ÉLÉMENTS DE PHILOSOPHIE SOCIALE

D'APRÈS LES ÉCRITS DE M. PIERRE LEROUX

tome I, 1844, p. 248-253

         Robert (du Var) publia en 1844 le tome I de l'Histoire de la classe ouvrière depuis l'esclavage jusqu'au prolétariat de nos jours. Le Tome II parut en 1845, et les pages 129-134 développaient une longue comparaison entre la concurrence et la guerre. Jadis, la guerre faisait du vainqueur "le  maître du champ et des femmes qui le cultivent, car les premiers Ilotes furent des femmes". Ensuite, vaincus, vassaux et petits propriétaires s'en allèrent grossir les rangs du pur servage. "De même, rentiers  et chefs d'ateliers seront vaincus, dépouillés par les hauts seigneurs de la finance et de l'industrie. […] Toutes les richesses, toutes les marchandises du monde ne  sont que du travail humain, de la sueur humaine plus  ou moins condensée. La banque est à la monnaie d'or ce que l'artillerie était aux armes blanches."

         Ce long passage semblera peut-être "prémarxiste". Il n'est pas un simple résumé, mais une citation textuelle de Malthus et les économistes, que Pierre Leroux n'avait pas encore publié, qui allait paraître en janvier 1846 dans la "Revue sociale". Unique ouvrage de Leroux qui ait été réédité en 1896 ; lu dans les Bourses du Travail, Ferdinand Pelloutier l'a constaté. Or il ne s'agissait pas d'un larcin ; d'abord parce que Robert (du Var) terminait cette citation en louant "le grand philosophe, formulateur de la Doctrine de l'Humanité, à la lumière de laquelle nous avons nous-même écrit cette histoire". Et aussi parce que dans cette "Revue sociale" Luc Desages (gendre de P.Leroux) avait annoncé en décembre 1845 que cette Histoire de la classe ouvrière comprenant l'histoire de "l'esclavage, appropriation de l'homme par l'homme", allait être publié en quatre-vingt livraisons à 25 centimes. Dans une revue mensuelle, "La Démocratie", "notre ami Robert (du Var),  avait répandu la doctrine de De l'Humanité. Aujourd'hui il est historien". 

          L'histoire des idées politiques a fait abstraction de Pierre Leroux. Et donc abstraction aussi de ces quatre-vingt livraisons et de leur effet sur l'opinion publique. L'Institut d'Etudes politiques et l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales ne répondent rien  si on demande : pourquoi, en mai 48, dans la Seine où il n'habitait plus depuis trois ans, Leroux a-t-il eu plus de voix que Hugo, Proudhon et Louis Bonaparte ? Pourquoi les Boussaquins eurent-ils dès l'année suivante plus d'influence que les socialistes estampillés par l'historiographie, Considerant, Pecqueur, Vidal, Villegardelle ? C'est que Leroux n'avait pas que George Sand comme "vulgarisateur". Robert (du Var), cet inconnu, était à la fois un bon vulgarisateur et un intelligent polygraphe. Si on ne connaît ni la "Revue sociale" ni l'Encyclopédie nouvelle", on admirera son érudition historique, en particulier au sujet des auteurs anciens ayant parlé de l'esclavage. Mais il avait aussi, tirées des mêmes sources non universitaires beaucoup d'autres connaissances. En 1844, à la première page de cette Histoire, il renvoyait à ses Eléments de philosophie sociale, rédigés d'après les écrits de M.Pierre Leroux. Ce livre méritait d'être lu en Allemagne, surtout à cause du  chapitre VI,  brillante récapitulation de l'histoire de la métaphysique : Gassendi contre Descartes; Locke, contre Leibnitz ; ensuite, "le sceptre de la métaphysique ayant été cédé à l'Allemagne", Kant, Schelling, Hegel. Importante citation de Ahrens, professeur à Goettingue, comparant en 1838 Fichte, Jabobi, Schleiermacher et Krause, appelant Selbstinnesein l'intraduisible Gemüth  qui "exprime une unité primitive du sentiment et de la concience". Donc, "coïncidence providentielle, confirmation par l'Allemagne de la formule psychologique française", non pas celle (dualiste) de M. Cousin, mais celle de Pierre Leroux, qui voit dans le sentiment "un pont" entre la sensation et la  connaissance. M. Cousin est étudié au le chapitre VII. Lequel sera suivi d'autres, traitant du brahmanisme, du Tao, de Parménide, Pythagore, Platon, et du Christianisme, références faites à l'Encyclopédie dont l'histoire de la philosophie a fait abstraction. En 1994, dans un ouvrage intitulé Une humanité affranchie de Dieu, un chapitre sur Krause relie le chapitre Pïerre Leroux aux chapitres Kant, Fichte, et Hegel, tandis que Fourier, Proudhon, Bakounine, Cabet, Marx et Engels ne sont mentionnés que pour mémoire. Mais c'est le bon plaisir de Proudhon et d'Engels  qui a fait disparaître le souvenir des documents détruits par la gendarmerie. Comme un naufrage, où le corps se perd dans l'eau, le nom dans la mémoire. Sauvons du moins les pages 248-255.

