Laurence Richer

Jean et Jeanne

Michelet et les Hussites

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         Comment Michelet, l'historien de la France en arrive-t-il à faire d'un hérésiarque bohémien du quinzième siècle, Jean Huss, un des héros de son Panthéon personnel,ou, plus exactement, un prêtre de la Très Grande République à venir ? Et quelle est la place attribuable à  l'influence de Leroux ?

         L'histoire commence en 1828, entre un  livre d'histoire et un roman historique, traduit par ce grand pourvoyeur de romans en tous genres  que fut Loève-Veimars. Cette année là en effet, Michelet, qui prépare son cours pour l'Ecole Normale Supérieure, dont la vingt-neuvième leçon sera consacrée aux conciles de Constance et de Bâle, lit d'une part, en juin, l'Histoire de la guerre des Hussites  de Lenfant, d'autre part Les Hussites  de Van der Velde. Passons sur le fait que le futur contempteur des romans historiques en lit un bon nombre en cette décennie - l'époque le veut - et notons un point commun entre le très sérieux ouvrage de Lenfant et la romanesque intrigue narrée par Van der Velde. Les deux ouvrages, écrits dans un contexte protestant, sont de tonalité résolument antipapiste. Dans le livre de Van der Velde (qui se passe d'ailleurs deux siècles après le début de l'hérésie hussite,en 1628), les méchants sont catholiques, et même souvent jésuites [ ] . Dans le livre de Lenfant, fondé sur les sources historiques les plus sérieuses, la tonalité apologétique est évidemment moins naïve, et l'effort d'objectivité est réel. Néanmoins, ce protestant français émigré, pasteur à l'église française de Berlin, est, vers 1714, engagé dans une violente polémique avec les Jésuites. S'il choisit de parler de l'hérésie hussite, c'est par une sympathie non dissimulée pour tous ceux qui, depuis les Vaudois du Moyen Age, ont eu maille à partir avec le catholicisme. Il voit deux causes principales à la guerre des Hussites : l'intolérance du concile de Constance quand  Jean Huss se présente devant lui en1415, et l'aversion que suscite le clergé en Bohême, jointe aux réactions brutales du légat du pape [1] .

         Michelet, alors catholique de fraîche date, retient-il cet aspect de ses lectures ? La réponse ne peut se trouver que dans une analyse de longue durée, étalée sur toute son oeuvre. En ces années, il devient historien, et historien exclusivement. Il n'est même pas utile d'évoquer le contexte de l'université de la Restauration pour expliquer que son intérêt aille d'abord vers les éléments historiques fournis par sa source. 

         Son état de pasteur prédispose Lenfant à analyser la base théologique de l'hérésie hussite, dont l'histoire ultérieure re­tiendra surtout l'aspect le plus spectaculaire, c'est-à-dire la communion sous les deux espèces, le pain et le vin. Il ne néglige pas pour autant son insertion sociale et nationale. Au contraire, dit-il, des historiens ses prédécesseurs, qui prétendent que Jean Huss n'a été suivi que par la lie du peuple, il souligne l'adhésion d'une partie de la noblesse bohêmienne et de l'université de Prague. Sans signaler les imbrications complexes de popu­lations allemande et tchèque, il traite déja le soulèvement hus­site de guerre nationale de la Bohême [2] . Enfin, il est très attentif aux rôles respectifs des laïcs et des prêtres, en particulier pour l'administration des sacrements, de la communion, mais aussi de la confession."Des cordonniers entendent les confessions", écrit-il [3] . A l'intérieur de cette opposition, la traduction qui est entre les mains de Michelet utilise le mot Peuple; le texte sou­ligne que la communion sous les deux espèces n'est pas réser­vée à l'officiant, dans l'hérésie hussite, où la coupe "devait être accordée au Peuple aussi bien qu'au Prêtre" [4] . Ainsi les diffé­rents éléments factuels et linguistiques de son analyse de l'hé­résie hussite sont entre les mains de Michelet dès 1828, mais le passage de l'épisode historique au mythe chargé d'une signifi­cation sociale s'opère lentement,jusqu'en 1854, au fil de l'évo­lution de l'écrivain, dans une voie préalablement frayée par Leroux.

