Jean Stanley  

LEROUX ET HUGO À JERSEY  

 

         La bibliographie consacrée à l’exil de Victor Hugo est extrêmement abondante, mais bien peu d’ouvrages font allusion à l’influence qu’exerça sur lui directement Pierre Leroux, son voisin d’exil à Jersey de 1852 à 1855. En 1985 encore, pour le centenaire de la mort du poète, lorsque Jean-François Khan fait paraître L’Extraordinaire métamorphose ou 5 ans de la vie de Victor Hugo, les 5 années prises en considération ce sont les années 1847-1851.

         Hugo est en quelque sorte crédité d’une auto-métamorphose que les années d’exil auront pour seul mérite d’amplifier.

         La parution, entre les années 1968 et 1984, du Journal  tenu par Adèle Hugo, souvent sous la dictée de son père et, en 1979, la réédition de La Grève de Samarez par J.-P. Lacassagne permettent de contester cette vision trop olympienne dont Hugo lui-même fut, à l’origine, le principal instigateur.

         A Jersey, parce que beaucoup de proscrits reprochaient à Leroux son pacifisme inconditionnel, c’est peu à peu Hugo, “républicain du lendemain” qui va occuper le devant de la scène jusqu’à s’estimer chargé de devenir le futur Président de la nouvelle République [1] .

         A l’automne 1853, initié au spiritisme grâce à Mme Delphine de Girardin, il attribue à des révélations miraculeuses une bonne partie de ce que le bon “ Citoyen Pierre ” lui avait dit durant leurs longs entretiens. Et il se fait accorder la consécration de poète voué à une action politique, non seulement pour son temps, comme Chateaubriand, Béranger, Lamartine, mais aussi pour les temps à venir, préparant par les Tables, la Bible de l’Humanité [2] .

         En 1856 il publie les  Contemplations, dont certaines pièces sont antidatées pour accréditer l’idée, qu’il avait, depuis longtemps, l’esprit républicain. Ainsi, “Réponse à un acte d’accusation”, écrit en 1854, est daté de 1834. Il résume toute son évolution en disant : “Ma raison a vaincu  mon royalisme en duel.” Affirmation contestable. Ce qu’il appelle “ma raison”, c’est en fait le fruit d’un ample dialogue avec les proscrits en général et Leroux en particulier. (ANNEXE I)

         Pour s’affirmer comme l’homme providentiel, en ménageant  les partisans opposés de Ledru-Rollin et de Félix Pyat, Hugo s’attribue une série de satisfecits par autorités interposées. En février 1853, il déclare : “ J’ai été socialiste avant d’être Républicain ” et d’après le Journal d’Adèle, Leroux confirme : “ Vous êtes le plus grand homme de la démocratie [...] Vous êtes le plus grand socialiste [...]” [3] . A travers les Tables, il affirme qu’il est mandaté par Dieu lui-même. pour extirper l’athéisme de la démocratie ; enfin c’est une humble proscrite, Louise Julien, qui lui donne sa consécration.

         Le 24 juillet dans le Journal d’Adèle, trois pages présentent la jeune prolétaire. Née dans une des plus grandes familles de Portugal, compagne d’un ouvrier nommé Julien, elle mena une active propagande socialiste. Elle fut emprisonnée pour avoir récité des vers de Victor Hugo. Exilée, phtysique, sur le point de mourir elle voulut voir le poète. Celui-ci lui fit une visite au cours de laquelle, à en croire le Journal d’Adèle, elle lui déclara : “Vous êtes l’apôtre de la  Démocratie, la lumière de l’humanité” [4] . Elle mourut le 23 juillet 1853. Ribeyrolles insiste pour que la Société des Proscrits confie à Victor Hugo le soin de prononcer un discours sur sa tombe le 26 et il dit au poète : “Votre parole est universelle”. Le Journal d’Adèle commente en effet :

                   “Tous les assistants ont répété le cri de : “Vive la République universelle”, et les proscrits, le front découvert, ont quitté le petit champ de repos de St.-Jean qui venait d’être, pour la seconde fois, illustré par les mâles et nobles accents du grand et immortel poëte et orateur, Victor Hugo […] Après ce discours entremêlé des sanglots de l’auditoire, Victor Hugo remonta en voiture. On la fit arrêter parce qu’il rencontra P[ierre] Leroux. P[ierre] Leroux le remercia et le félicita d’une façon toute cordiale.

