Jacques-François Béguin

 

Ceux de Limoges et ceux de la Creuse, et Post-scriptum sur La mort de Pierre Leroux

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        Sauf erreur de ma part, trois villes au monde ont donné le nom de Pierre Leroux à l'une de leurs rues : Paris, Guéret, chef-lieu du département de la Creuse, et Boussac, petite ville et sous-préfecture de cette région où Leroux, à la tête de son imprimerie, séjourna de 1845 à 1848. Boussac, de plus, pour commémorer le souvenir de cet illustre habitant qu'elle porta à la tête de sa municipalité en février 1848, a fait élever, au milieu d'un jardin public, la statue de son grand homme. Ce monument est la preuve de l'attachement qu'une génération de citoyens de progrès, trempés dans les luttes pour l'affermissement de la République et l'amélioration des conditions de vie à la fin du XIXe siècle, a témoigné aux idées de notre penseur. La statue n'est pas un grand chef d'oeuvre artistique, mais elle est taillée dans un bon granit du pays et, si l'on compare aux photographies que nous possédons de Pierre Leroux, assez ressemblante au modèle.

        Pourtant, dans La Grève de Samarez Leroux dépeint Boussac sous de bien tristes couleurs : "Nous passâmes quatre ans dans un désert, sur une montagne aride ...". Un désert ! Certes la Creuse et la région de Boussac était bien éloignée de tous les courants de circulation en 1845. Le chemin de fer n'arrivera à Limoges qu'en 1856. Les maçons de la Creuse migrants vers Paris vont à pied prendre le train à Orléans, puis plus tard à Vierzon, après des journées de marche épuisantes. Ils représentent, en 1846, 35 000 hommes sur une population totale de 285 000 habitants en Creuse. C'est dire l'intensité de ce phénomène qui provoque chaque année le transfert de mars à novembre d'une bonne partie de la population mâle active. Désert donc, mais d'où l'on s'évade pour se regrouper temporairement à Paris ou à Lyon et se frotter à l'univers urbain de l'époque.

        A l'exception des tapisseries d'Aubusson il n'y a pratiquement pas d'industrie en Creuse. Les seules concentrations ouvrières se trouvent à Limoges dans les manufactures de porcelaine. Leroux y est connu, lu, commenté, discuté en concurrence avec Cabet.

        Les populations paysannes sont très pauvres, mais très attachées à une terre ingrate, que les modes de culture traditionnels n'aident pas à fertiliser.

        Il faudra attendre l'arrivée du chemin de fer, sous le Second Empire, pour voir les paysans creusois bénéficier d'engrais à prix abordable et de transports facilitant l'écoulement du bétail vers les grands centres de consommation. La place de l'aristocratie foncière est très réduite. Les propriétés, extrêmement morcelées, appartiennent surtout à une petite bourgeoisie de professions libérales, souvent judiciaires ou para-judiciaires, habitant les bourgades du département. C'est cette fraction de la population qui, sous la Monarchie de Juillet, à l'apogée du système censitaire, tient les rênes de la politique locale et accumule les fonctions représentatives dans les instances départementales et municipales. La médiocrité des revenus, pour ne pas dire l'extrême pauvreté de la plus grande partie de la population, limite singulièrement le nombre des citoyens actifs, c'est-à-dire éligibles ou électeurs. A titre d'exemple, aux élections législatives de 1846, l'arrondissement de Boussac, fort de 36 000 habitants environ, ne compte que 152 électeurs.

        C'est dans ce contexte de petitesse, d'isolement, de pauvreté, où les économies des travailleurs migrants ne soulagent pas vraiment la misère paysanne, que Pierre Leroux vint s'installer.

        Quand je dis Pierre Leroux, je devrais dire le "clan" Leroux, car avec lui arrivent ses trois frères : Jules, Achille et Charles ainsi que leurs familles soit déjà seize personnes. Pendant le séjour à Boussac naîtront trois garçons : un dans le ménage de Pierre et deux dans le ménage de Jules.

        C'est autour de ce clan familial que vinrent s'agréger les différents membres qui participeront à l'expérience boussaquine. Dans La Grève de Samarez Leroux en donne la liste.

        Cette communauté a une base quasi patriarcale dont Pierre Leroux est le pivot et le moteur. C'est une différence sensible avec les autres groupements phalanstériens ou icariens de cette époque qui rassemblent souvent des individus sans liens de parenté et d'origine très diverse. Il y avait, à Boussac, une chaleur, une intimité familiale qui permettait de supporter bien des privations. L'atmosphère religieuse que décrit A. Desmoulins dans ses Notes historiques sur l'association de Boussac [ ] n'était peut-être pas étrangère à cette ambiance d'accueil, de compréhension, de sollicitude envers autrui. Pauline Roland ressent cette impression avec intensité et la décrit au Docteur Guépin [1] .

        Quel fut le rayonnement de l'Association, de l'"Ecole", comme se plaisait à l'appeler P. Leroux ?

