Jacques-François Béguin

Mort de Pierre Leroux

            Après le désastre de Sedan et avant l'investissement de Paris par les troupes prussiennes, P. Leroux et sa famille vont se réfugier à Nantes, où son ami, le Docteur Ange Guépin, occupait, du 5 septembre au 5 novembre 1870, les fonctions de Préfet de la Loire-Inférieure.

            P.F. Thomas, dans son ouvrage sur P. Leroux, cite le témoignage d'un sympathisant qui décrit la situation plus que difficile de la famille Leroux : "Ce que je puis affirmer c'est qu'à son arrivée à Nantes, vers la fin de 1870, notre philosophe et sa famille étaient dans le dénument le plus complet. Dès que nous fûmes informés de la triste situation dans laquelle il se trouvait, quelques républicains de 1848… vinrent immédiatement à lui et une collecte promptement faite nous permit de subvenir aux besoins les plus pressants" [1] . Louis Blanc, alors député à l'Assemblée Nationale siégeant à Bordeaux, est alerté et les représentants de Paris envoient quelques subsides à l'ancien parlementaire de 1848. De même George Sand, qui a eu vent de la détresse des Leroux, écrit, le 8 janvier 1871, à sa filleule Nancy Fleury, fille d'Alphonse Fleury, qui venait de succéder au Docteur Guépin comme Préfet de la Loire-Inférieure : "On m'écrit que P. Leroux est à Nantes dans une misère effroyable. Prie ton père de demander pour lui un secours au Gouvernement. Je sais bien tout ce qu'il y a à dire de cette misère, pour ainsi dire fatale, mais peut-on laisser mourir de faim un homme de cette valeur" [2] .

            Pendant son séjour à Nantes P. Leroux, affaibli par la maladie, n'eut guère d'activité, hormis la présidence d'honneur d'une réunion publique organisée en sa faveur : "La salle de "La Renaissance" était comble… P. Leroux, d'une voix faible et presque éteinte prononça quelques paroles qui furent à peine entendues" [3] .

            Le siège de Paris étant levé et la guerre terminée, P. Leroux regagne la Capitale avec sa famille. Il s'installe dans un pauvre logis 168 boulevard Montparnasse. Frappé d'apoplexie il y décède le 12 avril 1871. Un faire-part est imprimé, distribué aux amis et relations, appelant aux obsèques qui doivent être célébrées le 14 avril au cimetière Montparnasse.

            Dans sa séance du 13 avril, sous la présidence d'Arthur Arnould, la Commune de Paris est saisie par le délégué du XIXe arrondissement, Charles Ostyn, d'une proposition d'envoyer deux de ses membres pour assister aux funérailles de P. Leroux. Jules Vallès, délégué du XVe arrondissement, au nom de la famille, désirerait qu'au lieu d'une fosse temporaire, il fût accordé une fosse à perpétuité. Tout en soutenant la proposition d'Ostyn sur la présence de deux membres de la Commune aux obsèques de P. Leroux, les blanquistes Mortier et Billioray, ainsi que les internationalistes Ledroit et Lefrançais s'élèvent contre la concession à perpétuité "contraire aux principes démocratiques et révolutionnaires". Est finalement mise aux voix et adoptée la proposition suivante proposée par le blanquiste Gustave Tridon, délégué du Ve arrondissement : "La Commune décide l'envoi de deux de ses membres aux funérailles de P. Leroux, après avoir décidé qu'elle rendait cet hommage, non au philosophe partisan de l'idée mystique dont nous portons la peine aujourd'hui, mais à l'homme politique qui, le lendemain des journées de juin, a pris courageusement la défense des vaincus". Les citoyens Martelet et Ostyn sont désignés pour assister aux funérailles.

            Dans la presse le décès de P. Leroux rencontre un large écho, y compris dans des journaux classés comme conservateurs. Dans "Le National" du 17 avril Théodore de Banville écrit : "P. Leroux vient de mourir : c'était un juste… Non seulement il fut l'ami du peuple, mais il fut le peuple lui-même par le constant effort, par le travail, par la misère qui le prit au berceau et ne l'a pas quitté jusqu'à la mort" [4] . "Paris-Journal" du 15 avril publie une biographie assez détaillée du disparu et conclut en ses termes : "L'oeuvre de P. Leroux peut être diversement jugée, mais le temps ne fera qu'ajouter à l'illustration légitime qui s'est déjà attachée à son nom" [5] .

            La presse communarde porte des jugements nuancés. Intéressant est le sentiment du proudhonien Georges Duchêne qui annonce le décès de Leroux dans "La Commune", le journal de Millière et conclut de cette manière : "Fort oublié dans ces derniers temps P. Leroux était une des expressions les plus accentuées du mouvement intellectuel qui se produisit en France sous la Restauration… On fit du sentimentalisme au lieu de voir la réalité. On se passionna pour toutes les utopies et on dédaigna toutes les vérités. P. Leroux fut un de ces pourchasseurs du rêve métaphysique et de l'utopie sociale. Intelligence épaisse, érudition étendue, il mêla dans ses aspirations tous les rêves, toutes les superstitions, et, de chaque idée, se fit une entité aux contours mal définis. L'obscurité de ses doctrines, le vague de ses conceptions étaient au diapason de toute cette génération qui repoussait toute précision. Il contribua, plus que tout autre, à détourner la révolution de 1848 de la tradition révolutionnaire française… P. Leroux… a flotté toute sa vie, à moitié endormi dans la brume et la confusion de ses idées, mais, jamais, il n'a transigé avec ce qu'il croyait vrai et juste" [6] .

