Léon Chouraqui

Bernard Lazare. La renaissance du socialisme

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         En juillet 1896, au Congrès de l’Internationale Socialiste à Londres, les "antimarxistes" étaient chassés, et Bernard Lazare avec eux. Trois mois plus tard, parce qu’il prenait publiquement (seul) la défense d’un capitaine juif, il fut traité de laquais de Rothschild par les guesdistes. Calomnie insultante reprise près de cent ans après par un partisan de Jaurès. Malgré les efforts de réhabilitation entrepris aux Colloques d’Orléans (1970 et 1981 [ ] ) et d’Aix-en-Provence (1980), on continue à enseigner que Bernard Lazare était "un individu suspect", au service d’un "syndicat juif" et donc "tout sauf socialiste" [1] .

         On dit cela pour nier les cahiers de la quinzaine. Mais du même coup on contredit tous les "antiautoritaires", qui partageaient l’admiration de Lucien Herr pour celui que Charles Andler appelait "le journaliste du vrai" : survivants de la Commune de Paris comme Elisée Reclus et Jean Allemane, militants des Bourses du Travail comme Fernand Pelloutier avec qui il fonda en 1896 "L’action Sociale", Association (parisienne) des Etudiants Israélites de Russie à laquelle Bernard Lazare avait expliqué en 1897 son socialisme. On contredit Jaurès lui-même, puisqu’en 1896 il rangeait "dans le socialisme" "les communistes anarchistes qui, sous l’inspiration d’un homme comme Bernard Lazare (protestent) contre ce que le socialisme paraît avoir à quelques-uns de trop autoritaire" [2] .

         Bernard Lazare combattait "le culte de Marx et de Blanqui", le matérialisme, le scientisme, le dogmatisme, en particulier ce qu’il appelait "la théophobie", et aussi ce que Péguy appelle "le luttismedeclassisme", c’est-à-dire le fait de tout ramener à la lutte des classes, alors que "la caste de propriété, ou capitalisme" n’est qu’une des formes du "mal des castes", — "la caste de nation, ou d’empire " étant tout aussi malfaisante, sinon plus. Cela avait été expliqué par Pierre Leroux dans Malthus et les économistes, paru d’abord en 1846, mais réédité en 1896 et lu dans les Bourses du Travail, ainsi que le disait Pelloutier.

Bernard Lazare, internationaliste et antiraciste

         L’empire ottoman massacre les Crétois et les Arméniens, Bernard Lazare n’hésite pas à clamer haut et fort son indignation dans le journal "Pro Armenia". L’empire russe s’obstine dans le servage et persécute ses minorités, celle des Juifs notamment,  Bernard Lazare les soutient de sa plume et même de ses deniers quand ils parviennent à se réfugier en France. L’Espagne tente de préserver par des méthodes moyenâgeuses les restes de son empire Latino-Américain, Bernard Lazare dénonce cette folie et adhère à l’association "Cuba Libre". La France quant à elle poursuit ses menées coloniales en Indochine, en Afrique du Nord et en Afrique noire en privilégiant ses intérêts matériels plutôt que sa mission civilisatrice, Bernard Lazare clame encore son indignation dans son roman social Les porteurs de torche. L’Allemagne enfin ne parvient pas à masquer ses rêves d’hégémonie européenne, ce que Bernard Lazare pressent dès 1895 dans le reportage qu’il effectue pour L’Echo de Paris sur l’ouverture du canal de Kiel par le Kaiser.

         L’asservissement des peuples d’Outre-Mer et la rivalité des puissances européennes sont, aux yeux de ce socialiste libertaire, les conséquences du racisme ou de l’idée de supériorité raciale qui pourrit une partie de la pensée européenne durant tout le 19e siècle.