    Pierre Leroux avait d’abord commencé par haïr Victor Hugo, mais maintenant il l’aime profondément. L’autre jour il me disait : Victor Hugo, que je n’aimais point avant la proscription, est un de ces hommes qui grandissent dans l’adversité, et maintenant il est l’honneur de la démocratie” [5] .

         Dès le lendemain 27 juillet 1853, la Chronique de Jersey racontait l'enterrement : convoi de soixante-dix proscrits, Polonais, Hongrois, Italiens, Français en majorité ; cinq voitures "discours prononcé par M. Victor Hugo avec cet accent qui s'impose et qui fait passer si bien sa pensée dans l'esprit de ses auditeurs". Suivant le texte qui réapparaîtra, inchangé, dans Actes et Paroles où Hugo ne fait aucune allusion, pas plus que la "Chronique de Jersey" à ce qui s’est produit à la suite de son discours. Or, des murmures s’étaient fait entendre et pas seulement des sanglots. Et Leroux avait probablement fait part à Hugo des réflexions qu’il  publiera plus tard dans La Grève :

                   “A l’instant même, nous fûmes entourés par une multitude de Fantômes. Ils apportaient un cercueil ; c’était celui de Louise. La tombe était déjà creusée. Les Fantômes (je les connaissais tous) se rangèrent en cercle autour de la fosse.

                   Hugo prit la parole, et dit :

                   “ Trois cercueils en quatre mois. La Mort se hâte, et Dieu nous délivre un à un. Nous ne t’accusons pas, nous te remercions Dieu puissant, qui nous rouvres, à nous exilés, les portes de la patrie éternelle. Cette fois, l’être inanimé et cher que nous apportons à la tombe, c’est une femme. ”

                   A peine avait-il dit ces mots que plusieurs de ceux qui étaient autour de la fosse s’éloignèrent. J’entendis Seigneuret dire à Déjacque : “ De quelles rêveries vient-il nous parler ! ”

                   “ Et la foule, la foule murmurante, s’écria : “ Dieu ! Il n’y a pas de Dieu, la république démocratique est athée. Qui a permis à ce poète de parler de Dieu sur des tombes qui nous appartiennent” [6] .

         Le récit de Leroux est conforme à la réalité. Il permet de comprendre l’irritation de Hugo dont témoigne le Journal d’Adèle le 27 juillet 1853 :

        “Quant à moi, je suis fort mécontent du discours de M. Déjacque. Je trouve tout simple qu’il eût le désir légitime de parler, mais alors il devait prévenir ; autrement, il faisait infraction à la discipline qui doit régir tout parti bien organisé […] “Je vous le dis : le discours de Déjacque, auquel je n’ai pas un mot à retrancher, tellement il pêche par la douceur et par l’insignifiance, aurait pu être mauvais, et faire le plus grand tort à la Proscription de Jersey” [7] .

          Occulté par les journaux de Jersey, ce discours parut à Londres en 1854 dans la revue de Jeanne Deroin Almanach des Femmes puis dans les notes de l’ouvrage que Déjacque publiera en 1857 à la Nouvelle-Orléans Les Lazaréennes.

