Jacques Viard

 

 "La France et l'Allemagne réunies", de Heinrich Heine à Malwida von Meysenbug 

 

"Union européenne"  et amour de la patrie (1835) — "C'est  à la France et à l'Allemagne réunies d'écrire et de signer la Nouvelle Alliance de l'Humanité"  (1842)  — Persécutés devenus inquisiteurs — Le drapeau européen, emblème d'alliance et de paix —  Le révolutionnaire pacifique

 

         "Le souvenir du vieux marxisme, de l'Internationale, de ses abus, de son autoritarisme, de sa morale jésuitique, était vivant [...] Nous voulions desserrer cet Etatisme oppressif, qui est resté précisément la méthode du parti allemand". C'est à Lucien Herr qu'Andler écrit cela, en 1913, pour lui rappeler ce qu'ils pensaient tous les deux en 1890. Andler venait de lire Marx. Il allait à Londres pour questionner  Engels. Mais  il est allé voir aussi Kropotkine. En 1900, l'Internationale avait deux doyens, Liebknecht et Lavrov, et les "cahiers" opposaient l'antidreyfusisme de cet Allemand au  dreyfusisme de ce Russe. Entre Herzen et Jaurès Raoul Labry  notait "une parenté singulière", qu'il exprimait en appelant Herzen "un Jaurès russe". Cette consanguinité n'a rien d'étonnant puisque Herzen était "le Pierre Leroux de la Russie", et Jaurès "le frère de George Sand". Même parenté  entre Heine et Péguy, lorsque les Etats-Majors hégéliens, fichtéens, kantiens même, défilent, dans De l'Allemagne — et dans notre patrie les officiers subalternes, cartésiens, cornéliens, bergsoniens. Mais ce n'est pas à une occupation militaire que pense Péguy en prédisant ainsi la "Boulevardsaintmichelstrasse". En 1986, au colloque d'Orléans, quand j'ai dit que les écriteaux de la Wehrmacht avaient disparu  des carrefours lorsque la prédiction s'est réalisée, quelqu'un est sorti en claquant violemment la porte. Déjà, en 1867, Leroux trouvait que "Hegel avait déteint" sur  le  socialisme, sur ce qu' en 48 il appelait de ce nom. De plus en plus, après 1870, après 1918, après 1945,  l'allemand devenait "la langue maternelle" de notre Haute Intelligentsia. La preuve, c'est la lettre écrite par Andler en 1913 :"Souviens-toi d'où nous sortions [...] Nous avions des raisons alors, métaphysiques et très réfléchies, de ne pas aller au guesdisme comme nous aurions pu le faire. J'         ai toujours été,  dans ce sens, anarchisant ; non pas seulement à cause de mon contact avec Bernard Lazare et ses amis.[...]  Je n'ai pas cessé de porter tout cela en moi."

 

"Union européenne" et amour de la patrie (1835)

        

         "Avec la virilité du caractère, Pierre Leroux possède, ce qui est rare, un esprit capable de s'élever aux plus hautes spéculations, et un coeur capable de s'enfoncer dans les abîmes de la douleur populaire. Ce n'est pas seulement un penseur, mais un penseur sensible, et toute sa vie et tous ses effotrts sont voués à l'amélioration du sort matériel et moral des classes inférieures. Parfois, comme Saint-Simon et Fourier, il a souffert sans beaucoup se plaindre les plus amères privations de la misère [...] Et la pauvreté de ces grands socialistes a enrichi le monde".

         Ecrit en allemand en 1843, et traduit en français par Heine, cet éloge  sert de conclusion à Lutèce, qui a paru à  Paris en 1854.  Dans Job, douze ans plus tard,  Leroux répondait : "Hélas, pauvre Heine, destiné à huit ans de souffrances et à mourir si jeune, personne ne s'est plus intéressé que moi à tes maux".

         Heine avait sévèrement critiqué "dans la langue de l'intelligibilité universelle, c'est à dire en français" toutes les écoles philosophiques allemandes, y compris celle que  Marx instaurait sur leurs ruines. C'est donc au premier rang de la pensée européenne qu'il plaçait Leroux en le désignant comme "le plus grand philosophe français" [1] . Connaissant comme Heine l'origine française de la glorieuse tradition internationale qu'ils ravivaient en étant dreyfusards, Jaurès et ses amis  rangeaient Heine, dans leur Histoire socialiste, parmi "les hauts esprits que Pierre Leroux a imprégnés de socialisme" [2] . Mais cette Histoire n'a jamais été rééditée, ni Job. Par contre,  on a mondialement  diffusé le faux témoignage d'Engels, qui nommait seulement deux (Fourier et Saint-Simon) des trois grands socialistes français salués par Heine, et qui écrivait : "Ce que ne voyaient point les libéraux, un homme au moins le vit, Henri Heine [3] ". Leroux n'est pas nommé, en 1997, dans la recension que fait "le Monde des livres" [4] des ouvrages parus en France et en Allemagne à l'occasion du Bicentenaire de "Heine, précurseur du rapprochement franco-allemand". En France, si on    donne  la palme à Heine, on continuera à enseigner  qu'au XIXème siècle la philosophie était allemande, comme on le disait en vénérant soit Hegel, soit  Schelling et Schopenhauer, soit Marx, soit Nietzsche.

         En 1831, l'année de son arrivée à Paris, Heine avait rencontré Leroux alors "évêque du saint-simonisme, dans la salle Taitbout". Coïncidence : en 1854, Michelet se souvient qu'en 1831 Quinet et lui avaient écouté Leroux  salle Taitbout, et il évoque l'Encyclopédie dont il admire "le modeste héroïsme et le désintéressement". En 1854, Heine célèbre cette Encyclopédie nouvelle, "digne continuation  du colossal pamphlet de Diderot", et il exalte "le suprême désintéressement de l'homme excellent, enfant du peuple, ouvrier dans sa jeunesse, qui aime les hommes  bien plus que les pensées, et dont les pensées ont toutes une arrière-pensée, c'est-à-dire l'amour de l'humanité". Parfait contraste avec "les faisans dorés"  de la volière saint-simonienne (que son ami Balzac appelait "saint-simoniaques") et les  courtisans du Ministre de l'Instruction Publique, "M. Victor Cousin, philosophe allemand, qui s'occupe bien plus de l'esprit humain que des besoins de l'humanité".

         L'amitié ne fut pas immédiate entre Heine, Leroux, Quinet et Michelet. Pour ces deux fonctionnaires, Cousin a été longtemps "une vieille maitresse"  et  nous verrons qu'en 1854 Michelet  se repentd'avoir attendu trop longtemps pour suivre Leroux. Heine voyait avec regret que "la famille de Saint-Simon était dispersée", sans comprendre pourquoi Leroux disait que "sous le nom de Loi vivante, [Enfantin était] presque une idole". En 1835, il donna raison à Leroux.

         En décembre, cette année-là, Leroux eut pour la première fois l'occasion de toucher un vaste public en inaugurant une importante Chronique [5]   dans la "Revue des deux Mondes". Cinquante pages, traitant d'abord de Littérature et ensuite de Politique, suffisantes pour détromper ceux qui prenaient Leroux, comme on le fait aujourd'hui, pour un blanquiste,  pour un saint-simonien, ou pour un buchézien [6] . Bien que ce texte ne soit pas signé et qu'il ne figure pas dans les Bibliographies [7] je crois qu'il faut y "reconnaître la main de Pierre Leroux" [8] ou en tout cas la substance de ce qu'il a dicté ou inspiré. Seul en effet à mon avis il avait alors la hauteur de vues qu'admirait la plus généreuse et la plus géniale de ses auditrices : cinq mois plus tôt, le 17 juin, il avait expliqué à  George Sand "la question sociale" et dès le 15 juillet elle annonçait aux lecteurs de cette Revue-là que "dans les prisons et ailleurs" un petit nombre d'hommes avaient entrepris de "former une noble unité des divers éléments de rénovation" [9] . C'est en se rappelant ce que Leroux disait cette année-là, "éloquent, ingénieux, sublime", qu'elle écrira dans Histoire de ma vie : "Il était alors le plus grand critique possible dans la philosophie de l'histoire".

         En effet, après avoir examiné dix ouvrages, Mémoires de Luther, par Michelet, Orient et Occident, par Barrault, et des Histoires des Ottomans, des Normands, de la destruction du paganisme, de l'Espagne, de la Révolution françaises (tomes XIX et XX)  par Buchez et F. C. Roux,  de la Révolution de France par M. de Conny, de la Restauration, et de Louis-Philippe, Leroux concluait en affirmant la longue durée : "L'histoire est autre chose qu'une collection de tableaux à nettoyer ; au dessous des formes il y a une vie profonde et continue". "Parler de la cause sans exposer ses effets ou raconter les effets sans remonter à la cause, c'est faire une oeuvre incomplète, privée  de sens". L'essentiel est "le lien philosophique" qui doit relier les faits et les idées [10] .

          Le pont qui relie la sensation et la connaissance, c'est le sentiment. Et c'est par lui que nous atteint la poussée de l'acte divin par laquelle s'accomplit "la marche incessamment progressive du monde social". Mais "Dieu nous a attachés à l'humanité par la patrie". Heureux par  conséquent les écrivains qui ont "le sentiment de la patrie", surtout si leur nation a "aidé à construire les échelons sur lesquels s'est élevée la modernité : la Scolastique, la Renaissance, la Réforme, la Philosophie". "La philosophie de l'histoire littéraire" [11] est propre à chaque nation, mais "le vrai lyrisme a le caractère de l'infini". Atteignent à ce vrai lyrisme les nations qui prennent  une part importante aux travaux du reste de l'Europe. C'est ce que l'Espagne n'a pas fait : "particulière, indépendante", "forteresse assiégée, catholique et pays d'inquisition", en lutte depuis le VIIème siècle contre les Berbères et l'islamisme, elle ne connaît et ne décrit que "la réalité temporelle des choses". Il en va un peu de même pour les écrivains, poètes, historiens ou critiques, qu'ils soient érudits, jugeurs ou romantiques, s'ils se désintéressent du lien philosophique. Erudits, ils collectionnent des faits, c'est-à-dire des détails privés de sens. "Jugeurs, sorte de Perrin Dandin du monde littéraire", leur "esprit de parti littéraire" est une forme de  sectarisme. "Quand est venu le romantique, il y a une douzaine d'années", ce fut plutôt  "la poésie  du monde physique, de la matière", que "la poésie du coeur". "Historien artiste", doué d'"un sentiment vif et profond des plus hautes questions philosophique", Michelet promet "une esquisse de toute l'histoire de la religion chrétienne". "Son livre intéresse comme un roman", mais il reste anecdotique, on n'y trouve pas "le lien philosophique et historique"  de la vie de Luther.

