Georges Clemenceau                              "Le Journal", 21 février 1896

PIERRE LEROUX

        Georges Clemenceau fut un des principaux initiateurs du Monument de Pierre Leroux, et non pas seulement, comme Jaurès, un des membres du Comité d' Honneur. Pourtant, voici sept ans Leroux était ignoré dans le Clemenceau (1057 pages) de Jean-Baptiste Duroselle plus encore que dans Le grand Jaurès (637 pages) publié en 1984 par Max Gallo. Questionné, Duroselle me répondit que Clemenceau n'avait jamais parlé de Leroux, et en 1989 je publiai cela dans le Rapport au Premier ministre sur le colloque de Boussac qui parut dans notre sixième Bulletin. Et voici qu'en signalant ce Bulletin dans  un très beau livre, Clemenceau en son temps, Pierre Guiral fait mention d'un article publié par Clemenceau dans "le Journal" le 21 février 1896. Je remercie vivement M. André Wormser, président de la Société des Amis de Georges Clemenceau, qui me communique ce magnifique éloge de Pierre Leroux. Clemenceau voulait fermer les portes du temple de la Guerre civile. En 1871 il avait été le porte parole des maires de Paris favorables à une médiation entre la Commune et Versailles ; en 1880 le vote de la Loi d'amnistie plénière couronna l'action qu'il avait menée en particulier contre la cruauté des bagnes de la Nouvelle Calédonie, aidé par Victor Schoelcher, exilé comme Leroux par le Coup d'Etat du 2 Décembre 1851, et Camille Pelletan, que nous retrouverons à Boussac, ministre, en 1903. En 1888 Jean Allemane, ancien Communard survivant au bagne de la Nouvelle Calédonie, se joint à Schoelcher et Pelletan pour confier à Clemenceau la présidence d'une Société des Droits de l'Homme et du Citoyen où il se propose de réunir les "Fils de la Révolution, appartenant aux fractions diverses de la grande famille républicaine". Cette phrase est très proche de la pensée de Leroux. Elle préfigure (Duroselle note cela  p. 252 de son livre) la formule où on a cru voir, bien à tort, une apologie de la Terreur : "La Révolution est un Bloc". Dans un article qui n'avait peut-être jamais été réédité depuis un siècle, nos lecteurs vont découvrir les immenses qualités de l'homme d'Etat que le général de Gaulle  a le plus respecté, et pour lequel M. François Mitterrand "[a] une préférence, malgré ses énormes défauts", ainsi qu'il le dit dans le Figaro du 14 mars 1995. Précisons que sur de nombreux points Clemenceau reproduit ici ce que Louis Pierre-Leroux venait de diffuser dans une sorte de dossier de presse imprimé à Châteauroux. Ce fils de Pierre Leroux et de Joséphine Volck était né à Boussac en 1850. Dès le 1er juin 1872, c'est à dire un an après la mort de son père, il avait fait paraître  un article de six pages, intitulé Pierre Leroux's Doctrine of Humanity, à Londres, dans "The Fortnightly Review", revue éditée par John Morley. M. Ceri Crossley, professor of Nineteenth Century French Studies à l'Université de Birmingham, m'écrit que Morley, directeur de cette célèbre revue, fut un des grands critiques du 19e siècle anglais, une grande figure libérale, dont  les avis  étaient respectés à juste titre. Son autorité garantit donc en quelque mesure le témoignage auquel Clemenceau s'est fié, renseigné d'ailleurs par nombre d'autres témoins, Schoelcher par exemple.

                                                            J. V.

        Le Conseil municipal de Boussac a décidé d’élever un monument en l’honneur de Pierre Leroux. Un comité s’est formé, qui a le vieux Martin Nadaud pour président. On recueille des souscriptions, et prochainement, sans doute, nos Creusois s’enorgueilliront d’un marbre que je souhaite digne du penseur socialiste dont ils veulent perpétuer le souvenir.

        On sait l’histoire du Rajah de Mysore et du mendiant qu’il admit à l’honneur de sa partie d’échecs. Avant de battre son maître, le pouilleux avait fait ses conditions. Vainqueur, il avait droit à un certain tas de blé sur la première case de l’échiquier, deux sur la seconde, quatre sur la troisième, et toujours ainsi en doublant jusqu’à la case dernière. Quant il fallut payer, le Rajah s’aperçut qu’il n’y avait pas assez de blé dans son royaume. Puissance du grain de blé, aidé d’un autre!

        Quand j’ai appris le projet des gens de Boussac, l’aventure du prince indien m’est revenue en mémoire, et j’ai pensé que s’il arrivait seulement le moindre grain de blé de chacun de ceux pour qui s’est efforcé Pierre Leroux, il n’y aurait pas dans la Creuse d’assez vaste emplacement pour le monument projeté. Car, il faut bien le dire, au risque d’égayer nos sceptiques, c’est l’humanité tout entière que le penseur de 1830 et de 1848, fidèle à l’esprit de la Révolution française, avait la prétention de servir.

