Jean Stanley (Aix)

Leroux et Hugo à Jersey.

Chronologie d'un exil

         Dans les années 1970, on ne pouvait guère traiter de la période de l'exil de Victor Hugo à Jersey qu'en se référant aux travaux d'Henri Guillemin, de Pierre Albouy, de Michel Granet.

         Mais voici qu'en 1968 France Vernor Guilles, veuve du Directeur du département français de l'Université de Columbia, fait paraître le tome I du Journal d'Adèle Hugo. Cette publication sera suivie en 1971 du tome II et en 1984 du tome III. Evénement littéraire, qui donnait des renseignements très importants sur le monde de l'exil et sur les relations Hugo- Leroux.

         Dès ces années 70, d'autres documents très importants étaient exhumés par notre séminaire de recherche d'Aix en Provence, et en particulier le Cours de Phrénologie, photocopié à Genève par Geneviève Dautremant, (et qui n'a été publié que l'an dernier), La Lettre aux Etats de Jersey écrite en Juin 1853, l'Espérance, 58-59 puis le Journal d'un Combattant de Février de Philippe Faure, écrit en 1859.

         Par ailleurs nous parvenaient les travaux de Léonardo La Puma, sur l'Union socialiste de 1852 et l'Homme  de 1853 et les publications de Jacques Viard, en Italie et en France. D'autre part, plusieurs d'entre nous préparaient des diplômes de maîtrise ou des thèses concernant les relations de Leroux avec George Sand, Dostoïevski, Baudelaire, Marx, Renan, etc.

         C'est en 1979, avec la publication par Jean-Pierre Lacassagne de La Grève de Samarez que nous eûmes un outil de travail capital. Ce livre de Leroux sur l'exil n'était connu jusqu'alors que par sa réputation : "un livre plein de ragots" avait dit Pierre Albouy. A la lumière des écrits précédents, il s'avéra que ces prétendus ragots étaient les éléments d'un précieux témoignage.

         Lorsque Hugo arrive à Jersey en 1852, il n'est pas considéré comme un Républicain par bon nombre de proscrits qui lui reprochent son passé. Leurs regards sont tournés vers Leroux. Et Hugo fait de même comme en témoigne les notes laudatives de septembre 1852 concernant Leroux dans le Journal d'Adèle Hugo. Hugo s'efforce de trouver les bonnes grâces des Républicains. On sait, par le Journal d'un combattant de Février de Philippe Faure et par l'appendice de ce Journal, qu'en 1852 le poète flattait les plus résolus en prônant une dictature provisoire suffisamment radicale pour qu'il n'y ait plus à y revenir et qu'il préconisait l'Union de l'Euope par une "der des der".       

         Lorsque le 20 janvier 1853 Leroux donne la Première leçon du Cours de Phrénologie  il salue le "grand poète que nous avons la joie d'avoir parmi nous". Leroux donne un cours sur l'histoire du socialisme qui durera jusqu'en mai. Hugo n'a assisté qu'au premier cours.

         Leroux va fréquemment chez Hugo. Il est cordialement reçu mais parallèlement,  en avril 1853 il écrit à Hetzel : "Je comprends qu'on ne s'engage pas dans une opération avec Pierre Leroux, esprit trouble, s'il en fut."      

         En juillet 1853 (le 26) Hugo est mandaté pour prononcer un  discours sur la tombe de Louise Julien au cimetière des Dissidents à Saint Jean. Il  évoque Dieu et la vie future. Des proscrits s'écartent et le libertaire Déjacque manifeste son mécontentement : "La république Démocratique et sociale est athée."

         Sur le chemin du retour, Hugo fait arrêter sa voiture pour saluer Pierre Leroux. La cordialité du philosophe est un soutien pour le poète qui manifestera sa gratitude par des paroles aimables consignée dans le Journal d'Adèle.

         C'est bien plus tard, en 58-59 dans l'Espérance  par "La Grève de Samarez" que Leroux fera savoir ce qu'était alors le fond de sa pensée : certes il désavoue l'athéisme de Déjacque mais il réprouve la religion périmée de Hugo. En outre, il déplore le fait que Hugo ait parlé sur la tombe de Louise Julien alors qu'il ne connaissait pas véritablement cette socialiste ni son passé de militante, ni sa foi en la religion de l'Humanité.

