Marisa Forcina  

Présence des femmes dans la Revue Sociale

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         C'est exactement dans les années 1845-50, les années de la Revue Sociale, qu'on voit une grande présence des femmes dans la vie culturelle et politique ; il suffit de nommer la Voix des Femmes, le premier quotidien féministe paru le 19 mars 1848, sous la direction d'Eugénie Niboyet, mais aussi un autre quotidien fort connu, la Politique des femmes, sous la direction de Jeanne Deroin.

         Dans les mêmes années Jules Michelet interrompt son Histoire de France pour publier Du prêtre, De la femme, De la famille (1845) et Le peuple (1846) ; en 1852, dans Les femmes de la Révolution (chap. XXVI) il affirme que les femmes révolutionnaires sont à considérer comme responsables, mais non coupables : ce n'est pas de leur faute si la Nature ne les a pas faites faibles comme on dit communément, mais plutôt infirmes, périodiquement malades, les a faites nature plus que personne, créatures du monde sidéral.

         S'opposant à Michelet, la Revue Sociale exprime une conception où la destination de la femme se relie au projet du socialisme, dans le sens qu'il n'est pas possible de penser à une société meilleure, une société qui ne connaîtrait plus le despotisme de quelques-uns, la servilité des autres, l'égoïsme de tout le monde, sans un réel affranchissement des femmes.

         Mais de quel genre d'affranchissement s'agit-il ? Ce n'est pas, bien entendu, la prétendue liberté des fouriéristes, où un nouvel "égoïsme féroce" ou bien un désordre nouveau se cachent derrière des phrases comme :

Plus de barrières, plus de règles aux rapports sexuels ! qu'ils s'établissent à la guise et au goût des femmes ! qu'on ne s'occupe plus de leurs déterminations amoureuses ! qu'elles restent libres de choisir entre la fidélité conjugale et les amours passagères ! qu'elles soient dans la Cité au même titre que les hommes, avec leurs passions et appétits de tout genre.

    (Cf. Le droit des femmes, 1850, p. 124).

         Dans les Lettres sur le fouriérisme Pierre Leroux met bien en évidence que le droit des femmes, la liberté des femmes est évidemment bien autre chose que des amours licencieuses.

         Il y a dans la Revue Sociale une précieuse indication qui nous est offerte par les femmes mêmes, par leur conscience : les femmes ne sont pas libres, car elles ne s'appartiennent pas. Donc liberté signifie être compos sui, c'est-à-dire avoir la propriété de soi-même. Etre libre signifie s'appartenir. Il est très important que cette considération vienne de la réflexion des femmes : elle permet de briser toute conception tendant à identifier la femme avec son sexe, en la réduisant par là-même à une donnée naturelle, à un objet qu'on appelle sexe gracieux, sexe aimable, sexe enchanteur. Ou bien avec d'autres expressions du même genre : sexe trompeur, sexe perfide, sexe volage, etc.

         Choisir d'appartenir à soi-même exprime une volonté politique, une connaissance, une conscience de ses propres actes et de sa propre place dans la société ; il s'agit donc d'expliciter des devoirs qui seraient l'expression d'une nouvelle organisation sociale, où tous les êtres humains, hommes et femmes, sont faits pour vivre libres, frères et égaux.

         Il faut alors combattre la caste de famille, la caste de cité, la caste de propriété, le mot "caste" signifiant séparation, antagonisme, guerre. Dans la Revue Sociale ce même mot est synonyme d'inégalité, de despotisme, d'esclavage, puisqu'il désigne la séparation entre les hommes et non pas leur fraternité. Et cette séparation, toute horrible qu'elle soit, a pris le nom d'antagonisme, de lutte, de trouble, de passions égoïstes. Il s'agit, écrit une femme qui signe Mme ***, il s'agit de quelque chose qui n'est pas un duel, ni une guerre :

Le duel a son institution, ses statuts chevaleresques ; la guerre a ses ménagements, ses coutumes loyales […]. C'est une chasse ! une chasse non de l'homme à la bête, mais de l'homme à l'homme, du frère au frère ! Les misérables ! Ils se sont tellement identifiés avec leur rôle que si les uns ont pris le sang-froid cruel, la légèreté sanguinaire du chasseur, les autres ont contracté la sauvage férocité de la bête fauve !.

         Identifier quelqu'un avec son rôle dans la société signifie l'exploiter ; l'identifier avec des images définies, comme ces artistes qui s'acharnent à peindre la douleur, l'abjection, la misère des paysans (ou des femmes), ce qui ne peut pas avoir un effet salutaire. C'est ce que G. Sand affirme dans sa Préface d'un roman inédit, en se demandant s'il est possible de peindre autre chose que l'épouvante et la menace ; Le paysan perverti ou Les Liaisons dangereuses ne sont pas des livres utiles ou bienfaisants pour l'âme du lecteur. L'art pour G. Sand n'est pas une étude de la réalité positive, mais plutôt une recherche de la vérité idéale.

