DISCOURS PRONONCÉ À BOUSSAC (CREUSE) LE 21 juin 1903 PAR MONSIEUR CAMILLE PELLETAN,

MINISTRE DE LA MARINE,

À L'OCCASION DE L'INAUGURATION DE LA STATUE DE PIERRE LEROUX

         «Nul n'a mieux mérité l'hommage qui lui est tardivement rendu par la démocratie, que le grand esprit, le grand coeur et le grand caractère, dont cette statue consacre la mémoire.

         Je rappelle d'abord sa vie en quelques mots, né dans la misère, mais avec une intelligence dévorante, malgré la pauvreté qui le condamne à interrompre ses études, il entre dans un bon rang à l'école polytechnique. C'est une carrière assurée d'aisance et d'honneur. Mais, à ce moment son père meurt ; les siens sont dans la détresse. Pour les soutenir, il se fait commis d'abord, ouvrier ensuite : et devenant tour à tour maçon, typographe, prend ainsi contact avec les masses profondes et obscures des travailleurs, partage leurs labeurs avec leurs souffrances, et entre en communion intime avec l'âme du peuple qui était si ignorée aux premiers temps de la Restauration, et qui, on peut le dire, s'ignorait encore lui-même.

         Son mérite éclatant le tire rapidement de l'obscurité. Il arrive vite, lui qui n'a jamais cherché à arriver. Tout jeune encore, il est un des chefs d'une revue très importante, le Globe, qui a exercé sur les dernières années de la monarchie dite légitime, une influence considérable. Il a là pour égaux, pour compagnons de lutte, les noms les plus illustres de l'aristocratie libérale, les Guizot, les Cousin, les Rémusat, etc.

         Le coup d'Etat manqué de 1830 éclate : tandis que ceux qui profiteront de sa défaite, se cachent à l'heure du péril, Pierre Leroux s'offre au danger : le peuple triomphe. Et dès le lendemain ne reconnaissant rien de son idéal dans la monarchie sortie de la Révolution escamotée de 1830, Pierre Leroux rentre dans la lutte contre elle. Nouveau triomphe en février 1848, après dix-huit ans d'épreuves. Il a été des premiers au combat. Il est des premiers à en réclamer le prix pour les déshérités : et son unique récompense, c'est l'exil, dès que le deux décembre égorge les libertés publiques. Hélas ! le châtiment vient d'un pied boiteux. Et la France est déjà envahie quand elle secoue le joug. C'est l'heure où Pierre Leroux, accablé d'années, va mourir, frappé au coeur par les mutilations de cette patrie qu'il a tant aimée.

         Voilà en quelques lignes, la vie de Pierre Leroux. Comme nos grands ancêtres de cette époque d'enthousiasme, il a été de tous les combats. Il n'a été d'aucune des victoires. A travers les persécutions et les détresses il a laissé une trace lumineuse dans l'histoire de la démocratie, consolé de tous les malheurs par cette passion de l'idéal, qui est le plus grand bonheur de la vie, et sans doute aussi, par les amitiés, les admirations, que la force débordante de son intelligence, la puissance et la générosité de sa pensée, l'éloquence apostolique de sa parole, la hauteur de son caractère ont jusqu'au bout groupées autour de lui.

         Il me reste à indiquer la pensée qui donne à l'oeuvre de Pierre Leroux son originalité. Par suite de passions généreuses de 1830, toutes les convictions prenaient alors un caractère d'enthousiasme religieux. Une forme aussi mystique ne va pas sans certaines singularités dogmatiques, sans je ne sais quelle superstition des nombres et des mots. Les philosophes, créateurs de la science humaine, n'ont pas su eux-mêmes, s'en défendre. De là, dans la doctrine de Pierre Leroux, des formes vieillies, qui dans ce temps donnaient une sorte d'attrait mystérieux à sa pensée, et qu'il est facile de ridiculiser aujourd'hui. Dégagée des vêtements simples que lui donnait la mode du temps, l'idée maîtresse de Pierre Leroux se résume d'un mot : c'est la religion de l'humanité.