         C'est en effet avant la publication, en 1840, du tome de l'Histoire de France  comportant l'épisode hussite que Leroux publie l'article Egalité  de l'Encyclopédie Nouvelle, où, traçant chronologiquement une marche de l'humanité vers l'égalité, il charge la communion populaire hussite d'une symbolique nouvelle, puisqu'elle devient pour lui signe d'une volonté de par­tage égalitaire entre tous. Les "repas en commun" sont pour Leroux la représentation de l'"égalité citoyenne" dès les répu­bliques antiques, mais ils ne reçoivent toute leur signification mystique qu'avec l'Eucharistie chrétienne, et seuls les Hussites en comprennent la dimension [5] . Nous renvoyons sur ce point aux analyses de Jacques Viard, qui a montré comment cette symbolique intégrait une dimension de sacralisation à l'égalité future, et se concentrait, pour nombre de lecteurs de Leroux, dans le cri de ralliement de Jean Huss, tel que Leroux le fixe : "la coupe au peuple".

         Michelet a d'autres intérêts dans l'Histoire de France, où les grands affrontements de masse par lesquels il explique la fin du Moyen Age concentrent toute son attention. Dans la  crise du quatorzième siècle, l'Eglise et la féodalité se débattent, mori­bondes, en attendant qu'un monde nouveau se crée : l'épisode de Jean Huss participe de cette conception de l'histoire miche­létiste et Michelet veut s'intéresser davantage au Concile de Constance qu'à l'accusé qui comparaît devant lui. Pourtant, la peinture des troubles qui déchirent l'Eglise est suffisamment floue pour que deux critiques de l'époque, Nettement et l'abbé Douhaire, interprètent différemment la position de Michelet face au gallicanisme et à Gerson [6] . En contrepartie, les lignes consacrées à Jean Huss apparaissent extraordinairement acé­rées. Seul face aux autorités religieuses, quelles qu'elles soient,il veut, écrit Michelet, une réforme de l'Eglise, qui aille dans un sens démocratique ; il est le précurseur d'un esprit de libre examen individuel. Quinet ne dira pas autre chose cinq ans plus tard, quand il parlera de Jean Huss dans sa leçon au Collège de France sur Les précurseurs de la Réformation [7] . Un pasteur ne s'y trompe pas, qui écrit à Michelet, après la publi­cation de ce tome, pour lui dire son enthousiasme [8] .

         Un élément laisse penser que Jean Huss pourra un jour entrer au nombre des héros michelétistes. Dans la montée en puis­sance des nations que Michelet décèle à cette époque, Jean Huss est un héros national de la Bohême et c'est la caractéristique sur laquelle l'historien s'appesantit le plus longuement. Jean Huss, dit-il, cherche au fond à créer une religion nationale, tout comme il défend le principe d'une langue nationale. C'est dans ce sens avant tout qu'il faut comprendre l'affirmation : "Jean Huss était le héros du peuple" [9] . Pourtant, on l'a vu, on ne peut exclure d'autres connotations, et les lignes qui évoquent l'hé­résie hussite après la mort de Jean Huss laissent entrevoir une autre épopée, celle de l'avenir, tout comme Leroux le faisait :

Les hussites, avec l'épée, la lance et la faux, sous le petit Procope, sous Ziska, l'indomptable borgne, donnent la chasse à la belle chevalerie allemande ; et quand Procope sera tué, le tambour fait de sa peau mènera encore ces barbares, et battra par l'Allemagne son roulement meurtrier [10] .

Comme la chanson sourde des tisserands des Flandres (d'ailleurs liés eux aussi par Michelet à une hérésie, l'hérésie bégharde), ce rythme an­nonce les révolutions à venir.

         Entre Nation et Révolution, il y a bien là  autour de Jean Huss des éléments qui pour Michelet sont de caractère mys­tique, et il est difficile de ne pas y entendre un écho des paroles de Leroux. Toutefois, c'est seulement plus tard, hors des contraintes que son architecture d'ensemble impose à l'Histoire  de la fin du Moyen Age, que ce caractère va se marquer.