            Le journaliste Ludovic Hans relate dans "L'Opinion Nationale" du 15 avril [7] la cérémonie des obsèques de P. Leroux : "La foule se fait peu à peu (au pied de la maison mortuaire) et on se dirige à onze heures vers le cimetière Montparnasse. Nous remarquons, parmi les assistants, l'ancien représentant Nadaud, l'érudit fantaisiste Pothey, l'éditeur Dentu [8] , quatre membres de la Commune, parmi lesquels on nous montre les citoyens Verdure et Martelet". Dans un livre publié en 1872 Le second Siège de Paris, le Comité Central et la Commune, ce même journaliste évoquant ses souvenirs des obsèques de P. Leroux écrit : "Cet adversaire de la famille, épouvantail des bourgeois qui ne l'ont jamais lu, laissait dans la ligne descendante trente-deux parents qui le pleuraient à chaudes larmes" [9] .

            "Le Mot d'Ordre", quotidien d'Henri Rochefort, signalait, à tort, la présence de George Sand "qui a tenu à accompagner à pied jusqu'au cimetière le cercueil du célèbre socialiste", alors que la romancière se trouvait à Nohant qu'elle ne quitta point durant cette période.

            Au cimetière, il appartenait à Auguste Desmoulins, gendre du défunt, de prononcer le premier discours. Il prononce, relate L. Hans [10] , "au milieu d'un attendrissement général, une courte oraison funèbre où les doctrines du défunt sont savamment résumées, et que termine une profession de foi mi-spiritualiste, mi-panthéiste, pleine d'émotions et d'espérances - de vraies paroles sorties du coeur".

            Des quatre membres de la Commune présents : Babick, Martelet, Ostyn et Verdure, deux prirent la parole. Le premier, Augustin Verdure, délégué du XIe arrondissement, succéda à A. Desmoulins. Il donna "une adhésion pleine de réserve et de dignité aux doctrines de Leroux et de Desmoulins. Ce n'est pas bien éloquent, mais c'est honnête et plein de bonne volonté" [11] .

            Le dernier discours, celui de Jules Martelet, délégué du XIVe arrondissement, n'a pas paru combler l'attente de ses auditeurs. En effet, rapporte L. Hans, toujours dans le même reportage, Martelet "commence par déclarer que la Commune ne l'avait pas chargé de parler (la bien avisée !) mais qu'il parlera tout de même parce qu'il est jeune et qu'il a eu un cousin déporté en 1848. Il conclut de ces prémisses que la guerre actuelle est nécessaire et que si la Commune est menacée son cousin d'Amérique viendra la défendre". Le rédacteur termine son article par la phrase suivante : "On s'est séparé au milieu d'une stupéfaction générale".

            Un peu plus d'une année après la mort de P. Leroux, Ludovic Hans, dans un article de "L'Opinion Nationale" du 23 septembre 1872 écrit : "Nous apprenons que la veuve de P. Leroux est en instance auprès du Ministère de l'Instruction Publique pour obtenir une pension qui lui permette de vivre et que sa pétition porte déjà d'illustres apostilles, celles de MM. Edgar Quinet, Louis Blanc, Carnot etc. Franchement quelque chose est bien dû à la mémoire du pauvre philosophe, ne fût-ce que pour l'indemniser de la façon ridicule dont la Société, qu'il avait si ardemment aimée, l'a enterré, en l'an de grâce 1871, sous le règne du citoyen Bergeret. C'était un petit événement, et bien petit, à cette époque, que la mort d'un écrivain ilustre et d'un généreux penseur". Pèlerin nostalgique, Ludovic Hans termine ainsi son article : "Depuis j'ai refait le même chemin. Rien n'est changé à la petite maison. Elle a toujours ses volets verts et son tir au rez de chaussée, une vraie maison de banlieue avec ses murs de carton peint. La curiosité m'a poussé jusqu'au cimetière ; mais il m'a été impossible de retrouver la sépulture de P. Leroux. Rien ne la signale - je ne dis pas un monument que la modestie de l'homme ne réclamait pas, mais pas même un morceau de bois fiché en terre avec un nom au bout. Il avait eu le don pourtant de passionner bien des âmes honnêtes et l'admiration que lui avait vouée George Sand eût suffi à prouver que ce n'était pas un esprit ordinaire".

            Cet oubli n'était pas complet, car, chaque année, à l'anniversaire de sa mort, un groupe de fidèles perpétuait son souvenir, en attendant le 12 avril 1875 ou fut inauguré, sur sa tombe remise en état, son buste, oeuvre du sculpteur Antoine Etex.

 

                                                            Jacques-François Béguin.