         C'est au lendemain de la Révolution de 1830 qu'il conçoit cette haute idée. Pour les grandes intelligences de ce temps déjà lointain, les glorieuses journées de juillet ont été encore moins une révolution qu'une révélation. Elles furent la rentrée en scène du peuple. Déjà à une époque antérieure on n'avait pas soupçonné l'existence intellectuelle de ce grand peuple de France. Les philosophes du XVIIIe siècle travaillaient pour lui sans s'imaginer qu'il peut les comprendre. Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Diderot, croyaient n'écrire que pour une élite de lettrés. Quelle surprise, quand, à la prise de la Bastille, le peuple des deshérités et des ignorants mit la main sur la souveraineté, pour faire pendant dix ans l'histoire du monde au nom de la pensée nouvelle ! Mais ce ne fut qu'un instant. Après le coup d'Etat de Brumaire, le peuple disparut aussi soudainement, aussi complètement qu'il avait apparu. Trente ans après, son rôle historique n'était plus que le vague souvenir d'un rêve terrible et fantastique qui s'était dissipé. Pendant toute la longue lutte entre l'esprit du passé et l'esprit de l'avenir qui a rempli la Restauration, le peuple ne paraît nulle part. Toutes les questions politiques, littéraires, artistiques, restent enfermées dans un petit monde de nobles et de bourgeois.

         On eût dit que le peuple de 1792 et de 1793, le peuple de Danton et de Robespierre, avait fait explosion le quatorze juillet 1789, pour rentrer à tout jamais sous terre comme ces convultions volcaniques qui déchirent parfois l'écorce du globe. Soudain poussé par la puissance du feu intérieur, une île nouvelle apparaît à la surface des mers. Quelques jours après, elle disparaît, et les flots se referment pour toujours sur la place où elle a vécu un instant.

         On ignorait tellement le peuple, à la veille des journées de juillet, que pendant les préparatifs du coup d'Etat les plus ardents des partisans de la révolution, Armand Carre en tête, croyaient qu'il prendrait fait et cause pour la royauté de Charles X contre le drapeau de la liberté. Ils étaient loin de compte. Au jour du combat engagé par le libéralisme bourgeois, le libéralisme bourgeois se cachait. Et c'est le peuple qui remportat la victoire.

         La grande populace et la sainte canaille se vouaient à l'immortalité. Ce spectacle produisit une profonde impression sur tous les hommes d'idéal, quels qu'ils fussent. On comprit alors le principe nécessaire de la société future : la justice pour les déshérités. Tous les grands esprits en découvrant que les travailleurs sans ressources n'étaient pas un troupeau courbé sous le joug, mais des êtres doués de pensées, de sentiments, entrevirent l'idée de la réforme sociale comme l'oeuvre imposée au siècle. Ceux qui jusque là étaient resté attachés au principe du moyen-âge, passèrent dans la mesure où cela leur était possible au principe de la révolution. Chateaubriant lui-même ne fut pas des derniers. Lamartine et Victor Hugo furent des premiers. Et c'est de ce jour que date la conquête de ces deux gloires à la démocratie.

         On devine quelle impression le même spectacle fit sur des hommes tels que Pierre Leroux.

         Rien de large comme la conception de la solidarité humaine, telle que Pierre Leroux la formule : c'est la grande communion de tous dans l'idée de justice. Et avec quelle force de pensée il montre que la charité chrétienne n'a rien du principe moderne qui doit unir le genre humain. Avec quelle puissance il oppose à cette charité qui est une grâce, humiliante pour qui la reçoit et pour celui qui la fait, un appel aux faveurs de l'autre monde, et en quelque sorte un prêt à usure à Dieu, avec quelle puissance, dis-je, il lui oppose la solidarité démocratique qui commande de donner au déshérité, non une aumône, mais sa part équitable de richesse et de bonheur et qui réclame pour lui, non je ne sais quelle pitié, mais l'amour de la justice. C'est ainsi qu'il arrive, un des premiers, au principe du socialisme. Dans le vieux monde du moyen âge et de l'ancien régime, c'était au nom du principe religieux que les uns étaient maîtres et les autres serfs. C'était au nom du dogme qu'à ceux qui souffraient ici-bas on montrait comme consolation une vie meilleure dans le ciel. Le principe théocratique a disparu. Aujourd'hui : au nom de quel droit, au nom de quelle idée, les privilégiés de la fortune condamneraient-ils les masses de travailleurs à la misère ?