        Que ces temps sont loin de nous ! Que d’évènements, que de catastrophes, que de révolutions dans l’esprit des hommes, et, sous les formes changeantes, quel immuable pouvoir de l’égoïsme humain ! Sommes-nous vraiment les fils de ces enthousiastes de 1830 qui conçurent l’entreprise de refaire une pensée française, de ces rêveurs de 1848 qui tentèrent dans la barbarie des bastilles l’aventure d’un ordre de justice et de paix ? Qui sommes-nous ? Peut-être notre modeste destinée sera-t-elle de transmettre, obscure et vacillante en nous, la flamme qui doit éclater en lumière dans les esprits qui viendront. Quoi qu’il doive arriver, il est bon aux heures d’incertitude et de doute que traverse, étonnée d’elle-même, la génération présente, de revivre par la pensée quelques bref instants de la vie des anciens qui ont cru, qui  ont voulu, qui ont fait.

        Pierre Leroux fut de ceux-là. En toute sérénité d’âme, il paya une existence cruellement troublée par la faute d’avoir refusé de prendre rang dans les cadres tout préparés de la hiérarchie bourgeoise, l’imprudence d’avoir accepté la lutte pour les misérables, contre les puissants coalisés, que la peur fait implacables.

        L’homme débuta par le plus dur mécompte. Admis un des premiers à l’Ecole polytechnique après des études brillantes, il dut brusquement renoncer aux avantages d’une carrière toute faite qui lui assurait un poste de repos et d’honneur dans quelqu’une de nos administrations d’Etat. Déchéance au point de vue social, bénéfice pour le penseur futur.

        La mort de son père lui imposait le devoir de faire vivre les siens de son labeur. Il renonce à l’école sans se plaindre, et le voilà gâchant le mortier, vivant parmi ce peuple dont les mathématiques spéciales l’avaient d’abord éloigné. Le Parisien, apprenti maçon - par là déjà Creusois - loin de mépriser le métier manuel, y  voit le commencement rationnel de toute éducation de l’homme complet. Mais le salaire est insuffisant. Il est bientôt ouvrier typographe, à 3 francs par jour, puis prote. En 1816, à vingt ans, il corrigeait les citations grecques et latines de la maison Pancoucke. Comment vivre dans la familiarité des grands classiques sans revenir, de pente naturelle, au travail d’élaboration mentale auquel le conviaient impérieusement tant de belles facultés ?

        Du typographe au journaliste, il n’y a jamais eu bien loin. Avec son ami Paul Dubois, Pierre Leroux fonda le Globe, en 1824. C’était l’heure où la liberté renaissante, après les échafauds, les massacres de Napoléon, la Terreur blanche, tentait les esprits éclairés de la jeune bourgeoisie. L’avenir était aux libéraux. Mais quoi de la justice et d’une meilleure répartition des chances de vie heureuse. ? Pierre Leroux, des premiers, se posa la question, et, cherchant les données du grand problème social, se voua tout entier à l’oeuvre supérieure de l’ordre d’équitable paix dans l’humanité.

        Cette fois encore, l’homme qui avait allègrement quitté le compas du pipo pour la truelle et le composteur, allait de nouveau manquer sa carrière pour devoir obéir au devoir. Il avait pour collaborateurs au Globe, Guizot, Villemain, Rémusat, Cousin, Sainte-Beuve, Duvergier de Hauranne, Duchâtel. En telle compagnie, où ne parvient-on point ? Ni le savoir, ni le talent, ni l’ardeur ne maquaient au jeune écrivain. Il fallait seulement se laisser vivre, côtoyer la vérité d’assez près pour tirer de son reflet quelque auréole passagère, mais s’en tenir à suffisante distance pour rassurer tous ceux que menaceraient le trop de lumière sur les iniquités dont ils font leur profit.

        De tels soucis n’étaient point ceux de Pierre Leroux. Il avait du mathématicien la hantise d’absolu, non la puissance de calcul. “ Quand viendra notre ministère ”, lui disait un jour Guizot, accompagnant d’un geste amical ce mot plein de promesses. - “ Dites votre ministère ”, répondit l’autre. Et l’austère intrigant comprit que ce polytechicien manqué ne pouvait être son compagnon de route. Que faire d’un homme qui avait fermé sa porte à Talleyrand quand celui-ci voulut le voir à la suite d’articles fort remarqués sur Napoléon ? On ne pouvait s’entendre.

        L’opposition libérale avait, pour visée suprême, la souveraineté des classes moyennes dont elle avait fait sa doctrine. Le philosophe humanitaire, alors comme aux premiers jours de sa jeunesse, sacrifiait les honneurs dont allaient disposer ses amis, pour rester éternellement fidèle au devoir envers les siens. Les siens désormais c’était ce peuple de travailleurs avec qui il avait vécu, lutté, souffert, et dont jamais il ne détacha son âme. Il s’était donné. Il ne pouvait plus, il ne voulait plus se reprendre. Chacun suivit sa voie : Guizot et ses amis vers les Académies et les ministères, Pierre Leroux vers la misère et l’exil.