         Le système des races est né en Allemagne avec Fichte, au début du 19e siècle, dans une perspective bientôt pangermaniste en opposition à l’action émancipatrice des conquêtes napoléoniennes. Il a certes été dénoncé là-bas de manière prophétique par Henri Heine dans son ouvrage Histoire de la religion et de la philosophie allemandes, mais il a trouvé en France des échos favorables lorsque des historiens ont tenté d’établir une hiérarchie raciale. Les Celtes et les Germains furent ainsi opposés aux Sémites, Renan allant jusqu’à prétendre dans sa Vie de Jésus que le judaïsme n’avait aucune part dans la naissance du Christianisme :

"Une absence totale du sentiment de la nature, aboutissant à quelque chose de sec, d’étroit, de farouche, a frappé les oeuvres purement hiérosolymites d’un caractère grandiose, mais triste, aride et repoussant. Avec ses docteurs solennels, ses insipides canonistes, ses dévots hypocrites et atrabilaires Jérusalem n’eût pas conquis l’humanité. Le Nord a donné au monde la naïve sulamite, l’humble Chananéenne, la passionnée Madeleine, le bon nourricier Joseph, la Vierge Marie. Le Nord seul a fait le Christianisme ; Jérusalem au contraire, est la vraie patrie du judaïsme obstiné qui, fondé par les pharisiens, fixé par le Talmud, a traversé le moyen-âge et est venu jusqu’à nous".

Et Renan, qui ignorait tout du Talmud et passait sous silence l’histoire des Prophètes, ajoutait en pleine contradiction avec la genèse du Christianisme : "Laissez l’austère Jean-Baptiste, dans son désert de Judée, prêcher la pénitence, tonner sans cesse, vivre de sauterelles en compagnie des "chacals"".

         Malheureusement le socialisme lui aussi avait été corrompu par ces idées racistes, avec Fourier, Toussenel, Proudhon, Marx, qui tous sont pour cela critiqués par Bernard Lazare au chapitre IX de son ouvrage L’antisémitisme, son histoire et ses causes. Dans cet ouvrage on ne trouvera pas le nom de Leroux. Et pour cause : Leroux a plus que personne condamné "le système des races", non seulement chez les historiens (Thierry, Michelet) mais chez les phrénologues qui voulaient faire de l’observation des crânes et des confirmations physiques le moyen de dégager "des types de caractère supérieur ou inférieur" [3] , chez Fourier dont il condamne l’eugénisme qui donnera plus tard les Lebensborn hitlériens, et enfin chez Renan :

"Depuis le jour où Saint-Simon donna à Augustin Thierry, son disciple infidèle, l’idée d’expliquer l’histoire par l’influence des races, on a fait, avec les races, bien des galettes mal cuites… Mais jamais galette historique ne fut aussi indigeste que celle de M. Renan […]. Selon lui cette incapacité des Juifs d’adorer autre chose qu’un dieu despote, un dieu monarque, tenait tellement à la race, au sang, à la conformation du crâne, que nous la retrouvons chez les Arabes, qui sont Monothéistes comme les Juifs.

Oui, il a osé écrire cela !!!".

         A cette "alchimie des races", Leroux répond : "J’ai préféré l’Evangile qui dit : L’esprit souffle où il veut". Lorsque Renan prétend que le polythéisme est "source de diversité artistique", que le monothéisme vient d’une infériorité intellectuelle et raciale, et que "les Juifs, par raison de sang et de race, sont prédestinés au monothéisme", Leroux lui dit :

"… Mais lisez donc la Bible ! Vous verrez les Juifs aussi disposés à l’idolâtrie que les autres peuples [… Mais] ils ont été, jusqu’à un certain point, préservés de l‘idolâtrie par l’inspiration des Prophètes" [4] .

         L’inspiration des Prophètes, c’est en effet pour Leroux, l’explication majeure du monothéisme juif, l’origine de ces deux vérités, les plus précieuses entre toutes : l’Unité de Dieu et l’Unité de l’Espèce Humaine, la part déterminante de la tradition juive qui a rayonné sur le peuple d’Israël, sur son sacerdoce et sur tous les peuples voisins y compris les Grecs, car Leroux croit "que la philosophie d’Isaïe a passé en Grèce [et] qu’il existait à cette époque une communication entre tous les Temples". Enfin, la tradition juive nourrie de cette inspiration prophétique c’est la source même du Christianisme primitif que Renan attribue au mépris de la vérité historique aux seuls Galiléens.

         Cette opposition à Renan était socialiste, et partagée par un autre très important penseur socialiste, Moses Hess, l’auteur de Rome et Jérusalem.