         Entre temps, George Sand, qui proclame sa dette à l'égard de Leroux aura parlé des Hussites dans Consuelo, paru de février 1842 à mars 1843. S'il y a un mysticisme ambiant dans le ro­man, c'est aussi l'aspect social, susceptible d'applications pra­tiques, que George Sand retient de Leroux, liant pour un vaste public le nom des Hussites à "une vie de communauté qui de­vait se réaliser sur la face de la terre" [11] . L'un des héros, Albert de Rudolstadt, qui envisage de distribuer ses biens aux pauvres pour retrouver l'"esprit évangélique" des premiers chré­tiens [12] , se prend pour la réincarnation de son aïeul Jean Ziska, chef hussite. Enfin, ce que n'avait pas fait Michelet, Sand retient l'existence d'une doctrine sociale élaborée chez les Hussites, non pas chez Jean Huss même, mais dans la commu­nauté hérétique de Tabor, qui s'établit à partir de 1420 ; cet aspect, comme l'écrit récemment un spécialiste tchèque dans une mise au point, a "fait l'objet des études systématiques de l'his­toriographie marxiste au XXe siècle à partir des années 30" [13] . Sand, elle, suivant Leroux, ne dissocie pas social et spiri­tuel quand elle décrit la "Commune" de Tabor, "le peuple mar­tyr de sa croyance, réfugié sur la montagne, observant dans sa rigueur la loi de partage et d'égalité absolue, ayant foi à la vie éternelle de l'âme dans les habitants du monde terrestre..." [14] [...]

         Dans les années qui suivent, plusieurs publications vont contribuer à populariser la figure de Jean Huss en France. Emile de Bonnechose, après avoir écrit en 1844 une histoire des Réformateurs avant la Réforme, publie en 1846 les Lettres de Jean Huss, écrites durant son exil et dans sa prison, avec une préface de Martin Luther. Il compte une fois de plus Huss au nombre des grands martyrs et des précurseurs de la conscience individuelle [15] , comme le fait Quinet dans sa leçon de 1845 : Michelet n'ignore aucun de ces deux textes.En 1847, la composante sociale reprend le dessus avec le chapitre 1 de l'Histoire de la Révolution, où Louis Blanc  fait de Huss un précurseur des révolutions. Religion et Révolution: les deux composantes sont désormais liées dans l'image française de Jean Huss.

         Il reste à établir son image définitive de martyr et saint de la Révolution. Ce sera chose faite, pour Michelet, avec ce grand courant d'intérêt qui, au début des années cinquante, va le conduire à regarder au delà de nos frontières, vers les révolu­tions européennes, courant dont j'ai essayé de répertorier ail­leurs les raisons multiples [16] , et dont va témoigner la rédaction des Légendes démocratiques du Nord  : si Jean Huss, le héros bohêmien, ne trouve pas place dans ces légendes, il figure bien désormais pour Michelet dans un martyrologe, dont Jeanne d'Arc lui a naguère offert la figure emblématique et nationale, et qui s'élargit ensuite à l'Europe, souvent par le biais d'hé­roïnes, comme Michelet les dépeint par exemple quand il aborde la Roumanie ; mais Jean Huss y entre sans difficulté, lui qu'une grande image, celle du bûcher, rapproche de Jeanne d'Arc.

         Jean et Jeanne. Le rapprochement se dessine depuis longtemps pour Michelet et George Sand. Hugo, à son tour, stigmatise la fausse justice humaine qui fait les martyrs

Et donne Jeanne d'Arc pour pendant à Jean Huss [17] .[...]

         L'héroïne nationale à côté du héros bohêmien, Jeanne d'Arc à côté de Jean Huss : c'est bien ce qu'on retrouve quelques mois plus tard dans l'Introduction à l'Histoire de la Renaissance, où ils sont appelés "héros de la patrie". Michelet reprend en somme l'élément qui dominait dans le chapitre de l'Histoire du Moyen Age  consacré aux Hussites, mais va plus loin, dans une interprétation différente, en suggérant un génocide. Entre temps, en effet, l'écrivain s'est donné pour ennemis la Russie tsariste,et dans une moindre mesure, l'empire austro-hongrois, emblèmes des empires autoritaires, à travers lesquels il vise aussi le Second Empire. Les Légendes démocratiques du Nord  prouve à quel point il est sensible à tout ce qui peut dé­stabiliser l'Europe centrale, en entravant la mise en place des nations,au profit des grands empires . Ses notes, où il évoque la Russie et la Pologne à côté de la Bohême, montrent qu'il réin­terprète l'épisode hussite dans ce contexte. "Crime contre une race. Cent ans de guerre. Bohême détruite, "disent les notes, ce qui donne dans le texte définitif : "Pour une dissidence exté­rieure, les partisans de Jean Huss furent voués à l'anathème comme l'avaient été ceux qui renversaient l'édifice entier du christianisme. Un peuple fut livré à l'épée, et toute la terre ap­pelée à son extermination" [18] . Toujours dans la ligne de l'His­toire du Moyen Age, Michelet minimise l'aspect théologique de l'hérésie, c'est-à-dire qu'il place au second plan l'interprétation qu'on pourrait appeler de tradition protestante, pourtant re­prise entre temps par Quinet.Les deux bûchers qui se sont al­lumés l'un en 1415, l'autre en 1431, sont pour Michelet précur­seurs de la Renaissance, certes, la place du paragraphe Jean et Jeanne  dans cette introduction est suffisamment claire ; mais il s'agit bien de la Renaissance comme essai premier de la Révolution, comme l'écrivain le rappelle à propos de Jean Huss : "ce saint, ce simple, ce martyr, si peu théologien, et tel­lement le héros du peuple, est un des précurseurs directs de la Révolution, autant et plus que de la Réformation" [19] . Sacralisation et Révolution se rejoignent, les grands bûchers du passé ont consacré les prêtres de l’avenir.[...]

