ean-Pierre Lacassagne

"La sainte devise de nos pères"
ou
L'idéal républicain de Pierre Leroux

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         "Le Christianisme, la Réforme, la Philosophie se suivent comme les actes d'un drame qui tendent au dénouement", affirme Leroux en 1833 (Revue Encyclopédique, tome LX, p. 100). mais en 1859, la pièce n'est toujours pas terminée, et le philosophe pense que s'interroger sur les modalités particulières de la dernière scène c'est perdre son temps. S'il était possible d'interroger Saint-Simon, Owen et fourier sur le gouvernement de l'avenir, ils répondraient :

Les hommes ne seront pas gouvernés,ils seront associés. (Espérance, janvier 1859, p. 205).

C'est donc que la République — Pierre Leroux dit indifféremment au début de sa carrière, la Démocratie — n'est pas à proprement parler un régime politique mais une sorte d'état terminal de la société humaine.

         Certes, ses réalisations historiques ont jusqu'à présent été autant d'échecs, en 1848 comme en 1789, et ont manifesté de façon particulièrement éclatante le contraste entre le droit et le fait.

         Rééditant sa Ploutocratie le 10 mars 1848, Leroux a ce pressentiment : "Puisse la République n'être pas une ploutocratie !" (Avant-propos). En juillet, dans l'Avertissement à son traité De l'Egalité, il constate que la République […] n'est à la vérité qu'un mot. … il nous a été donné d'acclamer les signes de la Liberté, de la Fraternité et de l'Egalité (je dis les signes et non les choses) (p. III).

         La Révolution de 1789 n'avait pas davantage instauré "la vraie répubique", pour reprendre une formule du philosophe et le titre du journal de Thoré auquel il collabora avec Barbès et G. Sand. "Il y aura demain, écrit-il le 21 septembre 1848, cinquante-six ans que la République a été proclamée : pourquoi n'est-elle pas encore fondée ?". En 1834, il évoquait déjà les grands ancêtres :

Hommes illustres de la Convention, vous sentiez profondément l'avenir : mais vous n'avez eu qu'un moment et c'était au milieu du carnage. Affranchisseurs à la fois et imitateurs du passé, vous avez fait tout ce que vous pouviez faire ; vous avez nié la société du passé, la religion du passé, et vous avez affirmé un Dieu nouveau, une Humanité nouvelle ; vous avez ainsi reconnu l'idée qui fait l'essence de la société, et vous en avez appelé pour la réaliser au progrès de la raison publique. C'est à l'esprit humain aujourd'hui à résumer toutes ses richesses, à rassembler toutes ses forces, pour donner les éléments de cet ordre nouveau que vous avez entrevu quand vous passiez devant l'échafaud comme des ombres. (Aux politiques, rééd., Boussac, 1847, p. 213).

         […] Le ternaire républicain a ceci de remarquable que d'un seul de ses termes on peut déduire les deux autres, elle est la somme transcendante de l'histoire humaine :

Sainte devise de nos pères, tu n'es donc pas un de ces vains assemblages de lettres que l'on trace sur le sable et que le vent disperse ; tu es fondée sur la notion la plus profonde de l'être. Triangle mystérieux qui présidas à notre émancipation, qui servis à sceller nos lois, et qui reluisais au soleil des combats sur le drapeau aux trois couleurs, tu fus inspiré par la vérité même, comme le mystérieux triangle qui exprime le nom de Jéhovah, et dont tu es un reflet.