 Jacques Viard

                                                                        

         Il y a deux phénomènes de la plus haute importance et sans lesquels les différentes générations présenteraient un caractère d'uniformité absolue.

         Le premier, ce sont les instruments civilisateurs, tels que l'architecture, la musique, la peinture, la sculpture, l'écriture, l'imprimerie, lesquels, dépositaires des produits de la vie antérieure de l'humanité, et transmis, augmentés de siècle en siècle, font que tout homme en naissant trouve à sa disposition un immense atelier où il puise les outils nécessaires à son triple développement. Cet atelier c'est le milieu social, l'humanité, qui, comme la mère dont le sein offre un lait substantiel au nouveau né, présente à chaque homme les éléments de sa vie.

         Mais cet avantage de rencontrer dans l'humanité les instruments civilisateurs serait insuffisant pour le développement du progrès humain, s'il ne s'attachait pas un caractère particulier à chaque génération elle-même, je veux parler de l'innéité qu'apporte tout homme en naissant, laquelle n'étant qu'une concentration en l'individu des facultés intellectuelles telles que ses parents les ont perfectionnées, le constitue force assez puissante, non seulement pour utiliser les instruments civilisateurs que la société met à son service, mais pour imprimer par lui-même à ces instruments une extension nouvelle.

         Effectivement, comment admettre, comme le soutient Locke, que l'enfant à sa naissance n'est qu'une table rase ? — Sans nous étayer ici de l'autorité si imposante de Platon, de plusieurs Pères de l'Eglise, de Descartes et surtout de Leibniz, il est impossible, dans ce cas, à ne consulter que la simplicité des lois de la nature, d'expliquer la faculté que possède chaque génération de s'assimiler et de perfectionner à son tour la science antérieure.

         Pour qu'une génération nouvelle se mette immédiatement en rapport avec la génération précédente au point d'ajouter elle-même à la série des découvertes déjà faites, il est de nécessité absolue que tout homme en naissant renferme en soi des dispositions morales qui lui permettent de se nourrir des produits de la vie antérieure de l'humanité. Quoi ! nous reconnaissons qu'en chimie tout composé ne se forme qu'en vertu d'attractions latentes contenues à-la-fois dans les deux corps d'où résulte le nouveau composé, et nous ne voudrions voir qu'une table rase dans l'enfant capable néanmoins de s'assimiler les produits de la vie natérieure de l'humanité ! Mais quelle raison y-a-t-il donc de ce phénomène ? Que le milieu social soit puissant par lui-même ; que l'enfant plongé, pour ainsi dire, dans cette atmosphère, en soit de suite imprégné, environné à son insu, cela est certain ; mais ce qui ne l'est pas moins, c'est que l'enfant doit être prédisposé particulièrement au milieu social qui l'environne ; je dis particulièrement, car la combinaison morale qui s'opère entre lui et la société, ne saurait avoir lieu au même degré entre un sauvage et cette société, pourquoi ? sinon que ce sauvage, doué d'innéité différente, n'est pas apte par cela même à s'harmoniser avec ce milieu social.

         Il résulte de ceci qu'une innéité toujours nouvelle accompagne chaque génération, car de même que les organes matériels que l'enfant reçoit des parents ne lui sont pas transmis tels que ces parents eux-mêmes les avaient reçus, mais au contraire développés, perfectionnés par un long exercice, de même les facultés morales que l'enfant apporte en naissant, ne sont pas telles que ses parents les avaient reçues, mais modifiées, perfectionnées au contraire, par un long usage ; c'est là la raison qui fait qu'une génération ne se borne pas à s'assimiler les produits de la vie antérieure de l'humanité, mais que dépositaire, intellectuellement parlant, des facultés modifiés, exercées, développées par la génération précédente, elle peut à son tour, par les nouveaux rapports qu'elle établit avec le monde extérieur, perfectionner ces mêmes facultés et poursuivre ainsi à travers le temps et l'espace la victoire de l'intelligence sur la nature, de sorte que nous pouvons dire avec Pascal : "Que toute la suite des hommes pendant le cours de tant de siècles doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours, et qui apprend continuellement" [1] .

         Ainsi donc, la perfectibilité humaine ou l'idéalisme comporte trois conditions de développement : 1° l'innéité ; 2° l'éducation ou le milieu social ; 3° la nature extérieure, laquelle est comme l'éternel réservoir où l'homme plonge sans cesse pour en enlever de certains produits qu'en vertu de l'innéité dirigée par l'éducation, il surajoute à la vie antérieure. Or, comme l'idéalisme se compose dans son développement des mêmes éléments trinaires que la manifestation de la vie, il s'ensuit que l'idéalisme, création incessante dans l'homme du Verbe divin, qui implique toujours les deux autres hypostases, c'est la tendance de l'homme vers Dieu un et triple à la fois.

         En s'assimilant successivement la nature par la sensation, l'homme tend vers la puissance divine.

         Par le développement de la connaissance, il s'approprie de plus en plus la science divine.

         Par l'expansion progressive du sentiment, il se pénètre de plus en plus de l'amour divin.