           Traitant ensuite de Politique,  Leroux critique sévèrement les  trois "écoles philosophiques" de Blanqui, le jacobin, de Guizot, le ministre, et  du Père Enfantin, le plus éblouissant des communistes  parce qu'il se dit Saint-Simon redivivus  et  qu'il est "paré des plumes de Hegel". Voici d'abord, représentée par Buchez et Roux, "la secte révolutionnaire puritaine ou jacobine [12] . A ses yeux tout ce qui n'est pas elle vaut exactement ce que valaient les hérétiques aux yeux des orthodoxes du moyen-âge." Ensuite, les Doctrinaires : pour eux, la Révolution anglaise de 1688 est identique à celle de 1830, 1789 a été le rêve impossible de refondre la France à l'imitation de l'Antiquité. Visible  à la surface, ce reflet leur cache "le prodigieux torrent de vie originale", parce que leur esprit, "pétrifié dans un certain moule, n'a jamais senti la France". Enfin, Barrault, qui demande une réfutation en règle. Voici d'abord ce qu'il enseigne au nom de la troisième école : "La France assez longtemps a eu le haut bout de l'Europe ; c'est à présent le tour de la Russie. L'Europe occidentale a dit son dernier mot, et, à partir de 1815, la suprématie a passé au nord. L'Europe ne doit-elle pas se réjouir d'avoir rencontré une suppléante vigoureuse de sa vétérance ?" Et s'il faut "un contrepoids, une limite à la Russie, il y aura l'empire arabe, car la race arabe est homogène et veut refaire sa nationalité".

          Cette "Europe annulée" [13] est l'effet de deux causes : "la relation de bonne amitié où a su se mettre le pacha d'Egypte avec M. Barrault et ses amis", et  les "idées folles" de leurs admirateurs. Ce sont "des hommes qui dans leur vaste capacité d'amour, ne sauraient aimer la patrie. Tout entiers à l'espérance, ils sont sans souvenir, sans miséricorde pour ce qu'auraient à souffrir une ou deux générations. Ils acceptent "la suprématie toute brutale et matérielle de la Russie, le monde jeté aux pieds de la Russie", comme ils acceptent et parce qu'ils acceptent [14] d'abord "la prépondérance que doit avoir l'autorité", en second lieu "l'immortalité sophistique promise à l'homme, qui en tant qu'individu cesserait d'être, mais dont les éléments, confondus au grand tout, participeraient de sa vie" [15] , et enfin "le prochain avénement du Messie, de la paix, de la communion universelle".

         A cela deux réponses. L'une est théorique : "au point où en est aujourd'hui la philosophie de l'histoire, ceux-là seulement qui ont pris toutes faites ses formules peuvent y avoir assez de foi pour en conclure un  avenir lointain  avec quelque précision". L'autre est pratique, comme  "les idées où l'instinct populaire et la philosophie se rencontrent : il y a des nécessités auxquelles, si l'on n'est point un lâche, on ne se résigne qu'après avoir  versé, pour les prévenir, jusqu'à la dernière goutte de son sang [...] un peuple qui accepte lâchement la servitude est plus mort et laisse un plus grand vide que celui qui succombe au champ de bataille. [...] Dieu, nous attachant à l'humanité par la patrie, a voulu que nous servissions l'humanité dans les voies de la patrie, et ce lien rompu, toute certitude s'en va."

         C'est alors que Heine a donné tort à Enfantin, en félicitant Leroux d'être sorti de "la cage brillante où voltigeaient tant de faisans dorés et d'aigles orgueilleux, mais encore plus de piètres moineaux". Et cela explique pourquoi "Heine n'a rencontré guère d'écho parmi l'Intelligentsia parisienne, abstraction faite du cas, assez atypique, de Pierre Leroux" [16] . Atypique, et donc inclassable aujourd'hui encore, à Oxford, Paris et Moscou : "Exclu" par Roger Garaudy  en 1948 au nom du P.C.F. et en 1983, au nom de Mahomet [17] . Confondu avec Barrault et éliminé  par  Isaiah Berlin [18] , au nom de la pensée libérale. Confondu avec les blanquistes et rendu responsable de la dékoulakisation par un conseiller de M.Mikhail Gorbatchev, Boris Mojaev [19] .

         Balzac [20] , qu'en 1839 et 1840 Heine voyait presque tous les jours, faisait l'éloge de Leroux et de George Sand en opposant le cénacle des grands esprits à l'Intelligentsia qu'il appelait "le journalisme". En décidant d'être "le vulgarisateur de la philosophie de Pierre Leroux", George Sand est devenue "l'Européenne" : Mazzini le dit en italien, et Heine en allemand [21]  : "George Sand, le plus grand écrivain que la France ait produit depuis la Révolution de Juillet, a pris comme directeur de conscience littéraire l'excellent Pierre Leroux". A Paris, Annenkov et Botkin connaissent Heine  et la confiance qu' a en lui leur ami Biélinski [22] . A Saint-Pétersbourg, en appelant  George Sand "la prophétesse inspirée", Biélinski confie à Herzen en   juin 1841  qu'il "vénère Piotr le Rouquin comme un  nouveau Christ". George Sand et Leroux fondent alors la  Revue qui va  bouleverser la pensée européenne. Inconnue  de nos jours en Allemagne, en Russie et en France, cette Revue combattait "la croisade menée contre le communisme au nom de la peur", et aussi "le système des races". En la lisant, Proudhon, Marx et Bakounine auraient dû prendre garde à ce que Mickiewicz disait de l'antisémitisme polonais, Louis Viardot [23] de l'antisémitisme papiste des inquisiteurs espagnols et Alexandre Weill, secrétaire de Heine, de l'antisémitisme "ultrateutonique".

          Jamais rééditée, cette revue est exclue de la mémoire culturelle, aussi bien par les épigones d'Engels, qui l'ont condamnée [24] pour chauvinisme antiallemand, que par ceux de Tocqueville, qui la condamnent pour antisémitisme [25]

 

1842 : "C'est à la France et à l'Allemagne réunies d'écrire et de signer la Nouvelle Alliance de l'Humanité" 

 

         En avril 1842 Leroux publie la traduction du Discours  prononcé par Schelling le 15 novembre 1841. En juin il  loue la lucidité de Heine, qui peut-être lui a fait connaitre ce Discours et les réactions de la presse allemande. En mai, sans le nommer, il faisait savoir  son plein accord avec "l'un des écrivains les plus spirituels de l'Allemagne" au sujet des néo-hégéliens, athées autothées, "Gottlosen [26]  selbsgötter" que Heine appellera "les dieux bipèdes", et dans ce même numéro de mai  il résumait des lettres venues "de disciples de Hegel, aujourd'hui en disgrâce , qui disaient en substance  :

 

"L'école philosophique aspire à la foi nouvelle, se rattache à la Révolution et marche en politique sur les traces de la France".

 

         Proches sans doute d'Arnold Ruge ou de Moses Hess, ces "ex-Hegel"  étaient probablement lecteurs de la "Rheinische Zeitung", et c'est dans cette  "Gazette Rhénane" que Leroux lisait "les généreux esprits" [27] dont il disait qu'il "os[ai]ent protester"  en écrivant :

 

Les Français ne sont pas mus par le désir d'un agrandissement territorial. Ils ne veulent pas cette glèbe de terre que nous habitons. Ils désirent s'adjoindre des hommes, et cela uniquement pour augmenter les forces avec lesquelles ils défendent les principes qu'ils représentent en Europe.

 

         La conscience européenne naît alors. A ses lecteurs russes ou français, la Revue de Leroux  apprend  que "la Gazette  Rhénane est  le centre politique autour duquel se groupent la plupart des hommes libres et indépendants de l'Allemagne". A Marx, directeur de cette "Rheinische Zeitung", elle apprend que "le socialisme  n' est qu' une parodie de toutes les tyrannies qui ont pesé sur la terre, parodie de la royauté, parodie de la papauté [et que] le communisme, ou démocratie populaire, est vrai comme sentiment, faux comme doctrine", parce qu'il s'attarde au "panthéisme matérialiste de Babeuf" et à "la négation des anciennes hiérarchies remplacées par une dictature infaillible [28] ". Faussement donc, "la Gazette d'Augsbourg" [29] accuse Proudhon, Considerant et Pierre Leroux de Sozialismus ou de Kommunismus, et ce n'est ni du premier [30] ni du second que Marx fait l'éloge en répondant le 16 octobre 1842 :

 

"Des idées qui subjuguent notre intelligence et qui conquièrent notre esprit, des idées que notre raison a imposées à notre conscience sont des chaînes auxquelles on ne saurait s'arracher sans déchirer son coeur".

 

                Proudhon, Considerant et Cabet [31]   ont pris la relève de Barrault : avec eux aussi, c'est "l'Europe annulée". Ces utopistes ne comprennent  pas l'Humanismus, c'est-à-dire la Doctrine de l'Humanité. Ils ne s'intéressent pas aux mouvements nationaux ou libéraux. "La question italienne, écrit Proudhon, est comme la question suisse, et la question allemande. Ce sont des questions désormais purement économiques. Il n'y a pas lieu à s'occuper d'unité nationale" [32] . Tout au contraire, Leroux et ses collaborateurs sont préoccupés par les problèmes internationaux, et par deux surtout. Parlons d'abord des relations entre  l'Asie et l'Europe.  "Le commerce est plus intime  que par le passé entre ces deux moitiés de l'univers". Oppresseur déjà "de l'Ecosse, de l'Irlande et de 500 Millions d'Hindous", l'empire britannique menace une Chine décadente sur laquelle la Russie aussi a des visées [33] . Mais l'urgence vient des relations franco-allemandes. En 1840, à cause de la rive gauche du Rhin,  une guerre a failli éclater, que Leroux appelle en 1842 "une guerre civile". Ecoutons Heine :"La grande affaire de ma vie était de travailler à l'entente cordiale entre l'Allemagne et la France et à déjouer les artifices des ennemis de la démocratie qui exploitent à leur profit les préjugés et les animosités internationaux" [34] . Ces ennemis sont, pour Leroux, sur une rive du Rhin, "le bonapartisme [35] ou parti du sabre", apparent chez Monsieur Thiers et souvent caché "sous le manteau du républicanisme", et sur l'autre rive "l'ultrateutonisme" qui traite le pays des Droits de l'Homme en style biblique et déjà raciste de "Babylone moderne et rebut des nations" [36] . Au printemps 1842, en écrivant  :  "Serviteurs de la Révolution Française, nous devons nous attacher à l'UNION EUROPEENNE", Leroux renvoie à son  article du Globe", sur L'Union européenne (1827), et à la  doctrine affirmée dans son Encyclopédie nouvelle : "L'oeuvre capitale de la Révolution française est d'avoir ouvert pour le monde entier l'ère des nations".