        Durant la période 1845-1848 l'impression des périodiques et des ouvrages de Leroux lui assure une audience importante qui va bien au-delà des régions du Centre de la France. La Monarchie de Juillet s'en inquiète et le Préfet de la Creuse, Delamarre, fait surveiller de très près les activités de l'imprimerie.

        Mais les idées de Leroux trouvent surtout un écho très favorable dans la ville de Limoges, déjà pénétrée par les opinions saint-simoniennes dès 1830. Il n'est donc pas étonnant de voir beaucoup de membres de la jeunesse républicaine de cette cité, conquise par la pensée nouvelle et originale de Leroux, faire ce qu'Alain Corbin [2] appelle "le pèlerinage de Boussac". Les visites des frères Marcellin et Denis Dussoubs, de Théodore Bac, d'Alfred Talandier, d'André Bulot ne seront pas rares. Toutes ces personnalités joueront un rôle politique important après février 1848. Quant à Ernest Lebloys il s'installa à Boussac d'une manière permanente jusqu'en mars 1848 où il retourna à Limoges et devint rédacteur au journal "Le Peuple" dirigé par Denis Dussoubs.

        L'influence de Leroux dans la région apparait encore au moment où s'organise la campagne des banquets contre la Monarchie de Juillet. Tout naturellement la présidence de celui de Limoges lui est offerte. Toujours mauvais politique, Leroux refuse. Il craint des troubles de l'ordre public. Il attendait un banquet religieux et social : "Notre doctrine n'est pas un parti, c'est une science ; c'est la science de l'ordre, de l'organisation, c'est la science sociale". Ce fut pourtant une imposante manifestation qui se déroula le 2 janvier 1848, réunissant le chiffre considérable d'un millier de personnes. De nombreux amis de Leroux y participèrent et plusieurs d'entre eux y prirent la parole, notamment Marcellin Dussoubs, Théodore Bac et Sylvain Yvernaud.

        Mais auprès de Leroux il y avait aussi tous les familiers qui résidaient en permanence à Boussac à la fois et en même temps typographes, correcteurs, expéditeurs et rédacteurs à la Revue sociale. Pendant trois années ils vont fournir des études ou des textes de vulgarisation de la pensée de leur maître.

        D'abord Grégoire Champseix, corrézien d'origine, disciple fidèle de P. Leroux, qui à côté de sa collaboration à la Revue sociale était membre de la fameuse triade qui dirigeait l'Eclaireur journal des Départements de l'Indre, du Cher et de la Creuse : il était censé représenter la connaissance, Pauline Roland incarnant le sentiment et Luc Desages la sensation. Champseix épousera en exil à Lausanne Léodile Bréa, plus connue comme romancière sous le nom d'André Léo. Champseix mourut jeune, en décembre 1864. Sa veuve devint la compagne de Benoit Malon de 1872 à 1878, après avoir activement participé à la lutte politique pendant la Commune de Paris et soutenu la cause de l'émancipation féminine [3] . Ensuite Ulysse Charpentier, jeune avocat poitevin, condisciple d'études de Luc Désages qui lui fait partager sa fervente admiration de P. Leroux. Il abandonne le barreau et vint partager la vie de la communauté de Boussac où il prête son concours à la rédaction et à la composition de la revue.

        Egalement Louis Nétré, typographe de métier qui apporte ses compétences à l'imprimerie. Ami de Pauline Roland c'est peut-être par son intermédiaire que cette dernière trouvera refuge et consolation à Boussac après la rupture de sa liaison avec Jean Aicard. Louis Nétré, avec Jules Leroux et Paul Rochery, essaiera de relancer la Revue sociale en 1849-1850, mais les nouvelles lois sur la Presse sonneront le glas de leurs ambitions.

        Contrairement aux apparences je pense que Marx et Leroux ont deux points communs. L'un et l'autre connurent la misère et l'un et l'autre furent pères de plusieurs filles dont les maris se dévouèrent à la propagation des idées du beau-père. En ce qui concerne P. Leroux l'aînée de ses filles, Pauline, épousera Luc Désages, fils d'un greffier du tribunal de La Châtre dont la famille était très liée avec George Sand. Jeune avocat, il quitte le barreau et réside à Boussac de 1845 à 1849. Il dirigera l'imprimerie en l'absence de P. Leroux et écrira de nombreux articles pour la Revue sociale et L'Eclaireur. La seconde fille, Ernestine Leroux, épousera Alfred Fréziere, un typographe, qui travaillera lui aussi à la communauté de Boussac. Enfin, une troisième fille, Juliette Leroux, sera la compagne d'Auguste Desmoulins. Instituteur à Paris, séduit par la Doctrine de l'Humanité, il vint, en 1845, vivre à Boussac auprès de Leroux dont il sera un des principaux collaborateurs. En 1850, il publiera dans la Revue sociale ses souvenirs sur la vie de l'association, un des rares témoignages qui nous reste sur ce que fut ce mouvement. Lors des obsèques de P. Leroux au cimetière Montparnasse le 14 avril 1871 il prononcera l'éloge funèbre de ce dernier. Devenu Conseiller Municipal de Paris il se situe dans la mouvance "possibiliste". Paul Brousse le remplacera à l'Hôtel de Ville au lendemain de son décès qui a lieu le 24 mars 1892.