         En 1865, peu après la parution de la Vie de Jésus, quand il reproche à Renan de rabaisser l’Histoire Juive et de ne pas voir que le Christianisme primitif était marqué par l’esprit du Judaïsme, Hess s’appuie sur l’autorité de l’historien Heinrich Graetz, son ami, juif et allemand lui aussi, et sur l’accord de deux hommes qui connaissent Leroux de longue date : Alexandre Weill, secrétaire de Heine, et Gustave d’Eichtal, qui avait faire lire Leroux à Stuart Mill et qui, en 1842, voulait traduire De l’Humanité en anglais [5] . Dans un livre intitulé Les trois grands peuples méditerranéens et le Christianisme, d’Eichtal s’attachait, contrairement à Renan, à mettre en valeur ce qui unit Israélites, Grecs et Latins. Dans Les Archives Israélites de juin 1865, Moses Hess conseillait la lecture de ce livre à "ceux qui croient à une mission historique du peuple hébreu, non seulement dans le passé, mais encore aux temps présents et futurs". Il ajoutait :

"Les artistes, les philosophes, les législateurs grecs et romains, les principes sociaux des deux peuples classiques n’étaient-ils pas bien plus semblables à ceux du troisième peuple classique de l’antiquité, du peuple hébreu, qu’à ceux de tous les autres peuples polythéistes ? Quand on consulte l’histoire, peut-on raisonnablement et sérieusement contester que les Grecs et les Romains aient contribué, autant que les Israélites, à combattre les monstruosités de la vieille société asiatique et à jeter les fondements de la société moderne ?" [et encore]. "La Grèce veut la liberté, Rome l’empire ; toutes deux veulent aussi la justice, mais seulement comme dernière fin, et, en quelque sorte, comme couronnement de leur oeuvre. Pour Israël, la justice est le point de départ comme la fin dernière. "La Judée, dit Vacherot, est le coeur de l’humanité, comme la Grèce en est la pensée".

         Un quart de siècle plus tard, à l’aide de nouvelles données qu’il avait en particulier acquises à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes en suivant les cours de l’abbé Duchêne et de Sylvain Lévy, Bernard Lazare repoussait lui aussi ce que Leroux appelait "ségrégation". D'abord, dans L'antisémitisme, son Histoire et ses Causes : "l'opposition des Aryens et des Sémites est factice ; il n'est pas vrai de dire que la race aryenne et la race sémitique sont des races pures, et que le Juif est un peuple un et invariable. Le sang sémite s'est mélangé au sang aryen et le sang aryen au sang sémite…".

         Or, à ce moment, un historien socialiste et antisémite, Edmond Picard, venait d'aggraver les thèses de Renan en niant les origines sémites de Jésus. Bernard Lazare s'en prend à lui, en juin 1892, dans les Entretiens politiques et littéraires :

"Quant aux apologistes exclusifs, soit de la supériorité aryenne, soit de la supériorité sémitique, il est bon de leur dire que sans doute la vérité est en ceci : que les Sémites seuls, comme les Aryens seuls, ne donnèrent rien d'achevé ni de parfait. Les métaphysiques hindoues, comme les cosmogonies chaldéennes, manquent d'équilibre et de pure beauté ; mais l'union des deux races a été féconde. C'est de cette union du sémitisme et de l'aryanisme que vit l'humanité ; c'est cette union qui a permis à l'art divin, aux belles philosophies, aux claires religions de se constituer, et l'on peut discuter si l'on veut sur les apports réciproques, mais on doit reconnaître la fécondité d'un mélange qui nous a donné la merveilleuse floraison de l'art grec, la beauté morale du christianisme primitif, la hauteur des spéculaitons alexandrines et la profondeur théologique des Pères, ces héritiers des platoniciens et de la pensée juiv".

