Augustin Desmoulins

NOTES HISTORIQUES SUR L'ASSOCIATION DE BOUSSAC

1ère partie : Revue Sociale , 3e volume, 5e livraison,

février 1850, pp. 9-13 )

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            Après un silence de deux ans, la Revue Sociale  reprend la parole. Mais combien d'événements importants se sont passés dans le courant de ces deux années ! Les idées que nous exposions du fond de notre solitude de la Creuse, devant un public restreint, sont devenues tout à coup, par le fait de la Révolution de février, la chose de tous, sous le nom de République ; et l'on voit briller, en tête de la Constitution et sur tous les monuments de l'Etat, les trois mots sacramentels que nous avions résumés philosophiquement dans le terme "solidarité". Les théories d'organisation que nous formulions alors pour le petit nombre d'amis qui s'intéressaient à nos travaux sont, à cette heure, répandues dans toute l'Europe, et forment la base de ce parti qu'on appelle le Socialisme. Enfin les problèmes que nous cherchions à résoudre par l'association de quelques hommes de bonne volonté, agitent aujourd'hui le monde entier et président aux destinées du genre humain.

            Il semble cependant qu'à mesure que nos principes s'implantaient dans le monde et se propageaient, nous devions souffrir de plus en plus pour le service de ces mêmes principes. Loin de nous la pensée de nous faire valoir en retraçant les souffrances que nos amis et nous avons endurées pour cette cause ; mais il est si étrange de voir des Républicains poursuivis sous la République et en son nom par ceux mêmes qui conspirent contre elle, des hommes d'ordre persécutés au nom de la paix publique par tous les partis qui la troublent, des hommes de travail ruinés par des oisifs au nom du travail et de la probité : tout cela est si exorbitant, qu'il nous paraît utile de le raconter et de l'expliquer. Il faut dire comment le mal a pu se cacher ainsi sous les apparences du bien, et comment surtout on pourra le bannir de ce dernier asile. D'ailleurs cette histoire, si intéressante en plus d'un point, ne touche pas que nous disciples de la République idéale sous le nom de Doctrine de l'Humanité ; elle tient, au contraire, à l'histoire des aspirations et des douleurs du Peuple ; elle a, de même que la grande légende populaire, ses combats, ses défaites et ses victoires ; elle a aussi, hélas ! sa liste de morts ! ...

            On comprendra le soin religieux que nous prenons ici. Ce jour de résurrection pour nous doit être aussi pour ceux que nous avons perdus le jour des funérailles.

            La Revue Sociale  n'était pas seulement un journal, c'était l'expression d'une communion religieuse qui s'étendait de Boussac à Paris, à Limoges et à d'autres villes, et reliait entre eux tous les adeptes de la Doctrine de l'Humanité. La destinée d'aucun de ces adeptes ne peut nous être indifférente, et au moment où, après deux ans d'un repos forcé, la Revue Sociale  renaît, elle doit rendre compte au public de tout ce qui s'est passé dans le sein de la communion religieuse dont elle fut l'organe.

