LEROUX ET BIELINSKI : DE L'INDIVIDU ET DU SOCIALISME 

Françoise Genevray

Université Jean-Moulin, Lyon III         

 

Critique de première importance pour les lettres russes, Vissarion G. Bielinski (1811-1848) fut aussi l'un des pères fondateurs de l'intelligentsia. Il façonna son jugement en posant des critères nouveaux d'appréciation esthétique ; surtout, il modela sa manière d'envisager les idées, de les mettre à l'épreuve de la vie avec le sérieux et l'intensité requis par la mission humanisatrice dont l'intelligentsia se sentait investie. Autour de lui s'était rassemblée l'aile marchante, encore très réduite, du socialisme russe. Mais tous les progressistes se réclamèrent de lui durant la seconde moitié du XIXe siècle : réformateurs ou révolutionnaires, radicaux ou libéraux, presque tous revendiquèrent une part au moins de son héritage intellectuel et moral.

         La personnalité de Bielinski semble facile à cerner : c'est un lutteur passionné, un travailleur infatigable, un rebelle. [1] On le peint sympathique et gauche, intrépide et hardi jusqu'à la provocation, sincère et entier dans ses convictions. Les témoignages concordent pour attester la vivacité de son intelligence et la pertinence - à quelques exceptions près - de ses jugements littéraires. Mais certains feraient croire qu'il eut l'esprit brouillon, capricieux, ou pour le moins éclectique : il "était de cette génération qui sentait la nécessité d'une vie meilleure, plus haute, y aspirait avec une ardeur juvénile, dans la passion et l'impatience, mais à tâtons : tantôt il s'épanchait dans le romantisme, tantôt il cherchait un appui dans la philosophie allemande, tantôt il se passionnait pour les idées sociales de Leroux et de George Sand". [2] Panaev omet seulement de dire que celles-ci mirent presque un point final au parcours intellectuel de Bielinski, plus cohérent qu'il ne semble d'après ces lignes. Ses changements de cap n'eurent rien de fortuit ni d'erratique. Bielinski n'avait rien d'un caméléon, au contraire : tempérament extrémiste - et le reconnaissant volontiers -, il suivait ses idées jusqu'au bout de leur logique, quitte à les réviser ou à les abandonner si elles ne pouvaient rendre compte d'une réalité ou si elles contrecarraient chez lui quelque puissante nécessité intérieure. C'est ainsi que la Revue indépendante vint à point nommé combler un vide laissé par la philosophie allemande. Leroux et George Sand donnèrent l'inflexion qui orienta définitivement Bielinski vers l'idéal socialiste : la suite, jusqu'à sa fin précoce en 1848, ne fut plus qu'une affaire de nuances et d'ajustements.

         Que la romancière et le philosophe aient œuvré en pleine communion de pensée à la même publication n'est pas indifférent. L'auteur d'Oblomov note que Bielinski, s'il appréciait chez l'auteur de Consuelo les qualités artistiques, "plaçait pourtant ses idées plus haut que tout". [3] Là réside justement ce qui définit l'intelligentsia à qui Bielinski va donner le ton : une famille idéologique - bien plus qu'une catégorie professionnelle ou économique - dont l'unité repose sur les idées, les idées sociales avant tout, abordées dans un esprit humaniste que les épigones de Bielinski n'eurent pas tous à cœur de préserver :

"Le socialisme français de la première partie du siècle, si lié aux problèmes psychologiques et moraux (il suffit de rappeler Fourier et Leroux) devait naturellement répondre à ces exigences de l'esprit russe. Les romans de George Sand constituèrent souvent un trait d'union entre les uns et les autres [...] cette assimilation psychologique [...] était le fait d'hommes qui y cherchaient avant tout une vérité, au sens d'une règle de vie.." [4]

Ces lignes de F. Venturi résument on ne peut mieux l'esprit du premier socialisme russe en indiquant ses sources.

                                                                                   

I.    Situations

 

1.       En France

 

         "La philosophie du siècle dernier a été révolutionnaire ; celle du XIXe siècle doit être organisatrice" (Saint-Simon). Consolider les droits de l'homme et du citoyen proclamés en 1789, telle est la priorité du libéralisme sous la Restauration : objectif légitime, car le régime fait craindre un retour au vieil ordre monarchique. Toutefois la politique libérale n'offre aucune solution aux problèmes nouveaux que sont la misère ouvrière et la désunion morale en germe dans l'individualisme moderne. Les moteurs à l'œuvre dans la France du XIXe siècle se nomment argent, industrie, pensée, parole, mérite ; mais les richesses ainsi créées sont mal réparties. Plus de privilèges héréditaires, plus d'inégalité selon la naissance, mais "cette égalité devant la loi n'est qu'un leurre d'égalité véritable et une absurde chimère, quand, pour la satisfaction d'oisifs, tant de millions d'hommes travaillent sans relâche" avant d'être congédiés, "sacrifiés à des machines quand celles-ci coûtent moins cher à ceux qui exploitent et les hommes et les machines". Les inégalités de fortune divisent la nation, les intérêts privés remplacent ceux des anciennes castes. La question économique creuse le fossé moral, car aujourd'hui "l'inégalité n'est plus consentie quoiqu'elle subsiste, et [...] le supérieur n'a d'autre règle que son égoïsme". [5] Le diagnostic de Leroux brille par sa vigueur.

         Les penseurs réactionnaires, tels Maistre ou Bonald, dénoncent l'étroitesse des intérêts bourgeois et la désagrégation morale de la France, mais c'est pour préconiser un retour à la hiérarchie ancienne comme principe d'unité et facteur d'harmonie. Les saint-simoniens tournent la critique vers une conclusion très différente : il ne s'agit pas de reconstruire l'ordre pyramidal, mais de bâtir du neuf sur d'autres bases. L'emploi des ressources matérielles et humaines - talent, travail, fortune - devra viser l'utilité commune comme les aptitudes et le bien-être de chacun. Une priorité revient aux plus criants besoins : "toutes les institutions sociales doivent avoir pour but l'amélioration morale, intellectuelle et physique de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre". Leroux adopte l'axiome de Saint-Simon, mais il reproche à ses disciples de "mépriser et de déprécier les institutions de pure liberté". [6] La dérive sectaire et messianique d'Enfantin montre où conduit ce mépris : il ne faut pas séparer le socialisme de la république, ou de ce que l'extrême-gauche appellera, pour les dévaluer et pour les restreindre, "libertés formelles". La liberté restera un pilier central dans la doctrine politique et sociale de Leroux.

          Mais un pilier ne forme pas tout l'édifice, et les Trois Glorieuses de juillet 1830, si elles réaffirment les droits des citoyens, ne règlent pas tous les problèmes de la nation. Aux philosophes (septembre 1831) appelle à refonder l'indispensable cohésion morale et sociale qui manque au pays. "Liberté... égalité : voilà le terrible problème qui réduit à l'anarchie et met aux abois votre prétendue société. C'est qu'il y a un troisième terme, fraternité, qui pourrait servir de lien aux deux autres, si tous les trois étaient réunis dans une pensée qui a nom religion. Malheureusement pour vous, avec la religion, la fraternité est remontée dans le ciel, et a laissé aux prises sur la terre la liberté de l'un avec la liberté de l'autre". Comment ramener la fraternité sur terre ? La Révolution a promulgué un principe, "l'égalité, source du droit ; un but, la liberté, c'est-à-dire la liberté de chacun, la manifestation des facultés de chacun ; enfin, un moyen d'arriver à ce but, la fraternité". Mais la réalité sociale offre un tableau fort éloigné de ce programme ; passions et intérêts s'opposent et se combattent. Le combat est une loi de la nature, ou un corollaire naturel de la liberté, diront certains. Mais "par quelle fatalité se peut-il que la société ne repose que sur la lutte et sur l'égoïsme?" [7] La fraternité risque fort de rester un vœu pieux laissant "librement" jouer la concurrence, c'est-à-dire les inégalités de ressources telles que santé, force et fortune. Aussi faut-il lui donner un corps, des contours, une forme concrète : ce sera l'association. Leroux corrige donc la devise de 1789 en inscrivant "Liberté, Égalité, Association" au frontispice de la Revue encyclopédique. Puis il modifie la triade républicaine pour placer la fraternité en position médiane et médiatrice : "je mets la fraternité au centre de la formule, parce qu'elle est le lien entre la liberté de chacun et la liberté de tous ou l'égalité". [8]

         La fraternité met directement en cause le privilège des possédants, "le gouvernement des prolétaires par les bourgeois". [9]  Elle oblige à penser la destinée générale autrement que comme une lutte à mort. "Vivre en travaillant ou mourir en combattant", clament les ouvriers du textile lyonnais, que Leroux connaît bien pour avoir conduit auprès d'eux une mission saint-simonienne (1831). L'insurrection d'avril 1834 coûte la vie à deux cents canuts. Quelques jours plus tard, des barricades sont érigées dans la capitale où la troupe tue cinq personnes rue Transnonain. La guerre sociale a-t-elle commencé ?

 

2. En Russie

        

Le programme philosophique de Leroux s'appuie sur une expérience directe, à la fois politique, sociale et culturelle. On ne saurait trop insister sur l'ancrage de sa réflexion dans l'actualité du moment. Les funérailles sanglantes du général Lamarque (1832) le conduisent à exposer "la nécessité d'une représentation spéciale pour les prolétaires". Les morts de Lyon et de Paris lui confirment qu'il faut dépasser l'antinomie "de l'individualisme et du socialisme". [10] Il y a bien d'autres exemples : les circonstances étayent chez Leroux une réflexion qui se nourrit d'elles tout en les éclairant. [11]

                Aussi peut-on hésiter à transférer ses problématiques dans le cadre russe, si différent à tant d'égards du cadre français. Les adeptes "occidentalistes" des idées françaises sont pourtant les premiers à le faire. Ils rêvent de voir leur pays adopter les valeurs d'émancipation et de justice propagées par les Lumières, mises en œuvre par la Révolution, entretenues par les républicains sous l'Empire et sous la Restauration, élargies enfin par les saint-simoniens et par les socialistes. Mais la situation russe est tout autre. Quand Bielinski découvre la Revue indépendante,  dépouillée et traduite par Panaev à son intention, le régime de Nicolas Ier (1825-1855) n'offre pas les mêmes conditions que celui du roi-citoyen (1830-1848). L'autocrate regarde la France d'un œil apeuré et soupçonneux. Les mots de "révolution" et même de "progrès" sont tabous. Point de liberté d'expression : police et censure veillent à l'étouffer. Invoquer les droits de l'homme et du citoyen semble utopique dans un État où règne le servage, et qui contrôle mal les abus de pouvoirs locaux corrompus. Que peuvent les utopies post-révolutionnaires dans un pays encore féodal ?