Et Bernard Lazare ajoute :

"La loi d'amour est venue d'Orient : des Sémites. Elle est venue par deux fois. Par deux fois, les Aryens ont dû leurs dieux aux races sémitiques, et souvent ils n'ont pas su discerner, car il a existé chez les Sémites des dieux fauves et désireux de sang, mais l'âme sémitique a toujours réagi ; à côté de Iahvé elle a dressé le dieu des prophètes, à côté des Baalims féroces, elle a mis les doux Adonis. Les Grecs ont pris tout : le Zeus que les Phéniciens amenèrent en Crète, comme l'Héraklès modifié, comme les Kabires au culte mystérieux qui enseignaient le dévouement de Zagréus ; ils ont fini, comme les autres aryens, par adopter le Dieu épuré des Esséniens, et enfin Jésus, la fleur de la conscience sémitique, l'épanouissement de cet amour, de cette charité, de cette universelle pitié qui brûla l'âme des prophètes d'Israël".

         Diversité mais "Humanité-une", fécondité des unions, perfectibilité, espoir d'une réconciliation, nous retrouvons la conception de l'Histoire que Leroux rappelait une dernière fois aux dernières pages de Job (1867) :

"J'imagine un temps où, quand toutes les Nations se seront expliquées, quand elles se seront montré les unes aux autres leurs Livres Sacrés, leurs Bibles diverses (la collation est en train de se faire, elle accomplit des progrès tous les jours) ; j'imagine, dis-je, un temps où un Concile cent fois plus nombreux, plus savant, plus inspiré que le Concile de Nicée, qui n'avait pour base que le monde romain, prononcera sur la Religion universele.

En attendant, faisons tous nos efforts pour que la boucherie humaine cesse, et pour que la discussion continue".

"Une culture harmonieusement humaine"

         Empruntons ces mots à Péguy. L'internationalisme, dont nous venons de parler est bien évidemment le résultat d'une ampleur de vue, d'un esprit encyclopédique et donc de longues études indépendantes, conduites librement loin des “ scribes ” auxquels Bernard Lazare ne pardonnait pas leur servilité. L'horreur que lui inspiraient les tyrannies du positivisme universitaire éclate partriculièrement dans un article publié dans La Nation du 16 février 1891. Autant que le combat du Globe contre Cuvier (dont nous dirons un mot tout à l'heure), autant que La réfutation de l'éclectisme où Leroux attaquait Victor Cousin, le Grand Maître de l'Université, cet article est une véritable déclaration de guerre :

"Alors que les professeurs de Sorbonne proclament que toute métaphysique est abolie, que seuls les faits importent et qu'il sied de ne les prendre que dans leur formelle et inintéressante manifestation, un penseur (Louis Ménard) affirme de nouveau l'existence des idées, et hautement il déclare qu'elles sont les seules réelles, les seules dont nous puissions prendre souci. Toute l'oeuvre de M. Ménard est consacrée à soutenir ce dogme immortel que Platon avait déduit il y a bien des siècles. Fidèle à la méthode alexandrine, il choisit ses démonstrations dans les mythes, et les interprète de façon à montrer combien sont indifférents les faits qui ont donné naissance à ces légendes sur lesquelles la raison humaine a perpétuellement spéculé".

         Contre ce que Péguy appellera "l'Université bourgeoise et capitaliste" Bernard Lazare exaltait un savant poète, Louis Ménard, l'auteur des Rêveries d'un païen mystique, qui avait été condamné en 1848 pour avoir dit dans Prologue d'une révolution la vérité sur les prisons de Juin (comme Leroux dans la Lettre aux Etats de Jersey).

         Après la mort de celui qui demeurait "l'inspirateur secret des cahiers", le Prologue d'une révolution paraîtra dans ces cahiers  qui donnent selon le mot de Péguy "un enseignement supérieur extérieur à la Sorbonne".

         A l'enseignement officiel, Bernard Lazare opposait l'Univesité anarchiste de Bruxelles fondée en 1894 par Elisée Reclus, géographe aux connaissances encyclopédiques, banni de France depuis la Commune après avoir déjà connu l'exil à Londres en 1852 — "le temps, disait-il, où un Stuart Mill refusait de recevoir un Pierre Leroux" [6] .

