Lettre d'Alfred Talandier publiée par Leroux dans l'Espérance de Jersey

 

 

LETTRE D'ALFRED TALANDIER

Londres, 27 août 1858.

"Cher Pierre,

"Est-ce, ou non, un des signes caractéristiques des époques de rénovation, que les actes les plus véritablement religieux soient en apparence les plus irréligieux ? Souffrez que je cite des exemples.

"Les deux actes les plus religieux qui, selon moi, se soient accomplis récemment sont : la constitution des SOCIÉTÉS D AFFRANCHISSEMENT, en Belgique et celle de 1 ASSOCIATION INTERNATIONALE.

"Les premières n'ont pour but, en apparence, que de soustraire à l'intervention du prêtre les principaux actes de la vie, la mort d'abord, plus tard la naissance, le mariage, etc. N'est-ce pas le comble de l'irréligion ! Mais attendez. Les Affranchis cessent-ils de rendre à leurs morts les honneurs funèbres ? Non. Seulement, au lieu de la Trinité mystérieuse de l'Eglise Chrétienne, c'est la Trinité intelligible de la Révolution : "Liberté, Egalité, Fraternité", qu'ils invoquent; et c'est pourquoi le nouvel acte est, en dépit des apparences, plus moral et plus religieux que l'ancien.

"Quant à IASSOCIATION INTERNATIONALE, c'est un premier pas dans la pratique de la Religion de lHumanité : c'est la renonciation expresse à la patrie-caste ; c'est de tous les actes possibles, selon moi, le plus religieux. Et cependant comme on nous a traités, même nos amis, même vous ! Cette oeuvre, dites- vous, c'est l'UNION SOCIALISTE sans doctrine. Est-ce que vous croyez que c'est aimable ce que vous m'avez dit là ? Mais il ne s'agit pas de savoir si c'est aimable : est-ce que c'est vrai ?

"Vous ne devez pas juger d'une Société d'après l'opinion particulière d'un de ses membres sur tel ou tel point, mais d'après les actes collectifs de la Société elle-même. Or lequel des actes de lAssociation Internationale a pu vous faire juger que nous n'avions pas de doctrine ? Tenez, ami cher et vénéré, je vous le dis entre nous, vous avez pu vous tenir, en personne, hors de notre Association ; mais, en idée, vous y avez été, vous y avez travaillé avec nous. Nous avons une doctrine, celle de lHumanité ; une tradition, celle de la Révolution ; un dogme, celui de la Solidarité,- un drapeau, celui de la république démocratique et sociale universelle : et nous savons très bien que c'est à tout cela, et non à nos vertus particulières, que nous devons le peu de succès que nous avons eu. Cependant cette oeuvre ne vous a pas paru digne de votre concours, et, hélas ! en cette occasion vous vous êtes trouvé en compagnie de Ledru, Mazzini, Kossuth, et bien d'autres. Que voulez-vous ! L'Association Internationale est si mal composée ! Des cordonniers Anglais, des tailleurs Allemands, Belges, etc., un tas de démagogues très compromettants. Les ouvriers respectables eux-mêmes n'en veulent pas entendre parler. (Vous savez ! quand-un ouvrier tourne au Corbon ou au Pepin, il devient très respectable). Bref, nous ne sommes pas respectables, voilà le fin mot.

"Eh bien, cher ami, qu’y faire ! Si c'est une nécessité du temps présent de n'être pas respectable, comme c'en est une de paraître irréligieux, ne faut-il pas s'y soumettre ? La mésintelligence n'est-elle pas, après tout, beaucoup plus dans les mots que dans les choses ? Ecoutez ! Je connais bon nombre de braves gens, coeurs sincères, aimants, solides, républicains socialistes jusqu'à la mort, et qui conforment leur conduite à leurs opinions. Parlez-leur de solidarité, d'égalité, de fraternité, de justice, de sacrifice même, - très bien ; mais ne leur parlez pas de Dieu, ou ils vous traiteront de Bonaparte. Que de fois j'ai vu notre amie Jeanne, avec son dieu d'amour, de justice, et de vérité, les faire devenir bleus de colère et d'impatience !

