Michèle Hecquet

Jeanne de George Sand, un art selon le sentiment

_______________

         Dans l’article "Conscience" de l’Encyclopédie nouvelle, dans la Réfutation de l’éclectisme, Leroux s'est attaché à montrer le lien secret, la solidarité profonde de l’esprit avec la vie. Il a dénoncé l’attitude de Descartes, qui, en s’enfermant dans un poële, a constitué la philosphie en activité séparée : mais au-delà de Descartes ce sont les philososphes de son temps qu’il vise : Jouffroy, Victor Cousin.

         Convaincu qu'"Il y a en nous plusieurs sources de connaissance (en appelant généralement connaissance les diverses révélations que nous avons de la vie)" [ ] il affirme constamment et s’efforce de penser l’union de l’âme et du corps, il se dédie à "la connaissance de l’esprit vivant, c’est à dire en communion avec le corps, et par le corps avec tout l’univers" [1] .

         Penser l’union de l’âme et du corps, c’est aussi accorder tout son poids à l’insertion historique des êtres, à leur "vie de relation" entre eux. Et l’interrogation incessante de Leroux porte sur la signification de la pensée, de la philosophie après la Révolution française, maintenant qu’est affirmé le principe de la souveraineté populaire et de l’égalité humaine. Cette tâche est orientée: le philosophe identifie, devrait identifier sa cause et celle du peuple; il sait en effet que "la vie est aspiration vers l’avenir. Il doit donc préparer l’avenir. Homme du sentiment, il se sent uni de sympathie avec tout ce qui souffre, tout ce qui est opprimé dans le monde" [2] .

         Connaissance du lien humain, la philosophie est vouée au discernement des multiples formes de solidarité, ou d’interdépendance des hommes entre eux, des hommes avec la nature. C’est ainsi qu’elle relie les générations entre elles, et que le philosophe travaille à trouver sa tradition, c’est-à-dire l’assise de passé qui étaye et légitime son élan vers l’avenir, ou idéal. Passé et présent, tradition et idéal sont étroitement liés; en se limitant au seul présent, Cousin s’est "déshérité" de l’un et de l’autre.

         Que l’idéal soit une dimension de la pensée n’est pas une proposition d’idéalisme philosophique; à la formule des éclectiques "les idées mènent le monde" Leroux oppose celle de Saint-Simon : "les passions, les désirs mènent le monde". D’autre part, si la philosophie est "une pensée entée sur un sentiment", ce sentiment ne saurait être confondu avec celui que prêche le christianisme:"Aimez-vous les uns les autres" car "la fraternité entendue sentimentalement engendre à la limite une indifférence paresseuse, une véritable léthargie" [3] . L’idée de solidarité au contraire "enseigne et prescrit l’activité".

         L’oeuvre de Leroux propose donc à la pensée de nouveaux objets et de nouveaux horizons. Mais c’est le privilège, et la charge, de l’artiste que d’ouvrir de nouveaux modes de perception, afin de rendre ces objets sensibles aux sens, au coeur, et de là à la pensée: aussi allons-nous examiner chez Sand, en choisissant nos exemples dans ce moment de l’oeuvre où elle se veut "disciple et vulgarisateur" de Leroux, des formes d’appréhension du monde et d’autrui "entés", eux aussi, "sur le sentiment". Nous relirons Jeanne (I844), comme le lieu où s’invente, dans les tâtonnements et le doute, un art du sentiment, art de l’image plus que de la parole, et que l’on peut définir comme un primitivisme.

Une héroïne qui ne pense pas?

         L’héroïne choisie par Sand, bergère illettrée, à la fois ignorante et valeureuse, favorise, exige même une telle interrogation.Souvent elle est représentée silencieuse et rêvant: peut-on dire qu’il y a en elle alors "révélation de la vie" d’aucune sorte?Sand pose la question en termes radicaux; il n’est pas indifférent que ce soit au seuil du roman, lorsqu’on peut la considérer comme héroïne typique, et non exceptionnelle.