         C'est à l'éducation de tous et à celle du peuple en particulier que pensait ce savant anarchiste, car elle lui paraissait l'une des conditions essentielles pour réaliser la révolution morale et sociale souhaitée par tous les vrais socialistes à condition que cette éducation ne fût pas dispensée par des fonctionnaires mais par des praticiens indépendants, représentant les différents arts et métiers : aux poètes et aux romanciers, la littérature, aux médecins et aux biologistes, les sciences de l'homme, aux avocats, le droit, aux prêtres et aux rabbins, les questions religieuses, aux révolutionnaires ou aux hommes politiques, les faits historiques ou les événements du moment…

         A l'image de l'Université de Bruxelles, Bernard Lazare voulait qu'il y eût à Paris un Collège Libre des Sciences Sociales. Lorsque j'ai dit à Jacques Viard qu'il aimait à s'entretenir avec Reclus et Ménard, deux condamnés, savant le premier dans les sciences de la terre et le second dans l'histoire des religions, il m'a rappelé Ange Guépin et Balzac. Dans La Philosophie du socialisme, Leroux est loué parce qu'il critique sévèrement la théologie de saint Augustin et parce qu'il est à la fois "l'ami des poètes" et l'ami des savants, en particulier "des médecins". De même, "le ciel de l'intelligence noble", dans Illusions perdues, c'est "l'encyclopédie vivante", le Cénacle où savants, médecins, artistes et militants de "la Fédération européenne" font un cercle d'amitié et d'estime autour de Geoffroy Saint-Hilaire et du "profond philosophe" qui "traîne tous les systèmes aux pieds de son idole, l'HUMANITE". Exactement comme "la société de savants et de littérateurs" qui à ce moment-là, depuis six ans, avec Leroux, Geoffroy Saint-Hilaire et Reynaud, contribuaient à l'Encyclopédie nouvelle que Heine considérait comme "la digne continuation du colossal pamphlet de Diderot". C'est déjà contre les Sorbonnes de leur temps que Diderot et Leroux avaient lutté en réunissant des collaborateurs. E. Reclus poursuivait un but comparable avec l'Université de Bruxelles, où Bernard Lazare projetait notamment de donner des cours sur l'histoire économique des Juifs afin de réfuter les thèses antisémites de Marx et de Drumont sur les origines prétendument juives du capitalisme. Quant au "Collège Libre des Sciences Sociales", il y prononça en 1895 une leçon d'ouverture sur "L'Histoire des Doctrines Révolutionnaires" dans laquelle il mettait à jour ce qu'aucun historien n'avait osé faire jusqu'alors : dire d'après les archives et les Cahiers de Doléances de 1789 les misères et les souffrances du 4e Etat. C'est dans ce Collège, en l'hôtel des Sociétés savantes, que Charles Andler commença, cette année-là, en décembre son cours sur La décomposition du marxisme en Allemagne.

         Comme Leroux, comme Péguy, Bernard Lazare n'était pas fonctionnaire. Mais leurs idées devaient inévitablement subir le sort qui fut en 1850 celui du docteur Ange Guépin, professeur de médecine, qui fut selon ses propres paroles "excommunié de l'Université" à cause de cette Philosophie du Socialisme, où il avait (comme nous le rappellerons tout à l'heure) exalté la lutte de Leroux et de son ami Bertrand contre Cuvier et l'Académie des Sciences.

         Si Bernard Lazare ne réussit pas à mener à bien ce projet de Collège Libre, il trouva dans la presse une tribune. Et par la masse imposante des articles qu'il écrivit pour des revues anarchistes ou des journaux républicains, il réussit à faire connaître les poètes, les romanciers, les dramaturges qu'il aimait et que la critique officielle délaissait le plus souvent, les hommes de science audacieux qui refusaient de se figer dans des doctrines toutes faites, les historiens et les philosophes animés par le non conformisme et la vérité.