         C'est en juillet 53 que Hugo  déclare : "Je ne suis pas un républicain du lendemain, mais je suis un socialiste de la veille." et cela parce qu'en 1828, écrivant Les Derniers jours d'un condamné, il s'opposait à la peine capitale.

         En août 53 Hugo a pris connaissance de La Lettre aux Etats de Jersey. Leroux y démontrait que les "hommes de Juin 48" étaient les précurseurs et les véritables responsables du drame du 2 décembre. Lorsque Leroux, qui lui a rendu visite, est parti, le poète lance : "Il sait que son talent et son caractère le mettaient à l'abri de mauvais soupçons, mais sans cela, que pourrait-on faire de plus adroit pour donner gain de cause à Bonaparte ? Il est même exilé (sic)". La rumeur maligne était lancée.

         Toutefois les causeries continuent et Hugo s'informe auprès de Leroux, sur Lamartine, Proudhon, Hegel, Cousin et aussi sur la religion de l'Humanité. Mais il ne la comprend pas ou feint de l'assimiler à un simple matérialisme.

         C'est à ce sujet que dans La Grève, Leroux adressera de graves reproches à Hugo. A la lecture de la pièce des Contemplations "A Quoi songeaient les deux cavaliers dans la forêt " (écrite en 1841 mais datée Octobre 1853) [" Relligio " 10 octobre 1854] il s'indigne de l'accusation de Hugo : " L'esprit profond d'Hermann est vide d'espérance". Il est persuadé que Hugo l'accuse de ne pas avoir l'espoir de la vie éternelle et d'oublier les morts à cause de sa croyance en la dissolution du moi dans l'humanité. Leroux répond : 

         " Tu ne connais qu'un deuil, toi ! nous en connaissons plusieurs.

         As-tu parlé des morts et des transportés de Juin ?"  

         En septembre 1853, parce qu'il est initié aux Tables tournantes, le poète croit tenir la réfutation de la religion de l'Humanité de Leroux : le  25 septembre 1853 en effet, la Table s'adresse à Pierre Leroux : "Pierre Leroux, philosophe martyr, vous dire que Dieu n'est pas chassé du temple." Aux yeux de Hugo, "le phénomène des Tables a pour but de ramener l'homme au spiritualisme." En outre, comme l'a démontré Jacques Viard dans le Bulletin des Amis de Pierre Leroux N°8 les tables permettront au riche poète de répondre à certains scrupules.

"Doit-il financièrement soutenir "Pierre Leroux, ce noble et vaillant travailleur de la pensée, qui n'a pas de quoi nourrir ses enfants ?". Une réponse négative va être apportée, expliquée, justifiée tout au long de longues et fréquentes séances de nuit, durant plus d'une année, jusqu'en février 1855. Par Marat d'abord, puis par Chénier, Molière, Shakespeare, L'Ombre du Sépulcre, et Jésus-Christ pour finir. Résumons : Pierre Leroux, ce pauvre et ce proscrit, mérite qu'on le plaigne, comme tous ces révolutionnaires malheureux. Mais ils passeront comme un vent sur la plaine, en faisant moins de bien au genre humain qu'un seul mot écrit par un grand poète"

          C'est en effet la voix du poète, véritable trépied divin, qui est capitale. En septembre 1853 la Civilisation lui avait dit : " Grand homme termine Les Misérables." C'est pourquoi il se considère comme un Révélateur et il s'attribue le rôle majeur essentiel pour l'avenir. Il déclarera le 22 novembre 1854 : "Ce livre-ci sera certainement une des Bibles de l'avenir". Le livre en question c'est le long procès verbal des Tables qui sera pour la postérité une résurrection de la pensée de Hugo, constituant le pendant ésotérique de La Fin de Satan qu'il rédige depuis février 1854.

         Par le phénomène des Tables il se conforte dans ses certitudes : religieuses "Aujourd'hui, les choses que j'avais vues en entier, la table les confirme, et les demi-choses, elle les complète." (9 OC t. IX/2 p. 1432)

         Leroux se défie de ces certitudes qu'elles soient religieuses ou politiques. Dans la Grève, il rappelle qu'il a mis Hugo en garde contre l'égarement des Tables tournantes. "Quelle est ta foi ?". Et il le met en garde également contre la politique des va-t-en guerre.