Cependant, au fond, ils sont tout aussi religieux que Jeanne (dans le sens profond de la solidarité humaine) ; mais ils ne peuvent oublier que c'est sous l'invocation de Dieu que toutes les tyrannies ont mis leur raison sociale ; et ils attendent sans doute pour rendre gloire à Dieu, d'avoir fait justice des droits divins au nom desquels prêtres, rois et maîtres, les ont, de temps immémorial, tyrannisés. Ont-ils tort ? Pas tout-à-fait, dans mon humble opinion. Il m'est arrivé à moi-même de dire que je ne rendrais justice à Christ que lorsqu'il ne serait plus dieu : et je pense en effet que cela est plus sage que de mettre la Révolution sous l'aile du Christianisme. Quoi qu71 en soit, cher ami, je vous soumets ces considérations comme des symptômes de l'état actuel des esprits, état qu 71 est nécessaire de consulter pour savoir quel mode convient le mieux actuellement à la propagande de la vérité.

,, Quant à moi (puisque je suis appelé à donner mon avis sur votre Revue), quoique je trouve que, dans la Grève de Samarez, vous suiviez un peu trop l'avis de votre voisin (non sans vous en douter), et nous donniez des chapitres de vos mémoires dont la publication n'est peut-être pas précisément opportune ; - quoique, sur la création, j'eusse préféré votre hypothèse au résumé des hypothèses des autres ; - quoique, à propos de Comte, je trouve que vous attribuez à Saint-Simon seul toute une floraison d'idées qui n'a pas dû se produire dans la tête d'un seul ; - quoique, enfin, je pense que vous oubliez un peu trop, tout en combattant le matérialisme, de combattre le spiritualisme, qui ne vaut guère mieux, - j'espère, malgré toutes ces ombres de critique, que vous ne doutez pas du plaisir que j'ai éprouvé à vous voir rompre un silence qui a duré trop longtemps. J'aime mieux voir, dans la lettre que vous avez eu la bonté de m'adresser à ce sujet, le témoignage d'une affection qui m'est précieuse entre toutes, qu'une demande sérieuse de donner mon avis sur votre oeuvre. Une critique quelconque (en admettant que je fusse de force à la faire) pourrait-elle influencer votre marche, modifîer le cours que vous avez d'avance tracé à vos travaux ? S'agit-il, dans une pareille oeuvre, de nous plaire, à moi ou à tel ou tel autre de vos amis ? Non, évidemment. Il s'agit de la vérité, telle que vous la concevez, de la vérité seule. Que la manière dont vous l'exposez nous plaise ou non, cela importe bien peu. Toutefois j'ai osé, sur la forme de cette propagande, vous donner mon avis ; et je l'ai fait avec d'autant plus de liberté, que, confessant moi-même la Solidarité, la Triade, et le Circulus, je n'ai pas craint que vous vissiez en moi un adversaire de vos idées. J'ai un peu tardé à vous écrire ; mais vous-même, s’il vous en souvient, m'aviez autorisé à ne vous répondre qu'après avoir pris connaissance de la seconde Livraison de L’Espérance. Maintenant (est-ce une fatalité de la triade ?) je serais presque tenté d'attendre la troisième. Mais non, je ne le puis : je ne saurais vous écrire sans vous dire ce que je pense, et je ne saurais rester plus longtemps sans vous écrire et vous remercier. Car, aussi indiscipliné que je sois, je n'en suis pas moins un de vos disciples, un de ceux qui, dans le Socialisme, rattacheront toujours à vous, avec un sentiment de profonde reconnaissance, leur filiation intellectuelle.

"Adieu, cher père et ami ; nous vous envoyons, mon enfant, ma femme, et moi, une triade de baisers.

'                                   ALFRED TALANDIER ".