        Parmi les nombreux disciples d'origine creusoise [mentionnons] er  Gustave Jourdain, jeune avocat d'Aubusson, qui milite activement en faveur des idées de Leroux. Il est plongé dans la vie politique locale, suscite la candidature de Martin Nadaud, avec lequel il se présente aux élections du 23 avril 1848 à l'Assemblée Constituante. Il se sépare progressivement de Leroux à qui il reproche son manque d'activisme politique. Le divorce total sera consommé en Angleterre, lors de l'exil forcé que connaitra Jourdain après la répression de 1851.

        [Mais évoquons ]  aussi la masse des obscurs, des anonymes qui, dans la plupart des cas, n'auront même pas une mention dans le Maitron [4] .

        Aussi faut-il aller chercher dans les cartons des séries BB/30 des Archives Nationales (Rapports des Procureurs Généraux) ainsi que dans les dossiers des Commissions Mixtes le nom de ces sympathisants victimes de la répression bonapartiste.

        En ce qui concerne la Creuse et la région de Boussac les amis de P. Leroux seront particulièrement visés et la mention de leurs rapports réels ou supposés avec la Doctrine de l'Humanité est un motif suffisant pour subir la rigueur des sanctions.

        Pour le département de la Creuse seront donc ainsi condamnés à la transportation en Algérie :

- Pierre Simon Mayaud, né à Arremes (Creuse) le 6 octobre 1821, Huissier à Jarnages.

- Félix Poumeyrol, né à Gouzon (Creuse) le 10 février 1819, ancien Agent Voyer.

- Léonard Michel Rouchon, né à Bourganeuf (Creuse) le 6 octobre 1806, Notaire à Bourganeuf.

- Léonard Pourthier, né à Faux la Montagne (Creuse) le 17 octobre 1814, Notaire à Faux la Montagne.

- Léonard Nournaud, né à Vidaillat (Creuse) le 29 août 1819, Huissier à Bourganeuf (condamnation inopérante, l'intéressé étant en fuite).

Feront l'objet d'un internement hors du département :

- Charles Leroux, quatrième et dernier frère de Pierre Leroux, resté à Boussac, avec les débris de la Communauté.

- Henri Aubergier, né à Préveranges (Cher) le 1 janvier 1820, Docteur en médecine, ancien Maire de Chambon s/Voueize, désigné comme "Un des chefs du parti socialiste dans le canton de Chambon".

- Abraham Peyroux, né en 1799 à Parsac (Creuse), ancien adjoint au Maire de Parsac, révoqué de ses fonctions et décrit comme "socialiste très dangereux".

- Charles Victor Legrip, 59 ans, Pharmacien à Chambon s/Voueize, ancien conseiller municipal de cette commune.

Seront enfin placés sous la surveillance de la Police :

- Gaspard Jacquerot, menuisier à Boussac.

- François Poty, 24 ans, Maréchal-ferrant à Jarnages, cité dans le Maitron, qui ajoute : "en communion d'idées avec Mayaud".

- Jean Andrieux, Instituteur révoqué, demeurant à Gouzon "où il tient un café qui est le rendez-vous des démagogues"

- Hippolyte Morin, 40 ans, ancien Huissier à Boussac, "un des chefs du parti socialiste dans l'arrondissement. Dangereux"

- Gabriel Lagrange, 37 ans, Huissier à Gouzon (nom cité dans le Maitron)

- Gilbert Aupannetier, 32 ans, Menuisier à Chambon s/Voueize

- Jean Chabridon, Fendeur à Leyrat (Creuse.

        L'examen de cette liste est intéressant. On y trouve en effet six officiers ministériels, un médecin, un pharmacien, un agent voyer, un instituteur, quatre artisans, soit au sein de cette société rurale encore peu évoluée une grande majorité de personnes ayant une instruction certaine et jouissant d'une autorité sociale évidente. Dans cette région c'est donc au sein de cette couche moyenne, mais éduquée, que l'idéal de République Démocratique était le plus vivace et que se sont le mieux infiltrées les idées de Pierre Leroux.

        J'ai retrouvé, dans les archives administratives, l'acte de décès officiel de la Communauté de Boussac. Il s'agit d'un Procès-Verbal du Commissaire de Police de Boussac en date du 28 octobre 1854 constatant que "les lieux précédemment occupés par P. Leroux le sont par leurs propriétaires ou par des fermiers et qu'il ne s'y trouve aucun objet à l'usage d'imprimerie".

         Le temps de la propagande et des illusions était fini. Le temps des proscrits commence.

 

Colloque d'Aix 1990 - BAL n° 9