Michel Crouzet

Jacques Birnberg

Jacques Viard

Invitation au colloque sur les socialismes français

(Mai 1986, à Paris)

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         Ces dernières années ont vu de grandes rééditions de textes socialistes (Saint-Simon, Fourier, La Grève de Samarez), et la publication de grands et beaux travaux (Evans, Griffiths, Lacassagne, J. Viard, Abensour, Bénichou, R.P.H. de Lubac, Alexandrian, Goblot…) ; n'est-il pas temps de tenter une sorte de bilan de l'"esprit" socialiste, comme il a été fait avec succès pour l'"esprit" républicain ? De mettre en commun les recherches dispersées entre disciplines universitaires (le Droit, l'Economie politique, la Philosophie, la Théologie, l'Histoire, la Littérature), et portant sur des écoles particulières du courant socialiste ? Et pour rendre à chacun son dû, de revenir sur des jugements hâtifs qui ont diminué le rôle d'un Pierre Leroux en exagérant celui de ses adversaires et en diminuant l'importance de ses alliés, collaborateurs et vulgarisateurs (son frère Jules, J. Reynaud, G. Sand, L. Blanc, Barbès) ?

         […]

         Deux points où le Colloque se verra sans doute confronté à des idées reçues et à des méconnaissances sont à signaler : nous parlons ici du "socialisme d'orgine et d'inspiration françaises", selon le mot de Jaurès. Or, ce mouvement a été spolié de son originalité et de son authenticité historique, si bien qu'il a été difficile de le saisir dans son autonomie et sa vigueur, par une perspective historique abusive qui l'a discrédité par les épithètes de "romantique", ou d'"utopique", et qui l'a réduit au rôle de précurseur d'un socialisme "plus scientifique". Bref, on l'a invité à s'abolir dans sa "vérité" plus complète ; il n'a été qu'une préhistoire dans une histoire enfin consciente d'elle-même. Certes en cherchant à définir le courant français par rapport au courant allemand, lequel n'a eu selon le mot de L. Herr "qu'un seul grand homme", on devait admettre le rôle des "personnalités privilégiées", des individualités originales procédant chacune par "voie d'écart absolu" ; la richesse du domaine français devenait une marque d'incertitude, et l'unicité du marxisme semblait une preuve de rigueur. C'était la synthèse unique s'opposant aux synthèses rivales et divergentes, aux synthèses "spéciales" ; or avait dit Michelet en 1842, "spécialité, fausseté". Dès 1840, l'Encyclopédie nouvelle avait repoussé "l'amour du fragmentaire", l'éclectisme, les biographies monographiques à la Sainte-Beuve, tout en opposant aux promesses prématurées des "quatre utopies" (Babeuf, Saint-Simon, Fourier, Owen) l'urgence d'un  "travail vraiment scientifique", qui ferait fraterniser toutes les disciplines selon le voeu de Leroux. Le pluralisme, l'audace chaotique des socialistes français leur furent comptés comme une faiblesse vis-à-vis de ceux que Pauline Roland nommait dès 1850 les "matérialistes dialecticiens". Discréditée par le classement en "utopique", démembrée entre les disciplines universitaires, la "science nouvelle" se vit privée de son identité, vidée de sa substance, et de son originalité. C'est contre cette réduction à la portion congrue de l'histoire qu'il semble temps de réagir en protestant contre une sorte d'amnésie historique.

         En l'inculpant tendancieusement d'"utopie", on a surtout masqué le lien pratique du socialisme français avec les événements historiques (révolution de juillet, insurrections lyonnaises) et avec les courants politiques (charbonnerie, mouvements républicain, ouvrier, féministe) (alors, républicain, démocrate, ouvrier, sont presque synonymes), qui convergent à partir de cette "aube" du socialisme que P. Leroux date de 1830. Les liens de la doctrine avec la propagande et l'action sont sans doute la dimension occultée du socialisme français. En 1920, L. Blum devait dire : "Jaurès était marxiste, nous sommes marxistes, le socialisme est marxiste" ; plus proche de la réalité historique (mais non idéologique), plus sensible aux liens vitaux du socialisme français avec le courant républicain, Péguy avait déjà objecté que "le socialisme est dreyfusard, et ne sera jamais guesdiste", et Jaurès lui-même s'était opposé aux guesdistes en disant : "c'est nous les dreyfusards qui avons été fidèles au communisme révolutionnaire de la France".

BAL n° 1, 1985

 

© Les Amis de Pierre Leroux 2003