         De sorte que la trinité humaine marchant à la lumière du Verbe créateur, se rapproche incessamment de la trinité divine dont elle est l'image, et comme Dieu ne se découvre à l'homme qu'à travers la nature et l'humanité, il résulte que la création de l'idéal divin dans l'homme, constitue en même temps la nature et l'humanité, ce qui embrasse le grand et mystérieux engendrement de la vie simultanée en Dieu dans l'homme et la nature [2] .

         Quel but grandiose, exaltant, l'idéalisme révèle à chaque homme toujours composé de l'élément trinaire sensation-sentiment-connaissance !

         Par l'innéité ou force assimilatrice qui le constitue, à l'aide des éléments civilisateurs que l'humanité met à son service, par les nouvelles combinaisons qu'il peut former de sa vie réelle et de sa vie idéale, tout homme devient par là même propre à s'assimiler tout l'idéal antérieur de l'humanité.

         Il y a plus, si, comme nous le croyons, l'homme est destiné à la renaissance dans l'humanité, il résulte que chaque homme est appelé à personnifier un jour en lui les progrès successifs des diverses générations.


[1] C'est de cette manière qu'il faut entendre l'incarnation successive de l'idée chez l'homme, dont le Verbe fait chair des chrétiens est une si haute expression. En Jésus brillaient tous les rayons du Verbe divin qui avaient apparu successivement avant lui ; voilà pourquoi saint Jean l'appelle la lumière, la vie ; et il n'était cela que parce qu'en vertu d'innéités successives, il était l'incarnation de la vie antérieure de l'humanité, où s'étaient concentrées les créations progressivs du Verbe divin.

[2] Ce développement simultané de la vie en Dieu, dans l'homme et la nature, comporte une série d'idées capitales que nous devons faire remarquer au lecteur, car ces idées touchent au grand mystère de l'Eucharistie, si légèrement interprété par les chrétiens modernes.

                Dieu ne se manifestant qu'à travers la nature et l'humanité, il s'ensuit : 1° que Dieu est l'être universel en qui se relient et dont se nourrissent toutes les créatures ; 2° que les hommes participent tous à la même vie, et qu'ainsi vivre c'est communier avec tous ses semblables à travers le temps et l'espace ; 3° que toutes les créatures se pénètrent mutuellement non seulement par attraction, par affinité, mais par identité complète de vie. Or, toutes ces idées étaient virtuellement renfermées au moins dans les profondeurs du mystère eucharistique dont saint Paul exprimait ainsi la face sociale : "Nous ne sommes tous ensemble qu'un seul pain et un seul corps, parce que nous participons tous à un même pain".

                Voici comment Pierre Leroux dévoile toute la grandeur de ce mystère : "Il y avait plusieurs idées dans l'Eucharistie : 1° l'idée du festin égalitaire, du repas commun, symbole et réalisation de la fraternité humaine, ou en d'autres termes de l'unité de l'esprit humain et de la solidarité réciproque des hommes ; 2° une idée encore plus profonde, source et fondement de la première, savoir, l'idée que les hommes vivent tous de la vie, que les idées des uns servent à nourrir les autres, et qu'ainsi la vie du genre humain consiste dans une assimilation véritable que les générations nouvelles font des produits des générations antérieures, se nourrissant pour ainsi dire de la vie et de la substance de leurs pères ; 3° une généralisation encore plus grande de cette même idée, savoir, que c'est là la loi générale de manifestation et de nutrition de la vie au sein de toutes les créatures ; 4° enfin, la dernière généralisation possible de la même idée, savoir, que Dieu, l'Etre universel, est le milieu de la manifestation de la vie au sein de toutes les créatures, et que c'est de lui pour ainsi dire qu'elles vivent et se nourrissent, puisqu'il intervient dans toutes à trois titres, comme créateur, comme vivificateur, et comme lien qui les unit et les rapproche. De ces quatre idées corrélatives les unes aux autres, et qui durent se rencontrer nécessairement au fond de ce mystère ou sacrement de l'Eucharistie, parce que l'une ne pouvait pas être aperçue sans que les autres le fussent, deux surtout furent développées sous le règne du Christianisme, la première et la dernière. Après avoir été, surtout pendant tous les premiers siècles, le repas des agapes, le repas de l'union, de la communion, l'Eucharistie devint, surtout au moyen-âge, le symbole de l'incarnation de l'idée divine ou du Verbe divin dans la créature. La présence réelle du Verbe ou de Dieu dans l'Eucharistie ne fut décidée positivement que très tard, après avoir occupé les esprits du neuvième au onzième siècle ; ce qui prouve bien évidemment qu'une grande obscurité avait été laissée sur ce symbole. Mais les prémisses de cette décision étaient certainement posées, et Jésus lui-même, dans l'évangile, les avait posées. Quant aux deux autres idées, bien qu'elles ait dû apparaître confusément avec celles que je viens de dire, elles furent négligées et à peine remarquées. Et véritablement elles ne devaient pas être développées et comprises sous l'empire du Christianisme ; car, développées et comprises, eles conduisent plutôt à la doctrine d'un progrès incessant et d'une perfectibilité indéfinie, qu'à la théorie purement chrétienne.