         L'affranchissement social des travailleurs au nom de la solidarité de toute la grande famille humaine voilà l'idée, voilà la passion de Pierre Leroux. Mais ne croyez pas que s'il a l'amour profond de l'humanité sans distinction de race, il veuille sacrifier ainsi, ou bien l'idée de patrie, ou l'idée de famille. Non, il sent trop bien que l'homme, sans lien plus étroit que celui qui l'unit à l'ensemble du genre humain, ne serait qu'un grain de sable perdu dans l'immensité.

         J'insiste sur cette idée de la patrie telle que la concevaient nos pères, telle qu'à mon sens, elle s'impose aux Républicains. Ils adoraient la France. Ils la voulaient grande et forte. Ils rêvaient pour elle toutes les conquêtes, mais toutes les conquêtes que peut accomplir la puissance pacifique de l'idée. Ils se rappelaient que'lle a été dans le monde à la fois les Génies qui l'ont illustrée depuis Rabelais, jusqu'à Molière, Voltaire et Victor Hugo la grande initiatrice des idées d'affranchissement religieux, politique et sociale, et par les héros qui lui ont donné des séries de victoires immortelles le plus magnifique champion de la liberté !

         Aussi ils voulaient passionnément l'intégrité de son honneur et de son territoire pour qu'elle pût accomplir sa mission d'avenir et répandre, pour le bien de l'humanité et pour sa propre gloire, les principes dont elle a été dans le monde la plus magnifique propagatrice.

         Ce patriotisme ne ressemble pas à celui des partis qui aujourd'hui prétendent en avoir le monopole. Condamnés à détester la pensée de la France, puisqu'ils détestent la révolution qui en a été la plus forte expression, ils se font du patriotisme la même conception que les tribus sauvages pour qui il consiste dans la haine de la tribu voisine. J'aime mieux notre patriotisme républicain fait à la fois de notre légitime orgueil de français et d'un sentiment de sympathie et de justice pour toutes les autres nations du monde tant qu'elles n'attentent pas à nos droits.

         Je n'ai pas à vous dire comment, soutenu par sa foi profonde, il a essayé de réaliser l'organisation de justice sociale qu'il avait conçue, puisque c'est ainsi qu'il s'est rattaché, par une sorte de lien de famille, à votre vaillante démocratie de la Creuse, et que c'est pour cela que ce parisien est devenu un des vôtres.

         On a blâmé le nombre excessif des statues élevées depuis un certain temps, tel n'est pas mon avis. Je ne puis pas regretter ces glorifications posthumes.

         Elles sont souvent la contre-partie des succès de la vie. Ceux-ci vont trop souvent aux habiles. Les statues sont la revanche des hommes qui ont vraiment bien mérité de leurs semblables. Le bas-empire romain élevait en bronze ou en marbre les images des monstres qui s'y étaient emparé du despotisme ; on les renversait, dès que le tyran s'était effondré dans la boue et dans le sang. Notre démocratie républicaine accorde plus tard mais d'une façon plus durable le même honneur aux lutteurs, aux apôtres et aux penseurs qui dans une vie de souffrance ont servi le progrès humain. Je m'obstine à croire que ce sont nos statues qui sont les bonnes. Elles sont souvent fort belles comme celle-ci et l'hommage qu'elles expriment est digne d'une nation reconnaissante.

         Une réflexion s'impose à mon esprit dans des jours comme celui-ci. Les hommes politiques fort avisés, sous les régimes monarchiques, ont joui du pouvoir pendant le siècle qui vient de finir. Où sont les monuments qui consacrent leur mémoire ? Aussitôt disparus, ils ont été oubliés. Je me trompe, on s'est rappelé que la plupart avaient plus fait pour eux-mêmes que pour le pays, ou tout au moins que, servant le plus fort, ils n'avaient pas été du côté du mouvement du siècle. Et ceux auxquels on élève des statues aujourd'hui, ce sont les proscrits du temps passé. Ceux qui ont vécu et ceux qui sont morts dans les épreuves ; ceux qui ont souffert pour notre cause, sans chercher d'autres récompenses que les joies profondes de la fidélité à l'idéal, sans en obtenir d'autres que la reconnaissance tardive de leur pays.

