cause de la misère, ainsi que Malthus l'a démontré, et puisqu'elle donne tout pouvoir aux pères; or, "partout où ils n'en sont pas empêchés, les pères exposent et vendent leurs enfants, ils les mutilent par la castration pour en faire commerce". Cet "ENFER SOCIAL" sera aboli. Dans l'association reli­gieuse, les deux tiers des femmes se consacreront à la prostitution, et "l'Etat en recueillera de grands avantages", puisque "la pluralité des amants est le plus puissant moyen de stérilité". Mais il est un mal plus infernal encore que la famille, le patriarcat. Il sévit dans les nations qui ne sont pas encore civilisées, et surtout dans la nation juive, où il s'allie à un vice pire que le commerce des enfants, celui de l'argent. Il faut donc retirer aux "juifs, usuriers patriarcaux", le droit de cité. Il faut "qu'ils retournent à l'agriculture". Il faut "les astreindre à un travail produc­tif". Et c'est ainsi que la Banque sera "livrée à l'Etat"7

En 1848, on ne connaissait ce Nouveau Monde que par l'édition expur­gée qu'en avait donnée l'école sociétaire. On n'en retenait que le pha­lanstère paradisiaque. C'est le Voyage en Icarie (1838) qui semblait la Bible du collectivisme étatisé dont presque tout le monde se détournait. Nombre de bourgeois républicains croyaient comme Crémieux que Fourier organisait "à partir de la commune". Prophète de la Démocratie pacifique, Fourier était selon Considerant "le plus grand génie des temps modernes, le Père du Socialisme scientifique". Bien vite, Fourier fut éclipsé. En 1948, il était abandonné aux "littéraires", les "historiens" répartissaient entre Buchez et Proudhon la paternité du so­cialisme autre que le socialisme d'Etat, et pour les "philosophes", Marx était le "Vater des wissenschaftlichen Sozialismus."

L'année 1968 fut la revanche. Invoquant les autorités prestigieuses d'André Breton, de Roland Barthes, etc., Michel Butor salua en Fourier "le précurseur du marxisme, de la psychanalyse et de toute sorte de di­rections de l'art moderne et de la pensée contemporaine". De fait, c'est de Fourier que vient le slogan qui servit alors à résumer le freudo­marxisme : "GENITEUR, CHOU-FLEUR!" En 1973, le Nouveau Monde industriel et sociétaire était enfin intégralement publié, et Fourier ap­paraissait enfin comme l'authentique créateur de la nouvelle réalité so­ciale, La Société festive. Sous ce titre, Henri Desroche dressait l'immense inventaire de toutes les "associations mutuelles" fondées dans le monde entier, de 1829 à nos jours : pas une seule où "la pensée de Fourier" ne soit reconnaissable. Diversement "métissée, transformée, ac­culturée", puisque qu'elle a influencé toute sorte de milieux. C'est ainsi qu'elle a été modifiée, "dans la première vague des associations de 48", par la doctrine de Buchez. Et par les idées de Darwin sur la sélection naturelle, dans la communauté d'Oneida, en Amérique. L'inventeur de tant de réalités viables et durables n'était donc pas l'utopiste dont se moquent "les gloses socialistes". Dans son Nouveau Monde étaient pré­figurées "les socialisations agraires" soviétiques, yougoslaves, mexi­caines et chiliennes, et "ces préfigurations n'ont presque jamais été re­levé" par ces glossateurs.8                        .

Cet éloge des kolkhozes et des sovkhozes paraissait au moment où L'Archipel du Goulag dévoilait les horreurs de la dékoulakisation, à commencer par l'Ukraine. Les Cambodgiens étaient "forcés à quitter les villes"9. Et le Sud Yémen, dans les ouvrages de Madame Hélène Carrère d'Encausse, n'est malheureusement pas le seul pays où "la na­tionalisation des banques et de tous les moyens de production est suivie d'une réforme agraire qui doit à court terme enfermer la paysannerie dans un système de fermes coopératives ou d'État calquées sur le système adopté en URSS quatre décennies plus tôt"10.

Leroux a combattu "le socialisme absolu" parce qu'il a parfaitement compris que "le matérialisme" d'une nouvelle théocratie ne se contente­rait pas de remplacer les villages par des agrovilles conformes au plan-­type établi dans la capitale par des ingénieurs. Il a remarqué que "Fourier emploie en parlant de la nature humaine le langage usité pour les animaux et les plantes", et qu'il est "conséquent dans son anti-idéa­lisme" au point de programmer la production de "l'homme parfait" en dix générations par une série raisonnée de "greffes", comme il dit, en employant, à des doses diverses le noir, le blanc et le sang mêlé".