         Le message politique français, quel que soit son contenu (libéral, républicain, socialiste), dès lors qu'il ne soutient pas les monarques et leur Sainte Alliance passe en Russie pour subversif. Cependant, loin d'en tirer prudemment une sorte de "minimum vital" démocratique, certains de ses promoteurs russes l'assument dans toute son amplitude et dans sa radicalité la plus décidée. Ils adoptent simultanément la pensée contestataire des Lumières et le saint-simonisme refondateur ; le rationalisme critique et un messianisme social parlant d'égalité, de communauté, voire de religion universelles. [12] Les deux courants se sont développés en France de manière suivie et organique : ils ont précédé, accompagné, réfléchi un mouvement historique étalé sur plusieurs décennies. Par contre, ils se diffusent en Russie sans rapport direct avec l'histoire nationale : rien ne change depuis le désastre décembriste, après lequel l'autocratie s'est encore durcie. Le règne de Nicolas Ier aggrave un régime de suspicion et de contrôle qui ne s'adoucira qu'après l'avènement d'Alexandre II. La censure empêche d'imprimer des opinions libres, mais aussi de traduire la réalité en mots, de peindre la vie russe pour ce qu'elle est : une description fidèle et honnête lui paraît aussi dangereuse qu'une protestation ouverte. La réalité du pays, qu'elle soit politique, sociale ou simplement humaine - celle des types et des moeurs - ne peut paraître en public qu'édulcorée, travestie, amputée. Littérature et journalisme au temps de Bielinski sont condamnés à ruser avec les interdits pesant sur la plus simple vérité.

         L'élite russe a connu les Lumières, mais contenues dans les bornes voules par un souverain tôt refroidi vis-à-vis de ses propres audaces de despote éclairé (Catherine II). Leur rayonnement a du reste beaucoup baissé depuis 1815. Une francophobie dirigée contre la Révolution, puis contre Napoléon Ier se développe dans les milieux du pouvoir et rejaillit aux plans littéraire et philosophique. Le repli sur les positions de la Sainte Alliance favorise la pénétration de l'idéalisme allemand : c'est la grande époque du schellingianisme russe. Celui-ci abrite ou conforte le conservatisme politique, mais pour les intellectuels muselés joue un rôle plus complexe. Les spéculations sur l'âme du monde leur fournissent un refuge, un exutoire et un espace de liberté sans limites. Elles légitiment leur éloignement forcé de la vie publique et compensent leur inexistence civique. Divers facteurs se conjuguent ainsi pour amoindrir l'influence française, sans pour autant l'éradiquer partout ni complètement. [13]

 

                3. Convergences

        

Le retour du balancier commence à la fin des années trente. Pensée critique et pensée organisatrice françaises vont dès lors concurrencer l'idéalisme métaphysique et le romantisme allemands, bien installé dans les milieux universitaires de Pétersbourg et surtout de Moscou. Elles se répandent chez les Russes en un bref laps de temps : il faut mettre ses idées à jour, rattraper les années perdues depuis 1825 pour la connaissance des nouveautés européennes et surtout parisiennes. Le raccourci fait franchir plusieurs étapes d'un coup, moyennant le décalage chronologique noté par M. Raeff : "c'est sous Nicolas Ier que le XVIIIe siècle européen eut le plus d'influence en Russie". [14] Les théories de l'organisation (saint-simonisme, utopie icarienne, fouriérisme, socialismes divers) ne suivent pas une grande vague de dissolution intellectuelle et politique comme ce fut le cas en France. Elles traduisent un désir de changement qui n'a aucun moyen de s'exprimer, ni à plus forte raison de se traduire dans les faits. La génération arrivée à la force de l'âge en 1840, celle qui rassemble Bielinski (1811-1848), Botkine (1811-1869), Herzen (1812-1870), Panaev (1812-1862), Annenkov (1812-1887), Ogarev (1813-1877), Granovski (1813-1855) et Bakounine (1814-1876) célèbre simultanément, dans un même élan novateur dépourvu d'organisation, de soutien populaire et de perspectives concrètes : Rousseau, Voltaire et d'Holbach, Thiers historien de la Révolution et L. Blanc chroniqueur des "dix ans" à peine révolus (1830-1840), Lamennais catholique dissident et Leroux philosophe du socialisme religieux, Fourier ingénieur de l'âme et Cabet concepteur d'Icarie, Proudhon requérant contre la propriété (1840) et Feuerbach déconstruisant l'idée de Dieu (1841). Moment critique (dissoudre) et moment organique (régénérer) - dichotomie saint-simonienne qu'assouplira Leroux - se télescopent en Russie au lieu de se relayer comme ce fut le cas en France.

         Pour comprendre la hâte des jeunes lettrés à s'appropier des théories importées, que leurs contradicteurs jugent inadaptées au milieu russe, il faut se rappeler la grande et pénible solitude de la minorité intellectuelle : isolée d'un pouvoir soupçonneux et de masses muettes, révoltée par la brutalité des moeurs publiques et privées, séparée par ses idéaux humanistes du monde où elle vit. Sa passion des idées étrangères n'a d'égale qu'une remarquable capacité à les absorber. La coupure culturelle entre la Russie et l'Occident est ancienne, imputable au schisme entre Rome et Byzance, comme au fait qu'il n'y eut en Russie ni Renaissance ni Réforme. Elle résiste aux changements voulus d'en haut (Pierre le Grand) ou appelés par une petite élite européanisée (fin du XVIIIe siècle : Raditchev, Novikov). Mais depuis Napoléon les Russes reviennent en force sur la scène internationale : ce retour politique, militaire et diplomatique souligne la profondeur du fossé culturel et le rend de moins en moins acceptable. Un autre fossé existe, plus large ici qu'ailleurs, entre les paysans analphabètes et la minorité sachant lire et écrire. Cependant la lutte contre l'envahisseur français a créé une ferveur patriotique, accouché d'une conscience nationale, accru le sentiment d'égalité entre classes, et chez les gens intruits celui d'une responsabilité envers leurs frères paysans (voir Guerre et Paix). Voilà quelques unes des causes de l'intense fermentation idéologique dont les résultats se font jour durant la "remarquable décennie" (1838-1848) relatée par Annenkov. [15]      

         Il faut mentionner pour mémoire, faute d'y revenir plus loin, le courant slavophile (I. Kireevski, A. Khomiakov, I. et C. Aksakov), qui joue un rôle important dans la renaissance culturelle des années trente et quarante. Appuyés sur les traditions nationales, c'est-à dire slaves et orthodoxes, les slavophiles contestent les choix des occidentalistes : la mission historique de la Russie diffère selon eux de celle des peuples de l'Occident. En fait, les uns et les autres naissent du même terreau intellectuel, entretiennent des liens amicaux - rompus après 1845 par l'âpreté de leurs controverses -, partagent une égale soif de changement. Partis d'un constat similaire sur l'arriération du pays et sur la médiocrité spirituelle de ses classes dirigeantes (pouvoir, Église, bureaucratie), ils proposent de les régénérer à d'autres sources, et des solutions différentes aux mêmes problèmes de fond. "Oui, nous étions des adversaires, mais de manière fort étrange", dira Herzen. "Nous n'avions qu'un seul amour, mais dissemblable [...] l'amour du peuple russe [...] Et pareils à Janus ou à l'aigle bicéphale, nous regardions dans des directions différentes, alors qu'en nous c'était le même cœur qui battait". [16]

 

         Idéaux républicains et thèmes socialistes convergent dans la doxa occidentaliste. De leur réunion émerge chez Bielinski une option semblable à la doctrine de Leroux, même si N. Berdiaev y distingue "l'idée très russe du socialisme individualiste". [17] Individualiste signifie pour Berdiaev non collectiviste ou non autoritaire, et pour Leroux non absolu. Des termes différents habillent un contenu identique : Leroux proscrit le socialisme absolu ou communisme, car "la société est un milieu fait pour les individus [...] Nous devons l'organiser pour le développement libre des individualités, et non contre ce développement". [18] Témoin de l'emprise autoritaire puis totalitaire du bolchevisme, Berdiaev, dans son exil parisien, n'aurait pu qu'approuver les mises en garde du philosophe, qui remontent aux années trente du siècle précédent.

         Socialisme individualiste : l'éclosion de ce courant en Russie n'est pas aussi brusque qu'il semblerait d'après le seul exemple de Bielinski. Herzen et Ogarev l'ont devancé sur cette voie à l'époque où la métaphysique allemande, de par son dérivé politique majeur (réactionnaire ou conservateur), barrait la route aux idées démocratiques françaises. La liberté fut le premier combat des deux amis d'enfance et resta toujours leur drapeau : il faut "conserver, dans le développement le plus élevé de l'organisation sociale, la pleine liberté individuelle", dit Ogarev à Herzen (1837) alors qu'ils se déclarent ensemble pour le socialisme. [19] Par contre, quand la même idée s'impose à Bielinski, elle fait figure de volte-face au vu de ses positions antérieures : ce qui existait existait parce qu'ainsi le voulait le plan caché de l'univers - âme du monde (Schelling) ou Esprit absolu (Hegel). La contemplation était supérieure à la lutte active, parce qu'elle allait au fond des choses pour révéler leur dessein suprême. La liberté politique n'était qu'un mirage, du moins au stade présent d'une Russie immature où imiter les Français serait vain et dangereux. Seule comptait une liberté intérieure passant par la compréhension rationnelle (Hegel) ou intuitive (Schelling) de la beauté du monde saisi comme totalité foncièrement harmonieuse. L'autocratie était sacrée, la marche inégale de l'Histoire justifiée, l'individu sommé d'accepter ce qui lui semblait cruel et odieux.

         De 1837 à la fin de 1839, Bielinski pousse assez loin cette "réconciliation avec la réalité" qui ressemble à du fatalisme, et dont sa nature rebelle ne s'accommodera pas longtemps. Elle culmine dans quelques textes (tel l'article sur W. Menzel, journaliste allemand francophobe) qui scandalisent ses amis radicaux et qu'il regrettera très vite, ayant peu après viré de bord. Après 1840, en effet, le progrès à l'occidentale sera pour lui le chemin à suivre, le double programme dont les Russes ont besoin : affranchir l'homme-individu et le créer comme acteur social ; élargir son autonomie personnelle et l'instituer comme citoyen ; penser en même temps la liberté pour chacun et la justice pour tous.