         Michelet, s'il se veut prêtre parmi les prêtres, aime aussi, parfois, sa gloire, et ne reconnaît pas volontiers ses dettes à l'égard de ses contemporains. Or nous sommes précisément ici dans un domaine de pensée — là où le Sacré rejoint la Révolution — qu'ont exploré aussi Quinet et Leroux.Quinet a souvent adopté la pensée de son ami Michelet et l'a dit avec enthousiasme. Mais sur les quelques points fondamentaux où Quinet a été le premier, Michelet a soigneusement brouillé les pistes. Avec l'un comme avec l'autre, il a plus volontiers, dans son Journal, annoncé les points de désaccord,condamnant le critique à une lecture a contrario : les points de désaccord an­noncés supposent une bonne connaissance des oeuvres globales (nous n'irons pas jusqu'à dire qu'ils valent acceptation du reste). S'agissant des Hussites, il paraît incontestable que la vi­sion épique, sociale et mystique qu'il en a, dont nous avons suivi la très vivante évolution au cours de sa vie, trouve un de ses points d'appui dans l'Egalité.

BAL n° 12



[ ] C.F.Van der Velde, in Romans historiques, Les Hussites t. 8, 1827, voir en particulier préface, p. VII et XX, et texte p. 165 : "Les Jésuites étendent chaque jour leur puissance..."

[1] Jacques Lenfant, Histoire de la guerre des Hussites,  Amsterdam, 1731, 2 tomes, t .1, p. 1 à 67.

[2] Op. cit., t. 1, p.66 et 323.

[3] Op. cit., p. 71.

[4] Op. cit., p. 65.

[5] Encyclopédie Nouvelle, Article Egalité, réédition Slatkine, 1991.

[6] Revue de presse, in Oeuvres complètes, Flammarion, t. V, p. 675-677-678.

[7] Le Christianisme et la révolution française, neuvième leçon, Fayard, 1984.

[8] Cité par Paul Viallaneix dans sa Préface au tome V, cf supra, p. 34.

[9] Histoire de France, t.V, p. 452.

[10] Op. cit., p. 454.

[11] Ed. Garnier , t.II, p.15 ; sur les oeuvres où Sand évoque l'hérésie hussite, voir ci-joint l'article de Jacques Viard.

[12] Op. cit., t. I, p. 190.

[13] Frantisek Smahel, La Révolution hussite, une anomalie historique, Collège de France, essais et conférences, PUF, 1985, p. 13.

[14] Consuelo, t. II, p. 17.

[15] Lettres de Jean Huss, ed. Delay, 1846, p.VII et XIV.

[16] "Legenda aurea, Michelet de Vendée en Sibérie" in Voix d'ouest en Europe, Presses de l'université d'Angers, p.355 sq, la base indispensable pour toute recherche en la matière restant les travaux de Michel Cadot autour des Légendes démocratiques du Nord, PUF, 1968 et Oeuvres complètes, t. XVI, 1980.

[17] Les Châtiments, in Oeuvres poétiques, Pléiade, t. II, p. 324.

[18] Histoire de France, in Oeuvres complètes, t.VII, p. 533 (note) et 77 (texte).

[19] Op. cit., p. 108.

 

© Les Amis de Pierre Leroux 2003