Tout d'abord parce que le passé de Hugo ne lui permet pas de comprendre ce que sont les agents doubles, absolument sans foi ni loi. La lecture du Journal d'Adèle Hugo montre très bien que la proscription vit dans un contexte trouble, avec une correspondance surveillée, une police impériale présente partout. Elle fait répandre de fausses suspicions et elle a ses mouchards, ses agents doubles  tels que Lucien Delahode et Hubert. En octobre 1853, les proscrits de Jersey découvrent abasourdis que Julien-Damascène Hubert est un agent de Bonaparte tout comme son homonyme, Aloysius Huber fut un agent de Louis-Philippe.

         Dans La Grève de Samarez, sous l'allégorie des "Fantômes masqués", Leroux donne ainsi les raisons de la prudente  réserve qu'on lui reproche. Il connaît les machineries policières.

En outre les "va-t-en guerre", Leroux les traite de Démons. Leurs dupes sont aussi coupables et destructeurs que les athées et les nihilistes qu'ils combattent : "Voyez vous-mêmes si vous n'êtes pas des démons".

Mais en  novembre 1853 Hugo avait publié les Châtiments. Sa bonne foi républicaine ne sera plus remise en cause et la virulence, la détermination à l'action violente l'emporte. Alors qu'en octobre 52, c'est Leroux qui présidait l'assemblée générale des proscrits socialistes, c'est Hugo qui prend la parole fin novembre au banquet organisé par la Commission de l'Assemblée générale des Proscrits républicains de toutes les nations résidant à Jersey, au nom de la République Universelle.

         Et Leroux essuie la réprobation générale lorsqu'au cours d'un dîner chez Hugo, en décembre, il refuse de porter un toast à l'insurrection armée. A la même période Hugo note : "Je déteste le pouvoir ; je ne l'accepterai que si l'on m'y force."

Leroux de son côté doit se défendre des attaques portées par les Pyatistes de la "Commune révolutionnaire" et contre Mazzini. Celui-ci, comme Blanqui est contre les internationalistes et reproche à Leroux "le cosmopolitisme rouge qui conduit à l'inaction". Le 26 septembre 1855 paraît le  Manifeste de l'Homme contre Pierre Leroux, signé Mazzini, Ledru-Rollin et Kossuth.

         Hugo va prendre parti pour ces nationalistes. Il veut ignorer le mot de "République démocratique et sociale" qui est une république universelle. Le cri avait été lancé sur la tombe de Philippe Faure par des exilés de tous pays comme en témoigne Julian Harney. Ces mots c'est Barbès qui les avait  lancés en 48 au moment où il fondait le Club des Clubs au moment où il s'en prenait la république parlementaire et bourgeoise, dont Hugo en était le défenseur.

         Depuis 1854, depuis que son assise politique était consolidée, Hugo travaillait aux Contemplations. L'ouvrage donne une forme exotérique aux Révélations des Tables.

          Mais en publiant les Contemplations, Hugo antidate certaines pièces. Cela lui permet d'affirmer publiquement sa position de "leader". Dans le poème "Les Mages" il écrit : "Pourquoi faites-vous des prêtres./ Quand vous en avez parmi vous ?/ (…). Ces hommes ce sont les poètes". Il soigne son image d'homme de cœur, ainsi "Mélancholia" qui déplore la misère enfantine, écrit le 9 juillet 1854, est daté de 1846. Il se donne pour un libéral de longue date avec "Réponse à un acte d'accusation" (qui libère la plume libère la pensée, qui libère la pensée libère l'homme) rédigée le 24 octobre 1854 mais datée de 1834. "Vous êtes aujourd'hui, monsieur, en démagogie pure, en plein jacobinisme", lui reproche un certain marquis. Reproche daté de 1846 tandis que la pièce a été écrite en 1854. Et d'expliquer à ce marquis que huit ans plus tard il est fier d'être devenu le martyr de sa cause.

         Ayant ainsi construit son personnage, Hugo peut en 1856 écrire à Jules Janin : "Aujourd'hui la situation est telle que dire mon nom c'est protester ; dire mon nom, c'est nier le despotisme ; dire mon nom c'est affirmer la liberté !".