         Parce que Bernard Lazare a parlé de Leroux dans la conférence sur L'écrivain et l'Art social on risque de croire que tous les deux veulent transformer la poésie en propagande. Tout au contraire. Certes, ils souhaitent que le poète ne reste pas indifférent aux misères humaines afin qu'il puisse devenir, selon le mot de Leroux, "le vates, le prophète que l'humanité a toujours cherché dans ses poètes", ou encore, selon Bernard Lazare parlant de Shelley, "le révolté, l'outlaw, dont les oeuvres sont des ferments d'anarchie, car dans l'étymologique sens que l'on doit donne à ce mot, tout poète est un anarchiste". Remarquons d'abord leur commune admiration pour Homère, Virgile, Pétrarque, Shelley, Byron et Henri Heine, Heine qui, comme Leconte de Lisle, Nerval ou Baudelaire, fut sensible aux appels du "paisible Pierre Leroux" et sut voir en lui "l'homme excellent, ancien ouvrier, qui aime les hommes bien plus que les pensées, et dont les pensées ont toutes une arrière-pensée, c'est-à-dire l'amour de l'humanité".

         De Heine, Bernard Lazare disait : "C'est l'âme du prophète qui l'animait, et l'âme des pasteurs d'Israël qui ne connaissaient de maître que le Dieu redoutable, et déniaient à tout homme le droit de les asservir".

         Et pour Baudelaire, l'auteur du cygne, qui avait défendu Leroux contre les insultes du "petit public", Bernard Lazare demandait qu'on n'infligeât pas à sa mémoire les promiscuités de la foule et des politiques.

         Parmi ses contemporains, autant il détestait Théodore de Banville, François Coppée, Catulle Mendès ou Jean Aicard dont il était le seul de son époque à combattre les niaiseries sentimentales, les inanités sonores et la pornographie mondaine, autant il admirait Mallarmé, Louis Ménard, Villiers de L'Isle Adam, Tristan Corbière, Jules Laforgue ou Walt Whitman, ceux qu'on appelle les poètes maudits, ceux dont la critique officielle et le public de l'époque ne saisissaient pas la profonde humanité. Il faut savoir que pendant qu'Anatole France se taisait, Bernard Lazare était le seul avec Verlaine à faire l'éloge de Corbière, et qu'il était l'ami des jeunes symbolistes. Il avait l'âge d'Henri de Régnier. Il dirigea les Entretiens Politiques et Litéraires avec Francis Viélé-Griffin, en lançant avec lui cet appel aux peintres, aux poètes et aux musicens :

"Vous artistes, par le fait seul que vous professez le culte de la Beauté, vous proclamez la Justice et la Vérité… Votre devoir est de persister en votre être, de le soustraire aux contingences amoindrissantes, de l'élever vers l'Absolu, et, ce faisant, vous glorifiez dûment l'humanité dont vous êtes une élite, et la servez d'autant. Mais, ayez nette conscience de toute la noblesse de votre effort, puisez dans la vaste solidarité de douleur qui vous enveloppe, la puissance de souffrir mieux et plus profondément…"

         Parmi les savants, Bernard Lazare aimait les non conformistes. Dans son ouvrage La Télépathie et le Néo-spiritualisme, il s'opposait aux deux dogmatismes, théologique ou “ théophobe ”, en demandant que l'on étudie sérieusement les possessions, les transmissions de pensée, les apparitions, lévitations, déplacements d'objets sans cause apparente, au lieu de crier au miracle, ou au démon, ou encore à la supercherie. En rappelant que ces faits inexpliqués ont jalonné l'histoire de l'humanité, en faisant l'éloge des médecins non dogmatistes de son temps tels Charcot et ses collaborateurs Liebault, Azam et Calmeil,il était étonnamment proche de Leroux, si attaché au docteur Alexandre Bertrand, qui avait étudié scientifiquement le magnétisme en le comparant aux manifestaitons irrationnelles des siècles antérieurs. On comprend aisément pourquoi Bernard Lazare s'attaquait aux médecins positivistes, tels Max Nordau qui avait traité Mallarmé de fou, et pourquoi il contestait l'autorité de Taine, de ses héritiers au plan littéraire, les naturalistes, et de Zola.