           "Servir  l'humanité dans les voies de la patrie", comme le veut la Doctrine de l'Humanité, c'est aussi le principe "des hommes libres et indépendants de l'Allemagne" dont la "Revue indépendante" dit qu'ils  ont comme centre politique la "Gazette Rhénane". C'est à ces hommes libres que  Heine s'adresse, pour les mettre en garde contre "les Etats-Majors des écoles philosophiques allemandes", hégélienne, fichtéenne, kantienne même, capables de faire déborder l'antique férocité au nom de "la nationalité allemande" et même d'un christianisme "germanique"  antisémite. En écrivant cela, Heine méconnaissait-il le génie allemand ? Börne le pensait. Juif comme Heine et comme lui exilé en France, il voulait  lui aussi allier ses deux patries. Amicalement, Leroux lui répond en juin 1842 que "Heine a  osé dire que la philosophie allemande se résolvait en définitive en fatalisme, il  a surtout insisté sur le vide des solutions dont se nourrissait l'Allemagne, et son jugement est confirmé par  "ce qui se passe aujourd'hui intellectuellement en Allemagne".

         De fait, après l'article publié par Marx le 16 octobre 1842 et la publication par Arnold Ruge de l'article de Bakounine Die Reaktion in Deutschland, signé Ein Franzose, leurs deux Revues sont supprimées, et tous les trois ils vont faire à Paris la connaissance de Leroux, à la première réunion internationale de "Propagande démocratique". En décembre 1843, c'est donc la pensée de Leroux et de Heine qu'Alexandre Weill exprime en opposant deux idées [37] : "l'idée d'unité nationale, fondement de toutes les espérances politiques de l'Allemagne", et  "l'idée dominante de la Cour de Berlin, l'Etat chrétien du Moyen Age". Or le Roi de Prusse s'appuie sur "le parti teutonico-germanique, qui représente les anciennes passions militaires contre la France, qui aurait massacré ou du moins renvoyé les Juifs en Egypte parce qu'ils avaient les cheveux noirs [38] , et reconquis l'Alsace, s'il l'avait pu,  les armes à la main". Voilà le parti que Heine appelle "ennemi de la Démocratie".

 

Persécutés  devenus  inquisiteurs

 

          Mais Heine a déjà  mis Leroux en garde contre un nouvel "Etat-major" philosophique, celui des "dieux bipèdes", nouveaux Torquemadas. De même, il a déjà écrit en allemand l'éloge où il oppose Leroux à "Victor Cousin, philosophe allemand". Impossible, du fait de Die Reaktion in Deutschland, de faire paraître cela dans la"Gazette d'Augsbourg". C'est par un oukaze contresigné à Berlin que Ruge et Marx ont été exilés. Pour Marx, la  soumission du Royaume hégélien au "Maître de toutes les Arrière-Russie" c'est "une honte nationale, la victoire de la Révolution française sur le patriotisme allemand, par qui elle fut vaincue en 1813". Ruge écrit alors : "Nulla salus sine Gallis [39] ", alors qu'"en 1841, encore hégelien, il célébrait la Prusse comme l'Etat de l'intelligence. En 1842, se retournant violemment contre la Prusse, il renoue avec les idéaux jacobins de la Révolution française" [40] ; en avril il écrit à Rosenkranz que dans l'article signé Ein Franzose "Bakounine dépasse toutes les vieilles bourriques de Berlin" ; en octobre, à Dresde, il entend Bakounine et Herwegh s'émerveiller des "psychologischen Tiefe" qu'ils découvrent dans la "Revue indépendante" en y lisant Consuelo, et il charge Bakounine de proposer à Leroux des "Deutsch-französische Jahrbücher". Déjà, sa Revue berlinoise avait  vanté les Prolegomena zur Historiosophie,  d'A. von Cieszkowski [41] (élève de Gans comme Marx), livre que Herzen (de mère allemande) admirait parce qu'il y voyait "traduit dans la langue hégelienne l'enseignement de Pierre Leroux, et démontrée la nécessité de l'action sociale" [42] . En 1843, dans Uber Schelling und Hegel / Ein Sendschreiben an Pierre Leroux,  Rosenkranz placera Leroux  "à la tête de la philosophie française" et dira : "Il connaît mieux que personne la philosophie allemande".

         Avec Herwegh, venant de Suisse où ils ont rencontré Weitling, Ruge arrive à Paris en 1843. Il trouve que Heine, de vive voix, "unter vier Augen", entre quatre-z-yeux, est "plus radical"  que ce qu'il écrit dans les journaux allemands. Il trouve que les Français sont "aimables"  (liebenswürdig), et  que Leroux, "le plus aimable des Français", est "très empressé pour le projet d'alliance" [43] . En novembre, annonçant dans la "Revue indépendante" ce projet [44] ainsi que la prochaine parution des "Deutsch-französische Jahrbücher", Louis Blanc souhaite  aux "jacobins allemands" que dans leur pays la Révolution évite les deux écueils où la nôtre a failli périr : "93"  d'abord, et aussi "les mensonges de notre Juste Milieu"  orléaniste :

 

Pour parvenir à la solidarité, à l'association, à l'égalité enfin, ne vous abandonnez pas au mouvement que votre philosophie semble avoir créé, ne prenez pas votre point de départ dans l'athéisme, dans le désert où quelques uns d'entre vous s'égarent, ni dans la philosophie matérialiste où nous avions pris le nôtre, philosophie que combattit en vain cet infortuné Jean-Jacques ; Jean-Jacques n'était point athée : il était au dix-huitième siècle le représentant de la démocratie fondée sur la fraternité. [45]

 

         Cette année-là, du fait des Selbsgötter égarés dans leur désert, la fraternité subit un échec irréparable qui fait la joie d'Engels et qui s'ajoute aux causes économiques et politiques de l'échec  du PACTE et des Etats-Unis d' Europe. Le 25 février, dans la "Revue indépendante", Pascal Duprat avait salué L'Ecole de Hegel à Paris — Annales d'Allemagne et de France, publiées par Arnold Ruge et Karl Marx [46] . Le 23 mars, Marx et Ruge avaient pris part avec Leroux et Louis Blanc au repas de "propagande démocratique" ("Gestern aszen wir, Deutsche, und Franzosen, zu Mittag zusammen" [47] ). Marx découvrait avec admiration [48] l'Humanismus des "ouvriers manuels épuisés par un travail physique intense", dont il disait qu'on ne trouve "le caractère cultivé" ni chez les ouvriers allemands ni chez les prolétaires anglais. Cette découverte, il la faisait dans une assemblée de prolétaires amis de Pierre Leroux et de ses frères Achille et Jules, eux aussi typographes et collaborateurs de la "Revue indépendante". On ignore ces faits, dont enfin il a  été dit en 1990, mais pas en français, à l'ultime rencontre des historiens de RFA et de DDR au "Karl-Marx-Haus" de Trier, que l'importance ne doit plus être sousestimée, "musst nicht wieder verwiesen werden" [49] .

         Heine était témoin. Il comparait les paroles de Marx, qui le regardait comme son meilleur ami, et ce que Marx avait écrit avant d'émigrer. En lisant les Annales franco-allemandes, il pouvait mieux que personne reconnaître ce que Ruge appelait dans une lettre à Fletscher "l'inspiration française de Marx" (évidente dans les Lettres à Ruge). Il y voyait aussi "l'aigreur de Marx" dont Ruge parlait à Froebel. Heine trouvait que Marx était plus "endurci" dans la théophobie [50] que "le bon Ruge". Il a probablement dit cela à Leroux, qui riait avec lui en pensant aux dieux bipèdes. Cette année-là, Heine comparait les Burgraves àde la choucroute refroidie, d'accord pour une fois avec Sainte-Beuve, qui parlait de "la troisième décoction du café". Heine et Leroux s'accordaient certainement pour penser que Marx réchauffait un reste d'hégélianisme en prophétisant la fin de l'histoire au nom du prolétariat universel,  comme Barrault l'avait fait au nom du monde russe et du monde arabe.

           Bruno Bauer, qui était selon Engels "the leader of the Young Hegelian Philosopher [51] of Germany", parle dédaigneusement de Leroux et de son Dieu. Tandis que Bakounine et Proudhon s'éloignent de Leroux [52] , Moses Hess écrit à Marx : "Adieu, Partei. Ton Parti, je ne veux plus en entendre parler. De la merde sous tous les rapports". Hess et Heine retrouvent leur peuple, "ils font techouva" [53] . Heine supplie "[s]on ami Marx et le bon Ruge" de lire la Bible et d'abandonner  Bruno Bauer et les  "moines  de l'athéisme", capables d'allumer des bûchers pour les  croyants et les déistes [54] . Hess avait cru, comme Marx, que le judaïsme était dépassé. En  publiant Rom und Jerusalem (1862), il réhabilite les Esséniens avec l'aide de son ami Graetz. Dix ans après la mort de Heine (1856), Leroux reste en relations avec A. Weill, et par son intermédiaire, avec Hess, "le rabbi rouge" qui participe avec Lassalle à la fondation de la Confédération Générale des Travailleurs Allemands. Aucun chauvinisme chez ce "Père de la social-démocratie allemande", comme le portait sa tombe au cimetière de Cologne-Deutz, puisqu'il est aussi "fondateur du sionisme moderne" [55] . En effet, c'est pour le monde entier  et pas seulement pour la nation juive ou la nation allemande, qu'il croyait à "l'oeuvre capitale de la Révolution française" et au devoir de maintenir "le lien" national dont la rupture entraîne la perte de "toute certitude". Ces amis juifs de Leroux transmettront une large  part de sa pensée  à Bernard Lazare, qui sera "l'inspirateur secret des cahiers".

 

 Le drapeau européen, emblème d'alliance et de paix

 

         Les pages que j'ai citées, de Biélinski, de Leroux, de Viardot, de J.Dupré et d'A. Weill sont, je crois, inconnues. Mais voici un livre beaucoup moins connu encore, Le Hachych. Publié d'abord en 1843, il a été réédité en 1848 avec ce surtitre Révolution politique et sociale de 1848 prédite en 1843. Son auteur,Claude François Lallemand, "ami, disciple et familier de Pierre Leroux" selon le Dictionnaire Maitron [56] , était depuis 1837 membre de l'Académie des Sciences. Insistons sur deux points : messin, il connaît et il aime la rive gauche du Rhin dont il espère qu'elle se rattachera librement à la France, quand elle aura été convaincue que "l'Empire nous a dégoûtés de l'esprit de conquête". Professeur de chirurgie à la Faculté de Montpellier, il a été chirurgien militaire sous le Premier Empire au cours de la guerre d'Espagne, il a horreur de "la pourriture hospitalière"  (la gangrène).