         “Plus tard, à Jersey, je prononçai un autre discours comme protestation d’une décision prise en assemblée générale des proscrits, et qui investissait Victor Hugo du mandat de parler seul, et au nom de tous, aux funérailles de Louise Julien, une proscrite. Que Victor Hugo parle en son nom à lui, et comme simple individu, sous sa responsabilité personnelle, rien de mieux ; mais en mon nom, et malgré moi encore, c’est un droit qu’il n’a pas et qu’il ne peut avoir, pas plus que je n’ai celui de parler au nom des autres, les autres fussent-ils assez crétins pour m’en donner mandat. Prétendre traduire la pensée, rien que la pensée des autres, témérité insolente ! - Le croire, absurdité collective ! [...] Il s’agissait ce jour-là d’ensevelir une de ces courageuses pauvresses, morte faute des mille petits soins qu’on ne se procure qu’à prix d’or. Aussi, cette mort pèse-t-elle autant sur les heureux de la proscription que sur les heureux proscripteurs” [8] .

          Prolétaire misérable et athée Déjacques était indigné par l'égoïsme de Hugo. Déjà, à Londres, comme le rappelle le Maitron , “il prit la parole, le 24 juin 1852, aux obsèques du proscrit Goujon, relia cette scène à l’anniversaire de Juin 1848 et attaqua vigoureusement Louis Blanc et Ledru-Rollin qui assistaient aux obsèques, pour leur atttitude lors de l’émeute qui s’était déroulée quatre ans plus tôt” [...] Peu après, au cours d’une réunion que les proscrits tinrent dans Holborn, Déjacque signala l’empressement avec lequel la plupart des proscrits ayant quelque fortune, Victor Hugo en tête, étaient partis de Londres pour Jersey “ afin de n’être pas navrés du spectacle de la misère de leurs camarades ”, mais surtout “ afin d’éviter de leur venir en aide” [9] .

         La fracture de Juin 48 entre bourgeois et prolétaires, exacerbée par l’évidence des écarts de situations matérielles entre proscrits, se traduit en fait par des attitudes spirituelles radicalement opposées.

         La fantasmagorie de la Grève de Samarez, puis la publication Déjacque révèlent la nature de ce conflit, beaucoup plus grave que Hugo ne veut bien l’admettre. Déjà, le 20 avril 1853, sur la fosse de Jean Bousquet, fosse que l’on a rouverte pour Louise, Hugo avait déjà prononcé un discours où il était question de Dieu :

    “Oui, Dieu ! jamais une tombe ne doit se fermer sans que ce grand mot, sans que ce mot vivant y soit tombé. Les morts le réclament, et ce n’est pas nous qui le leur refuserons. Que le peuple religieux et libre au milieu duquel nous vivons le comprenne bien, les hommes du progrès, les hommes de la démocratie, les hommes de la révolution savent que la destinée de l’âme est double, et l’abnégation qu’ils montrent dans cette vie prouve combien ils comptent profondément sur l’autre. Leur foi dans ce grand et mystérieux avenir résiste même au spectacle repoussant que nous donne depuis le 2 décembre le clergé catholique asservi” [10] .  

         Microcosme qui se voulait régénérateur,  il était important que la proscription française fasse clairement connaître ce que seraient les fondements de la société nouvelle et de la future République démocratique et sociale. Serait-elle ou ne serait-elle pas athée ? Hugo pensait qu’il suffisait de condamner le clergé catholique complice de l’Empire tout en continuant à parler de Dieu et de l’immortalité de l’âme. Il se voulait le porte-parole des Démocrates français mais il rencontrait la contestation de proscrits qui comme Déjacque et Seigneuret considéraient que la république démocratique et sociale devait être athée.

         La suite du texte montre que Leroux est d’accord avec Hugo sur la nécessité d’avoir une foi. mais, quant à la nature de cette foi, le désaccord reste entier :

        “Et l’on fit un décret... On décréta que l’on ne parlerait plus de Dieu sur les tombes.

        Et celui qui voulait parler sur ces tombes prenait l’engagement de ne pas parler de Dieu... et le remplissait.

        Horrible tentation ! Voilà des hommes dans l’excès du malheur, des hommes qui ont tout sacrifié pour ce qu’ils regardaient comme la vérité et la justice ; et ils décrètent à la majorité, presque à l’unanimité, qu’il n’y a pas de Dieu.

        Tous ces Fantômes disparurent, et je restai seul avec Hugo. [...]