C'est contre Fourier que Leroux formule ici, en ce texte inconnu en France 11, la charte de l'antiracisme. A ce qu'il semble, le passage de Fourier auquel Leroux se réfère est ignoré par l'auteur de La Société fes­tive. C'est du darwinisme qu'il fait venir "la stirpiculture" instaurée àOneida, ce phalanstère où "la communauté des personnes et des biens" était la règle, avec pourtant une exception: par souci d'eugénisme, la procréation était réservée à un comité de "géniteurs et génitrices" qui, d'autre part, organisaient l'échange des partenaires sexuels quatre fois par mois12. Les idées darwiniennes ont bien pu en effet suggérer cette réglementation, mais trente ans avant le livre de Darwin, Fourier avait prédit que notre "ENFER SOCIAL" serait détruit quand les souverains héréditaires désigneraient "un géniteur et une génitrice dans chaque di­vision territoriale de leur domaine". Peu d'enfants ; donc luxe. Bien en­tendu, "les deux tiers des femmes seront nécessairement phanérogames", puisque, statistiquement, il a été prouvé par "l'expérience des courti­sanes"13 que tel est "le plus puissant moyen de stérilité".

Voilà ce qui fait dire à Leroux14 que "Fourier ouvre la porte de l'enfer". Fourier se regardait comme "le Suzerain du Romantisme". Il aura pour vassales les diverses "a théocraties" (avec ou sans Gott mit uns) qui, pour "changer la face du monde" porteront atteinte au corps so­cial lui-même, tel que les lois et les moeurs l'avaient fait. Elles pour­ront, selon son voeu, doter leurs sérails "d'un assortiment de trois cou­leurs, blanc, noir et métis". Pour la reproduction, elles pourront aussi dé­cider, comme le "first husband" d'Oneida et les SS dans leurs haras, de "ne prendre que des blanches". En tous les cas, elles perfectionneront la stirpiculture qu'on peut appeler négative. Pour éteindre la semence,15 avec ou sans mise à mort, elles emploieront toutes les méthodes scienti­fiques d' extirpation.-Sans même parler de ce qui commença avec les massacres systématiques de Katyn, et pour nous en tenir aux années d'avant-guerre, songeons aux catégories multiples dès lors privées, sinon de vie, du moins de descendance,-propriétaires, croyants, quarante mille officiers, etc., sous Staline ; Juifs, communistes, infirmes, etc., sous Hitler. Rappelons qu'en 1793, lorsque Carrier célébrait ses "mariages républicains" en noyant les aristocrates par couples, Babeuf avait crié son horreur devant ce "système de dépopulation"16! Même cri, chez Leroux, face au malthusianisme de Fourier et à son "système des races".

Aucun des utopistes n'a contesté le projet de Fourier. Expurgeant son oeuvre en cachette, Considerant le fait passer pour "le plus grand génie des temps modernes". Engels dit qu'il a découvert "l'oeuf de Colomb de la science sociale"17 Cabet se contente d'édulcorer ce Nouveau Monde, en peuplant Icarie d'âmes aussi sensibles que celle de Saint-Preux, sans dire si les "nouveaux prêtres" supprimeront ou traduiront la Profession de foi du Vicaire savoyard. Fourier avait vu juste : "Le genre humain aime à se créer des idoles." Tout le monde croit, avec Hubert Bourgin, que "Leroux a porté contre l'école de Fourier une critique malveillante et passionnée."18 Tel fut, dès 1846, le jugement de Cabet et de Considerant, Proudhon et Engels traitant alors de "fou" celui qui critiquait le matérialisme que, l'un et l'autre, d'accord avec Auguste Comte et Blanqui, ils appelaient scientifique.

Aucun révisionnisme, depuis. Consensus des deux histoires sociales, la marxiste et la proudhonienne, parce que 1'autorité d'Engels et celle de Proudhon ont été ensemble invoquées par Georges Sorel, en 1906, pour ridiculiser "les balançoires de Pierre Leroux"19 . Lequel, à en croire Desroche20 n'est qu"'une mauvaise langue". Pourquoi? Parce que Leroux a critiqué Cabet, en écrivant,-dans un chef d'oeuvre21 éliminé durant plus d'un siècle et qualifié par la critique marxiste de "livre plein de ragots"22:

 

La grandeur de quelques idées émises par Saint-Simon ne l'a jamais frappé; il n' a jamais étudié le travail considérable qui s'est fait chez ceux qui se sont dits les disciples de ce grand homme. Il a tout rejeté de cette école; il la jalouse. L'originalité et la hardiesse des erreurs de Fourier lui sont également incon­nues. Il ferme volontiers les yeux aux problèmes moraux que ces erreurs susci­tent.

