Lettre de Geoffroy Saint-Hilaire à Victor Cousin (1)

Monsieur le conseiller d'Instruction Publique

Un homme que je tiens à honneur de connaître et à bonheur d'admirer, que je considère comme le plus radicalement abstrait, le plus haut penseur et le plus logicien philosophe de son temps, c'est Pierre Leroux, auteur d'une quantité d'articles magnifiques pour leur qualité, lesquels sont les principaux morceaux de l'encyclopédie moderne, Charles Gosselin en étant le principal libraire éditeur.

Les mots christianisme (celui-cinon encore publié), conscience etc. sont mes points de départ dans l'émotion profonde et les vénérés sentiments que je ressens pour le maître. Vous le connaissez au moins dans quelques-unes de ses oeuvres et vous adoptez ma sympathie. Est-ce à faire encore ? vous me saurez gré de cette communication. M. Leroux est frondeur, mais sans venin, parce que le veulent ainsi et sa supériorité et ses convictions profondes et son loyal et vif sentiment du vrai.

Or un tel homme s'est abstrait dans le travail et ne touche à la société que par l'excès de ses misères et de ses souffrances. S'il était garçon, il chérirait sa vie d'un martyr dévoué au soulagement et à la grandeur de l'humanité ; mais sa femme est aliénée et ses quatre enfants lui demandent à chaque moment leur pain quotidien, quechaque jour il leur administre selon ses moyens, par miettes et chichement ; pour mettre à leur disposition une quantité plus grande de ce pain nourricier, Leroux est vêtu misérablement, et si j'obtiens, comme il y a huit jours, qu'il dîne au sein de ma famille, c'est sous la condition, ou que j'aurais des amis indulgents sur la mise, ou qu'il fuira l'approche (illisible) intervenant le soir dans le cercle de mes amis.

Oh ! Monsieur, nous avons à la disposition du gouvernement des fonds secrets en sommes rondes et fortes pour suspecter les mauvais desseins des hommes pervers, et il n'y a pas une classe d'oboles à accorder pour aller connaître les grandes âmes en souffrance et en dévouement pour l'éclat et la gloire de l'humanité.

Vous êtes, Monsieur le conseiller, le chef des intelligences vouées au culte de la philosophie : et après l'exposé ci-dessus, je vous demande si vous ne daigneriez pas descendre de votre grande position pour prendre quelque souci d'un Leroux qui, comme notre Jean-Jacques, occupera l'âme philanthropique de la postérité : avec peut-être plus de talent que J.-J., il n'a point envoyé ses enfants dans les hospices : il en est la servante, l'instituteur et le nourrisseur.

Ceci ne tend point à demander l'aumône pour Leroux ; il me haïrait au lieu de m'aimer, comme il le fait, s'il me supposait cette intention.

Leroux ne sait point que je vous écris. A-t-il toujours épargné votre caractère scientifique ? Hélas ! Hélas ! Mais, monsieur, vous pourriez le soulager du fardeau d'un de ses fils, en lui faisant obtenir le placement d'un enfant dans un lycée : à quelques autres nécessités pour cet enfant, je pourvoirais en secret".

(1) Conservée dans le 17e volume de la Correspondance de Cousin, à la Sorbonne et aimablement communiquée en 1996 aux Amis de P, Leroux par Madame Sophie-Anne Leterrier.