        - Oh ! vois, lui dis-je, dans quel dénuement est aujourd’hui l’esprit humain.

        Enterrer sans Dieu !...

        Et pourtant ils sont excusables !... Tu as parlé de Dieu et de notre patrie éternelle un peu en style de rhétorique, permets-moi de te le dire. Ces hommes sont sincères : le Dix-Huitième Siècle a porté ses fruits. Ce que tu as dit leur a paru du mensonge. Il faut une foi véritable... Quelle est ta foi ?” […] [11] .

    “Quand je te demande quelle est ta foi, est-ce que je te dis d’aller prier dans les églises, où ni moi ni les miens n’avons jamais prié ?

    Tu ne connais donc pas l’histoire des religions ! tu n’as jamais compris comment la vie succède à la vie, comment la Révélation est permanente dans l’Humanité, comment une révélation ne détruit pas l’autre, mais la confirme ; comment les formes des religions tombent, comment leur essence est éternelle ! [12] .

         La résurrection perpétuelle que n'avaient admise ni Reynaud ni Hugo, Louise d’Altaïde l’avait comprise. En témoigne ce recueil manuscrit des poèmes de Louise d’Altaïde que Jeanne Deroin fit parvenir à Pierre Leroux. Il y trouva “une pièce où brille sa foi dans un dogme qui a aussi notre foi” et il publia ce poème dans la Deuxième livraison de L’Espérance, en Juillet 58 en disant :

        Il nous prend envie d’ajouter à cette Revue des poètes les plus nouveaux de la France la mention d’une morte qui, il y a quelques années, expira sur ce rivage de Jersey, après avoir chanté en France la République et le Socialisme. C’est Louise d’Altaïde. On vient, à l’instant même, de nous donner un recueil, écrit à la main, de ses CHANSONS.[...].

         Leroux publie ensuite le poème dont nous ne citerons que trois strophes significatives

[...]

Si je dois dans l’exil finir mon existence,

Si je dois m’endormir, bien loin de notre France,

Du sommeil régénérateur

Mon âme, revêtant une nouvelle forme,

Reviendra travailler à la grande Réforme

Au revoir, à toujours ! ma soeur.

[...]

Oui, oui, nous renaîtrons, ô bonheur ineffable !

Pour voir la Femme enfin à la céleste table

Du saint Banquet réformateur ;

Oui, nous verrons enfin l’éternelle Justice

De nos DROITS SOCIAUX construire l’édifice.

Au revoir, à toujours ! ma soeur.

[...]

Du livre de la Vie il faut tourner la page,

D’une existence à l’autre aller avec courage,

Vers l’avenir réparateur.

La mort est un vain mot, l’âme est toujours éclose,

Puisque l’Humanité jamais ne se repose.

Au revoir, à toujours ! ma soeur.

         Pour l’anniversaire du décès de la poétesse, les lecteurs de L’Espérance pouvaient ainsi constater que dans son discours du 26 juillet 1853, Hugo avait prôné le retour à une foi qui n’était pas celle de la défunte. Leroux avait donc raison de dire dans La Grève de Samarez :

    “Malheureusement il ne te connaissait point, et il ne prit pas le temps de pénétrer au-delà des apparences. Il fit donc comme Simonide ; il dit quelques mots sur son sujet et puis parla d’autre chose, de Castor et de Pollux […] Pendant que Hugo ne parlait pas de toi, moi qui te connaissais j’évoquais dans ma tête ton destin” [13] .

         Dans le contexte allégorique de ce “ Poème philosophique ” Leroux pensait qu’il en était de même pour cette Doctrine de l’Humanité dont Hugo se faisait le chantre. Le philosophe était légitimement inquiet de voir que l'amplification oratoire ajoutée aux idées de socialisme et de démocratie, en masquaient la méconnaissance ou le mépris. Dans la suite de La Grève  la Voix de cette proscrite s’élève de la fosse pour réclamer justice et rétablir certaines vérités concernant les événements de l’exil.