            Pour moi, sortant de prison, à peine arrivé à Paris, mon coeur me demande tous ceux que j'y ai laissés autrefois. J'en retrouve bien quelques-uns, mais où faut-il chercher le plus grand nombre ? La prison, les pontons, l'exil politique, ou ce dur exil de la misère si amer et si terrible en Afrique, ou cet autre exil de la tombe, les retiennent. La maison sort à peine de prison, Terson est à Bellelle, Champseix est hors de France, Achille Leroux est en Algérie ; sa famille, de même que celle des autres colons, gémit dans la misère et sous le plus affreux des despotismes ; ceux de mes propres parents que la faim a jetés sur ce sol d'Algérie, y ont retrouvé le dénuement, et ne parviennent à revenir en France qu'en s'imposant les fatigues les plus cruelles, les privations les plus homicides ; enfin Y. Vernaud a été emporté en quelques jours par une maladie cruelle ; Armand est mort à l'hôpital, laissant trois enfants et sa femme dans la misère ; Edmond Frossard a succombé au choléra, ce fléau des grandes villes. Je ne suis entouré que de veuves et d'orphelins ; et quand je me retourne vers ce lieu de refuge que nous avions essayé de créer à Boussac, au-dessus et loin de ce déluge de corruption et de mal, là encore je ne trouve que ruines. Notre imprimerie est muette, notre école est déserte ; je retrouve épars les enfants que nous y avions réunis, et cette même terre où fut planté l'étendard de l'Association est à cette heure déchirée par une charrue étrangère. Henri Achille, ce grand jeune homme, si beau dans ces champs de la Marche où il conduisait nos boeufs, et dont le coeur si noble était voué à l'Association, Henri Achille n'st plus à Boussac, il est mort en Algérie, consumé de tourments et de regrets !

            Faut-il clore cette liste ? Oh ! oui, il est temps, car je me rappellerais ma pauvre fiancée succombant à l'une de ces maladies qu'engendre la vie artificielle du monde bourgeois ; car je me souviendrais de l'enfant de Desages, frappé dans le sein même de sa mère, et je finirais par douter de la vie !

            J'ai pu cependant jusqu'ici tracer ce tableau douloureux, redire ces catastrophes sans verser une larme. Mon coeur s'est-il pétrifié ? Me suis-je donc endurci à la douleur ? Non ; mais à ce moment où je me sens atteint si cruellement dans mes amis et dans les entreprises formées avec eux, à cette heure où je suis frappé dans ma vie tout entière, je suis plein d'espoir, de charité et de foi. Je sens vivement les pertes que j'ai faites, mais je vois du même coup les victoires qu'a remportées l'Idée. En vain la mort a frappé dans nos rang, en vain nous emportera-t-elle tous à notre heure, ce n'est pas avec nous qu'est la mort ; elle est avec les oppresseurs du peuple, elle conduit leurs pas, elle est dans leurs desseins, dans leurs pensées, dans leurs oeuvres. C'est elle qui creuse sous leurs pas ces abîmes où les entraînent leurs passions. Mais les liens de la mort, si puissants sur les méchants, ne pourront rien sur nous tant que nous marcherons dans les voies de la vérité, de la vertu et du bien. Le grand apôtre Saint Paul a dit : "L'ennemi qui sera vaincu le dernier, c'est la mort" : mais il a contribué à formuler la science de la vie, et il a pu dire après avoir élevé les hommes au nom même de cette science : "O mort ! où est ta victoire ? ô mort ! où donc ton aiguillon ? ...". Disciples et continuateurs de cette science religieuse, éternelle à la fois et progressive, emparons-nous de cette immense foi à la Vie qui inspira Saint Paul ; et, certains de la solidarité éternelle des hommes, répétons avec lui ces paroles sublimes ! ...

            Maintenant, disons ce que nous avons souffert et en même temps ce que nous avons tenté ; ce que nous avons perdu, mais aussi ce que Dieu nous a permis d'accomplir ; racontons naïvement notre vie passée dans la recherche de l'Association religieuse : le lecteur tirera, j'espère, de ce récit, des enseignements utiles, et quant à nous, nous y trouverons une confimation nouvelle de notre foi.

            Ce travail aura trois parties : d'abord une partie nécrologique contenant quelques détails sur nos amis morts ; ensuite le récit succinct des principaux faits relatifs à l'Association, et qui se sont passés à Boussac ; et, enfin, la conclusion théorique à tirer selon nous de ces mêmes faits, en vue de l'établissement parmi les hommes de la Liberté, de la Fraternité, de l'Egalité, et de l'Unité. C'est toujours, comme on voit, du problème de la société humaine, du salut de l'homme qu'il s'agit ici. C'est un détail de l'histoire du Peuple que nous allons tracer.