         Le socialisme de Leroux prend toujours en compte ces deux exigences. Culte  parle de "constituer l'homme complet au sein d'une société complète" (§ 2) : il faut "une société complète où l'individu soit libre" (§ 6). Bielinski lit cet article de l'Encyclopédie nouvelle en 1842. Simultanément, le nom de Leroux apparaît plusieurs fois dans les Annales de la patrie. Ce périodique (re)fondé à Pétersbourg en 1839 sert de tribune occidentaliste. Bielinski donne le ton à la partie littéraire du mensuel, rédige de longs articles et tient la vedette. Chaque numéro nouveau est guetté avec passion, dévoré, commenté : "pendant les premiers jours qui suivaient, les conversations, les réflexions, les disputes, les rumeurs tournaient uniquement autour de Bielinski, de Lermontov...". [20] Bielinski passe déjà, comme le lui dit Botkine, pour "un fait de la vie russe". [21] C'est qu'avec lui la critique ne se borne pas à un rôle d'appoint dans la vie des lettres : elle participe aux débats sur toutes sortes de matières - beaux-arts, philosophie, morale - qui plus d'une fois abritent les sujets politiques et sociaux interdits. Bielinski affirme le rôle social du critique pour des raisons d'opportunité : la pensée sociale ne peut alors s'exprimer que sous le couvert de réflexions littéraires. Mais pour des raisons de fond également : avec lui "c'est un nouvel outil, un nouveau type de jugement littéraire qui se fait jour, jugement qui va au-delà de la seule évaluation esthétique et qui prend en compte l'état moral de la société de l'époque". [22]

         J'ai déjà indiqué l'intérêt marqué à Leroux par Bielinski et par ses amis. [23] Il me semble nécessaire de revenir au sujet pour l'exposer de manière plus suivie, en commençant par la chronologie des lectures. Recenser les textes du philosophe connus du journaliste permettra de préciser les points sur lesquels leurs pensées se rencontrent.

 

II.     Bielinski lecteur de Leroux

 

1.    Les Annales de la patrie

 

         Annenkov est l'un des premiers à mentionner la Revue indépendante. Parti en voyage à l'automne 1840, Annenkov ne regagne Pétersbourg que trois ans plus tard. Il envoie de Paris treize Lettres de l'étranger, publiées dans les Annales de la patrie entre 1841 et 1843. La huitième lettre, datée du 29 novembre 1841, annonce le lancement de "la Revue indépendante, éditée par Mrs Leroux , George Sand et Louis Viardot ". Voici l'exposé d'Annenkov, traduit et transcrit avec la ponctuation et la typographie trouvées dans le périodique russe, où la copie de l'auteur fut probablement corrigée :

"La revue veut montrer les plaies de la société française. Il est dit dans la déclaration programmatique : aux philosophes nous décrirons l'état de l'esprit humain à notre époque ; aux politiques, la politique sociale qui correspond à notre temps ; aux savants, les prophéties de l'histoire concernant notre siècle ; aux artistes, l'état actuel des arts ; aux citoyens, l'INDIVIDUALISME et le SOCIALISME (!!!) ; à tous, la société de l'avenir ! Voilà de bien grands mots, en vérité.

Dans le premier fascicule ont paru aussi deux paragraphes liminaires adressés aux philosophes et aux politiques. J'ai aussitôt attaqué le premier : Aux philosophes : de la situation actuelle de l'esprit humain. Rien que cela ! Et bien ? "Au Moyen-Âge la société reposait sur des bases très défectueuses ; la société est restée exactement dans le même état qu'au Moyen-Âge ; voilà aussi dans quel état se trouve aujourd'hui l'esprit humain". Mon Dieu ! c'est exactement l'ESSENCE de l'article ! Et tous les exploits de l'Allemagne dans la carrière de la pensée, et tous les mérites du siècle passé sont ce qui s'appelle RÉSOLUS par cette définition ! Néanmoins, en dépit de la sottise de l'idée directrice, il y a dans cet article quelque chose d'affectueux, un élément de sympathie, de compassion, que j'impute à la contribution de George Sand à cette publication".

La note contient des erreurs de fait et d'appréciation. Annenkov  se trompe évidemment sur le tout dernier point : il ignore que le premier Discours publié par la Revue indépendante reprend, plus développé, un texte paru en 1831 dans la Revue encyclopédique, à une époque où Sand n'avait encore rien publié et ne connaissait pas Leroux . Plus généralement, sa traduction déforme la pensée du philosophe . On trouve : "la société est restée exactement dans le même état qu'au Moyen-Âge", mais Leroux  avait écrit : "les conditions fondamentales d'existence n'ont point changé pour la société pendant tout le moyen-âge". Des omissions font disparaître les mots prohibés que l'on voit pourchasser aussi dans les romans sandiens traduits en russe (Horace, Le Meunier d'Angibault). C'est ainsi que, par deux fois, le terme "religieux" est supprimé. Là où Leroux  annonçait : "Aux politiques : de la politique sociale et religieuse qui convient à notre époque", le texte russe  ne retient que "sociale". "À tous : de la société religieuse de l'avenir" (Leroux ) devient "la société de l'avenir". Le mot grajdane (citoyens) remplace "bourgeois et prolétaires" (Leroux ). Le commentaire  est parfois aussi erroné que la traduction. Leroux  ne nie pas les progrès accomplis au XVIIIe siècle, comme l'insinue Annenkov  dans le second paragraphe cité plus haut : on pourrait sur ce point lui opposer bien des pages, Aux philosophes pour commencer, ou encore Réfutation de l'éclectisme qui  reproche justement à V. Cousin  d'avoir minimisé l'apport philosophique éclatant du XVIII° siècle,

"son esprit novateur, son aspiration d'avenir, sa religion en un mot sous l'écorce de son incrédulité, sa foi à l'égalité, à la liberté, sa foi au progrès, à la perfectibilité, son aspiration vers un changement radical de la condition humaine, son éloignement des idolâtries diverses qui ont pesé jusqu'ici sur l'homme, cet élan en un mot de transformation et pour ainsi dire de métamorphose qui a produit la Révolution française et qui ne s'arrêtera pas là". [24]

Leroux  n'a cessé de soutenir que le XVIIIe siècle illustrait la perfectibilité humaine, et que la distinction établie par Saint-Simon  entre les époques critiques, où domine la contestation, et les époques organiques, appuyées sur la foi et les idéaux, n'avait rien d'absolu. Le siècle des Lumières montre bien qu'elle est toute relative, l'esprit philosophique ayant "perfectionné le Christianisme" pour obtenir cette "synthèse nouvelle", "l'idée de l'Humanité". [25]

         Annenkov  déforme-t-il sciemment les textes de Leroux  pour contourner la censure, ou bien son manuscrit fut-il révisé dans ce but à Pétersbourg ? Les altérations, si elles ne proviennent pas des censeurs eux-mêmes (pour ce qui est du lexique), ont deux objectifs : parler de Leroux avec dédain permet d'amadouer la censure, mais aussi d'attirer l'attention de qui lit les Annales... entre les lignes.

 

         C'est en 1842 que le mensuel russe mentionne le plus souvent son homologue française. En janvier, K. Lippert croit pouvoir attribuer à Lamennais la direction de la partie politique. [26] L'historienne V. Netchaeva suggère que Bielinski aurait préparé lui-même une note sur Mr de Lamartine utopiste, par G. Sand. [27] Le numéro de décembre mentionne La Ploutocratie  [= La Ploutocratie ou le gouvernement des riches] de Leroux, que la Revue indépendante vient de publier à l'automne.

         L'Encyclopédie nouvelle  (1835-1841) circule également. Lippert rend compte du dernier tome en avril 1842 :

"Récemment est paru le huitième tome de l'Encyclopédie Nouvelle, publié par le célèbre et énergique  Pierre Leroux , ancien saint-simonien, ainsi que par Reynaud . Dans ce tome l'article de Reynaud , Zoroastre, est excellent ; une revue française écrit à son sujet : "le rédacteur, cherchant à soutenir tous les droits de la philosophie et à étendre sa domination, prêche des principes devant lesquels toutes les théories insignifiantes doivent tomber en poussière. Nous conseillons de ne pas entreprendre la lecture de ce tome sans s'être suffisamment armé contre le panthéisme qui commence ces derniers temps à miner la société, et contre les principes utopiques des communistes, qui ne sont autre chose que l'application politique du panthéisme". Il y a d'autre articles remarquables dans ce huitième tome de l'Encyclopédie : Voltaire de Leroux , Washington de Fabas , Xénophon d'Aicard , et en particulier Zoologie de G. de Saint-Hilaire, qui ne dément pas la réputation de son auteur. Le même Leroux  a publié Sept Discours sur la situation actuelle de la société, avec l'épigraphe "futuram civitatem inquirimus" (nous cherchons l'avenir de l'État). Des observations profondes et quelques pensées bien venues sont ici mêlées aux jugements les plus superficiels". [28]

On ne sait si Lippert prend les devants pour désamorcer la censure, ou s'il recopie des opinions cueillies dans la presse - sa méthode coutumière. On devine en tout cas que c'est la Revue indépendante qui lui fournit ses renseignements sur l'Encyclopédie nouvelle, car il y a des coïncidences frappantes. La Revue... rendait compte elle aussi du tome huit  (1er novembre 1841). Le périodique français et le russe signalent les mêmes articles :Voltaire, Washington, Zoologie, Zoroastre. Seules différences dans le choix : la Revue... fait un sort à Voies de communication (Léonce Reynaud) que les Annales... ne signalent pas ; inversement, celles-ci mentionnent Xénophon (Jean Aicard) dont la revue française ne parlait pas. Coïncidence encore plus nette : la mise en garde russe contre "le panthéisme" et contre "les principes utopiques des communistes, qui ne sont que l'application politique du panthéisme", rappelle l'article Du communisme paru dans la Revue indépendante le 1er décembre 1841. L'auteur, Jacques Dupré, intitulait son premier paragraphe : "Le communisme est la politique du panthéisme". Lippert décalque sa formule.