 

Heureusement pour la réputation des Docteurs de la Faculté des Lettres de l'Université de Paris, il s'en est trouvé un en 1907, Prudhommeaux, pour écrire dans sa thèse que, dans ces quelques lignes, Cabet avait été "excellemment" jugé par Pierre Leroux," philosophie généreux, équitable, bienveillant" et, quand il le fallait," justement sé­vère"23. Jugeons de même Proudhon, aussi jaloux de Leroux que Fourier l'avait été d'Owen et de Saint-Simon, prétendant "ne pas voir entre Leroux et Fourier un iota de différence, même au chapitre des amours"; ignorant Saint-Simon ; pillant Leroux, mais sans penser comme lui que "Eve est l'égale d'Adam" et que le peuple juif est "le peuple martyr". Comme le fouriériste Toussenel, qui dressait contre "le parti juif, celui des blancs, le parti français, celui des rouges,24 il songeait à "renvoyer cette race en Asie ou (à) l'exterminer". Longtemps cachée dans les Carnets de Proudhon, cette mauvaise pensée est à présent bien connue. Mais on ne connaît guère son interminable discours du 31 juillet 1848. "Matérialiste-dialecticien",25 il déshonorait le socialisme par ces deux phrases;

 

Le capital a peur, et son instinct ne le trompe pas : le socialisme a les yeux sur lui. Les juifs ne reviendront pas : je le leur défends.26

 

Je. Il venait de dire "Je m'identifie, moi, avec le prolétariat, et je vous identifie, vous, avec la bourgeoisie." C'est "une mise en demeure" qu'il adressait à "la propriété". Librement, d'elle même, sans "intervention de l'Etat", elle pouvait "contribuer pour sa part à l'oeuvre révolutionnaire. Que le propriétaire, que le rentier cèdent à la Répub­lique, pendant trois ans, le tiers de leurs revenus, et les affaires seraient sauvées." Cette "abolition progressive des revenus du capital" faisait-­elle peur au capital? "En cas de refus, nous procéderons à la liquidation sociale." Interruption, alors, d'Emile de Girardin: "Est-ce de guillotine que vous voulez parler?" Proudhon avait commencé par dire: "Pas de communisme!" Mais en 48, Cabet lui aussi réprouvait "la spoliation, le pillage, la mise en commun des biens et des femmes [...] Je ne demande pas", précisait-il, "l'application immédiate (soulignons ce mot) de nos doctrines." Mais on lisait, dans la même affiche AUX COMMUNISTES ICARIENS:

 

Achevez, complétez et régularisez votre armement, demandez que le peuple parisien soit tout entier sous les armes, organisez, disciplinez sous les chefs de votre choix.

 

En décembre 1849, dix-huit mois après les "cris de fureur" qu'il avait soulevés à l'Assemblée par ce qu'il appelait lui-même ses "paradoxes", Proudhon se surpassa en dénonçant Leroux et Louis Blanc comme de nou­veaux Robespierre résolus à instaurer une religion d'Etat. Ainsi tous les socialistes français semblaient, autant que Cabet, Blanqui ou Barbès, petit-fils de Babeuf. Voilà pourquoi M. Tony Judt les accuse d'avoir fondé, avant même leur disciple Marx, "la tradition jacobino-Léniniste"27 loin de laquelle les penseurs russes ont trouvé, en eux-mêmes s'il faut en croire Isaiah Berlin,28 un socialisme libéral ou libertaire.