          D'où peut venir  l'initiative de l'Union Européenne ? De deux pays  seulement.  Leroux l'avait dit en 1842 : "c'est à la France et à l'Allemagne réunies d'écrire et de signer la Nouvelle Alliance de l'Humanité". Oeuvre de connaissance et en même temps [57] de sentiment : aux philosophes, héritiers de deux traditions différentes (Descartes et Leibniz), de préparer cette réunion des esprits, mais "c'est aux populations tout entières à se rapprocher sympathiquement, savants, artistes, industriels autant qu'aux prolétaires". Comme George Sand [58] , qui a pour lui de l'estime, C.-F. Lallemand s'est fait vulgarisateur de Pierre Leroux, et c'est en  invoquant "le dévouement aux progrès de l'humanité" qu'il demande aux "patriotes français  de  sympathiser avec ceux d'Allemagne en vue de la réunion de toutes les populations germaniques  en une seule nation". 

         Le Hachych est un roman d'anticipation [59] . En 1943, dans l'Europe où débarque le héros de ce rêve, "les castes d'empire" n'existent plus, les nations sont devenues solidaires. Formée de l'Italie indépendante et unifiée, de la péninsule ibérique qui a  réuni ses deux nationalités et  de la France,  elle-même associée à la Belgique et aux Pays-Bas, une fédération  est liée par un traité définitif d'alliance avec la nation germanique, enfin victorieuse de ses guerres civiles. Elle conclut un traité de commerce avec les Etats-Unis. "Cette fédération européenne a un drapeau : arc-en-ciel sur fond blanc. Le blanc résulte de la fusion de toutes les couleurs. Ce fond blanc représente donc exactement le gouvernement central, expression de la volonté générale, et réunion de tous les intérêts commun à tous les états fédérés. L'arc-en-ciel est un autre emblème d'alliance et de paix, dans lequel  chaque couleur fondamentale se mêle à sa voisine sans pourtant s'y confondre, ni y perdre entièrement ses caractères primitifs, de même que l'administration de chaque état, de chaque province, de chaque commune, reste parfaitement distincte en ce qui concerne ses intérêts  spéciaux [60] sans compromettre ceux des autres."

         Mais les armées russes et autrichiennes, en franchissant le Rhin comme en 1814 et en 1815, ont à nouveau tenté d'intimider la France après avoir ravagé l'Allemagne. "Les Français ont fait preuve d'abnégation en aidant non seulement leurs frères d'Allemagne mais aussi l'Italie, le Tyrol, la Hongrie, la Bohême à secouer un joug insupportable. Certes, la France avait à redouter, comme la Russie et l'Angleterre, la réunion de toutes les populations germaniques en une seule nation, dont la puissance serait décuplée par une unité compacte, favorisée encore par la communauté des intérêts et du langage. Mais les patriotes français  sympathisèrent avec ceux d'Allemagne parce que leur but était légitime et puisé dans la nature même des choses [...] Ils étaient mus par le sentiment de la justice, par une appréciation  exacte des  besoins de l'Allemagne et des lois constantes de l'humanité, lois d'après lesquelles les populations tendent sans cesse à former des agrégations de plus en plus nombreuses, de plus en plus compactes, afin d'avoir des rapports plus libres, des communications plus utiles, afin d'acquérir surtout une assiette plus stable. Les patriotes français avaient adopté ces principes comme bases de  leur droit politique,  et ils y conformèrent leur conduite comme à un article de foi." 

         Paradis artificiel ? En racontant que le Congrès général de la   Fédération européenne vient de voter, le 27 juillet 1943, un milliard trois cent cinquante millions pour les dépenses communes [61] , et en leur faisant dire : "Le progrès de l'humanité est la base fondamentale de notre religion politique".  C.-F. Lallemand sait bien qu'on le traitera d'utopiste. Cent ans plus tard encore, au temps d'Hitler et de Staline, rien ne paraissait plus irréaliste que cet arc-en-ciel, emblème d'alliance et de paix. Et pourtant, il n'a fallu, au lieu d'un siècle, qu'un siècle et demi.

         En 48, en rééditant son livre, Claude Lallemand croyait que "la régénération de la France" allait entraîner la solidarité entre les peuples. Eux aussi, les propagandistes du PACTE [62] espéraient "LA REPUBLIQUE UNIVERSELLE DEMOCRATIQUE ET SOCIALE". Malwida et ses amis célébraient l'unification de l'Allemagne et son premier Parlement en chantant La Marseillaise, qui devenait partout l'hymne des patriotes. Karl Gutzkow demandait que la nation allemande soit elle-même et ne soit qu'elle-même, renonçant à toute prétention sur des territoires relevant des nations voisines [63] . En s'écriant, dans sa langue, mais au nom de tous les révolutionnaires européens : "Nous étions tous Français, nous autres", le poète hongrois Lokaï rapprochera Heine de Shelley, "tous deux  reniés par leur patrie, vrais Français par leur génie". Ami de Heine, "Georg Herwegh  nommait la terre natale de la Révolution en disant : "La France est une religion". L'Allemagne l'avait puni par une hostilité systématique" [64] , en calomniant Börne et Heine, dont  elle reconnaît à présent la grandeur. L'Intelligentsia parisienne accorde à Heine l'attention qu'elle lui refusait, mais elle continue à "faire abstraction de Pierre Leroux" [65] , atypique parce qu'il  était  croyant, non violent  et patriote.

         L'historiographie française a causé à la culture mondiale un préjudice considérable en rangeant Leroux parmi les utopistes. La géographie et la  géopolitique européennes étaient annihillées par l'icarien Cabet,  inventeur de la planification centralisée qui détermine pour chaque habitant de la planète chacune des dimensions de tous les objets nécessaires (porte, fenêtre, etc), par Engels, disant "les travailleurs n'ont pas de patrie, et par les pseudo agronomes, Proudhon  et Considerant, qui font dépendre le bonheur de la superficie : il faut  cinq hectares par famille selon Proudhon, et  seize  selon Considerant pour  le  phalanstère-type qui sera immédiatement imité mondialement.

         En écrivant que "Leroux a été "bafoué, houspillé, ridiculisé [...] par Proudhon et par le papisme" [66] , Georges Clemenceau a fort bien condamné la mauvaise action du journaliste qui livra son maître et son ami aux sarcasmes des réactionnaires. En 1849, il était facile de plaire au "petit public" [67] en disant que le socialisme était une chimère comme le "communisme" de Cabet, comme le "socialisme scientifique" [68] de Considerant qui disait : "Nous aurons bientôt établi LE ROYAUME DE DIEU SUR LA TERRE" [69] . Pourtant, Proudhon savait fort bien qu'en 1846, dès que Cabet avait attaqué la "Revue sociale", Leroux lui avait répondu que "l'éducation fraternelle" ne suffit pas : "il y a aussi liberté et égalité". Mais en juin 1848, le Département de la Seine avait donné à Proudhon moins de voix qu' à Leroux. Sa déception fut atroce, et sa vengeance aussi.

         Mais en mars 48 on avait lu sur les murs de Paris l'affiche "La Pologne à la Nation Française" :

 

 "Il faut que la France n'oublie jamais que la forme républicaine de son gouvernement ne sera pas longtemps tolérée dans la société européenne".

 

Il ne suffisait plus de répondre avec Proudhon  :"Ce sont des questions purement économiques". Et il ne suffira plus de dire comme Jaurès en 1903 à la distribution des prix du Lycée d'Albi : "La paix humaine est possible, et si nous le voulons, elle est prochaine", lorsque   l'Internationale décidera  avec Rosa Luxembourg "de lutter énergiquement contre l'utopie nuisible des socialistes plus ou moins authentiques qui veulent reconstruire la Pologne" [70] .  Est-on nationaliste lorsqu'on souhaite "une forêt grandissante de peuples prospères, tout un peuple de peuples florissants . Montants dans leur sève, dans leur essence, dans la droiture et la lignée de leur végétale race" ? Péguy répond en 1910 : "il n'y a  rien de commun entre notre socialisme et ce que nous connaissons aujourd'hui sous ce nom [...] exactement internationaliste, notre socialisme n'était nullement antipatriote, antinational". Cela, dans l'apologie pour Bernard Lazare , et à bon droit. Bernard Lazare s'opposait à tout ce qui "caporalise  le genre humain". Il   disait :"Rien ne me paraît plus nécesaire pour l'humanité que la variété [..] A certaines heures de l'histoire, le nationalisme est pour les groupes humains la manifestation de la liberté".

          On enseigne que "la déclaration du 18 Juin 1940 n'intéresse qu'indirectement le socialisme" [71] parce qu'on continue à déraisonner  comme Babeuf, Fourier, Enfantin, Proudhon et Engels. Si on lisait Leroux et Péguy, on dirait que les combats de de Gaulle contre l'impérialisme allemand, l'impérialime anglo-saxon et l'impérialisme  russe sont des combats socialistes.

         Dès son deuxième numéro (décembre 1841), la "Revue indépendante" s'était opposée aux communistes parce que ceux-ci préconisaient, à la suite de Babeuf et de Fourier, "la négation de la propriété, de l'héritage , de la famille, du mariage et de la patrie". L'homme étant indivisiblement sensation, sentiment et connaissance, "la propriété, la famille et la patrie" sont pour lui trois besoins,  trois droits dont la plupart des humains sont frustrés par les  castes de famille, de propriété et de nation, qui monopolisent ces biens pour quelques privilégiés.

         En 48, dans plusieurs villes des provinces rhénanes, on affichait, non signé, un Appel au peuple allemand pour que les provinces allemandes se constituent en république fédérative et forment avec leurs frères les Français une alliance offensive et défensive.  A Paris, au  nom d'une Société des amis des Polonais, le Dr Sclund invite les Allemands qui tiennent à l'honneur de leur patrie à s'unir à la Société Démocratique pour formuler une adresse à l'Assemblée Constituante Allemande. Appel aux braves citoyens de la Garde mobile pour qu'ils déposent leurs armes chez M. GEORGE HERWEGH (George sans s). Appel de La Société démocratique allemande à Paris (George Herwegh, Bornstedt) pour que les ouvriers français aident les enfants de l'Allemagne qui vont entreprendre l'invasion sacrée sur le sol de l'Allemagne pour y fonder une grande République allemande comme soeur et alliée de la grande République française ( 18 mars 48).