         Par delà le temps et l'espace il admirait tous ceux qui avaient vécu animés par une foi intense : Prophètes, Sages de l'Antiquité, Philosophes pénétrés de l'Unité de l'espèce humaine, tel Spinoza. C'est dans La Porte d'Ivoire (1897) qu'on percevra le mieux son désir de communier avec eux et de réunir par là-même le présent au passé, ce passé qui revit pour nous intensément lorsque nous partageons les aspirations de quelques grandes âmes retrouvées à la faveur de circonstances particulières. Ainsi au cours d'une visite au Ghetto d'Amsterdam, Spinoza paraît revivre :

"Il me sembla le voir marcher devant moi, avec ses longs cheveux noirs et bouclés, son visage émacié et mélancolique, au teint brun, aux yeux profonds et tristes, le doux philosophe qui, en butte à toutes les colères, ne connut que la douceur du pardon. Je ne compris jamais mieux qu'il n'était pas mort et qu'il ne pouvait mourir cet héroïque petit Juif qui avait, par la seule puissance de sa pensée, rompu les barrières derrière lesquelles sa naissance l'avait parqué… Il a passé là, me dis-je, il y a vécu, il y a souffert pauvre et captivé seulement par le songe de l'essence éternelle, et au milieu de tous les êtres transitoires qui me coudoient et me pressent, c'est cette ombre seule qui est réelle et qui vit".

         Voilà l'un des modèles auxquels Bernard Lazare souhaitait amener des imitateurs. Et c'est à la religion universelle qu'il parvint à faire des prosélytes. Quand il entraîna des savants et des prolétaires à la lutte contre une machination antisémite. Péguy pouvait dire :

"Le peuple socialiste n'eut pas les hésitations de ses chefs. Le peuple socialiste se décida rapidement, efficacement pour la justice et la vérité… Aussi longtemps que les socialistes ont combatu pour des socialistes en danger, ils ont pu contribuer à la préparation de la révolution sociale. Aussitôt qu'ils ont combattu et souffert pour un qui n'était pas des leurs, ils ont vraiment et merveilleusement vécu un morceau de cette vie harmonieuse qui sera donnée au monde après que la révolution sera parfaite" [7] .

         Quel abîme entre ce dreyfusisme et ce à quoi on prétend le réduire, syndicat juif ou Parti de Gauche. C'est aux Cahiers de la quinzaine que Bernard Lazare publia en 1902 sa Consultations sur la Loi et les Congrégations, où il jetait un cri d'alarme à l'adresse de ceux qui s'apprêtaient à dévoyer le mouvement dreyfusard dans l'anticléricalisme combiste, les manoeuvres politiciennes et le sectarisme revanchard. C'est de même aux Cahiers qu'il voulait publier Le Fumier de Job que la maladie l'empêcha de terminer. Il voulait éclairer les ignorants sur la tragique histoire des Juifs, la beauté morale de leur civilisation et les responsabilités de la chrétienté dans la persistance de l'antisémitisme à travers les siècles. On connaît seulement quelques fragments de cet ouvrage, qu'il appelait "ma chair et mon sang". Et, de même, à peine quelques pages de l'ensemble de son oeuvre. Elle n'a jamais été rassemblée. Et malheureusement, le seul volume où il a recueilli quelques-uns de ses articles de critique littéraire, Figures contemporaines, a donné de lui une image insuffisante : faisant aller deux par deux les écrivains en vogue à ce moment, il avait plus souvent l'occasion d'insister sur leurs défauts que sur leurs qualités. Ainsi, il apparaissait surtout comme un pamphlétaire. Si le loisir lui en avait été donné, on peut penser qu'il aurait rassemblé en une série de diptyques, pour les faire marcher devant lui avec Spinoza, quelques-uns de ceux qui avaient nourri sa pensée. Aux côtés d'Elisée Reclus, il aurait placé aussi bien le mythologue Louis Ménard que l'autre prisonnier, le prince anarchiste Kropotkine, l'auteur de La Conquête du pain. Il aurait pu rapprocher un Allemand et un Français, Heine et Baudelaire ; deux poètes anglo-saxons qui eux aussi l'avaient guidé vers l'anarchie : Carlyle, lecteur de la Revue encyclopédique, et Shelley qui était inconnu en France avant La Grève de Samarez où Leroux avait fait voir qu'il fut au plan politique un vulgarisateur efficace des théories socialistes d'Owen et au plan poétique et philosophique un libérateur prométhéen.