Le plus heureux des hommes serait celui qui, possédant la science de son labeur en travaillant de ses mains, puisant le bien-être et la liberté dans l'exercice de sa force intelligente, aurait le temps de vivre par le coeur et par le cerveau, de comprendre son oeuvre et d'aimer celle de Dieu.

Le bonheur serait là où l'esprit, le coeur et le bras, travaillant de concert sous le regard de la Providence, une sainte harmonie existerait entre la munificence de Dieu et les ravissements de l'âme humaine.

(R.S. 1ère année, décembre 1845)

         Pour les femmes de la Revue Sociale, parler d'harmonie ne signifie pas idéaliser ou méconnaître des situations douloureuses et tristes, oublier ceux qui végètent dans la crasse de leur misère sans trouver, sans chercher même les moyens de s'en sortir.

         A propos des paysans, Mme *** s'oppose à Michelet qui avait fait du paysan l'amant poétique de la terre qu'il cultive et le patriote dévoué : "Ce portrait de grâce naïve et de beauté virile est flatteur […]. Les biens que nous donne la terre sont précieux sans doute, mais ne doivent avoir que la seconde place dans notre coeur ; que l'amour et l'intelligence tiennent la première". Le vrai problème, le vrai but de ces femmes est d'avoir un idéal qu'elles puissent comprendre et s'approprier. "L'homme ne peut pas vivre sans amour". "Apprenons-lui à regarder en lui-même ; que son intelligence se développe et s'élève ; que la religion, qui est la vie [la science de la vie, avait dit Leroux dans L'Encyclopédie Nouvelle, identifiant philosophie et religion] lui soit révélée. L'homme est sensation, sentiment, connaissance : que ces trois manières d'être se développent donc en lui simultanément et solidairement ; qu'il ne soit pas livré et abandonné à la seule sensation. Si, physiquement, il a droit à la vie matérielle, moralement il a droit à la satisfaction de ses besoins de sentiment et de connaissance" (p. 152).

         L'écrivain anonyme qui signe Mme *** dit que le sentiment nous relie les uns aux autres : "Rendons-nous dignes d'eux, rendons-les dignes de nous ; et alors il adviendra le règne de l'Egalité dans l'amour, où il n'y aura plus ni exploiteurs ni exploités, ni pauvres ni riches" (p. 195). La solution de tout problème social pour cette femme est là : il faut détruire l'égoïsme, l'imposture et l'ignorance, il faut refuser l'individualisme qui fait que chacun de nous prétend avoir sa propre religion, sa propre politique, sa propre philosophie. Il ne faut pas que chacun de nous pense et agisse seul, de même que "on ne peut pas aimer seul "(fine IV art.). Elle regarde l'amour comme le puissant levier qui lève tous les obstacles, proposant de repousser l'intérêt personnel, la crainte, l'orgueil, les préjugés pour laisser de la place dans nos coeurs à la fraternité pour y trouver, comme a dit le Christ, celui qui est notre frère, notre soeur, notre mère.

         Dans la Lettre à un ami sur l'égalité, cette même femme, avec une ironie typiquement féminine, se présente comme faible et ignorante, n'osant pas lutter contre un adversaire fort, qui a de son côté les avantages de la science et de la méditation, de la raison et de l'éloquence : "Je ne vous dirai rien, je ne dogmatiserai pas. Je vous dirai tout simplement mon rêve". Un rêve où les hommes vraiment libres, frères, égaux arriveront "à l'unité dans un saint embrassement", un rêve où la loi de la solidarité humaine s'opposera toujours au bonheur de quelques-uns. Un rêve où on n'abuse plus de la sensation, où la connaissance soit révélée, où l'amour soit un phare protecteur et sauveur. Mais, au-delà du rêve, elle voudrait que au moins l'inégalité présente constitue l'inégalité des devoirs plutôt que celle des droits ; elle voudrait que "les plus riches, les plus instruits, les plus influents fussent aussi les meilleurs et les plus honnêtes et qu'on franchît ainsi d'une manière plus logique et plus supportable la période d'inégalité".

         Pour conclure, je citerai un article de Pauline Roland (Janvier 48) qui nous rapporte une chanson italienne (écrite par G. Berchet) : avec presque les mêmes mots l'écrivain adresse aux autres femmes des paroles consolatrices, les exhortant à espérer en un meilleur avenir et surtout à créer elles-mêmes les présupposés pour que cet avenir se réalise. Avant tout, dit-elle, "préservons nos enfants du sophisme sanglant de la gloire, de la conquête […] ; s'ils tendent vers une conquête, ce sera celle de la vérité". Et aux femmes, comme déjà Mme ***, elle conseille de répéter à leurs enfants les divines leçons de la fraternité et de la solidarité humaines : "Le temps n'est pas loin où, à la place de ce service de mort qu'impose à vos fils une société impie, la société nouvelle, basée sur l'amour universel, ne réclamera d'eux qu'un service de paix et d'amour" (p. 60, 3e année).

BAL n° 12

© Les Amis de Pierre Leroux 2003