Léonardo La Puma

L'Europe libre et l'Union socialiste

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         A Londres, en 1852, Louis Blanc, Cabet et Pierre Leroux veulent "allumer sur la terre d'exil un flambeau que puissent apercevoir de loin, du milieu des ténèbres où on les plonge,nos frères de France […] ; constater l'union des âmes et la convergence des idées dans la Démocratie socialiste ; créer enfin un centre où viennent se fixer les volontés errantes, qui rallie les efforts dispersés, et reçoive comme en dépôt les Cahiers d'un autre 89, ceux du Dix-Neuvième Siècle". Ils constituent donc une Société ayant pour but : 1° d'exciter à la fraternité des Peuples, et de constater le progrès social en Europe ; 2° de défendre la France, et de publier les faits intéressants qui la concernent ; 3° d'exposer le Socialisme Français ; 4° de faire connaître le Socialisme chez les différents pays, et plus particulièrement en Angleterre ; 5° d'aider les proscrits à trouver du travail.

         Le 10 mai, avec l'acceptation de MM. Edward Vansittart Neale et William Coningham, composant le Conseil des Trustees, ils signent un Acte de Société où est décidée la publication en français, en anglais et en allemand, ou du moins dans les deux premières de ces langues "si, au début, la publication en allemand entraînait trop de difficultés et de dépenses", d'une Revue trimestrielle sous le titre d'UNION SOCIALISTE et d'un journal hebdomadaire sous le titre d'EUROPE LIBRE.

         Le 10 mai, "soutenu par l'unanime adhésion" d'un Conseil de dix-huit membres, ces trois "membres du Comité" diffusent donc un appel où ils expliquent le titre du journal qu'ils veulent lancer :

L'EUROPE d'abord ! parce que le vrai principe républicain est celui de la solidarité et de la fraternité des peuples ; parce que la victoire définitive de la justice ne saurait aujourd'hui résulter que d'un vaste concours d'efforts ; parce que, quand la France est frappée, c'est l'Europe entière qui est menacée et qui souffre. L'EUROPE LIBRE ! parce que le premier droit à reconquérir en ce moment, c'est la liberté.

         Adressant cet appel à tous ceux qu'animaient les mêmes sentiments, et aussi à ceux qui "sans entrer dans toutes nos croyances, nous savent d'honnêtes gens décidés à faire loyalement une chose utile", ces Français (ou Leroux parlant en leur nom) définissaient leurs croyances en disant :

"Convaincus profondément que les victoires du mal sont passagères ; qu'il n'y a de réellement invincible que la vérité ; […] que le 2 décembre a été l'agonie furieuse d'un monde qui s'en va, comme s'en allait le monde payen sous ces règnes infâmes de Caracalla et d'Héliogabale, immédiatement avant le triomphe du Christianisme…, nous sommes pleins de foi, de courage et d'espérance".

         La collection Politica e Storia m'a paru tout indiquée [ ] et, cette année même, j'y ai fait paraître la reproduction en français et la traduction en italien de ces deux documents, rares et presque totalement inconnus. Et j'y ai joint, en italien et en français, imprimé dans les mêmes caractères et lui aussi quasiment introuvable, un article de Théophile Thoré [1] lequel figurait, avec sa profession de journaliste et son domicile en France Paris, à la dernière place, par ordre alphabétique, dans la liste des membres du Conseil. Si les fonds nécessaires avaient pu être réunis, cet article aurait certainement paru dans un des tout premiers exemplaires du journal. Parvenant, grâce à l'exil, à détruire les barrières qui avaient séparé leurs écoles, ces socialistes français espéraient de même que seraient dépassés tous les sectarismes et toutes les fragmentations. Voilà ce qu'ils appelaient "la République Démocratique Socialiste". Et cette espérance de vingt-deux Français exilés (entre temps, Greppo avait adhéré à ce Conseil) apparaît dans toute sa clarté si on remarque que l'éditorial de Thoré était écrit "au nom de l'UNION SOCIALISTE, sur la demande du Comité et avec l'assentiment du Conseil".

         L'échec de l'EUROPE LIBRE fut immédiatement suivi par une autre tentative : L'HOMME, à Jersey [2] .

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Union socialiste - Première publication

Les Aigles et les Dieux

         Lorsqu'après l'attentat du 2 décembre contre la République Française, le meurtrier de la République Romaine s'empressa de s'agenouiller hypocritement dans le temple catholique ; lorsque couvert de sang français, il osa réclamer de l'Eglise, comme prix du sang italien, la bénédiction solennelle du parjure et de la violence ; lorsque, sous les voûtes de la Cathédrale du Moyen-Age, le Prince et le Prêtre louèrent ensemble le même Dieu — Te Deum laudamus —, le Dix-Neuvième Siècle s'étonna de cette tentative insensée d'une double résurrection.