         A Proudhon, qui ne veut pas entendre parler de religion, Leroux répond le 20 octobre 1849 que  "le jésuitisme" traite le socialisme de "religion du mal", et   que cela peut aboutir à "un terrible dénouement, la guerre de la République contre la Monarchie, car l'Empereur de Russie, entouré de tout ce qui reste de monarchie en Europe, a menacé la France, le Pape catholique s'unissant au Pape russe dans cet anathème universel". "Victorieuses dans toute l'Europe, les aristocraties allaient réagir contre la liberté en France, car la France est plus qu'un Peuple, c'est une Religion. Vaincue déjà à Rome par l'alliance du Prince-Président avec le Pape ; terrassée en Hongrie par les Russes alliés aux Autrichiens, la démocratie étant vaincue en Allemagne ".

         "Révolutionnaire pacifique" [72] , Leroux n'était pas pacifiste. En 1850, Lamartine rappelle dans son Histoire de la Révolution de 1848,   qu'en  mars 48, Ministre des Affaires Etrangères, il avait dit dans un Manifeste : "La République française n'intentera de guerre à personne". Leroux  lui répond que pour "déclarer dignement la paix à l'Europe, il fallait organiser réellement  la Garde nationale […] et faire de la France le camp indestructible de la République". L'Ordre européen que la France selon M. de Lamartine ne veut pas perturber, c'est "la Russie en Pologne, les autrichiens en Italie, trente quatre ans de tyrannie s'exerçant par cinq despotes sur deux cents millions d'hommes". Rassurée par ce Manifeste, "la Sainte Alliance s'avance avec deux millions de soldats. Si le Gouvernement provisoire avait voulu, il n'y aurait plus aujourd'hui de Sainte Alliance que celle des peuples"

 

"Weil ich socialist bin, darum bin ich Demokrat" (Gottfried Kinkel, 1850)

 

         Avec Gottfried Kinkel [73] , Malwida regardait vers "les deux peuples qui ont ouvert en Europe un chemin vers la liberté, les Anglais et les Français." Elle avait, durant les années quarante, décidé de "participer par la pensée et par l'action au progrès de l' Humanité". Ce n'était pas par tradition familiale. Protestants, d'origine huguenote, ses parents [74] ne la comprenaient plus [75] : "pour [elle], la religion était descendue de ses sphères métaphysiques". Herwegh était un poète célèbre, que  Malwida et ses amis connaissaient sans doute, en 1842, quand la "Revue indépendante" l'enthousiasma et qu'il écrivit à George Sand: "La jeunesse allemande vous aime". Malwida était fière quand Alexandre de Warburg l'égalait à George Sand pour le courage de ses opinions. En 1842, ces jeunes socialistes allemands pouvaient-ils ignorer les articles, lus par Heine, Herwegh, Moses Hess, Ruge, Marx, Herzen, Mazzini, etc., où Leroux disait "Allons, frères, marchez !", en nommant Goethe, Klopstock, Kant, Schelling,  Hegel, Börne, Heine,  D.-F. Strauss, etc. ? Gottfried Kinkel était en relations avec Julius Froebel, auquel Arnold Ruge parlait en août 1843 des démarches qu'il faisait auprès de la "Revue indépendante", en vue des "Deutsch-Franzosische Jahrbücher" [76] . On fait, en France, beaucoup d'éloges de l'unique numéro, entièrement allemand, de ces "Jahrbücher". Si Malwida a ouvert ce "Jahrbuch", si elle y a lu les Lettres de Marx à Ruge, elle a pu y reconnaître la pensée de Leroux. En 1847, quand ces jeunes Allemands admirent le livre de Kinkel "gegen den Atheismus von Feuerbach", et qu'ils s'opposent à "un communisme niveleur et bureaucratique", ils sont bien proches des amis de Philippe Faure et de Desmoulins. Les "associations formées librement", les "spirituelle, soziale und demokratisch organisierten Gemeinde" qu'ils veulent fonder ressemblent beaucoup [77] à "l'association communiste et communioniste, agricole et typographique" que Leroux a fondée à Boussac. En 48, Révolution de Février à Paris, réunion à Francfort du Vorparlament unificateur : "[s]on coeur déborde de joie" lorsqu' avec   la foule elle chante la Marseillaise, comme Herzen, à Paris et comme les amis de Petöfi, qui  à Budapest se proclamaient "tous Français". Avec   Emilie Wustenfeld, Malwida  dirige une école en tous points comparable à celles qu'en même temps préconisaient les Institutrices, Instituteurs et Professeurs Socialistes réunis par Pauline Roland. Avec Kinkel, qui se déclare "démocrate parce que socialiste", elle arrive en exil à Londres, en 1852. A Londres, en 1852, Leroux et ses amis de "l'Union socialiste" s'apprêtent à faire paraître "l'Europe libre", en allemand, en anglais et en français, mais l'argent leur manque. Kinkel et Malwida demandent secours à Herzen, qui confie à Malwida la plus jeune de ses  filles, Olga, orpheline âgée de trois ans.

          Olga épousera Gabriel Monod, qui en 1866 avait fait la connaissance de Malwida [78] et lui écrivit chaque dimanche durant sept ans, comme fera ensuite  durant treize ans son ancien élève, Romain Rolland. Correspondances fort mal connues à cause de l'hostilité ("Feindschaft") survenue par la suite entre les héritiers du maître et ceux du disciple. Cela a été dit en 1959 par la fille aînée de G. Monod [79] à la "Malwida Von Meysenbug Gesselschaft" [80] . En 1994, cette Société savante raconte la démarche de Kinkel et de Malwida auprès de "l'Exilé russe n° 1" sans faire l'hypothèse d'une source commune au "russischen demokratischen Sozialimus" [81]    et au "demokratischen Sozialismus" allemand.

         Le nom de Leroux n'apparaît pas dans les oeuvres autobiographiques de Malwida [82] et de G. Monod [83] . A ma connaissance, leurs   noms ne sont   réunis avec celui de Herzen que dans la lettre de G. Monod que j'ai encore citée dans notre précédent Bulletin . Ce silence a fait croire à Isaiah Berlin, membre honoraire de l'American Academy of Arts and Letters et Président de la British Academy,  que le socialisme  libertaire "créé" par Herzen et encore défendu par Lavrov [84] en 1900, ne doit rien à Leroux. Et  les amis de Malwida sont victimes, en plus, de la désinformation soviétique : malgré l'engagement pris par R. Rolland, sa veuve [85] a refusé de remettre à la famille Monod les lettres qu'il avait reçues de Malwida. Rappelons qu'en 1936 il avait pris parti pour  Staline, et qu'avant de mourir en 1953, il a écrit en 1944 l'éloge de Péguy, qui avait fait paraître aux "cahiers" les Jean-Christophe  où R.Rolland opposaità la triste réalité de la France et de l'Allemagne contemporaines l'idéal cher à Malwida de "l'Europe unie" (comme dit Péguy) — unie à la fois par la musique (Malwida est amie de Wagner et de Nietzsche) et par la doctrine quarante-huitarde que R.Rolland appelle (comme Jaurès) "révolution religieuse". En 1909, le héros allemand de R. Rolland rencontre Péguy : "Christophe devinait en lui une force exceptionnelle : c'était un écrivain, inflexible de logique et de volonté, passionné d'idées morales, intraitable dans sa façon de les servir, prêt à  leur sacrifier le monde entier et soi-même ; il avait fondé et il rédigeait presque à lui seul une revue pour les défendre" [86] .

          Mme Jeanne Amphoux-Monod était la fille cadette de G. Monod. Recevant deux articles où je faisais état des archives des "cahiers", elle m'écrivait  le 21 octobre 1974 : "Je suis heureuse que vous ayez pu publier [87] votre conférence sur Michelet au Collège de France et votre article aux Etudes sur Socialisme chrétien, Dostoïevski, George Sand et Péguy."J'avais montré qu'avant de dire à Gabriel Monod : "Je ne sens pas pour mon esprit le besoin d'une vie éternelle", Michelet s'était longtemps révolté, en 1842, contre "l'absorption communiste de Leroux". Cherchant des renseignements sur Leroux dans "les inoubliables lettres" de son père à Malwida, elle ne trouvait que celle [88] qu'il écrivit, me disait-elle, "après une heure passée avec Herzen, Ogarev, Quinet [89] et Leroux", en 1867.  Certes, Leroux n'était resté que peu de mois dans les deux villes où Malwida aurait pu le rencontrer, à Londres, en 1852 [90] , et à Paris en 1859. En me disant  "Je doute qu'ils se soient beaucoup connus", la fille de G. Monod ne pensait qu'à des relations personnelles directes. Elle ne connaissait pas les médiateurs.         D'abord Alfred Talandier, que Malwida, à Londres préférait aux deux "hommes supérieurs" de l'émigration, Herzen et Mazzini. Il a   certainement appris à la jeune Allemande tout ce que l'on pouvait savoir sur les relations de Limoges et de l'Association Typographique et Agricole de Boussac, sur les discours de Leroux à l'Assemblée Nationale, sur la barricade du 4 Décembre et sur la collaboration des Maçons Philadelphes à "l'Homme, journal des proscrits", publié à Jersey. C'est dans "L'Espérance de Jersey" que Talandier invoquera  hautement "la paternité spirituelle" de Leroux. C'est avec la somme léguée par Engelson que Leroux avait fondé cette Revue. Rescapé comme Dostoievski de la Sibérie, Engelson   préférait Leroux à  Herzen, et Malwida le trouvait  plus judicieux que Herzen. Quand G. Monod lui a écrit : "[Leroux] prétendait qu'Ogarev avait été perverti par Herzen, et détourné du sentiment et de l'idéalisme, sa vraie voie", elle reconnaissait sa propre pensée, car elle jugeait Ogarev "né pour la poésie plus que pour la politique". Michelet regrettait de devoir contredire Herzen, en 1854, en notant : "Notre socialisme de volonté n'est pas votre socialisme involontaire." Il pensait  à trois proscrits, Quinet (à Genève),  Leroux (à Jersey) et Herzen (à Londres), mais en notant au passé "Herzen, comme je l'ai aimé !" [91] . Il adhérait à ce qu'il appelait la "glorieuse église républico-socialiste", en reliant  ces deux mots par un trait d'union comme les "républicains-socialistes, ardents apôtre de l'Humanité, vrais Esséniens du monde" de Jersey. Trait d'union, car il y a "deux tâches" que "L'Homme" ne sépare pas : il faut faire, dans "la grande patrie", une juste place aux "petites patries, les NATIONALITES", mais aussi "il faut que la Révolution relève le prolétariat". Dans "L'Homme", Michelet exaltait en   octobre 1852 "les Vaudois, libres chrétiens, simples travailleurs". Ces paysans avaient contribué à la préparation du mouvement hussite dont le cri "La coupe au peuple" a retenti en 1839 dans Egalité, en 1842 dans Consuelo, en 1846 dans Le peuple et en 1853 dans Le Banquet.