Habituée à une vie solitaire, dès que la bergère toulloise ne se sentait pas nécessaire aux autres, elle avait coutume d'oublier leur présence, et de se perdre dans ses pensées. Mais quelles pouvaient être les pensées d'une enfant de la nature, qui n'avait pas appris à lire et dont l'intelligence (si tant est qu'elle en eût) n'avait reçu aucune espèce de culture?"...nous sommes fait souvent la même question nous-même, en regardant quelque bergère aux traits nobles, ou quelque sévère matrone filant gravement sa quenouille des heures entières au coin d'un pré. Qui peut nous révéler le mode d'existence des âmes si peu développées ?" [4]

         Sand s'y essaye, pourtant, dans ce roman. La "connaissance" dont Jeanne est créditée, en raison de son contact avec les fées, est enfin révélée, lorsqu'à son lit de mort elle confie son interprétation d'une légende locale; car le savoir d'où la jeune fille tire sa force porte le même nom que celui du philosophe ou du savant. Et, comme celle du philosophe défini par Leroux, elle ouvre à la pensée du nous, à l'instauration d'un mode nouveau du vivre ensemble, dans son message tradition et idéal se nouent l'un à l'autre:

Vous assemblerez tous les gens de l’endroit et vous leur direz de ma part ce que je vas vous dire: il y a un trésor dans la terre.Il n'est à personne; il est à tout le monde. Tant qu'un chacun le cherchera pour le prendre et pour le garder à lui tout seul, aucun ne le trouvera. Ceux qui voudront le partager entre tout le monde, ceux-là le trouveront; et ceux qui feront cela seront plus riches que tout le monde, quand même ils n'auraient que 5 sous..." [5]

         Son injonction est de partage et d'ouverture, dans un esprit de dessaisissement. (La connaissance de Jeanne et de Tula fait songer à l'attitude de la mère véritable dans la parabole du jugement de Salomon,  parabole citée dans le Compagnon).

         Il n'est pas indifférent que cette vision d'utopie ait été imaginée pour surmonter une blessure et se défendre d'une menace: celle que représente, pour une jeune fille pauvre, l'"amour du riche". La solution de Jeanne est un sursaut de l'être souffrant pour se dégager de l'humiliation infligée, se délivrer de la dépendance et dépasser le moment du ressentiment.

         Chez bien des héros sandiens, en effet, la connaissance commence avec l’expérience, ou la compréhension du ressentiment; à propos des prolétaires  ses contemporains, des insurgés de 93, des Hussites en effet, Sand reprend une même et inlassable méditation sur le bon usage du ressentiment ; sur ce thème, les commentaires dont elle accompagne la fable du Compagnon du tour de France sont les plus riches ; les moments où l’ouvrier prend conscience de son oppression, se trouve une tradition, et décide de rejeter son fardeau sont les articulations fondatrices de cette parabole; en repensant dans cette lumière la nation d’hérésie, Sand la constitue en concept historique;il faut en effet, rencontrer le témoignage de la souffrance passée:la connaissance de l’histoire, plus précisément du refoulé de l’histoire, de l’hérésie est nécessaire à cette appréhension dialectique du sujet dans l’histoire; en écoutant les leçons d’histoire d’Albert de Rudolstadt, Consuelo s’initie à la connaissance de la douleur; Aussi l’histoire, entendue comme recherche de la tradition cachée, est-elle aux yeux de Sand la science cardinale.

         Si l’on en croit Histoire de ma vie, la vie de sentiment commence avec la perception de la souffrance d’autrui, une souffrance qui n’affecte pas le moi, qui ne le regarde pas; à deux reprises, Sand en désigne l’origine dans son histoire personnelle, origine qui mêle irrémédiablement vie de sentiment et culpabilité:"La vie de sentiment s’était éveillée en moi à la naissance de mon petit frère aveugle, en voyant souffrir ma mère" [6] .

Art  de l’image et primitivisme

         [...] l'art qui convient à ces personnages porteurs de la révélation du sentiment est défini, comme il le sera en I845 dans le prologue de la Mare au diable, en termes picturaux, et non verbaux. La même notice évoque "les lieux, les figures que j'avais vus avec mes yeux, et comprises avec ma rêverie". L'art qui convient au sentiment ne peut se dire que dans le registre de la peinture, où l'on a affaire à des valeurs, des différences d'énergie; il requiert un regard rêveur, regard patient, regard passif; la voix narrative, nous l’avons vu, tente de donner valeur à la rêverie de l'héroïne ; la notice s'interroge sur la valeur du regard rêveur de l'écrivain. Ainsi s'établit une correspondance entre un art de la réticence et de la suggestion, et un champ d'application privilégié: la vie rustique. Et cette interrogation s'accompagne d'une référence au même peintre qu'invoquera en I845 le prologue de la Mare au diable : Holbein.