         Lecteur enfin de Rome et Jérusalem et de l'Histoire des Juifs, Bernard Lazare n'aurait pas manqué de nommer Moses Hess et Heinrich Graetz, au titre de témoins des vérités oubliées. Tous deux ils avaient rappelé la part capitale du Judaïsme dans l'histoire du monde et le rôle qu'il avait joué dans la naissance du Christianisme, notamment grâce aux Esséniens, ces héritiers de l'universalisme prophétique dont Pierre Leroux avait loué l'exemplarité dans Egalité, admirant chez eux le refus des castes et l'idéal de vie communautaire et fraternitaire qu'ils cultivaient à l'instar des moines bouddhistes et qu'ils transmirent à un certain Ichoua [8] .

         Heureusement, quelques amis fidèles ont continué aux cahiers l'oeuvre de Bernard Lazare. Nommons au moins le philosophe Emile Meyerson, son compagnon en sionisme, qui trois ans après sa mort écrivait à Péguy :

"Il me semble que c'est hier que je l'ai perdu, j'en suis désemparé comme au premier jour. Notre dévotion commune pour Bernard Lazare — c'est le terme qui me paraît le plus approprié — émane probablement de sources analogues. […]

S'il fallait encore des preuves contre la téléologie vulgaire, s'il fallait démontrer que l'ordre de la nature n'est pas raisonnable, ou que sa raison est d'essence transcendante, ou que les voies de dieu sont impénétrables — ces trois formules n'étant au fond qu'une seule et même proposition — la disparition d'un être comme Lazare serait une preuve d'une force rare. Stupide nature qui, ayant réussi à former un tel chef d'oeuvre, le brise prématurément. Saviez-vous qu'il avait un véritable don prophétique, que c'était un vrai voyant, un nabi ? Qu'en ceci même il ressemblait à cette longue lignée d'ancêtres, comme il était l'un d'eux — le petit-fils légitime d'Isaïe — par sa moralité en avance sur son siècle, par l'amour pour son peuple et pour l'humanité entière, par sa soif de justice, soif dévorante comme un feu ardent, par la force surhumaine de son caractère" [9]



[ ] Nelly Wilson et Rabi in L’esprit républicain (1970) ; Nelly Wilson et J. Viard in Les écrivains et l’Affaire Dreyfus, 1983.

[1] J. Viard a rappelé cela dans le 2e Bulletin  des Amis de P. Leroux.

[2] " Le Peuple " du 9 août 1896 cité par Jacques Julliard, Fernand Pelloutier, 1971, p. 130.

[3]  Cours de Phrénologie, 1853.

[4]  Job, 1867.

[5]   Voir John Stuart Mil, Mes mémoires, 1874, avec la Correspondance inédite, 1898, de John Stuart Mill et G. d'Eichtal, S. Mill estime que “ les pages sur les écoles philosophiques de la Grèce sont parfaites ” dans De l'Humanité, mais que “ les idées de Leroux sur Moïse ne valent pas celles de Salvador ”, p. 199.

[6] Cité dans E. Reclus, L'homme et la terre, Maspero, 1982.

[7] Passage d'abord rédigé en vue d'un éloge de Jaurès et supprimé par Péguy en 1899, voir in J. Viard (Oeuvres posthumes de Péguy, p. 24) qui rappelle qu'à la même date et pour la même raison Jean Santeuil a été déçu par Couzon.

[8]   Commentant les écrits de Dupont-Sommer, J. Viard écrivait dans le 8e Bulletin des Amis de P. Leroux : “ Les paroles d'Isaïe, comme aussi beaucoup d'autres paroles et d'autres gestes bibliques, avaient constament été méditées et répétées par les Esséniens disciples du Maître de Justice, avant d'être répétées par le fondateur du christianisme. Cependant, tout en étant extraordinairement fidèles aux tendances spirituelles des prophètes juifs, cette Secte ne se bornait pas à commenter des écritures hébraïques et araméennes ; accueillant despensées égyptiennes, mazdéennes et néo-pythagoriciennes, elle fait partie d'une élite religieuse à l'oeuvre dans le monde antique ”.

[9] Cité par Jacques Viard dans son article Prophètes d'Israël et Annonciateur Chrétienï ”, RHLF. mars, juin 1973.

© Les Amis de Pierre Leroux 2003