         En 1867, quand G. Monod  écrivait tous les dimanches à Malwida, Michelet n'était pas le seul lien entre eux et les esséniens du monde.  Quinet venait d'approuver Job, où Leroux s'opposait à Renan en écrivant "J'aime Jésus". Et Leroux dédicaçait Job à Ferdinand Buisson, jeune pasteur protestant libéral venu en Suisse pour rencontrer Quinet et Leroux.  Aux samedis de   M. de Pressensé, parmi "les évangéliques" chers à Erdan. F. Buisson et Paul Stapfer [92] étaient les maîtres les plus chers de G. Monod. En racontant cela  dans ses Souvenirs d'adolescence (1903), il dira que "Jésus est toujours pour [lui] le maître par excellence, le seul qui parle clairement et souverainement à [s]on coeur", comme en 1866, quand il n'osait pas encore "abandonner la divinité absolue de Jésus". Malwida était elle aussi angoissée par ce  problème, et G. Monod lui a très vraisemblablement écrit que la libération lui avait été apportée par  Paul Stapfer. En louant "Pierre Leroux, fondateur du christianisme rationnel", Stapfer écrivait  que "personne, et pas même Bossuet, n'a rien écrit de plus profond et de plus vrai sur la double nature du Christ." 1903, c'est l'année où mouraient deux disciples de Jésus essénien et de Pierre Leroux, Bernard Lazare et Malwida, l'année où  le pasteur Wagner demandait à F. Buisson si un  croyant ne peut pas être un bon Républicain,  en le renvoyant  à "nos pères les évangéliques". "Dans le secret de votre conscience, lui répond Buisson, aimez Platon, Bouddha ou l'Evangile, mais "pour vos contemporains, soyez laïque de langage. Qu'importe si, parlant le langage de la foule, la libre pensée se proclame antireligieuse et athée ? [...] nos pères, Hugo, Lamartine, Quinet, employaient constamment le nom de Dieu", mais  "en 187O Renan a dit que tout ce qu'on fait et dit en faveur du sentiment religieux profite à l'Eglise catholique". [93]   Directeur de l'Enseignement Primaire depuis trente ans, Buisson  présidait le Comité Central de la Ligue française pour la défense des Droits de l'homme et du citoyen, la Ligue de l'Enseignement et  le Parti Radical et Radical-Socialiste. Il était abonné aux "cahiers", comme G. Monod et le pasteur Wagner qui souscrit pour 100 F en 1905.

         En 1898, Stapfer était doyen de la Faculté des Lettres de Bordeaux. La   Faculté protestante de Montauban  lui adressa le témoignage de "sa  profonde admiration" quand il fut sanctionné pour dreyfusisme par le ministère. G. Monod, un an après avoir reçu de Bernard Lazare les documents secrets, reçut un message des élèves de l'Ecole Normale Supérieure, "indignés des attaques injurieuses dont il a été l'objet". Trois mois plus tôt, il avait écrit à sa fille Jeanne la lettre où il parle de "l'idéal moral que l'Evangile nous montre dans le Christ. Or cet idéal est avant tout un idéal de charité et d'oubli de soi-même."

                  Heureusement, G. Monod a eu un élève plus fidèle que R. Rolland et que Lucien Herr. Grâce à l'"affection presque filiale" [94] que Péguy lui avait vouée, l'enseignement de son "vieux maître" a été prolongé jusqu'à nous par les "cahiers" [95] et par les écrits de leurs lecteurs : nommons au moins Charles Rist [96] , un de ses deux gendres, deux de ses amis, le  pasteur J.-E. Roberty [97] et Raoul Allier [98] , futur Doyen de la Faculté de théologie protestante de Paris. La pietas, la piété filiale, que Michelet appelait "la véritable dialectique entre les générations" [99] , et que G. Monod avait voulu transmettre à ses élèves et à ses lecteurs vivait encore quand "[s]a bien aimée Jeanne" me parlait de lui, "mon père que j'ai tant aimé et admiré", et de l'amour que Malwida avait eu pour  sa mère : "Quel privilège d'avoir été élevée, entourée, aimée par eux !" Elle aimait le souvenir de son grand'père, Herzen, parce qu'"il  aimait les paysans, il voulait  libérer les moujiks, leur donner des terres, des outils, de l'instruction", il n'avait "jamais écrit ou agi contre le tsar ; il désirait avant tout transformer ce régime totalitaire" [100]

 

         "Michelet 1843-1854", tel a été le principal objet des recherches de G. Monod, jusqu'à sa mort. Détenant dans leur intégralité "les papiers Michelet", il disait en 1905 que "le travail de classement et d'inventaire" était si difficile qu'il ne pouvait  "ni publier le Journal, ni écrire une biographie suivie de Michelet [101] ". Cette année-là, éditant la correspondance de George Sand et de Michelet, il montrait que son maître avait attendu 1845 pour promettre  à George Sand  de la "suivre de loin". Pensant à Jacob terrassé par un lutteur beaucoup plus fort que lui, il étudiait Le combat avec l'ange   dont l'année 1842 lui semblait le moment critique. De fait, comme Michelet le dit en 1869  dans son Journal, c'est en 1842 qu'il a été "renversé" en découvrant dans l'Encyclopédie l'ampleur de la  synthèse qui réunissait la pensée de Geoffroy Saint-Hilaire et celle de Leroux : grâce à l'article Organogénie  il a "entrevu l'histoire naturelle, Geoffroy Saint-Hilaire, Serres", en même temps qu' il a relié Egalité [102] , où Leroux explique le cri "La coupe au peuple", à ce que De l'Humanité appelait "la véritable transformation du christianisme". G. Monod est resté fort discret au sujet de Leroux et des relations de Michelet et Leroux. A la rue d'Ulm, en 1862, savait-on qu'avec Jean Reynaud et Proudhon Michelet souscrivait pour Leroux tombé dans la misère et la maladie ? Quand Michelet évoquait le conflit de la Croix Rousse et de Fourvière, pouvait-il oublier qu'en novembre 1831 la "Revue encyclopédique" avait  signalé "dans la métropole de l'industrie française le premier combat entre le bourgeois et le prolétaire" ? En décembre, Mérimée écrivait à Stendhal que, de notoriété publique, la révolte de novembre "a commencé à la suite d'un prédication saint-simonienne à laquelle un grand nombre d'ouvriers ont assisté" [103] . Le 21 mai, de Lyon,  en signant "Pierre et Jean", Leroux et Reynaud avaient écrit : "Les négociants sont en fureur. Ils disent  que nous excitons les prolétaires contre les riches".

 

          Malwida mourut en 1903. Durant les séjours qu'elle faisait chaque année à Versailles, chez sa chère Olga, elle se passionnait  sans doute pour les recherches de G. Monod, et aussi pour  un mouvement [104] qui donnait à cette "Politikerin" [105] quarante-huitarde l'impression d'un recommencement. R. Rolland croyait à la renaissance du socialisme (non politique). Il écrivait à Malwida : "Je connais un homme de la Révolution, Charles Péguy", et en décembre 1901 : "C'est ainsi que Jaurès, qu'il a souvent harcelé de ses critiques pour certaines complaisances politiques, non seulement ne lui en garde pas rancune, mais vient de faire paraître dans ses cahiers une suite d'études" [106] . En 1907 et 1908, à ses très nombreux lecteurs, R.Rolland fera encore admirer cet "écrivain, inflexible de logique et de volonté, [qui] dit la vérité aux Français".

         Le génie que les camarades [107] de Péguy et aussi certains de ses maîtres [108] admiraient autant que Jean-Christophe avait quelque peu  inquiété la toute jeune fille de G. Monod. "J'étais jeune, m'écrivait elle, quand élève de l'Ecole Normale Supérieure Péguy venait déjeuner à Versailles, si original, si intéressant, mais ce qui était d'une originalité voulue ne me plaisait pas comme dans certains de ses cahiers".  Entré à la rue d' Ulm en Octobre 1894, Péguy y demeure pendant tout la durée de l'Affaire Dreyfus, jusqu'au procès Zola (1899), au cours  duquel il fut arrêté pour outrage à agent, et libéré sur intervention de G. Monod. Ce procès ayant eu lieu, en été, à Versailles, où l'"alte Revolutionärin" passait chaque année les vacances d'été, le jeune et génial révolutionnaire lui a peut-être été présenté cet été là .

         Songeons à la guerre de religion alors menée par les catholiques au cri de "Chrétiens, antijuifs !", et soulignons une coïncidence étonnante. G. Monod, dans une lettre  au capitaine Dreyfus, a daté le début de la grande Affaire : "En août 1897, nous pouvions compter sur les doigts d'une seule  main combien nous étions, prêts à marcher". Or c'est en août 1897 qu'il écrit  à sa fille Jeanne (dix-sept ans) :

 

"J'aime l'Eglise protestante parce que j'en suis un fils et parce qu'elle a souffert pour sa foi. Mais je n'ai aucune hostilité contre l'Eglise catholique qui est la mère de toutes les églises chrétiennes. Le christianisme ne consiste pas à croire à tel ou tel dogme, vu que tout ce que nous disons sur des choses infinies et éternelles ne peut être qu'une image ou un symbole de choses qui dépassent notre intelligence, mais à nous rapprocher de l'idéal moral que l'Evangile nous montre dans le Christ. Or cet idéal est avant tout un idéal de charité et d'oubli de soi-même."

 

          Deux ans plus tard,  Dreyfus est remis en liberté, et aussitôt Monod lui écrit, le 13 septembre 1899  :

 

"Croyez que beaucoup  d'âmes seraient fières de souffrir ce que vous souffrez, et qu'aucun de ceux qui ont lutté pour vous et cru en vous ne vous abandonnera jamais."

 

         En même temps que les "cahiers", deux autres mouvements étaient sortis de l'Affaire Dreyfus, le "Parti intellectuel" et son rival, "l'Action Française". Tous les deux, ils méprisaient Leroux, George Sand et Michelet. Péguy allait leur adresser le reproche que Leroux adressait aux "aveugles" " qui nient "le coeur, l'amour, la charité" [109] et qui imposent "le despotisme des intellectuels". En parlant tout à l'heure de ce que Michelet appelait "la véritable dialectique entre les générations", je citais la lettre où la petite-fille de Herzen me disait son amour pour son grand'père, ami des moujiks : dans la même lettre,  franchissant un demi-siècle, elle revient à la grande Affaire : "En 1897, nous avions passé un an à Rome afin de vivre encore avec Malwida, qui a été une véritable  mère pour ma mère. En partant de Rome, Cosima [110] Wagner nous avait invités à Bayreuth, mon père m'y a amenée mais quelques jours seulement, car c'était   le procès Dreyfus à Rennes, et il voulait absolument y assister. [...] Dreyfus a été mon témoin à mon mariage et nous sommes restés très amis jusqu'à la mort de mon père en 1912."