           

         2. Panaev

        

En novembre 1842, Bielinski détient un tome de l'Encyclopédie nouvelle ou la copie de certains articles. Botkine lui réclame vainement l'un d'eux : "Je ne peux pas t'envoyer Culte", lui répond-il. "Kapitachka et Panaev ont été glacés de terreur en apprenant de moi que tu voulais emporter Culte, et que je voulais te l'envoyer. Après cela, reconnais que je ne puis rien faire". [29]

         Quand Granovski a-t-il prescrit : "Prends garde, frère, ne cède pas à la philosophie berlinoise [...] Je voudrais terriblement que tu lises davantage: cela te rafraîchirait. Lis les historiens français et procure-toi l'Encyclopédie nouvelle, elle te fera connaître Leroux, l'un des hommes les plus intelligents et les plus nobles de l'Europe" ? [30] La date de cette lettre n'est pas connue. A. Pypin et E. Liatski, premiers éditeurs de la correspondance de Bielinski , la rapportent à 1842. En ce cas il serait un peu tard pour informer Bielinski qui connaît Leroux , au moins par ouï-dire, peut-être dès la seconde moitié de 1840, et à coup sûr en 1841. C'est Panaev, non démenti semble-t-il, qui s'attribue le rôle d'informateur principal :

"À l'époque où Bielinski , sous l'influence de N* (= Herzen ), subissait un bouleversement intérieur, on publia à Paris la Revue indépendante, sous la direction de Leroux , George Sand et Viardot . Je me mis à la lire avec avidité et, séduit par les articles de Leroux , j'en traduisis des extraits à Bielinski . Auparavant, il  avait lu tous ceux des romans de Sand qui avaient été traduits (je traduisis spécialement pour lui la fin de Spiridion) et son indignation du début contre George Sand, si nettement exprimée dans l'article sur Menzel, fit place à un enthousiasme des plus fervents. Tous ses anciens mentors et idoles en littérature (Goethe , Walter Scott , Schiller , Hoffmann ) pâlirent devant elle. Il ne parlait que de George Sand et de Leroux . Sa passion était si forte, qu'il décida d'apprendre le français pour les lire dans l'original...".

Panaev rend le même service à Nekrasov le poète, son futur associé à la direction du Contemporain :

"Comme nous tous, il se passionnait alors pour George Sand. Il ne la connaissait que par les traductions russes. Je l'invitai et lui promis de lui lire des extraits traduits de Spiridion. Peu de temps après, Nekrasov  vint me trouver un matin et j'entrepris sur le champ d'exécuter ma promesse". [31]

Panaev suit aussi la Revue des deux mondes, grâce à laquelle il put recommander Mauprat dès janvier 1839 dans les Annales de la patrie.

 

         Les articles de Leroux traduits pour Bielinski à partir de la Revue indépendante sont Aux philosophes (novembre 1841) et Aux politiques (novembre 1841-juillet 1842). Sans doute est-ce aussi dans la Revue... qu'il se fait lire les parties originales d'Horace censurées par la traduction. [32] L'unité de vues entre Sand et Leroux éclate dès la première page de Spiridion, dédié par l'auteur "à son ami et frère par les années, père et maître par la vertu et par la science". Elle transparaît aussi dans Horace, dont Bielinski parlera souvent. Ce roman dresse un panorama des mouvements avancés de l'époque. Le vingtième chapitre célèbre G. Cavaignac, dont les doctrines "marquent un progrès immense, incomparable, sur le libéralisme de la Restauration". Sand cite des extraits du discours prononcé par Cavaignac lors du procès intenté en 1832 à la Société des Droits de l'Homme. L'étudiant Théophile, à qui Paul Arsène vient de répéter ce discours, fait un commentaire visiblement inspiré des synthèses encyclopédiques de Leroux : l'orateur a parlé selon " une idée qui appartient au siècle [...] on pourrait même dire que c'est l'idée qui a dominé nos révolutions depuis cent ans, et l'humanité depuis qu'elle existe". C'est la religion de l'égalité, "le droit humain, pris à son point de vue religieux, proclamé par un révolutionnaire". Distinction capitale pour Bielinski entre la religion de l'Église et celle de l'humanité : "la religion, comme nous l'entendons nous, c'est le droit sacré de l'humanité", écrit Sand. Même idée dans la lettre fameuse de Bielinski à Gogol (1847), accusé de prêcher l'acceptation de l'ordre établi, le repli sur la vieille Russie prétendue éternelle, la soumission au tsar de droit divin. Dans ses Passages choisis de ma correspondance avec mes amis, Gogol trahissait l'esprit des Âmes mortes, la cause du progrès, de la liberté, de la civilisation. Bielinski la lui rappelle en des termes qui font directement écho aux idées humanitaires rencontrées dans Horace (chap. 20) :

"Vous n'avez pas remarqué que la Russie voit son salut non pas dans le mysticisme, non pas dans le piétisme, non pas dans l'ascétisme, mais dans les progrès de la civilisation, de l'instruction, de l'esprit d'humanité [...] Les problèmes nationaux les plus brûlants, les plus actuels aujourd'hui en Russie sont : l'abolition du servage, la suppression des châtiments corporels, la mise en application la plus rigoureuse possible des lois déjà existantes". [33]

Herzen dira dans ses mémoires : "Je me rappelle ce temps. Bielinski, toujours débordant d'enthousiasme, m'écrivait : Piotr le Rouquin - comme nous le surnommions dans les années quarante - devient mon Christ !". Herzen lui-même, bien qu'il se soit dans l'intervalle éloigné sur la question religieuse, appelle Leroux "ce maître dont la voix vibrante sonnait le réveil". [34]

 


III. Individu et société : une problématique commune

        

Les lettres envoyées en 1841-1842 montrent comment Bielinski s'approprie les thèmes lerouxiens sans les désigner comme tels. Fougueuses, foisonnantes et parfois décousues, elles n'exposent aucun système. En vain y chercherait-on l'armature discursive qui soutient les démonstrations méthodiques de Leroux. Bielinski ne construit pas de théorie, il écrit de primesaut et fixe surtout les noeuds sur lesquels bute sa pensée. L'un d'eux est le suivant : comment se lient le particulier et le général ? l'être vivant et son idée ? l'homme et l'État ? Sont-ils dans un rapport de coexistence ou d'inclusion ? d'unité organique (Schelling) ou dialectique (Hegel) ? Des penseurs allemands convoqués pour répondre, aucun ne fait la synthèse souhaitée et Bielinski s'en plaint à Botkine : "Toute position unilatérale [...] me chagrine profondément. L'un respecte le général et méprise le particulier, l'autre ne croit pas au général et n'est friand que du particulier : tout cela est étroit et unilatéral". [35] Ce langage semblera abstrait, mais il aide à se situer dans la famille humaine et à façonner la conscience que l'intelligentsia prend d'elle-même comme partie séparée, mais responsable devant la société. Si le mot n'est pas encore d'usage en 1840, la réalité a déjà pris forme : celle d'une catégorie de gens cultivés, issus de couches diverses (et plus seulement de la noblesse), situés à la marge des sphères officielles, et néanmoins soucieux de la destinée générale. L'intelligent russe prend sur lui le devoir de civiliser son peuple, puisque le pouvoir s'y refuse.

 

                1. L'individu

               

L'année 1840 voit Bielinski affirmer les droits du "particulier", mais sous un vocable un peu différent. L'abstraction litchnee (adjectif neutre substantivé) se concrétise en litchnost (substantif féminin) : "la personne" ou "l'individu". Bielinski défend énergiquement l'autonomie de l'individu contre les raisons supérieures invoquées pour le soumettre ou pour l'aliéner. Son propos s'accompagne d'attaques visant Hegel . Celles-ci ont d'abord une portée générale : la philosophie ne peut rester une pure spéculation sans rapport avec l'expérience. Aussi le rejet de Hegel s'appuie-t-il sur des noms d'artistes (lettre à Botkine, 30 déc 1840) : Schiller , Heine, George Sand représentent la vie complète, avec ses dimensions esthétiques, affectives, morales et politiques. Le féminisme trouve sa place dans une critique globale de l'ordre existant :  prticipent à la vie  Le féminisme"J'ai compris maintenant pourquoi George Sand a pu consacrer sa vie entière à la guerre contre le mariage. De façon générale, tous les fondements de la société actuelle nécessitent les réformes les plus énergiques et une refonte radicale à opérer tôt ou tard. Il est temps de libérer la personne humaine (litchnost)". Heine  a trouvé en France "la fleur de l'humanité", la "dignité de la personne (litchnost)", que Bielinski oppose aux prérogatives indues de l'être général. [36] Comme il  entend surtout par ce dernier mot la raison d'État et l'ordre social, la révolte anti-hégélienne prend une signification politique : elle conteste le pouvoir de l'autocratie, son fondement religieux qui érige le tsar en ministre de Dieu, le maintien du servage, et d'autres affronts à la dignité humaine qui sont l'ordinaire de "l'abominable réalité russe". [37]

         Le 1er mars 1841, Bielinski déclare avoir beaucoup changé depuis un an : "Le destin du sujet (sub'ekt), de l'individu (individuum), de la personne (litchnost) importe plus que les destins du monde entier et que la santé de l'empereur de Chine (c'est-à-dire que l'Allgemeinheit hégélienne"). [38] Belinski  prend parti pour les victimes de l'Histoire contre les maîtres du monde - conquérants, oppresseurs, institutions caduques. Contestant Hegel, il remet surtout en cause sa propre vision fataliste et conservatrice de la pensée hégélienne, qu'il n'a connue  que "par ouï-dire" [39] (en fait, par Bakounine) : aussi s'est-il mépris sur un système dont Herzen  a pu ensuite lui montrer les potentialités révolutionnaires.

         Le 13 mars, Bielinski  cherche encore ses formules pour situer l'individu face à ce qui le détermine (la société, l'État) et parmi ses semblables. Mais le tournant est pris sans retour : il refuse "la négation de soi pour le général", la subordination de l'homme vivant à une catégorie supérieure (raison, Esprit, Absolu, Dieu), son absorption dans un universel abstrait. "Je hais le général, comme fauteur d'illusions et bourreau de la pauvre personne humaine (litchnost)". [40] Ce mot, autre manière dans le contexte de dire la liberté, devient un leitmotiv de la correspondance. Litchnost désigne tantôt l'entité individuelle constituant chaque homme, tantôt l'individu exceptionnel qui pourfend les traditions au nom du progrès (Pierre le Grand, Voltaire). Bielinski revient aux parrains de sa jeunesse. Il délaisse Goethe l'olympien pour les auteurs prométhéens qui sympathisent avec le genre humain en révolte : "mes héros maintenant ne sont plus Hegel et les bonnets philosophiques ; Goethe lui-même est grand comme artiste, mais répugnant comme individu ; de nouveau ont surgi devant moi, dans tout l'éclat de leur grandeur radieuse, les figures colossales de Fichte et de Schiller, ces prophètes de l'humanité, de l'humanisme". [41] L'humanisme au XIXe siècle passe par l'exaltation du subjectif, de la passion dressée contre les conventions et les autorités. Le Sturm und Drang et le romantisme contestataire, Schiller, Byron, G. Sand et la "jeune Allemagne" montrent l'exemple. Schiller et Heine passent en Russie après 1840 pour les seuls grands auteurs germaniques à souffler l'esprit de liberté. G. Sand contribue à cautionner la même révolte.