Fréquente à ce qu'il semble chez les historiens anglo-saxons, cette er­reur est d'origine française. Malgré la thèse de David Albert Griffiths, Jean Reynaud encyclopédiste de l'époque romantique (1965), malgré le livre de Marisa Forcina, l Diritti dei esistente, La filosofia dell' "Encyclopédie nouvelle" (1987), on continue en France à ignorer l'ouvrage fondé par Leroux et appelé par Henri Heine "la digne conti­nuation du colossal pamphlet de Diderot". Là, dès 1840, avaient été bel et bien critiqués "les quatre Utopies, ou grands rêves", l'utopie de Babeuf, celle de Robert Owen, celle de Saint-Simon et celle de Fourier. Durant notre glorieuse période dreyfusarde, l'influence de Leroux, de ses collaborateurs et de ses disciples était reconnue, non seulement par Jean Jaurès louant "les esprits libres des années trente et "nos maîtres de 1848", mais par Bernard Lazare, Gabriel Monod, Charles Andler, Lucien Herr, Georges Weill, Eugène Fournière, Tchernof , etc. Malheureusement, tout cela a été oublié. Et lorsqu'on parle encore des associations ouvrières qui, en 1848, voulaient expérimenter les formules coopératives ou présyndicales élaborées depuis une quinzaine d'années, on se trompe presque toujours sur leurs origines, où la tradition propre­ment ouvrière s'unit au mouvement "républico-saint-simonien" qu'exprimait l'Encyclopédie nouvelle. Avec Desroches, nous l'avons vu, c'est à Fourier qu'on attribue l'invention de ces associations. Avec Cuvillier et Dolléans,29 c'est à Buchez. Et avec Daniel Guérin, on croit que, "dès 48, Proudhon fut l'ardent promoteur de la gestion par les travailleurs associés, fait révolutionnaire, spontané, nouveau-né". Donc, "la fédération libertaire, qui est une des originalités les plus mar­quantes et les plus actuelles, est aujourd'hui encore de la pensée proud­honienne"30.

Pendant près d'un demi-siècle, on a sans esprit critique répété avec Léon Blum: "Le socialisme est marxiste. Nous sommes marxistes"31. Le Manifeste Communiste passait pour un travail "scientifique". On y aperçoit beaucoup d'illusions qui viennent de Babeuf, et de Rousseau. On risque d'approuver trop vite le livre de T. Judt, que M. François Furet préface en omettant d'y signaler deux très graves erreurs: non, Pierre Leroux n'est pas de ceux qui ont pour but de "conquérir l'Etat politique": il veut que l'Etat se borne à "protéger" ce qui, dans la société, se forme librement. Non, ce n'est pas de Proudhon qu'est venue, toute neuve sous le second Empire, "l'idée d'anti-Etat, de diminution des pouvoirs de l'Etat": la décentralisation était, sous la Monarchie de Juillet, une des principales idées du socialisme authentique, celui dont Leroux a été le porte-parole incontesté ou de moins en moins contesté depuis août 1848 jusqu'au 2 Décembre. Et Jacques Julliard se trompe, dans un livre qui a fait beaucoup de bruit et qui s'intitule La faute à Rousseau,32 lorsqu'ildésigne Proudhon comme "l'anti-Rousseau" en affirmant que "sauf lui, tous les socialistes français du XIXème siècle veulent donner à l'Etat la propriété des moyens de production et d'échange. Jacobins, ils font tous le même rêve: constituer la Nation en collectivité économique de produc­tion et de consommation. "Bien avant Proudhon (son médiocre disciple). Leroux avait donné l'exemple de la critique généreuse, bienveillante, équitable mais sévère au besoin, en écrivant : "Honneur à Jean-Jacques!" à propos du Discours sur l'origine de l'inégalité, et aussi en reprochant à l'auteur du Contrat social de condamner à l'exil quiconque refuse "la re­ligion civile". Si cher que lui soit Robespierre pour d'autres raisons, Leroux n'excuse pas sur ce point sa politique terroriste, et il dit: "Rousseau, votre disciple a osé faire ce que vous aviez écrit"33. Mais cette faute de Rousseau n'entache en rien la Profession de foi où le Vicaire savoyard dit : "La sainteté de l'Evangile parle à mon coeur." Telle est l'idée sur laquelle Leroux demande aux fouriéristes et aux hé­géliens de se prononcer. Proudhon et Engels lui répondent par des in­sultes.

On se trompe, de nos jours encore, comme Hugo en 48, quand il applaudissait Tocqueville : il prenait Proudhon pour le boeuf, et Leroux pour la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le boeuf. Trois ans plus tard, il était détrompé. Entre temps, le mot socialisme avait pris pour la plus grande joie de Leroux "une acception nouvelle"34. Aussitôt "excommuniée" par le Ministère de l'Instruction Publique. Remplacée ensuite, dans les livres, par la contrefaçon proudhonienne et par l'ersatz marxiste. Mais continuant à vivre et à se répandre, malgré tout, comme "la plus grande espérance dont ait vécu le monde".35

 

 

Post-scriptum



[1] Avant-propos de Dolléans à Armand Cuvillier, Un journal d'ouvriers, l'Atelier

1840-1850, Paris, 2de édition, 1954

[2] Je renvoie à mon article "Leroux, Proudhon, Marx et Jaurès," Revue d' Histoire moderne et contemporaine 29 (]982).

[3] Ces mots de George Sand désignent le but que se propose Pierre Huguenin,"le philosophe prolétaire" du Compagnon du Tour de France qui représente bien moins Agricol Perdiguier que Pierre Leroux.