          Quand elle faisait son voyage de noces, en avril 1907, son père avait reçu la lettre [111] que voici :

 

                                                                                     mardi 

                                    Mon cher ami,

 

            J'ai voyagé ce matin avec M. Herzen qui m'a donné d'excellentes nouvelles de vous tous ainsi que des jeunes mariés. Nous souhaitons pour ceux-ci un  meilleur temps en Italie que celui qu'a eu ma belle mère. [...]

                                                                        Affectueusement à vous

                                                                                     A[lfred]. Dreyfus.

                            

          Je ne sais si le fils de Herzen avait le coeur (Herz) aussi large que le grand père cher à Jeanne. En 1903, quand Malwida mourut, Cosima écrivit [112] à Olga : "Ein Herz, welches nur Liebe war", — un coeur qui n'était qu'amour." Les amis de Leroux doivent ajouter, à cette qualité-là, une autre vertu : Malwida possédait l'intelligence du coeur. Sans elle, on ne saurait pas que, de tous les proscrit européens, le plus lucide était Alfred Talandier. Sur la bariccade de décembre 1851, il avavait relevé le corps de son ami Denis Dussoubs. En 1870, il fit participer ses amis de Limoges à la souscription lancée par le docteur Guépin pour Leroux et sa femme : "pas de linge, pas de vêtements, mal logés, sans feu, sans argent et malades".

 

 

        



[1] Dans Lutèce, cité par François Fejtö, Henri Heine, rééd 1981,p. 241

[2]   J'ai en vain cité cela sur les ondes de France-culture en 1977, et par écrit en 1983 dans Pierre Leroux et les socialistes européens.

[3] En 1886,  après la mort de Marx.

[4] Du 12 septembre 1997.

[5] Intitulée Histoire littéraire, non signée et prévue pour paraître quatre fois par an, cette chronique fut aussitôt et définitivement interrompue : Buloz eut sans doute peur, à cause des  tyranniques Lois de septembre.

[6] Nous verrons qu'on le confond avec Barrault, et on va jusqu'à croire qu'il ne fait qu'un avec F.-C. Roux.

[7] Dont la meilleure se trouve dans De l'égalité dans la différence. Le socialisme de Pierre Leroux, par Armelle Le Bras-Chopard (1986).

[8] Comme disait Paul  Dupuy, Secrétaire de l'Ecole Normale Supérieure, lisant en 1896  dans la "Revue encyclopédique" un article sur Evariste Galois.

[9] Elle pensait en particulier à l 'Encyclopédie nouvelle.

[10] Balzac allait bientôt louer "Pierre Leroux, profond penseur qui remue son siècle", juger  incomplètes "la littérature imagée et la littérature idéée" et s'engager sous "la bannière littéraire de George Sand".

[11] Cette expression  m'était inconnue en 1969 quand j'ai intitulé ma thèse Philosophie de l'art littéraire et socialisme.

[12] George Sand vient de demander à ces blanquistes: "Et si vous n'étiez tous que des fanatiques ?"

[13] Après Juin 48, Herzen s'écria : "L'Europe s'en va par le fond. Place à l'avenir !". C'est donc de lui et des menchéviks, qu'est venue la lumière, selon Isaiah Berlin. Ou de lui, mais avec   les bolcheviks, comme le  soutenaient encore en 1989  B. Mojaev et M. Chevarnadzé, Ministre des Affaires étrangères de M. Gorbatchev

[14] A la suite d'Enfantin, d'accord avec Fourier sur le premier point, et suivi par Cabet sur le troisième.

[15] Telle n'est donc pas la vie éternelle que Leroux essaiera d'expliquer en 1840, dans De l'Humanité.

[16] M. Werner (n°  73 de "Romantisme", 1991) en  opposant Leroux à Dubois, cofondateur avec lui du "Globe" et devenu Inspecteur général de l'Instruction publique  parce qu' en bon élève de V. Cousin il s'exprimait "sur le mode anticlérical français". Dans le même n° 73 de "Romantisme" Philippe Régnier confirme que Leroux était atypique parce qu'il "refusait d'arrêter l'histoire de la philosophie à V. Cousin".

[17] En disant : "Occident accident", et en faisant passer la suprématie du Nord au Sud, Garaudy demeure fidèle à Barrault, qui avait prévu ce "contrepoids". "Fasciné par Staline" avant 1968, fasciné à présent par "le prophète Mohammad", il prêche toujours le culte des trois "géants", Lénine, Gramsci et Mao Tsé Dong, convertis comme lui à l'hégélianisme de gauche  et témoins du miracle :  "Ce que Marx appelait le parti se réduisait pendant vingt ans, jusqu' à la fondation de la Première Internationale à deux personnes : lui-même et Engels. Trente ans plus tard, il était le guide de toutes les forces révolutionnaires du monde". Le testament philosophique, 1985.

[18] Les Penseurs russes, traduction en français, 1983.

[19] Les Koulaks, traduc française 1992.

[20] Il loue à ce moment-là "les trois savants correcteurs d'imprimerie" devenus "trois réformateurs sociaux", et Heine "les trois grands socialistes dont la pauvreté a sauvé le monde". Plus jeune que  Saint-Simon et  Fourier, Leroux  est le médiateur de ce qui va être appelé  une "convention".

[21]   En juin 1840, au moment où Biélinski est conquis, un ami lui lisant Spiridion, dédicacé "A M. Pierre Leroux, Ami et Frère par les années, Père et Maître par les vertus et la science".

[22] Si les socialistes allemands et français avaient su cela, ils auraient pu aider M. M. Gorbatchev quand il cherchait pour la Russie et l'Europe occidentale "la maison commune".

[23] Dont George Sand écrivait : " Lui et moi ne faisons qu'un avec Leroux".

[24] Dans "La Pensée", en 1963.

[25] Dans "Commentaire"  en 1978.

[26] Comme Heine dira dix ans plus tard, en 1852, en ajoutant qu'il a "retrouvé son Dieu, qu'il croyait perdu".

[27] Moses Hess et Karl Marx, qu'il ne nommait pas.

[28] Selon cet article daté de décembre 1841 et intitulé Du communisme, c'est à Enfantin que les diverses sectes communistes ont emprunté cette  idée d'"infaillibibilité sacerdotale".  

[29] A laquelle Heine collaborait.

[30] Chauvin, antisémite et misogyne, Proudhon est convaincu que Heine est "un espion, qui nous hait".

[31] Dès l'année suivante, Marx les  éliminera dans ses Lettres à Ruge.

[32] Carnets de P.-J. Proudhon, éd. Pierre Hauptmann, 1961, t. 2, oct. 1846 cité par Marc Vuilleumier, Proudhon et la naissance de la Suisse moderne, "Archives proudhoniennes"1995, p. 11.

[33] Jules Dupré, officier de marine et bientôt amiral, Lettres de Chine, "Revue indépendante", 1842.

[34] Aveux de l'auteur, à la fin de la réédition (1855) de De l'Allemagn.ne.

[35] Jugé "hugoïste" par Heine, Hugo est regardé comme bonapartiste par Leroux et raillé par  Marx  (dans ses lettres à sa fiancée) quand il veut dans le Rhin pour "sauver  les rois", que le Roi de Prusse restitue à la France la rive gauche, afin qu'ensemble  les deux nations "fassent trembler" l'Angleterre et la Russie.

[36] Pierre Leroux, "Revue indépendante", mars 1842.

[37] Le mouvement des idées et des partis politiques en Allemagne depuis 1830, "Revue indépendante", 25 décembre 1843 .

[38] L'année suivante, A. Weill citera la "protestation des réformistes juifs" proclamant à Francfort leur patriotisme allemand en affirmant que leur religion contenait "die Möglichkeit einer unbeschraenkten Fortbildung" (la possibilité d'une progression sans bornes). Franc-Maçon, ami de Heine et de Leroux, animé des mêmes sentiments que Saint-Simon dans  Un nouveau christianisme, il écrivait : "Le peuple juif a produit trois hommes qui ont eu une immense influence sur l ' histoire de l'humanité : Moïse, Jésus et Spinosa" De l'Etat des juifs en Europe, Revue indépendante,  24 octobre 1844.

[39] Lucien Calvié, Le Renard et les raisins, La Révolution française et les intellectuels allemands 1789-1845, edi Paris 1989.

[40] Jacques Droz, et mon commentaire dans Pierre Leroux et les socialistes européens.

[41] "qui écrit en allemand un livre sur Hegel", comme Lamennais l'écrit à Vitrolles après s'être entretenu le 2 janvier 1839 avec Leroux et Cieszkowski.

[42] Je renvoie à mon article Leroux et l'Internationale, "Contrepoint" n° 27, 3ème trimestre 1978.

[43] Briefwechsel und Tageblätter, Berlin, 1866.

[44] Proposé dix-huit mois plus tôt par Leroux dans cette  même Revue.

[45] Un projet d'alliance intellectuelle entre l'Allemagne et la France (1O novembre 1843).

[46] Nommés aussi Feuerbach et Bruno Bauer, eux aussi "persécutés pour leur pensée" et résolus  "à jeter en  quelque sorte un pont sur le Rhin et à travailler à l'union des deux pays". Ce pont, dans leurs  "Jahrbücher" publiés  récemment à Paris, Ruge et Marx l'appellent Humanismus. Cela veut-il dire "dogme de l'Humanité" ? En ce cas, cette conception "n'est pas particulière à l'école hégelienne.  Elle appartient à notre dix-huitième siècle, comme bien d'autres idées reproduites plus tard sous une autre forme  par Kant, Fichte et Hegel".  Mais si l' Ecole de Hegel à Paris veut dire : "Ce sera Hegel qui présidera à ce grand contrat international", elle devrait    d'abord réfuter "la critique approfondie de Hegel par Krause", afin que l'on sache vraiment si "la philosophie de Hegel suffit à tous les besoins de l'esprit humain et s'il existe un véritable lien logique entre ses principes et les idées de la révolution".

[47] Lettre de Ruge  à Hermann  Köchly (24 mars 1844)), témoignage direct,  ignoré en France, accessible  en allemand seulement, dans le livre d' E.H. Carr  sur Bakounine (1937) et en 1978, en D.D. R. dans le premier numéro du "Marx-Engels Jahrbuch".

[48] Probablement dans les premiers "cercles socialistes" dont Ph. Faure était l'animateur

[49] Je renvoie à  ma  communication Marx, Proudhon et Lamartine contre les soialistes républicains, in Républicanismes, "Chroniques allemandes" n° 2, Université de Grenoble 1993, ou au BAPL n° 10.