    Qui l'a trouvée cette formule sublime ? qui l'a proférée le premier ? On l'ignore : personne ne l'a faite, et c'est tout le monde pour ainsi dire qui l'a faite. Elle n'était pourtant littéralement dans aucun philosophe quand le peuple français la prit pour bannière. Celui qui le premier a réuni ces trois mots, et y a vu l'évangile de la politique, a eu une sorte d'illumination que le peuple entier a partagée après lui : l'enthousiasme, dans les révolutions, met à nu et révèle les profondeurs de la vie, comme les grandes tempêtes mettent quelquefois à nu le fond des mers. Peut-être est-ce un homme des derniers rangs du peuple qui, dans l'exaltation du patriotisme, a le premier réuni ces trois mots, qui ne l'avaient encore jamais été. En ce cas, il était fier et prêt à mourir pour sa patrie, comme un citoyen de Sparte ou de Rome, ce prolétaire, et ce fut pourquoi il s'écria : Liberté. Mais entre Rome et nous, le Christianisme avait passé, et le révolutionnaire français se souvint de celui que Camille Desmoulins appelait le sans-culotte Jésus ; son coeur lui fit donc proclamer un second commandement, la fraternité. Or, il n'était plus chrétien, quoiqu'il admit la morale du Christ, et il fallait pourtant à son intelligence une croyance, un dogme. Le dix-huitième siècle n'avait pas non plus passé en vain ; cet homme avait lu Rousseau ; il proféra le mot d'Egalité. Triple réponse au triple besoin qui est en nous de connaître, d'aimer et de pratiquer notre connaissance et notre amour ; et en même temps résumé complet de ce que ce triple besoin, toujours vivant en l'homme, avait engendré pendant tant de siècles et de révolutions, savoir, l'énergique activité des anciennes républiques, l'élévation sentimentale du moyen âge, et la réflexion des siècles les plus modernes. Est-il étrange qu'une pareille formule ait fait fortune ? Elle est une des expressions de la vérité éternelle. Et voilà pourquoi, bien qu'effacée aujourd'hui de nos monuments et de nos drapeaux, elle n'a qu'à être prononcée pour emporter avec elle l'assentiment. Oui, on peut l'effacer et on peut s'en railler, elle ne sera jamais ni véritablement effacée, ni entamée par les outrages ; car elle est vraie, elle est sainte ; elle est l'idéal à suivre, elle est l'avenir révélé, elle règne déjà en principe, elle règnera un jour en fait, elle est ineffaçable et immortelle (ibid., p. 8-9).

         Nous n'avons pas tronqué cette admirable page parce que ce texte était capital aux yeux de son auteur. Il la reprend presque textuellement pour l'essentiel et en fait la Proclamation du dogme républicain dans son Projet d'une Constitution démocratique et sociale daté du 21 septembre 1848 (p. 7-8). On pourrait, d'autre part, prétendre que toute l'oeuvre de Leroux constitue des prolégomènes à cette page quand elle n'en est pas le développement au sens newmanien du terme ou le commentaire.

         […] Nous avons négligé bien des aspects de la philosophie politique de Leroux à propos de la devise républicaine, en particulier l'organisation de la Cité "qui sous le rapport de la Connaissance, s'appelle République" telle qu'il l'envisaeg dans son projet ou sous la plume de L. Desages et d'A. Desmoulins, dans ses Aphorismes (Boussac, 1848). Mais nous nous sommes appliqués à lui laisser, trop abondamment peut-être, la parole. Nous espérons ainsi n'avoir pas trahi, sur un point essentiel, cette pensée généreuse, sa conviction profonde et sa cordiale sincérité. Nous voudrions avoir révélé à quelques-uns de nos auditeurs l'originalité de ce philosophe qui, critique lucide de la société de son temps, s'est efforcé d'élaborer une doctrine qui embrasse tout l'homme, tienne compte de sa psychologie, de ses aspirations au mieux-être et au bonheur, qui n'exclut ni ne renie rien de la tradition et des conquêtes des âges antérieurs. Philosophe, économiste, métaphysicien, homme religieux, s'il en fut, il aurait mérité que l'histoire lui permît d'être le chef de cette secte en laquelle il voyait le salut de l'humanité :

Ce qui peut nous sauver, c'est la foi, c'est la religion. Ce qui nous sauverait, ce serait l'Unité religieuse. Ce qui nous sauvera, c'est la secte qui aimera l'Unité au point d'être l'Unité en germe, c'est la secte qui réalisera la Liberté, la Fraternité, l'Egalité, l'Unité.

 

L'Esprit républicain (Colloque d'Orléans 1970,

éd. Klincksieck 1972)


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