         De telles statues comportent pour nous de profonds enseignements. La République est aujourd'hui victorieuse : les Républicains des trois premiers quarts du siècle dernier n'ont guère connu que des défaites. Nous ne connaissons plus que des victoires.

         Je puis dire que dans l'accomplissement de notre tâche, nous avons à peine des combats sérieux à soutenir.Ils offraient la poitrine aux balles. Les partis du passé ne nous assaillent plus qu'à coup d'ordures. Je leur laisse la responsabilité des projectiles qu'ils ont eux-mêmes choisis comme les plus dignes de leur cause. Oui, nous avons la victoire. C'est une raison de plus pour ne point faire à la glorification de nos morts illlustres un hommage vain et creux, comme ceux de certaines religions qui fondées par les pauvres et pour les pauvres, mais tombées aux mains des puissants de ce monde, adorent rétrospectivement dans leurs apôtres autrefois le même esprit de rénovation populaire qu'elles proscrivent dans les générations contemporaines.

         Non, ce n'est pas assez de rendre à un grand homme cet hommage stérile, nous devons aussi lui demander encore l'inspiration qui a été leur raison d'être.

         Il fut un temps où le parti républicain porté au gouvernement croyait devoir avant tout se défier des généreuses naïvetés d'autrefois de façon à être, dans ses actes, le moins républicain qu'il pouvait. L'expérience a montré ce que vaut cette fausse habileté. Les calculs, les expédients politiques, ne laissent derrière eux qu'équivoques et fragilité. Nos pères ont assuré au parti de la révolution deux puissances incomparables : celle de l'idée, celle des principes, qui même au point de vue matériel est la plus grande de toutes les forces, et l'adhésion de la foule innombrable des déshérités, la confiance des millions d'hommes chez lesquels vit et souffre l'attente de plus de justice et de plus de bonheur.
         Les voilà donc nos deux forces. Combien nous serions fous si nous les laissions briser dans nos mains, en éludant perpétuellement la réalisation des principes et des réformes qui sont notre raison d'être et en nous isolant des revendications de la démocratie pour paraître demander, à nos adversaires, grâce pour les victoires que le peuple nous a données contre eux. Une seule cause explique toutes les convulsions qui pendant le XIXe siècle ont condamné la France à une série de révoltes et de coups d'Etat et fait passer sur elle six régimes en moins de cent ans. C'est que depuis que notre grande révolution de 89 et de 93 a proclamé dans le monde un principe nouveau, rien ne peut être solide que ce qui est fait pour le développement et la réalisation de ce principe, et, que parmi les gouvernements établis en son nom, les uns comme la monarchie de juillet et l'Empire ont trahi l'idée moderne, les autres, par je ne sais quelle crainte de leur propre cause, ont eu peur d'accomplir leur devoir.

         C'est ce que Pierre Leroux disait sous Louis-Philippe quand il écrivait ces lignes prophétiques :

         "Depuis 40 ans, les formes politiques se succèdent et s'écroulent les unes sur les autres comme dans un abîme. Cependant le Sphinx de la révolution tient toujours écrit sur sa bandelette mystérieuse la formule du problème posé par nos pères : Liberté - Egalité - Fraternité.

         "Vainement, les générations fatiguées apportent les unes après les autres au pouvoir leurs transfuges de liberté.

         "Toujours il surgit du sein du peuple de nouveaux combattants qui réclament la promesse".

         Ces paroles nous avons le devoir de nous en souvenir.

         Sachons donc garder toujours présente, toujours vivante, toujours agissante, la pensée de ces grands hommes dont nous célébrons la mémoire, conservons assurément, nous qui avons une tâche plus matérielle, la préoccupation des réalités qu'ils ne pouvaient peut-être pas toujours apercevoir bien nettement, de la hauteur où ils planaient. Mais ne cessons jamais de demander à leur souvenir, pour notre oeuvre de réforme républicaine, une étincelle de la flamme sainte qui les consumait».