[50] C'est le mot dont se sert Bernard Lazare, lisant peut-être ce que Leroux disait des disciples d' A. Comte "enragés d'athéisme"

[51] Que Marx appelle  "charlatans,  épiciers de la pensée", en les accusant  d' "escamoter" le nom des Français qu'ils ont "pillés".

[52] Qui  part alors pour  la Creuse,  fuyant  "le despotisme des intellectuels" autant que "le luxe, la luxure et la misère de Paris"

[53] Je renvoie à André Neher, Ils ont refait leur âme (1979), et aux chapitres II, Leroux et ses lecteurs allemands, et  . IX, Les demi-silences de Bakounine et la duplicité d' Engels  de Pierre Leroux et les socialistes européens

[54] Dans les Aveux d'un poète, postface à la deuxième édition, en allemand, de De l'Allemagne  (1852)

[55] En 1961 ses cendres ont été transportées en Israël.

[56] Auquel j'emprunte ces renseignements,  1ère partie, 1789-1864, p. 418 (1965) en remerciant Geneviève Brachet sans laquelle je n'aurais pas entendu parler de C.-F. Lallemand.

[57] Très lucide éloge par Heine de l'exceptionnelle réunion chez Leroux d'"un esprit capable de s'élever aux plus hautes spéculations, et d'un coeur capable de s'enfoncer dans les abîmes de la douleur populaire".

[58] En particulier parce qu'il va, comme l'auteur de Consuelo, parler de la Bohême.

[59] Optimiste comme le sera soixante années plus tard  le roman intitulé par Hertzl Altneuland. De retour en Palestine après vingt ans d'absence, le héros ne reconnaît pas ce pays, transfiguré entre temps par  le sionisme : le désert et le pays aride sont  dans  l'allégresse et fleurissent comme un lys. Je renvoie à Léon Chouraqui : Un roman à redécouvrir, "BAL"  n° 11 (1994).

[60] Ce que l'on appelle le principe  de subsidiarité était fermement défini (sans le mot) dans ce Projet.

[61] P. 165 .

[62] Je renvoie à BAL n° 13, p. 9-13.

[63]   Deutschland (automne 1848), commenté  ici-même par Lucien Calvié 

[64] Victor Fleury , Le poète Herwegh (thèse de Lettres, Paris, 1910).

[65] Je renvoie à la note 17 où j'ai cité M. M. Werner.

[66] "Le Journal", 21 février 1896.

[67] C'est ainsi que Baudelaire appelle en 1851 ceux qui raillent Pierre Leroux.

[68] Dont Charles Fourier était "le Père", selon Considerant.

[69] "La Démocratie pacifique", 25 février 1848

[70] Indignation de Péguy, congrès de Dresde, V, 16, p. 171.

[71] Daniel Ligou, Histoire du  mouvement socialiste en France , 1962

[72] Ainsi disait en 48  Grégoire Champseix, dont André Léo fera revivre la pensée.

[73] J'emprunte ici beaucoup à Ruth Stummann-Bowert, "Malwida von Meysenbug Jahrbuch" MvM 1994, pp 56-116

[74] Son père et ses frères exercaient des fonctions officielles dans un pays monarchique.

[75] De même ceux de G. Monod.  Quelque peu jalouse, selon sa fille, de l'affection que Mme de Pressensé puis   Malwida avaient pour son fils, sa mère eut beaucoup  de mal à admettre, après l'annexion de l'Alsace, qu'il épouse une jeune Russe élevée à l'allemande.

[76]   Leroux, "le plus aimable des Français" l' a fait inviter pour la "Gesellschaft"  que cette Revue  ouvre chaque mercredi aux écrivains et  rédacteurs, Briefwechsel und Tagenblätter, Berlin,1886, t. I.

[77] Si Malwida l'ignorait à ce moment-là, elle l'a découvert à Londres en s'entretenant avec Talandier.

[78] De son ambulance il lui écrivit un jour de 1870 ( me disait sa fille) qu'il désirait "quand la guerre sera terminée, chercher à retrouver à Munich et ailleurs certains Bavarois si courageux et qui ont tant souffert"

[79] Mme Germaine Rist, soeur de Jeanne Amphoux-Monod, citée par Mme Ursula Kroll,  Ein Besuch bei Germaine Rist , Jahrbuch nov. 1994, pp 48-51.

[80]   An den Turnhalle 47,  D 34234 Kassel.

[81] "Jahrbuch 1994",  p. 107.

[82] En français, avec une Préface de G. Monod, Mémoires d'une idéaliste (1900) et Le soir de la vie (1908)

[83] Souvenirs d'adolescence (1903)

[84] Péguy admire ce dreyfusard  antiguesdiste

[85] D'origine russe, et  docile aux consignes du Kremlin

[86] Jean-Christophe, II, Dans la maison, I, le 21 février 1909

[87] Antistalinienne, elle savait que ce texte avait été refusé par "Europe", revue soi-disant fidèle à la mémoire de R.Rolland,  mais à la manière de Mme R. Rolland. Cette revue attendit 1979 pour remplacer son George Sand de 1954 par un nouveau George Sand, en disant : "Depuis ce lointain  été 1954, bien des choses ont changé, y compris en littérature, dans   les façons de voir, de lire,  et d'écrire. C'est normal." Entre temps, le rapport "attribué à Krouchtchev" avait modifié "la situation antihistorique" que Franco Venturi constatait en 1952 dans les bibliothèques universitaires d' URSS où Herzen était "off limits". Mais en France on attendit encore vingt ans, malgré l'insistance d'Albert Camus, pour traduire Il populismo russo, et Leroux est encore ostracisé.

[88] Publiée par M. A. Zviguilski, Gabriel Monod et Alexandre Herzen "Revue de littérature comparée", 1974, n° 2 (avril-juin) .

[89] Dont Leroux avait parlé élogieusement en 1858, après l'avoir appelé en 1842 "notre ami Edgar Quinet".

[90] D'où Leroux avait bientôt gagné Jersey

[91] Il l'avait connu, réfugié à  Paris, durant la seconde République. 

[92] Claude Latta nous dira qu'ils étaient connus par Léodile Champseix.

[93] Libre pensée et protestantisme libéral, Fisbacher 1903.

[94] Monod avait un fils, qui  aux "cahiers" "écrivait les adresses", ainsi que me le disait sa soeur Jeanne en ajoutant :  "La mort de mon frère Bernard (qui devait aller à l'Ecole Française de Rome) a été pour mon père un malheur qui l'a brisé pour toujours."

[95] En 1952 mille pages inédites de Péguy ont commencé à paraître . Je mis alors en chantier une thèse sur le socialisme antimarxiste des dreyfusards. Et je remarquai que Péguy, Jaurès,  Proust  et la "Revue socialiste" s'intéresaient en  1905 à George Sand, dont  Léon Cellier avait en 1958 réédité  Consuelo, en renvoyant au livre de David Owen Evans sur Pierre Leroux

[96] Qui écrivait durant la seconde guerre mondiale : "Depuis un siècle l'Allemagne veut abattre la religion de la France, c'est-à- dire l'idée de la perfectibilité de l'homme et des institutions", Une saison gâtée, p. 261 ( journal intime édité en 1983 par  Jean-Noël Jeanneney).  Malwida a réfléchi sur "die Perfektibilität", et il faudrait savoir si elle connaissait l'Encyclopédie nouvelle qui avait pris pour devise le mot de Leibnitz :  "Videtur homo ad perfectionem pervenire posse"

[97] Qui adresse  à Péguy, le 23 novembre 1910, "cinquante abonnements à 25 Fr." Je  renvoie à Péguy catholique et protestant, où j'ai publié sa correspondance avec le pasteur Roberty  ("Evangile et liberté", Aix n° 14 (2 juillet 1969)

[98] "Mon père a toujours été lié à Raoul Allier, et ma belle famile Amphoux, mon mari et moi très liés  avec Roberty qui était pasteur à Lyon, puis à Paris, à l'Oratoire." Où Péguy allait prier.

[99] En 1842,  Journal, t I, p. 392 au moment où il rejette "la méthode qui formule, Hegel".

[100] Elle ajoutait : " Ce qui est malheureux, c'est que malgré tous ceux qui ont lutté contre le tsarisme, Staline a été pire. Et ce qui est pire que tout, ce sont les esprits supérieurs qui sont déclarés malades mentaux et subissent de véritables martyrs." Bien évidemment, même indignation contre "Mussolini, qui a fait assassiner et couper en morceaux Matteoti ! en pleine campagne romaine, où sa femme habitait !", et contre Hitler,  contre l'antisémitisme, et même contre "la vente par Giscard d'Estaing d'avions de guerre  qui ne serviront qu'à faire de nouveau la guerre à Israël. Abominable. Quelle honte pour la France."

[101] Rémy Rioux, Le sillage de Michelet (1874-1914, Colloque de Vascoeuil 1994, p 197

[102] Qu'il désignera en disant "ici", dans Le Peuple (P. 2O9 de l'édition Viallaneix), je renvoie à mes articles Pierre Leroux, Michelet, Péguy (Etudes, août 1975) et G. Sand et Michelet  disciples de P.Leroux, RHLF, sept-oct 1975, p. 767.

[103]   Cité par Fernand Rude, C'est nous les canuts. C'est seulement, semble-t-il, dans la thèse de D.-A. Griffiths sur Jean Reynaud  qu'est racontée cette capitalemission saint-simonienne.

[104] Celui que Proust comprendra mieux en lisant notre jeunesse.

[105] C'est sous ce titre ("la militante" que Hannelore Teuchert a publié  dans le  "Jahrbuch 1994" sa lettre à Romain Rolland.

[106] Où le marxisme était  critiqué de façon définitive. Je renvoie à mon article  Jaurès et Péguy, in Péguy, cahiers de l' herne, 1977, pp. 120- 147.

[107] Edmond-Maurice Lévy en particulier

[108] Charles Andler par exemple

[109] Ce que Baudelaire   résumait en écrivant : "Un éclectique est un homme sans amour".

[110] Fille de   deux admirateurs de Leroux, Marie d'Agoult et Franz Liszt. De même, conseillé par Desmoulins, Hugo  a écrit de Pauline Roland, comparable à Malwida  :"Elle aimait [...]"

[111] Autographe à moi offert en même temps que la photographie reproduite dans notre onzième Bulletin et dédicacée A Monsieur Jacques Viard, en souvenir d'Alfred Dreyfus et Gabriel Monod, deux hommes de coeur, de courage, d'idéal, de bonté.  Cordialement Jeanne Amphoux-Monod

[112] Lettre citée par Hannelore Teuchert, l. l. , p. 43 .

 

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