         On ne saurait trop insister, sans développer ici, sur la "jeune Allemagne", vu le rôle joué par les publications de Heine et de K. Gutzkow. Heine figure le médiateur par excellence entre la France et l'autre côté du Rhin. Ses textes sont lus en Russie, où Botkine compte parmi ses relais. Il y a là un fait de réception triangulaire qui mérite d'être souligné. [42]

 

         Le principe individuel s'affirme dans la liberté. Liberté pour chacun et liberté pour tous  (égalité  selon Leroux) sont fruits de la Révolution. L'étape qui lui succède doit coordonner ces libertés : Leroux s'est donné pour tâche de penser l'idée de relation  entre les hommes. De même, Bielinski invoque simultanément l'individu (litchnost) et la fraternité (27 juin 1841), l'individu et la "socialité" (sotsialnost) (8 septembre 1841).

                De l'importante lettre du 27 juin 1841 se dégagent en effet trois notions : droits politiques, dignité de l'individu, fraternité. Bielinski lit Plutarque et souligne l'unité d'esprit entre la révolution française et la citoyenneté antique : "le monde antique est plein d'attraits. Dans son existence est le germe de tout ce qui est grand, noble, valeureux, parce qu'au fondement de son existence il y a la fierté de la personne (litchnost), le caractère intangible de la dignité personnelle". Mais cela ne suffit plus : l'humanité doit étendre à tous le bienfait reconnu à quelques uns. La cité grecque et romaine avait ses esclaves, la famille actuelle traite la femme en mineure : "Les hommes doivent être frères [...] Qu'ils sont grands les Français, qui sans la philosophie allemande ont compris ce que la philosophie allemande ne comprend toujours pas ! Pardieu ! il me faut faire la connaissance des saint-simoniens. Je vois la femme par leurs yeux. La femme est une victime, l'esclave de la société moderne". [43] Suit une diatribe féministe qui s'achève par un hymne à la France et à G. Sand : "Là-bas a paru une prophétesse inspirée, l'avocat énergique des droits de la femme, George Sand ; là-bas le mariage est un contrat scellé par l'autorité judiciaire et non par l'église ; là-bas on vit avec les maîtresses comme avec des épouses, et la société respecte les maîtresses à l'égal des épouses. Grand peuple !".

         Cette lettre à Botkine (27 juin 1841) est contemporaine, à quelques jours ou semaines près, du compte rendu de Mauprat  publié par Bielinski dans les Annales... . La recension du roman lui fournit l'occasion d'évoquer en public, quoique succinctement, les thèmes qui alimentent sa correspondance : "que de vues profondes et concrètes sur l'individu (litchnyj tchelovek) [...] George Sand est l'avocat de la femme comme Schiller  fut l'avocat de l'humanité". [44] Mauprat  illustre les idéaux démocratiques affirmés par Bielinski depuis plusieurs mois : égalité dans l'ordre civique et politique, dignité de chaque être humain, respect des femmes en particulier puisque les mœurs l'ignorent ou la bafouent. Mais liberté et égalité ne vont pas sans la fraternité qu'invoque Patience - philosophe rustique et comme Leroux révolutionnaire pacifique - au moment de punir Bernard : "Patience ne se fâche guère contre ses pareils, et il pardonne à ses frères" ; mais, dit-il à Bernard coupable d'avoir tué sa chouette aimée, "il était bon pour vous d'apprendre par vous-même ce que c'est que d'être une fois la victime" (chap. 4).

         La fraternité rapprochera la cité terrestre, peuplée d'hommes libres et égaux en droit (différence avec la cité antique), du "royaume de Dieu sur la terre" dont Bielinski  parle le 6 avril à N. Bakounine et le 8 septembre 1841 à Botkine. Pas plus que Sand ou Leroux il  ne veut fonder une Église, mais il professe un credo :

"Je crois avec ferveur que viendra le temps où on ne brûlera plus personne, où on ne coupera plus de têtes [...] la femme ne sera plus l'esclave de la société et de l'homme [...] Il n'y aura pas de riches ni de pauvres, pas de tsars ni de sujets, mais il y aura des frères, des hommes, et, selon la parole de l'apôtre Paul, le Christ donnera son pouvoir au Père, et le Père-Esprit règnera de nouveau, mais dans un ciel nouveau, mais sur une terre nouvelle. [45]

On croirait entendre Patience prophétisant dans Mauprat (chap. 10) :

"Le pauvre a assez souffert; il se tournera contre le riche, et les châteaux tomberont, et les terres seront dépecées. Je ne verrai pas cela, mais vous le verrez; il y aura dix chaumières à la place de ce parc, et dix familles vivront de son revenu. Il n'y aura plus ni valets ni maîtres, ni vilains ni seigneurs."

        

         2. La société

        

La lettre du 8 sept 1841 intéresse à plus d'un titre. [46] D'abord comme document personnel sur Bielinski, surpris dans l'intimité chaleureuse de son amitié pour Botkine. Elle montre aussi comment il perçoit sa position en tant qu'homme de lettres hors des étroites limites de son cercle, autrement dit dans la société. Enfin se pose une question de sources, que j'aborderai plus loin en revenant à Leroux.

         Bielinski  écrit pour dissiper un malentendu dont Botkine avait pris ombrage . Le voici qui révise l'histoire de leur amitié à la lumière d'une idée nouvelle, d'un "nouvel extrémisme" entre ceux dont il se reconnaît coutumier : "c'est l'idée du socialisme" (sotsializm). La suite de la lettre remplacera ce mot calqué du français par sotsialnost..

                 Le détour qui permet d'introduire cette idée suit un tracé sinueux. Bielinski  recourt d'abord à l'habituel vocabulaire hégélien : il n'est de "réalité" que dans la conjugaison du "général" et du "particulier". Or - voici l'inflexion nouvelle - c'est la société (obschestvo) qui procure cette assise réelle, ce socle sans lequel rien ne tient debout : "la réalité naît d'un terrain, et le terrain de toute réalité, c'est la société" (obschestvo). Entendre par là une communauté d'intérêts, de principes, d'idéaux en lesquels chacun reconnaît une part de lui-même. Il n'y a pas de société en Russie. [47] Le peuple, le pouvoir, les artistes et les penseurs ne sont pas solidaires : "la société nous considère comme des excroissances maladives de son corps ; et nous considérons la société comme un tas de fumier puant". Sans société point d'existence pleine et entière pour chacun, mais une vie pâle et diminuée, source d'apathie et d'ennui. On s'étonne de voir l'acharné travaillleur qu'est Bielinski se reprocher sa paresse : la volonté faiblit quand le sol se dérobe, quand le simulacre apparaît, quand on se sent vivre en fantôme parmi d'autres fantômes.

         Car l'identité russe souffre d'une déficience d'être. L'esprit national s'objective ailleurs sous forme de facultés et d'activités spécifiques : chez les Allemands dans la contemplation, chez les Français dans le lien social (sotsialnost). Les Russes n'ont rien pour manifester leur être - sinon, comme toute créature humaine, l'amitié et l'amour. Mais les sentiments se dénaturent eux aussi dans l'asphyxie générale. D'où les brouilles sans raison avec Botkine, d'où les amours sans horizon (Bielinski prend des exemples autour d'eux). La flamme des affections privées doit se nourrir d'elle-même, "sans soutien extérieur. Ô, si seulement elle avait pour brûler l'huile des intérêts sociaux extérieurs !". Heureux les Français, qui s'investissent dans ces choses : "Socialité, socialité (sotsialnost ) - ou la mort ! Voilà ma devise. Que m'importe que vive l'élément général quand souffre la personne (litchnost) ?" Notons l'enchaînement décisif qui s'établit ici entre les deux leitmotive précédemment dégagés. Révisant Hegel à la lumière de Leroux, Bielinski efface l'antinomie du particulier et du général qui commandait sa lecture du premier. La dichotomie abstraite du singulier et de l'universel fait place au concours de deux entités complémentaires : individu et société, qui se fondent et s'instituent mutuellement pour, comme dit Leroux, "constituer l'homme complet au sein d'une société complète".

 

         Le terme sotsialnost , souvent traduit par "socialisme", a fait l'objet de gloses hésitantes qu'il convient de réviser. Mais il convient pour cela de rétablir le mouvement de pensée au sein duquel il surgit : il faut donc noter que les mots-clés litchnost et sotsialnost forment couple.

         Peut-être Bielinski a-t-il substitué sotsialnost à sotsializm pour remplacer le calque français par un équivalent plus russe. La traduction par "socialisme" serait donc adéquate, mais à condition d'ajouter que celui appelé par Bielinski n'est pas la toute-puissance du collectif sur l'individu. Le socialisme n'a pas vocation inéluctable à absorber l'être particulier dans une totalité close : Leroux repousse le socialisme "absolu", Bielinski le principe d'autorité et d'abnégation qui voudrait que l'individu s'efface devant la puissance du collectif (État ou société).

         Sotsialnost  peut aussi se traduire par "société", à condition de ne pas entendre celle-ci comme une simple addition numérique. "La société, ce ne sont pas les hommes, les individus qui composent un peuple. C'est la relation générale de ces hommes entre eux, c'est cet être métaphysique, harmonieuse unité formée par la science, l'art et la politique, qui est la société". [48] Justement : il n'y a de société en Russie qu'au sens empirique, et non métaphysique du terme. Chaque Russe éprouve la malédiction de n'être que soi - serf, marchand, intellectuel, officier, fonctionnaire -, autant de rôles étroitement restreints par l'absence de droits communs à l'homme et au citoyen. Il faut donc créer une société véritable, seul remède à la dépression personnelle et collective diagnostiquée par Bielinski. La lettre du 8 septembre communique ses observations sur les brutalités de la vie russe. Le voisin bat sa femme, la rue offre des spectacles affligeants : un cocher ivre, une fille qui se vend, un mendiant, une vieille femme en haillons, un officier plein de morgue... Belinskij  évoque les humiliés, les offensés, la misère d'un peuple qui fait honte à voir. La révolte jaillit alors : "La négation est mon dieu. En histoire mes héros sont les destructeurs de l'ancien", puis une profession de foi : l'avenir sera meilleur, plus heureux, plus juste. Il faut pour cela développer la société (sotsialnost).