         Leroux avait raison de conclure la critique de la pièce des Contemplations "A quoi songeaient les deux cavaliers dans la forêt" par ces mots : "Ce qui paraît avoir un sens purement religieux a un sens politique, et ce qui paraît avoir un sens politique a un sens religieux"

         A Jersey, " pour avoir de quoi nourrir ses petits enfants, Leroux ne pouvait compter que sur sa plume. Il avait besoin d'un éditeur républicain, c'est-à-dire Hetzel, et donc de recommandations auprès de lui. En proposant à Hetzel "un grand ouvrage", Leroux nomme George Sand et Hugo au premier rang de ceux "qui ont approuvé ses écrits". Hetzel leur demande leur avis. "George Sand", répondit Hugo, "est un cœur profond, une belle âme. (…). Elle n'a d'autre tort que d'avoir couvé sous son aile un mauvais être,  Pierre Leroux ".

         Leroux n'aura pas le soutien escompté.

         Par chance une Russe exilée lui donnera la possibilité de faire paraître l'Espérance. De mai 1858, et jusqu'en janvier 59 avec l'Espérance qui contient "La Grève de Samarez", il pourra dire le fond de sa pensée. Cette publication attira la rancœur de Huge. Citons anecdotiquement la passe d'armes :

4 juin 1858         Victor Hugo note dans ses Carnets : "J'ai écrit à Pierre Leroux au sujet de sa petite perfidie dans sa revue L'Espérance à laquelle je souscrirai néanmoins."

9 juin 1858 : "Reçu la réponse de Pierre Leroux. Ignoble."

11 juin 1858 : Répondu à Pierre Leroux : "Je ne puis plus que vous plaindre. V.H."

14 février 1859 : "Heureusement que Pierre Leroux ne peut pas mordre. C'est une vipère qui n'a que des gencives." (9 O.C. t. X/2, p. 1529)

         C'était l'effondrement de la lointaine amitié des années 30.

En ce qui concerne ces différends politiques, le Bulletin des Amis de Pierre Leroux N°13, a reproduit in extenso l'article que Pierre Leroux fit paraître dans  l'Espérance : " De la Politique suivie depuis sept ans par le parti républicain ".

         Jamais diffusé, cet article montre que Leroux affirme radicalement ses prises de position non violentes. Le philosophe de la Solidarité, de l'Association, auteur en 1827 de L'Union européenne, redisait inlassablement que la sainte Devise de nos pères "Liberté, Egalité, Fraternité", ne pouvait demeurer la conquête privilégiée d'une seule nation. La propriété des instruments de travail, seule réponse à la question sociale, était revendiquée pour tous les ouvriers du monde. Et la mondialisation en marche était saluée par Auguste Desmoulins, le gendre de Leroux, relatant la pose du premier cable transatlantique dans la fraternité des classes et des nations.

         La lecture des 5 numéros de L'Espérance parus de 1858 à 1859 montre encore combien ces vues internationalistes et pacifistes, qui n'excluent pas au demeurant l'amour de la patrie, se heurtèrent à la caste des Nations, c'est-à-dire à celle des gouvernants ou encore des aspirants gouvernants qui divisent pour régner, aux Césars-démocrates comme disait Déjacque visant Ledru-Rollin, Mazzini et Hugo.

         Ainsi les documents que nous avons rassemblés nous amènent à comprendre un certain nombre d'ambiguités. Ils nous aident à comprendre comment Jersey devint le microcosme, une sorte d'université internationale, jumelée avec Londres et dans le prolongement des communions socialistes de Limoges. Ils nous montrent comment entre 1851 et 1855 l'image de Hugo n'avait cessé de grandir tandis que celle de Leroux diminuait.

         "Savez-vous quelle a été mon œuvre disait Leroux en 48, j'ai fait rentrer le socialisme dans la République et la République dans le socialisme". Mais Hugo avait bien raison de parler de philosophe martyr à propos de Leroux car empêchant cette adéquation il s'en prenait à l'essence même de son œuvre.

         Pacifisme, solidarité, "religiosité". Bien sûr, Hugo devenait un porte-voix puissant pour ces idées. Mais il leur enlevait beaucoup de leur authenticité. Cette "religiosité" qui condamne le catholicisme rétrograde et qui repousse l'athéisme matérialiste avait placé Leroux en butte aux reproches des conservateurs qui le vouaient aux gémonies et des révolutionnaires qui n'en comprenaient pas le bien fondé. Les blanquistes avaient dit lors de ses obsèques sous la Commune : "Nous portons aujourd'hui la peine du mysticisme de Leroux".

         Ne portons-nous pas aujourd'hui la peine des attaques dont il fut victime et de la méconnaissance de son oeuvre ?         

       © Les Amis de Pierre Leroux 2003