         La Fête militaire et religieuse du 10 mai vient de mettre en évidence le caractère de cette restauration fantastique du Pape et de l'Empereur.

         Le crime contre la liberté en Italie n'avait été que la préméditation du crime contre la liberté en France. Le pouvoir temporel avait relevé à Rome le pouvoir spirituel pour en obtenir, à son tour, aide et consécration. Le Prince se sert du Prêtre après l'avoir servi ; et, renouvelant ensemble la vieille alliance du lion et du renard, ils entendent user en commun de l'instrument du despotisme catholique et monarchique.

         C'est pourquoi le chef de l'Eglise, en présence du chef de l'Etat — le prince des prêtres en présence du prince des soldats —, a fait agenouiller dans le Champ de Mars l'Armée Française, qui s'était prosternée déjà aux pieds du Vatican, après avoir mitraillé le peuple Romain […].

         C'est là le terrible et sublime problème que la fête du 10 mai a mis en relief. Les doctrines ne se définissent bien que par leur antagonisme, comme en peinture les objets se dessinent surtout par les fonds.

         D'un côté, Les Aigles et les Dieux, c'est-à-dire le passé ! si César subalternise le pouvoir religieux, c'est le Paganisme antique ; si le pape subalternise le pouvoir temporel, c'est le Moyen-Age catholique et féodal. Ici et là, l'obéissance pour devoir, la force pour moyen.

         De l'autre côté, la conscience et la raison, le droit fondé sur la Liberté et l'Humanité, la souveraineté universelle.

         Du côté du Catholicisme, le Prêtre et le Soldat.

         Du côté du Socialisme, l'Humanité.

         Il faut choisir enfin. Nous sommes en présence, non plus de l'ancien régime dissimulé sous les concessions perfides des monarchies tempérées ou sous les hypocrisies sceptiques et lâches des religions constitutionnelles, mais de l'ancien dogme tout entier ; les maîtres de l'ancien monde se soutiennent momentanément en faisceau, maudissant et écrasant de concert les qualités vives des hommes et des peuples, les conquêtes de l'histoire et du génie.

         Tout Socialiste, tout Démocrate, tout Républicain, tout Révolutionnaire est mis en demeure, forcément, de reconnaître ou de nier le Catholicisme. Il ne s'agit pas de tel ou tel fragment de l'organisation politique, de telle ou telle pièce du mécanisme social, de telle ou telle idée spéculative ; il s'agit du principe même de la doctrine qui opprime le monde.

         Elevons-nous donc à la hauteur d'un principe, d'une religion, qui enfante une politique, une société tout entière. A l'ensemble de l'ancien dogme Catholique, condamné par l'esprit humain, opposons l'ensemble de la Doctrine créée par l'esprit humain.

         Au Dieu de la force et du  hasard, opposons le Dieu de la Liberté et de la Justice ; au Dieu des combats, le Dieu du Travail et de la Fraternité !

         Les temps approchent où les aigles bénis vont pousser le cri sinistre de la bataille. Préparons-nous à briser leurs ailes soulevées par le vent de la haine et de l'orgueil. Que l'oiseau de proie tombe sous la flèche de la vraie religion, qui a nom Socialisme et Humanité !

         "Le Titan révolutionnaire n'a pas cessé de remuer sous la montagne qui l'écrase", comme dit l'Univers, à propos de la fête du 10 mai. Hé bien oui, pour employer les symboles Païens ressuscités par l'Archevêque et par son journal, que le Titan, le fils de la terre, ne craigne pas d'escalader le ciel !

         In hoc signo vinces ! C'est à cette condition seule que nous vaincrons "le Prêtre et le Soldat", César et ses faux dieux !

         Au nom de l'UNION SOCIALISTE,

         Sur la demande du Comité et avec l'assentiment du Conseil.

                                                        T. Thoré

                                                        Londres, le 15 mai [1852]

Colloque d'Aix 1990 - BAL n° 9



[ ] Progetti et bisogni, Contributo all'epistolario de Pierre Leroux,  Cento editoriale toscano, Firenze, 208 pages, avec une introduction générale de 49 pages (en italien) et quinze lettres inédites, en français.

[1] C'est lui déjà qui en 1839 avait été choisi comme rédacteur en chef de La Démocratie par une société qui disait : "Associons-nous tous" (J.P. Lacassagne, Histoire d'une amitié, p. 107 et 314). En 1848 il dirigeait La Vraie République, où Leroux écrivait. Sur son oeuvre de critique d'art, on consultera les travaux du professeur Francis Haskell (Oxford) et du professeur Albert Blankert (Utrecht).

[2] Je me permets de renvoyer à mon article Socialismo e repubblicanismo ne "l'Homme", "Trimestre", A. XIX. 1986 n. 3-4, p. 179-205.

© Les Amis de Pierre Leroux 2003