Miguel Abensour

Philosophie de l'humanité

et philosophie politique moderne :

Pierre Leroux

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         Leroux insiste sur la priorité de droit de l'homme sur le citoyen. Sa position se situe exactement à l'inverse de celle de Marx ; alors que ce dernier, dans sa critique des déclarations de droit, rabat "l'homme" sur l'individu prisonnier des déterminations de la société civile et conçoit le citoyen comme conquérant sa liberté médiatisée dans une élévation au-dessus de ces déterminations, pour Leroux, l'homme est premier, l'expérience d'humanité, avec l'avènement de l'homo oequalis, est symboliquement fondatrice : elle accède au statut de condition de possibilité de l'expérience de la citoyenneté et de la démocratie. "Je prouverai que l'égalité du citoyen telle que nous la comprenons aujourd'hui, prend sa source dans la croyance que nous avons de l'égalité des hommes en général… il est reconnu aujourd'hui par l'esprit humain qu'un homme a certains droits en sa seule qualité d'homme ; ce qui revient à dire quand on y réfléchit, qu'un homme a virtuellement les mêmes droits que tout autre homme. Dès lors… si nous sommes encore trop ignorants pour organiser l'Egalité humaine sur la terre, cette égalité n'en est pas moins antérieure et supérieure à toutes nos nationalités, à toutes nos constitutions, à tous nos établissements" (De l'Egalité, op. cit., p. 14-16). De là, sur le socle de cette expérience d'humanité, une nouvelle définition de la question politique : comment organiser une cité au-delà de la division maître-sujet, comment les hommes peuvent-ils former une société démocratique, "sans être maîtres les uns pour les autres, sans se dominer, sans se commander, sans se reconnaître ni supérieurs, ni inférieurs".

         […]

         La question de Leroux est : existe-t-il un être collectif Humanité ou n'existe-t-il que des individus hommes ? Il reproche aux penseurs du XVIIIe siècle leur atomisme dogmatique tel qu'à les suivre, il n'existerait que des individus et que tous les prétendus êtres collectifs ou universaux — Société, Patrie, Humanité — ne seraient que des abstractions de notre esprit. "Ils ne comprenaient pas ce qui  n'est point tangible par les sens ; ils ne comprenaient pas l'invisible", écrit Leroux. Mais ayant afirmé l'Humanité, Leroux insiste sur le mode d'exister spécifique de cet être collectif, afin de prévenir toute hypostase de l'humanité qui, pensée comme une totalité organique, réintroduirait le principe "catholique" d'autorité et d'abnégation. L'humanité, être collectif, n'existe pas d'une existence véritable, dans la spatio-temporalité, au même titre qu'un étant. En tant qu'être collectif, on peut la penser, pourrait-on dire, mais non la connaître car, être idéal, elle échappe à toute prise des sens. "Ne dites pas non plus que la société est tout et que l'individu n'est rien, ou que la société est avant les individus… n'allez pas faire de la société une espèce de grand animal dont nous serions les molécules, les parties, les membres… Si Dieu avait voulu que les hommes fussent des parties de l'Humanité, il les aurait enchaînés l'un à l'autre dans un grand corps" (Revue sociale, 1846, p. 184). Il convient donc pour garder à la pensée de Leroux tout son tranchant et sa qualité anti-autoritaire (en rapport avec sa théorie de la conscience de soi) de bien distinguer entre la partie et la manifestation. Comment donc penser l'humanité ? "Il y a donc un reflet nécessaire de l'être particulier homme dans l'être général humanité, et récirpoquement de l'être général ou collectif humanité dans l'être particulier homme" (De l'Humanité, op. cit.,p. 199), ou encore, "Il y a pénétration de l'être particulier homme et de l'être général humanité. Et la vie résulte de cette pénétration" (ibid., p. 204).

         […]

         L'originalité de Leroux, et son intérêt pour nous, ne viennent-ils pas du déplacement qu'il effectue de la question de la nature humaine vers celle du lien humain ? Leroux pose la question : en quoi consiste le lien qui unit l'homme individu à l'humanité, en quoi consiste le lien humain ?

         […]