         La création de ce néologisme s'impose pour former une paire consonante avec litchnost. La similitude formelle des deux mots reflète une parité conceptuelle et la nécessité d'articuler ensemble leurs contenus sémantiques : il n'y a pas d'individu épanoui sans une société digne de ce nom. Une organisation socialiste est nécessaire à l'individu au nom même de la plénitude de sa vie.

         Point d'humanité sans fraternité (Aux philosophes) : Bielinski adapte ce propos au contexte qui est le sien en tant qu'intellectuel et en tant que Russe. L'idéalisme allemand offrait un exutoire aux besoins du sujet pensant, mais il ignorait "l'homme vivant, objet de l'éthique et de la politique". Bielinski s'en éloigne une fois pour toutes et rejoint "le terrain de la véritable vie de l'homme, la morale, la politique, la société". [49]

                                       


IV. Une paraphrase de Leroux ?

        

Le rapprochement fondé sur Aux philosophes ne se limite pas à un parallèle : Bielinski  n'a-t-il pas directement puisé ses thèmes chez Leroux  ? On se tromperait en attribuant à certaines idées de 1841 une source unique. Il semble même difficile de détecter une source particulière : constater que "la société est en poussière", que les temps sont au scepticisme et à l'inquiétude, et qu'"il en sera ainsi tant qu'une foi commune n'éclairera pas les intelligences et ne remplira pas les cœurs" (Leroux) relève du fonds commun saint-simonien. Et pourtant le chercheur soviétique I. Oksman voit dans la lettre du 8 septembre 1841 "la vulgarisation des idées de Leroux ". Pour le slaviste américain H.B. Weber, la description par Bielinski de sa conversion socialiste est estes une pure et simple paraphrase de Aux philosophes. [50] Aucun n'apporte de preuves : en existe-t-il ?

 

1. Aux philosophes

        

Quelques concordances apparaissent entre Aux philosophes et la lettre de Bielinski, comme , comme ces images voisines :

"Voyez ! un seul soleil éclaire tous les hommes et, leur donnant une même lumière, harmonise leurs mouvements ; mais où est aujourd'hui, je vous le demande, le soleil moral qui luit pour toutes nos consciences ?" (Leroux ).

"La société vit d'une somme donnée de convictions données, en lesquelles tous ses membres fusionnent comme les rayons du soleil au foyer d'un miroir ardent, et se comprennent sans rien dire" (Bielinski ).

 

Mais l'usage métaphorique des astres n'est-il pas des plus courants et des plus universels ? Les textes contemporains suffiraient à offrir des échantillons, comme cette prédication du saint-simonien E. Charton : "Déplorable spectacle que celui d'une société qui a vu s'éteindre l'étoile qui la guidait, avant d'avoir su reconnaître celle qui brillait à sa place !" [51] Le thème (isolement de l'individu), la métaphore (astrale) et leur conjonction font partie des lieux communs de l'époque. Comme Leroux , Bielinski  dit la peine de l'homme seul. Solitude, chez Leroux , des grains de sable dans le tas ; rançon d'un ordre social décomposé par la fin de l'ancien régime, et qui n'a pas conçu de nouvelle religion (au sens étymologique de "liaison"). Chacun se sent exilé, et dans son exil ne trouve que la compagnie des spectres :

"La misère de l'homme réduit à ses propres forces dans la solitude de cette société devient pénible et affreuse [...] Il est au milieu des hommes, il est sur sa terre natale, et il est seul en esprit sur la terre".

 

"Un spectre pâle et tremblant se présente et dit : rentrez dans l'ordre, je suis la société [...] Le spectre se tait, immobile et la tête penchée vers la terre. Alors ces hommes, voyant que ce n'est qu'un fantôme impuissant, s'écrient en prenant leurs armes : À bas tout ce qui nous opprime !" (Leroux )

 

"Nous sommes des hommes sans patrie - non, pires que sans patrie : nous sommes des hommes dont la patrie est un spectre, et l'extraordinaire est que nous sommes spectres nous-mêmes, que notre amitié, notre amour, nos passions, notre activité sont des spectres".

 

"Nous étions des spectres et nous mourrons spectres" (Bielinski ).

 

 

Outre les coïncidences dans le détail de l'expression, on note une analogie frappante dans l'emploi du mot "société",  et ce malgré l'obscurcissement qui résulte d'une traduction. Écrivant tantôt obschestvo, tantôt sotsialnost, Belinskij  assimile la dualité de sens présente chez Leroux.  Le premier terme correspond à l'acception courante de "société" : ensemble d'individus liés par des rapports durables et organisés ; c'est la société de fait, empirique. Le second terme désigne le lien moral qui cimente le groupe : société au sens métaphysique ou religieux, celle dont parle Leroux  quand il constate qu'il n'y a plus de société véritable car "une simple agglomération d'hommes" ne suffit pas. "Rien ne concourt, rien ne consent, pour répéter l'admirable expression d'Hippocrate. Ce n'est donc plus un corps ; ce sont les membres séparés d'un cadavre". [52] C'est bien ainsi que Bielinski  présente les choses. Pour avoir quelque réalité vivante, une société (obschestvo) doit nous faire membre d'un corps (sotsialnost) et non partie d'un tout abstrait purement nominal. Sans quoi l'individu meurt à son tour :

"Et c'est cet être qui meurt." (italique de Leroux)

"[...] une vie de décomposition, une vie de mort, pour ainsi dire, a commencé partout."

 

"Socialité, socialité - ou la mort !" (Bielinski )

Ce qui suit ressemble à une paraphrase de Aux philosophes, incorporée par Bielinski à sa propre thématique, celle de l'intellectuel isolé face à un peuple opprimé qui ne reconnaît pas en lui - pas encore - le porte-parole de ses besoins et le défenseur de ses droits : , , inco inc

"La vie présente, ainsi privée de ciel, est un labyrinthe où tout homme doué de sympathie et d'intelligence est destiné à être dévoré par la douleur et le doute. Á quoi me sert que la vie antérieure de l'humanité ait développé mes sympathies et étendu mon intelligence, quand toutes mes sympathies sont blessées et mon intelligence confondue ?" (Leroux )


   "Mais encore une fois, à quoi me sert-il d'avoir des sympathies plus larges et plus de lumières que les hommes d'autrefois, quand tout, dans le spectacle que j'ai sous les yeux, blesse mes sympathies et confond mon intelligence ?"

 

 

 

"Que m'importe qu'un génie terrestre vive dans le ciel quand la foule patauge dans la boue ? Que m'importe si je comprends l'idée, si le monde de l'idée s'ouvre à moi dans l'art, la religion, l'histoire, quand je ne puis partager cela avec tous ceux qui devraient être mes frères selon l'humanité, mes prochains selon le Christ - tandis qu'ils sont pour moi de par leur inculture, des étrangers, des ennemis ?" (Bielinski )

 

2. De l'Humanité

        

Aux philosophes n'est pas forcément la référence la plus probante : la lettre de Bielinski   date du 8 septembre 1841, or c'est en novembre que la Revue indépendante reproduit ce Discours, version remaniée du texte de 1831. Il est vrai qu'un volume déjà paru en 1841, Sept discours sur la situation actuelle de la société et de l'esprit humain,incluait cette version nouvelle avant sa publication en revue. Mais d'autres ouvrages de Leroux  pouvaient aussi bien et, vu les dates, plus probablement, alimenter la lettre à Botkine. Entre deux périodes de sa relégation punitive en province, Herzen  séjourne à Pétersbourg (mai 1840-juin 1841). Peut-être parle-t-il à Bielinski  de la Réfutation de l'éclectisme  (1839), puisqu'il signale ce livre dans une note de son article sur A. Thierry  (Annales de la patrie,février 1841). [53] Une lettre de Bielinski mentionne le 3 août  parle de "la question religieuse de la personne humaine" : mots rappelant ceux dont se sert Leroux dans Réfutation...  pour associer "le droit religieux de l'individu" au "droit religieux de la société collective". [54]

         De l'Humanité (1840) approfondit la réflexion sur l'être collectif désigné par le titre de l'ouvrage. Leroux examine les relations des hommes entre eux, mais aussi la présence de l'humanité en l'homme-individu, comme dimension constitutive de celui-ci. Le lien humain n'est pas un contrat facultatif ajouté à notre originelle présence au monde. Il s'agit d'une loi intrinsèque de notre nature : "je partirai de l'homme individu, et je montrerai le lien nécessaire de l'homme avec l'humanité". Les Annales de la patrie  signalent le livre    et en février 1841. [55] Un examen serré des écrits de Bielinski permet de voir quelles traces il a laissées dans son vocabulaire et dans sa pensée. [56] Il faut après J. Viard rappeler un point de chronologie essentiel. L'historiographie soviétique ignore en général l'influence de Leroux sur  Bielinski et grossit celle, plus tardive, de Marx. Même ce qui approche de la vérité reste incomplet, puisque les noms de Leroux et de Sand n'apparaissent pas dans ces lignes qui pourtant les appellent :

"l'idée d'Humanité était l'une des idées essentielles du système philosophique de Bielinski durant la période qui s'étend de la fin de 1841 à 1846, où il sympathisa vivement aux idées du socialisme utopique. À partir de 1841, ses articles et sa correspondance traduisent une attitude nouvelle devant la femme, l'amour, le mariage". [57]

De l'Humanité débute par une épigraphe empruntée à Saint Paul : "Quoique nous soyons plusieurs, nous ne sommes tous néanmoins qu'un seul corps [...] et nous sommes tous réciproquement membres les uns des autres". Bielinski en 1841 cite le même apôtre (voir plus haut et note 45) alors que les références bibliques sont chez lui très rares.