[4] Cracchus Babeuf et la Conspiration des Egaux (Paris,1978)14]

5 Ainsi que Victor Considerant l'affirme, l'été 1848, dans Le Socialisme face au vieux monde.

6 Le Voyage en Icarie, éd. Anthropos (Paris,] 970).

7 Dans l'édition enfin intégrale, préfacée par Michel Butor (1973), on trouvera tout cela aux pages 3] 7, 342, 480, 490, 495, 562, etc.

8 La Société festive, du fouriérisme écrit aux fouriérismes pratiqués (Paris : Seuil,1975).

9 Les Khmers rouges ne se doutaient pas que ces mots avaient été écrits un siècle et demi avant eux par Fourier, que Leroux accusait dès 1832 d'être "entièrement étranger à l'esprit scientifique ".

10 Ni Paix ni guerre (Paris,1986).

11 Cours de Phrénologie (Jersey,1853). Traduit en italien par F. Fiorentino et A. Prontera (Lecce, Italie: Religione e libertà, ed.Milella, 1980).

12 La Société festive 175

13 "rarement fécondes, à peine une sur dix", précise Fourier dans un des pas­sages supprimés en 1845 dans l'édition de 1"'Ecole Sociétaire". Suppression qui explique l'indignation de Leroux, en 1846, dans la "Revue sociale."

14 Dans cette "Revue sociale", publiée à Boussac et apparemment inconnue de la plupart des historiens.

15 Dans le malthusianisme de Fourier (et d'autres) Leroux reconnaît la men­talité de Malherbe disant à Louis XIII partant châtier les protestants: "va les détruire, éteints-en la semence".

16 Cité par Jean Clément Martin, La Vendée et la France (Paris: Seuil, 1987) 62.

17 C'est à propos de "la joie au travail" (!) qu'Engels a dit ce mot, que Desroches cite sans discussion, p. 345 de cette Société festive.

18 Fourier, contribution à l'étude du socialisme français, Thèse de Lettres (Paris, 1905). A en croire Alexandrian (Le Socialisme romantique [Paris,1979] 79), "Bourgin a magistralement démontré qu'il n'y a pas de sources de Fourier". Le Nouveau Monde sociétaire et industriel a bel et bien un contre-modèle : New Harmony, et c'est pour réfuter méchamment Robert Owen que Fourier y cite le Cooperative Magazine, January 1826.

19 Je renvoie à mes livres, Pierre Leroux, George Sand,Mazzini, Péguy e noi (Lecce: Milelle, 1980), et Pierre Leroux et les socialistes européens (Paris: P.U.F. 1982).

20 Qui dit cela dans son édition du Voyage en Icarie (1970) .

21 La Grève de Samarez (1865), réédité pour la première fois par Jean Pierre Lacassagne (Paris: Klinckseick, 1979).

22 Pierre Albouy disait cela dans Mythographies (Paris: réédition Corti, 1976)

23 Etienne Cabet et les origines du communisme icarien, 1907. Aulard,
 membre du jury, avait été onze ans plus tôt membre du comité du centenaire de Leroux, avec Jaurès et Clemenceau.

24 Le travail affranchi 20 (20 mai 1849) cité par Paul Bénichou, "Sources françaises de l'antisémitisme," Contrepoint n° 1 (1978): 72.

25 C'est ainsi que Pauline Roland l'appelait en 1850. Je renvoie à mon article cité plus haut de la Revue d'histoire moderne et contemporaine.

26 Compte-rendu sténographique aux pages 1822-1831 du Moniteur, Journal officiel de la République française, 1er août 1848.

27 Le Marxisme et la Gauche française, traduit de l'anglais (Paris, 1987).

28 Les Penseurs russes, traduit de l'anglais (Paris 1983).

29 Un Journal d'ouvriers, L'Atelier, cf. note 1 ci-dessus.

30 Proudhon (Paris: Gallimard 1977).

31 Cité par Jean Lacouture, Léon Blum (Paris, 1987).

32 (Paris: Seuil, 1985)

33 Article Culte de l'Encyclopédie nouvelle (dont David-Albert Griffiths signale deux exemplaires seulement Outre-Atlantique,-guère moins peut-être qu'en Europe

34 Je renvoie aux n° 4 et 5 du Bulletin des Amis de Pierre Leroux.

35 Ainsi que Charles Andler J'a fort bien dit dans sa Vie de Lucien Herr (1932; Paris: Maspero, 1977).

© Les Amis de Pierre Leroux 2003