         C'est à partir du rapport du Je à ce qui n'est pas lui, à un dehors que Leroux élabore sa conception du lien humain. La conscience de soi, force et non substance pensante, que Leroux situe à un niveau originaire — "loin d'expliquer, comme Leibniz, la conscience de nous-même par la raison, il serait plus vrai d'expliquer la raison par la conscience de nous-même" (Réfutation de l'éclectisme, p. 178) — n'est pensée ni comme coïncidence à soi, ni comme inhérence à soi, ni comme persévérance du sujet dans son être, encore moins comme souveraineté, mais comme rapport du Je à un autre terme. C'est dire, que sans prendre ici en considération les thèses de Leroux sur la durée, sur le monde du temps, "second monde", la conscience de soi à distinguer de la connaissance de soi, moment ineffaçable selon Leroux et qui marquent sa différence dans la pensée socialiste, est pensée comme différence à soi — (le présent n'existe pas) — et comme sortie de soi. Le sentiment de l'existence, le soi se constitue dans une intentionnalité vers un ailleurs, vers une extériorité et c'est le rapport du moi et du non-moi qui révèle le moi à lui-même. "Par ces trois faces de sa nature, l'homme est en rapport avec les autres hommes et avec le monde. Les autres hommes et le monde, voilà ce qui, s'unissant à lui, le détermine et le révèle, ou le fait se révéler ; voilà sa vie objective, sans laquelle sa vie subjective reste latente et sans manifestation. … Ce qu'il nomme sa vie ne lui appartient pas tout entière, et n'est pas en lui seulemnet ; elle est en lui et hors de lui ; elle réside en partie, et pour ainsi dire par indivis, dans ses semblables et dans le monde qui l'entoure". (De l'Humanité, op. cit., p. 128-129). Et encore : "La vie de l'individu, à chaque moment de son existence, est à la fois subjective et objective. Or, qui lui fournit la partie objective de sa vie, c'est-à-dire quel est son objet ? C'est l'homme et la nature extérieure, toujours l'homme et la nature extérieure, et rien que cela. Donc l'homme objet recèle en lui une partie de la vie de l'homme sujet. Donc le perfectionnement de l'homme importe à l'homme. Donc le genre humain est solidaire… Vous ne pouvez pas oblitérer la portion objective de ma vie sans me blesser dans ma vie subjective" (De l'Humanité, p. 145).

         De cette conscience de soi comme force d'aspiration, de cette vie à la fois en soi et hors de soi, Leroux déduit l'existence et la nécessité de la communication de l'homme avec la nature et avec ses semblables. Aussi, pourrait-on dire que pour Leroux,la joie tient dans l'augmentation de notre puissance d'aspiration et dans la multiplication de notre vie relationnelle.

         Une autre direction à emprunter pour appréhender cette description du lien humain serait de se tourner vers la conception du sujet que propose Leroux, comme sujet incarné. Qu'il suffise pour le moment de poser que c'est parce que l'homme se définit comme un complexe esprit-corps que sa force d'aspiration ne peut se déployer et se révéler à elle-même comme force d'un corps vivant, ce qui redouble l'intentionnalité, puisque ce corps en tant que corps vivant est inséparable d'une relation constante, d'une communion perpétuelle avec l'univers extérieur : "… l'être que les physiologistes appellent un corps n'est qu'un cadavre aussitôt que cette communication cesse, et ce qu'on devrait véritablement appeler un corps, ce serait ce corps plus tous les milieux qui lui donnent la vie, qui répondent à sa vie qui vivent avec lui et avec qui il vit" (Réfutation de l'éclectisme, p. 290). De là découle une première définition du projet de l'Association : il s'agit d'organiser la pluralité de ces milieux, plus encore de ces milieux de vie pour constituer, selon une force d'aspiration ainsi multipliée, l'Humanité en tant que milieu, milieu symbolique irréductible à un milieu animal car l'humanité est tradition. Nous ne sommes pas membres de l'humanité, nous n'en sommes pas les parties, nous y vivons, nous vivons dans la lumière de l'Humanité. Aussi pourrait-on dire que la désubstantialisation de l'humanité passe chez Leroux par sa réduction à un milieu au sens fort du terme, réseau de significaitons ouvertes ; milieu d'une pluralité de milieux ou monde de la vie, en rapport avec la conception de l'homme comme animal symbolique.

         Enfin pour donne à cette pensée sa pleine consistance, il faudrait s'attacher patiemment à la description que propose Leroux du lien humain comme réversibilité et qui a incontestablement une portée critique, aussi bien à l 'égard des utopistes qui conçoivent l'attraction comme purement matérielle qu'à l'égard des révolutionnaires qui ne soupçonnent pas les effets destructeurs de la violence, ignorants qu'ils sont de la spécificité du lien humain et de la réversibilité. De là, du côté de la révolution, le retournement de l'émancipation en une nouvelle forme de domination. La violence révolutionnaire, ou plus généralement, la violence politique est "blessement" du lien humain, appauvrissement. Il suit de ce principe de réversibilité que "vous ne pouvez pas faire le mal sans vous faire du mal à vous-même. Puisque je suis votre objet comme vous êtes le mien, puisque votre vie a besoin objectivement de la mienne, comme la mienne a besoin objectivement de la vôtre, je vous défie de me rendre malheureux sans vous nuire à vous-même" (De l'Humanité, op. cit., p. 146). A partir du principe même de la vie qui fait l'homme objet de l'homme et qui par là unit l'homme à l'homme, Leroux entreprend une description de ce lien comme réversibilité à plusieurs niveaux : au niveau de la nutrition, de la génération dans ses différentes figures, et surtout de la tradition, la manifestation la plus haute et la plus complexe de l'homme comme réversibilité […].

Colloque Ecrivains de la dissidence, Pierre Leroux,

Charles Péguy, Boris Souvarine (1985)

Centre Péguy d'Orléans, Ville d'Orléans


© Les Amis de Pierre Leroux 2003