        Il n’est pas dans mon sujet d’analyser des doctrines qu’on a trouvé plus commode de railler que de discuter sérieusement. Tout ce que je veux retenir c’est que nos avons gardé de la pensée de Pierre Leroux deux mots, socialisme et solidarité humaine, qui n’ont pas peu contribué à préciser, à classer les revendications d’une justice meilleure entre les hommes. Le mot ici emportait l’idée, et l’idée fut si féconde que dans toutes les sociétés civilisées, tous les déshérités en ont fait l’instrument de leurs conquêtes, la formule de leurs droits, de leurs espérances.

        Créé pour opposer un terme rationnel à la thèse de l’individualisme, le mot socialisme, qui remonte au Discours sur la situation de l’esprit humain (1832), caractérisa bientôt pour les hommes vivant de l’incertain salaire du jour, l’idée que la force sociale n’a d’autre emploi légitime que la protection des faibles contre le déchaînement des forts. C’est sous le drapeau du socialisme que les salariés de l’industrie firent en 1848 leur entrée dans l’histoire du suffrage universel en action. Depuis ce temps, tout l’effort des penseurs en quête des conditions de l’ordre nouveau a été de dégager quelque partie de la révolution profonde contenue dans ce simple mot. On a beaucoup discuté, on s’est beaucoup massacré : c’est par de tels moyens que se fait, dans l’humanité, la justice.

        Pierre Leroux n’avait point créé le mot au hasard. Car il en sut déterminer le sens précis, par l’exposé du principe de solidarité qui apparaît aujourd’hui comme le moi supérieur, et de l’homme et du monde. L’ordre de justice attendu doit dériver désormais du fait fondamental, scientifiquement constaté, de l’interdépendance de tous les hommes composant l’organisme social. Cetté vérité si simple, que la reculée de l’histoire fait clairement apparaître comme le couronnement de la solidarité organique des êtres, Pierre Leroux eut la gloire de la mettre en lumière avant que les travaux des grands biologistes ne l’eussent mise hors de conteste.

        Comme la loi supérieure de l’homme et du monde. L’ordre de justice attendu doit dériver désormais du fait fondamental, scientifiquement constaté, de l’interdépendance de tous les hommes composant l’organisme social. Cette vérité si simple, que la reculée de l’histoire fait clairement apparaître comme le couronnement de la soidarité organique des êtres, Pierre Leroux eut la gloire de la mettre en lumière avant que les travaux des grands biologistes ne l’eussent mise hors de conteste.

        Un si haut effort de pensée n’épuisait point, dans l’homme, toutes les énergies en puissance. Ce Pierre Leroux que Rémusat égalait à Leibnitz pour la variété et l’étendue des connaissances, ce parleur éloquent qui tenait, chez Jean Raynaud, le plus brillant auditoire sous le charme, ce gaspilleur d’idées chez qui George Sand et Sainte-Beuve se vantaient de s’approvisionner avait de notables parties de l’homme d’action.

        On l’avait bien vu en 1830, quand tous ses collaborateurs du Globe, qui allaient tirer de si beaux profits de la révolution nouvelle, s’efforçaient de le dissuader, à la première heure, de résister aux ordonnances. “Le Globe est ma fondation, il m’appartient, j’en disposerai ”, répondit-il ; et il imprima résolument la protestation du National en première colonne. Le lendemain, il risquait sa vie pour faire ses amis ministres, contre lui, contre ses idées. Car après la victoire, Lafayette, Odilon Barrot lui soufflèrent la République à l’Hôtel de Ville, et le petit-fils de Philippe-Egalité fut chargé de continuer Charles X au profit de la haute bourgeoisie;

        En 1848, Pierre Leroux fut législateur. Penseur et homme d’action, qu’allait-il faire dans la Halle aux paroles ? Il y fut bafoué, houspillé, ridiculisé à plaisir, par l’individualisme de Proudhon et le papisme des réactionnaires enragés de peur. Le coup d’Etat le rendit à la paix de sa pensée. Une grève des îles normandes le reçut en ami. Il s’y fit agriculteur et laboura son champ comme Tolstoï fabrique des souliers, avec cete supériorité sur le philosophe russe qu’il faisait vivre les siens de son travail.

        Il mourut en avril 1871, en pleine invasion allemande aggravée de guerre civile, pleurant sur les hécatombes humaines qui préparaient l’oeuvre de justice et de bonté construite en sa pensée, prêchée par ses paroles et par sa vie.

        Alexandre Erdan le rencontrant un jour à Londres, écrivait : “ C’est une des plus bienveillantes natures qu’ait jamais produites l’humanité. ” Et Théodore de Banville, en apprenant sa mort, s’écriait : “ C’était un juste. ” Belle épitaphe d’une vie noble et simple autant que douloureuse.

        Retenez ce mot, municipaux de Boussac, et si l’ingratitude des hommes ne vous fournit qu’un morceau de granit, au lieu du monument rêvé, plantez votre pierre au carrefour, et confiez-là bravement au temps, qui ordonnera toutes choses.

                                               G. CLEMENCEAU.