         L'ouvragetraite d'abord (livre premier) de définitions. L'homme des psychologues, bien que considéré isolément, suppose déjà l'humanité, car ses passions lui font éprouver l'union de "je" avec autrui. L'humanité "existe en nous", affirme Leroux, "comme l'amour, l'amitié, la haine, et toutes nos passions". Mais il faut ajouter aux manifestations psychologiques de la nature humaine une définition philosophique, incluant toutes les facettes du rapport nécessaire entre le moi et le non-moi. "L'homme des  psychologues, en effet, n'est qu'une abstraction, laquelle est bonne à faire pour l'étude, mais est impossible à réaliser. Ce qui est réellement, ce qui vit, ce qui existe, c'est l'homme en société avec l'homme". Ajoutons par parenthèse que la psychologie expérimentale tend parfois à oublier ce principe. [58] Ce "lien nécessaire qui unit l'individu homme à la société" est bien celui que Bielinski énonce en disant la "nécessité mutuelle" qui les conjoint dans une relation à double sens : l'homme est dans la société, "la société est  en lui". [59]

         Le titre du chapitre "Ce qu'il faut entendre aujourd'hui par charité, c'est la solidarité mutuelle des hommes" signifie que la doctrine humanitaire prend le relais du christianisme. La morale chrétienne commande l'amour du prochain, comme un impératif venu du dehors pour corriger nos penchants égoïstes. Leroux voit dans cette conception une erreur : je ne puis m'accomplir moi-même tant que je ne comprends pas la fraternité, tant que je ne me retrouve pas dans l'autre : l'humanité est en moi. Double référence attestée chez Bielinski  parlant (8 septembre 1841) de "ceux qui devraient être mes prochains selon l'humanité, mes prochains selon le Christ". Dernier rapprochement : Leroux  cite la sentence de Saint-Simon  pour qui "l'âge d'or, qu'une aveugle tradition a placé jusqu'ici dans le passé, est devant nous", et Bielinski  proclame : "Je veux l'âge d'or, non pas celui d'autrefois, inconscient, animal, non ! un âge d'or préparé par la société, les lois, le mariage, en un mot, par tout ce qui fut nécessaire en son temps avant de devenir aujourd'hui bête et bas".

 

Conclusion

        

Affranchissement de l'individu, établissement ou perfectionnement du lien social - ce double programme s'énonce avec des modulations différentes selon les priorités. Leroux met l'accent sur l'unité (synthèse, religion, société, termes pour lui synonymes) parce qu'il part d'un constat de dissolution. Régénérer la société française signifie rassembler les membres épars d'un organisme disjoint dans les faits et menacé en théorie par les tenants de l'individualisme absolu, ou de cette économie politique qui n'a pour axiomes que liberté et concurrence. [60] Le corps social se délite au gré des égoïsmes épanouis, voire hypertrophiés. À ce risque va toute la pensée du premier Discours.

         Bielinski, lui, insiste depuis 1840 sur la personne, sur l'être individuel qui est "l'idée du siècle", "plus haute que l'histoire, que la société, que l'humanité". [61] Contre Hegel il faut "sauver la liberté", comme dit Ogarev. Cette première étape l'oblige à rompre avec ses positions antérieures, car le Bielinski de 1838-1839 renchérissait sur Hegel, faisait l'apologie de la réalité objective et de l'État (autocratie russe ou prussienne) aux dépens des philosophes du sujet (Kant, Fichte) comme des aspirations libertaires et civiques (Schiller, "les Français"). Ce n'est qu'en un deuxième temps (septembre 1841) qu'il exalte la société et la fraternité : "aux questions spéculatives succèderont les questions sociales", dit Ogarev en 1842 pour résumer la tendance du moment (Bielinski, Bakounine, Botkine). [62] La suite des idées chez Bielinski, pour autant qu'on puisse la reconstituer à partir d'un corpus lacunaire - des lettres ont évidemment disparu -, reflète donc des données spécifiques. Ses prémisses personnelles et le contexte national lui offrent un autre point de départ qu'à Leroux. Les libertés en France sont reconnues, sinon toujours respectées : rien de tel en Russie. La relative prééminence du pôle unitaire chez Leroux correspond à ses craintes devant le morcellement d'une société déjà transformée par la révolution et par les débuts du capitalisme industriel. Celle du pôle individualiste chez Bielinski (en tout cas lors d'un premier temps) répond à la nécessité d'affirmer les droits de l'homme et du citoyen contre tout ce qui les nie encore dans une société opprimée.

         La différence est de conjoncture plus que de principe : sur le fond, Bielinski rejoint Leroux, mais le fait qu'il n'ait pas systématisé des réflexions jaillissantes n'aide pas à préciser son idée du socialisme. La postérité a cru pouvoir lui prêter sur ce point des options tranchées. Pourtant, "à la différence de ce que laissent entendre certains critiques russes et bon nombre de commentateurs occidentaux", signale E. Lampert, le tournant pris par Bielinski en 1840 n'a rien d'une acceptation de l'individualisme libéral. [63] Moins fantaisiste est l'idée toute contraire énoncée par Berdiaev, qui ne semble pas convaincante pour autant. Berdiaev nourrit peu de sympathie pour Bielinski, qu'il juge (je cite textuellement) sectaire, intolérant, fanatique. S'il voit en lui un "précurseur de la morale bolcheviste" qui "incline à la dictature", c'est qu'il prend au pied de la lettre quelques phrases enflammées où Bielinski dit les hommes trop bêtes pour forger leur bonheur autrement que sous la contrainte et se réfère aux méthodes "à la Marat" (27 juin 1841). Il est vrai que Bielinski approuve les réformes de Pierre le Grand, menées par la contrainte : opinion peu démocratique au sens actuel du terme, mais ce jugement sur le despote doit être rapporté à ses intentions éclairées et aux critères du temps. Dire que  Bielinski fut un "marxiste en puissance" et l'inscrire dans la "généalogie idéologique du communisme" [64] revient à extrapoler. Il n'y a pas lieu de nier ses contradictions, mais il faut discerner la part des éléments émotionnels - essentiels selon Berdiaev lui-même - qui animent ses convictions. Je doute fort qu'il eût approuvé durablement la dictature d'une avant-garde (Tkatchev) ou d'un parti (Lénine). Il savait bien que la Russie des années quarante ne pouvait passer d'un coup de la féodalité au socialisme : toute une éducation intellectuelle et politique restait à faire pour préparer les esprits. Si Bielinski s'accorde avec Marx, c'est sur la nécessité, au stade intermédiaire, d'une bourgeoisie instruite, active et productive ; ses lettres de 1847 montrent qu'il diverge de Herzen (Lettres de l'avenue Marigny) et de Bakounine sur cette question.

         Dans le mariage difficile de l'individualisme et du socialisme Berdiaev ne voit qu'un antagonisme, "une dialectique fatale" qui fait nécessairement le lit d'une nouvelle oppression. Son analyse du couple individu-société conclut à un échec théorique de Bielinski, à une impasse qu'il n'aurait pas aperçue :

"la personnalité s'absorbe dans le tout social, dans la collectivité [...] Après avoir renié le "général" sous prétexte qu'il écrasait le particulier, la révolution va instaurer une nouvelle forme du "général" - la société - qui à son tour va opprimer l'être isolé et exiger sa complète subordination". [65]

Berdiaev en juge surtout d'après le "socialisme réel" institué par Lénine et par Staline au prix d'une effrayante coercition. Mais Bielinski aurait-il accepté dans les faits que la vie personnelle se subordonne aux directives d'une collectivité omnipotente ? que les intérêts du peuple soient immolés à la puissance et à l'organisation de l'État ? On le croira difficilement, compte tenu des traits dominants de sa personne et de sa pensée. Berdiaev attire l'attention sur une contradiction majeure, mais d'ordre plus pratique que théorique : les expériences socialistes du XXe siècle ont toutes rencontré cet écueil. Bielinski n'eut ni le temps, ni l'occasion de faire cette rencontre. Ce n'était pas un homme d'action : les circonstances eussent suffi à l'en empêcher. Ni un théoricien du socialisme : il ne faut pas lui demander un point de vue ultime et définitif en matière de philosophie politique. Pour ce formidable éveilleur d'idées et pour cet amoureux des créations verbales l'expérience littéraire compta plus que tout. La littérature fut sa vraie vie. C'est pourquoi il ne pouvait limiter le socialisme à un problème d'économie, ni le concevoir comme une science : il le liait intimement à des questions psychologiques et morales. Ses idées socialistes, il les vécut comme une foi, "car il croyait de tout son être", comme Leroux et Sand, que "non seulement le socialisme ne détruit pas la liberté personnelle, mais qu'au contraire il la restaure dans une ampleur encore inouïe". [66] La chute du mur de Berlin a sonné le dernier glas d'un communisme autoritaire qui agonise encore ici ou là (Corée du Nord) : quand triomphe le capitalisme libéral, faudrait-il enterrer aussi l'idée du socialisme ?

Françoise Genevray

Université Jean-Moulin, Lyon III

         


[1] Voir Isaiah Berlin, Les Penseurs russes,trad. de l'anglais par Daria Olivier, Paris : Albin Michel, 1984, p. 197-235.

[2] Ivan I. Panaev, Literaturnye vospominania, Moscou : GIHL, 1950, p. 319.

[3] Ivan A. Gontcharov, "Zametki o litchnosti Belinskogo", Belinski v vospominaniah sovremennikov, Moscou : GIHL, 1962, p. 319.

[4] Franco Venturi, Les Intellectuels, le peuple et la révolution. Histoire du populisme russe au XIXe siècle, trad. de l'italien (1952), Paris : Gallimard, 1972, p. 129.

[5] Pierre Leroux, Aux philosophes, aux artistes, aux politiques : trois discours et autres textes, texte établi et préfacé par Jean-Pierre Lacassagne, postface de Miguel Abensour, Paris : Payot, 1994, p. 91.

[6] [Aux politiques] De la philosophie et du christianisme, août 1832, Payot, 1994, p. 189.

[7] Aux philosophes, Payot, 1994, p. 97-98, p. 76, p.117.

[8] Aux politiques, Revue indépendante, décembre 1841 - juillet 1842, cité dans À la source du socialisme français : Pierre Leroux, anthologie établie et présentée par Bruno Viard, Paris : Desclée de Brouwer, 1997, p. 317.

[9]   [Aux politiques] De la philosophie et du christianisme, août 1832, Payot, 1994, p. 193.

[10] Revue encyclopédique, avril-juin 1832 et printemps 1834, texte antidaté d'octobre-décembre 1833.

[11] Voir J.-P. Lacassagne, préface des Discours..., Payot, 1994. Les circonstances auxquelles se lient les écrits de Leroux ressortent bien de l'appareil critique établi par B. Viard dans l'anthologie signalée à la note 8.

[12] Sur la différence et le voisinage des deux courants, voir Émile Poulat, "La Religion de l'Humanité : un thème lerouxien et sa genèse culturelle", Bulletin des Amis de Pierre Leroux, n° 12, 1995, p. 342-352.

[13] Voir Michel Cadot, "De l'idéalisme allemand au socialisme français. Un parcours intellectuel russe au XIXe siècle", Philologiques IV, Paris : Maison des Sciences de l'Homme, 1996, p. 291-310.

