Théophile Thoré

Union Socialiste

Première publication

 

Les Aigles et les Dieux

 

            Lorsqu’après l’attentat du 2 décembre contre la République Française, le meurtrier de la République Romaine s’empressa de s’agenouiller hypocritement dans le temple Catholique ; lorsque, couvert de sang Français, il osa réclamer de l’Eglise, comme prix du sang Italien, la bénédiction solennelle du parjure et de la violence ; lorsque, sous les voûtes de la Cathédrale du Moyen-Age, le Prince et le Prêtre louèrent ensemble le même Dieu  - Te Deum Laudamus - , le Dix-Neuvième Siècle s’étonna de cette tentative insensée d’une double résurrection.

            La Fête militaire et religieuse du 10 mai vient de mettre en évidence le caractère de cette restauration fantastique du Pape et de l’Empereur.

            Le crime contre la liberté en Italie n’avait été que la préméditation du crime contre la liberté en France. Le pouvoir temporel avait relevé à Rome le pouvoir spirituel pour en obtenir, à son tour, aide et consécration. Le Prince se sert du Prêtre après l’avoir servi ; et, renouvelant ensemble la vieille alliance du lion et du renard, ils entendent user en commun de l’instrument du despotisme catholique et monarchique.

            C’est pourquoi le chef de l’Eglise, en présence du chef de l’Etat – le prince des prêtres en présence du prince des soldats -, a fait agenouiller dans le Champ de Mars l’Armée Française, qui s’était prosternée déjà aux pieds du Vatican, après avoir mitraillé le peuple Romain […].

            C’est là le terrible et sublime problème que la fête du 10 mai a mis en relief. Les doctrines ne se définissant bien que par leur antagonisme, comme en peinture les objets se dessinent surtout par les fonds.

            D’un côté, Les Aigles et les Dieux, c’est-à-dire le passé ; si César subalternise le pouvoir religieux, c’est le Paganisme antique ; si le pape subalternise le pouvoir temporel, c’est le Moyen-Age catholique et féodal. Ici et là, l’obéissance pour devoir, la force pour moyen.

            De l’autre côté, la conscience et la raison, le droit fondé sur la Liberté et l’Humanité, la souveraineté universelle.

            Du côté du Catholicisme, le Prêtre et le Soldat.

            Du côté du Socialisme, l’Humanité.

            Il faut choisir enfin. Nous sommes en présence, non plus de l’ancien régime dissimulé sous les concessions perfides des monarchies tempérées ou sous les hypocrisies sceptiques et lâches des religions constitutionnelles, mais de l’ancien dogme tout entier ; les maîtres de l’ancien monde se soutiennent momentanément en faisceau, maudissant et écrasant de concert les qualités vives des hommes et des peuples, les conquêtes de l’histoire et du génie.

            Tout Socialiste, tout  Démocrate, tout Républicain, tout Révolutionnaire est mis en demeure, forcément, de reconnaître ou de nier le Catholicisme. Il ne s’agit pas de tel ou tel fragment de l’organisation politique, de telle ou telle pièce du mécanisme social, de telle ou telle idée spéculative ; il s’agit du principe même de la doctrine qui opprime le monde.

            Elevons-nous donc à la hauteur d’un principe, d’une religion, qui enfante une politique, une société tout entière. A l’ensemble de l’ancien dogme Catholique, condamné par l’esprit humain, opposons l’ensemble de la Doctrine créée par l’esprit humain.

            Au Dieu de la force et du hasard, opposons le Dieu de la Liberté et de la Justice : au Dieu des combats, le Dieu du Travail et de la Fraternité !

            Les Temps approchent où les aigles bénies vont pousser le cri sinistre de la bataille. Préparons-nous à briser leurs ailes soulevées par le vent de la haine et de l’orgueil. Que l’oiseau de proie tombe sous la flèche de la vraie religion, qui a nom Socialisme et Humanité !

            « Le Titan révolutionnaire n’a pas cessé de remuer sous la montagne qui l’écrase », comme dit l’Univers, à propos de la fête du 10 mai. Hé bien oui, pour employer les symboles Païens ressuscités par l’Archevêque et par son journal, que le Titan, le fils de la terre, ne craignent  pas d’escalader le ciel !

            In hoc signo vinces ! C’est à cette condition seule que nous vaincrons “Le prêtre et le Soldat », César et les faux dieux !      

            Au nom de l’UNION SOCIALISTE,

            Sur la demande du Comité  et avec l’assentiment du Conseil

T. THORE

                         Londres,  le 15 mai [1852]