         Un détour par une méditation du Piccinino (I846) nous éclaire sur l'enjeu de cette comparaison. Sand y reprend, là où elle l'avait laissée dans le Compagnon, sa réflexion sur ce qui sépare l'artiste et l'artisan. Ici, l'art et l'idée sont fermement conjoints comme ferments d'affranchissement et pulsions audacieuses. Sensation et connaissance sont alliés, distingués ensemble du sentiment. Magnani, l'artisan, dialogue avec Michelangelo Lavoratori, l'artiste :

Mes parents, fiers et entêtés comme de vieilles gens et de sages travailleurs... m'ont enseigné comme une religion de rester fidèle aux traditions de famille, aux habitudes de caste; et mon coeur a goûté cette morale sévère et simple."

 L'artiste analyse philosophiquement ce choix : "Tu plaides pour le sentiment. Ton sentiment fraternel est saint et sacré. Il lutte contre mon idée: mais l'idée que je porte en moi est grande et vraie; elle est aussi sacrée, dans son élan vers le combat, que l'est ton sentiment dans sa loi de renoncement et de silence. Tu es dans le devoir, je suis dans le droit" [7] .

         Ailleurs le roman distingue entre "les idées de l'artiste" et "les sentiments de l'artisan". On voit que l'acception de ces mots au sens si large est stable, preuve à notre avis que leur emploi est étayé par les concepts de Leroux. Pour définir le travail artistique original dont la première intuition est contemporaine de Jeanne, Sand se reporte en pensée à ce moment de l'histoire où — selon l'histoire de l'art propre au romantisme — l'artisan et l'artiste ne se séparaient pas encore : "Nos pères, dit Michelangelo, les nobles artisans de la renaissance, et du moyen-âge, étaient à la fois des artistes et des ouvriers" ; Sand élabore une forme primitive de l'art, dessin peu délié, expression plus grave que gracieuse; le détour par le primitivisme est source d'une création, où, croyant s'inspirer d'Holbein, Sand anticipe de peu sur Millet: les tons sourds, les portraits en extérieur, le privilège de la silhouette sur le dessin, la cape qui si souvent dérobe le corps de l’héroïne font songer aux tableaux presque contemporains de ce peintre;lui aussi peindra la belle faneuse, la fileuse endormie aux champs; comme lui, dans le portrait peu dessiné de sa bergère, Sand invente un art de la suggestion: la lourdeur sculpturale de Jeanne dans les scènes de travail, la discrétion du coloris, le sens de la retenue des attitudes témoignent d’une même recherche de  grandeur intériorisée, entre solennité et réticence, et, surtout, chose capitale, émancipée des références religieuses, historiques ou mythologiques [8] .

         Cet art, à propos duquel le mot de fantaisie, capital dans les années folles de la création sandienne, n'est  jamais prononcé, définit une des tentations artistiques de Sand; à son propos, les mêmes termes passent et repassent dans la notice de I852 : "sentiment", "étude", "sens contemplatif", "rêverie"; tous ouvrent à un type de regard tout intérieur et recueilli. Art de l'espace et du portrait, auquel succèdera un art du temps et de la parole: l'invention persuasive de ses langages rustiques. Avec Jeanne, nous assistons à l’émergence d’un ton artistique qui prépare la parabole rustique et la précède.

         C’est en philosophe et en artiste, on le voit, que Sand a réfléchi à la difficile mais nécessaire mise en évidence de la connaissance par le sentiment.



[ ] P. Leroux, Réfutation de l’éclectisme, rééd. Slatkine, coll. Ressources, 1979, p. 109.

[1] ibid., p. 212.

[2] ibid., p. 251-52.

[3] ibid., p. 46-47.

[4] G. Sand, Jeanne, ed. S. Vierne, Presses universitaires de Grenoble, 1978, p.80.

[5] ibid., p. 278.

[6] G. Sand, Histoire de ma vie, in Oeuvres autobiographiques, ed. G. Lubin, Pléiade, t. I, p. 604.

[7] G. Sand, Le Piccinino, ed. R Bourgeois, l’Aurore, Meylan, 1994, t. I p. 141-2, p. 136.

[8] cf. pour cette confrontation avec Millet, notre Poétique de la parabole, Klincksieck, 1992, p.232-4.