[14] Marc Raeff, "La pénétration des idées occidentales en Russie", L'Autre Europe, Paris : L'Âge d'Homme, n° 7-8, 1985, p. 14.

[15] Pavel V. Annenkov, Literaturnye vospominania, Moscou : GIHL, 1960, où figure l'essai qui porte ce titre, "Une décennie remarquable".

[16] Herzen, "Na smert K.S. Aksakova" [Sur la mort de Constantin S. Aksakov], Kolokol [La Cloche], 15 janvier 1861.

[17] Nicolas Berdiaev, Les Sources et le sens du communisme russe, Paris : Gallimard, coll. "Idées", 1963, p. 71. Ce livre date de 1935 en russe, sa traduction française de 1938.

[18] Encyclopédie nouvelle, article Culte (1838), § 5.

[19] Nicolas Ogarev, cité par Michel Mervaud, Socialisme et liberté : la pensée et l'action de Nicolas Ogarev, 1813-1877, Université de Rouen et Paris : Institut d'Études slaves, 1984, p. 105.

[20] Souvenirs de Vladimir Stasov (1824-1906), amateur d'art éclairé et éminent critique musical, recueillis dans N.V. Gogol v vospominaniah sovremennikov, Moscou, 1952, p. 401. V. Stasov était l'oncle de Vladimir Karénine (= Varvara Stasova-Komarova), première biographe de G. Sand, dont les éditions Slatkine viennent de rééditer le monumental ouvrage paru en russe (1899-1916) et en français (1899-1926).

[21] Formule de Botkine, reprise par Bielinski écrivant à ce dernier le 27 juin 1841, Belinski, Polnoe sobranie sotchinenii, oeuvres complètes éditées par l'Académie des sciences d'URSS, 13 vols., Moscou, 1953-1959, t. 12, p. 50. Je renverrai à cette édition avec l'abréviation BPSS.

[22] Eugène Lampert, "Vissarion Bielinski", Histoire de la littérature russe. Le XIXe siècle (1) : l'époque de Pouchkine et de Gogol, dir. E. Etkind, G. Nivat, I. Serman, V. Strada, Paris : Fayard, 1996, p. 879. "Nouveau" en Russie, car les études littéraires de Leroux, qui vont dans ce sens, sont antérieures : "Du style symbolique", Le Globe (1829) ; "Aux artistes", Revue encyclopédique (1831) ; sans parler des vues dispersées dans l'Encyclopédie nouvelle (article "Conscience" par exemple).

[23] F. Genevray, George Sand et ses contemporains russes. Audience, échos, réécritures, Paris : L'Harmattan, coll. "Des idées et des femmes", 2000, chap. I.3 et II.1. Plus précisément : "Bielinski et la philosophie de l'histoire, entre Hegel et Leroux, 1842-1844", Bulletin des Amis de Pierre Leroux, n° 12, 1995, p. 158-169 (colloque de Limoges), partiellement reproduit dans le même Bulletin, n°14, 1998, p. 79-85.

[24] Leroux, Réfutation de l'éclectisme,dans Oeuvres, 1825-1850, Genève : Slatkine Reprints, 1978, p. 319.

[25] Leroux, ibid.,  p. 319. Voir aussi De l'Humanité  (conclusion du chapitre "Bonheur").

[26] Otetchestvennye zapiski, 1842, n° 1, section 7, p. 9. Le nom de cette revue russe (=Annales de la patrie) sera abrégé dans ces notes en OZ. Karl Lippert : traducteur de Pouchkine et de Lermontov en allemand, chroniqueur littéraire de OZ entre 1841 et décembre 1842.

[27] Revue indépendante, 1er déc. 1841. OZ, 1842, n° 1, section 8, p. 40. Vera S. Netchaeva, Belinski. Jizn i tvortchestvo, 2 vols., Moscou : AN SSSR-Nauka, 1961-1968, t. 2, p. 46-47.

[28] OZ, 1842, n° 4, section 7, p. 26. Leroux traduisait du latin "Nous cherchons la cité future", le russe remplace par "État" : autre connotation, bien sûr.

[29] BPSS, t. 12, p. 117, lettre du 23 nov. 1842. Le tome de l'Encyclopédie nouvelle contenant Culte était interdit en Russie. Kapitachka : A.S. Komarov (1814-1862), professeur à l'Institut des voies de communication de Pétersbourg.

[30] T.N. Granovski i ego perepiska, éd. A.V. Stankevitch, Moscou, 1897,p. 439-440.

[31] Panaev, op. cit., p. 242, p. 248.

[32] "Avez-vous lu Horace ? Si vous ne l'avez lu qu'en russe, dans les Annales de la patrie, c'est dommage", lettre du 7 novembre 1842 à Nicolas Bakounine (frère de Michel), BPSS, t. 12, p. 115.

[33] "Lettre de Bielinski à Gogol", trad. José Johannet, Dostoïevski, Paris : Cahier de l'Herne, dir. Jacques Cattteau, 1973, p. 117-118. Cette lettre "ouverte" qui circulait sous le manteau ne fut jamais intégralement publiée avant 1917. Sa lecture devant un auditoire de pétrachevtsiens valut à Dostoïevski sa condamnation à mort (1849), commuée en travaux forcés suivis de relégation.

[34] Alexandre Herzen, Passé et méditations, trad. Daria Olivier, 4 vols., Lausanne : L'Âge d'Homme, 1974-1981,

 t. 4, p. 458.

[35] BPSS, t. 11, p. 426, lettre du 16 déc 1839.

[36] BPSS,t. 12, p.17, mot souligné par Bielinski.

[37] BPSS, t. 11, p. 576.

[38] BPSS,t. 12, p. 22.

[39]   Comme il le reconnaît lui-même, BPSS, t.12, p. 38.

[40] BPSS, t.12, p. 31.

[41] BPSS, t. 12, p. 38, lettre à Nicolas Bakounine, 6 avril 1841.

[42] Je développe le sujet dans "Vassili Botkine, George Sand et l'alliance intellectuelle franco-allemande", à paraître dans la revue Œuvres et critiques. Sur Heine "médiateur", voir Romantisme, n° 101, 1998. Sur Gutzkow, voir Lucien Calvié, "Karl Gutzkow et la France d'après les Lettres de Paris de 1842", Études germaniques, avril-juin 1976, p. 149-163. Pour l'image de la France en Allemagne : Lucien Calvié, Le Renard et les raisins. La Révolution française et les intellectuels allemands, 1789-1845, Paris : EDI, 1989.

[43] BPSS, t. 12, p. 52-53.

[44] BPSS, t. 5, p. 175-176.

[45] BPSS, t. 12, p. 71, lettre à Botkine, 8 septembre 1841.

[46] BPSS, t. 12, p. 65-73. Toutes les citations qui suivent sont tirées de cette lettre, sauf mention spéciale.

[47] BPSS, t. 12, p. 49-50, lettre à Botkine, 27 juin 1841.

[48] Leroux, Aux philosophes, Payot, 1994, p. 133.

[49] Leroux, De l'Humanité, Paris : Fayard, 1985, p. 115 et p. 109.

[50] Ju.G. Oksman, Letopis jizni i tvortchestva Belinskogo, Moscou : GIHL, 1958,p. 309. H.B. Weber, "Belinskij and the Aesthetics of Utopian Socialism", Slavic and East European Journal, n° 15, 1971, p. 303.

[51] Edouard Charton, Recueil de prédications, t. 1, p. 458, cité par Paul Bénichou, Le Temps des prophètes : doctrines de l'âge romantique, Paris : Gallimard, 1977, p. 287.

[52] Leroux, Aux philosophes, Payot, 1994, p. 131.

[53] OZ, 1841, n° 2, section 2, p. 45. Herzen parle de la "très étrange réfutation de l'éclectisme" de V. Cousin par Leroux, ajoutant que là où il n'y a pas de science philosophique, il ne peut y avoir de philosophie conséquente de l'histoire, "si brillantes que soient les pensées écrites isolément par tel ou tel". Mais la même note signale aussi la Revue encyclopédique et l'Encyclopédie nouvelle.

[54] BPSS, t. 12, p. 61, lettre à Ketcher. Comparer avec Leroux, Réfutation de l'éclectisme, dans Oeuvres, 1825-1850, Genève : Slatkine Reprints, 1978, p. 288-289.

[55] Notule anonyme, OZ, 1841, n° 2, section 6, p. 16-17 : "il est visible que P. Leroux comprend en pratique bien des vérités, mais qu'il est incapable de les formuler théoriquement".

[56] Je renvoie à mon article (p. 163-165 surtout) paru dans un précédent Bulletin (1995), voir supra note 23.

[57] Jacques Viard, "Piotr le Rouquin et les Jaurès russes", Bulletin des Amis de Pierre Leroux, n° 11, 1994, p. 169, qui cite ici les Textes philosophiques choisis de Bielinski, éd. Iovtchouk, Moscou : Éditions en langues étrangères, 1957. Comme toujours, Leroux est qualifié à tort d'utopiste. Voir aussi dans l'article de J. Viard, p. 194-197, les résonances du mot "humanité".

[58] F. Parot, historienne de la psychologie (CNRS) : "Un bain de mots qui calment et humanisent", Le Monde, 4 avril 2000, p. 17. Sous-titre : "en se soumettant aux neurosciences, une certaine psychologie nous déshumanise en oubliant ce qui fait l'humain dans l'homme : la subjectivité, l'histoire, le vécu, le sens, les autres".

[59] Leroux, De l'Humanité, op.cit., p. 116, comparer avec BPSS, t. 6, p. 92 (article publié dans OZ, 1842, n° 4).

[60] "Chacun pour soi, et en définitive tout pour les riches, rien pour les pauvres, la voilà résumée ; libérale en apparence, meurtrière en réalité. Ainsi du beau nom de liberté elle avait fait le mot d'ordre de l'oppression matérielle des classes inférieures, des savants et des artistes" (Aux politiques,Payot, 1994, p. 182-183).

[61] BPSS, t. 11, p. 556, lettre à Botkine, 4 octobre 1840.

[62] Ogarev cité par M. Mervaud, op. cit., p. 160.

[63] Eugène Lampert, op.cit., p. 884.

[64] Berdiaev, op. cit., p. 65-81.

[65] Berdiaev, op. cit., p. 78. C'est moi qui souligne.

[66] Dostoïevski, Journal d'un écrivain, éd. et trad. Gustave Aucouturier, Paris : Gallimard, "La Pléiade", p. 11.

 

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