Lettre de Martin Nadaud  publiée par Leroux dans l'Espérance de Jersey

 

Quelques jours après, nous recevions de Nadaud la lettre que nous allons publier.

Je n'ai pas revu Nadaud depuis six ans, un jour que je le rencontrai allant à son ouvrage. Il avait repris à Londres son métier de maçon, ne se souvenant qu'il avait été Représentant du Peuple que pour faire ce qu'il a fait toute sa vie, honorer le Peuple par une vie vertueuse.

La Lettre qu'il m'adresse me paraît de nature à mériter l'attention de tous les républicains.

Qui représentait surtout, à l'Assemblée Nationale, dans sa verdeur naturelle et avec un éclat qu'aucun soupçon ne pouvait ternir, le sentiment populaire et le peuple des travailleurs ? De l'aveu de tous, c'est Nadaud. Qui n'a cessé d'être cette noble manifestation dans l'exil ? c'est encore lui.

Singulier contraste, et tout à notre avantage !Celui-là qui est Peuple et qui représente le Peuple, les déshérités du monde, comme on dit, les opprimés, les prolétaires, les travailleurs, celui- là nous approuve ; on verra tout à l'heure avec quelle force il nous approuve ! Ceux qui nous désapprouvent sont-ils du Peuple, représentent-ils sa cause ? ont-ils passé leurs jours dans ses rudes labeurs ? connaissent-ils par eux-mêmes ses peines, ses souffrances ? 0 boutiquiers, ô petits bourgeois, et vous jeunes viveurs, qui nous blâmez de dire la vérité, que nous importent vos blâmes, quand les vrais Socialistes nous approuvent !

Nadaud n'a pas été élevé, comme vous, à Juilly, à Sorrèze, ni dans les Lycées royaux, ou dans les Collèges des Jésuites. La Nature avait fait beaucoup pour lui, la Société ne fit rien. Telle est la justice sociale, telle est sa mansuétude. A dix ans, l'enfant qui devait être cet homme servait les maçons -, il travaillait aux maisons des riches sur la levée de la Loire. Il a été obligé de se faire lui-même toute son instruction. Un jour, à l'Assemblée Nationale, il était à la Tribune ; il fit une faute de langage. La Réaction se mit à rire. Je montai à la tribune après lui, et je fis succéder à ce rire la rougeur et la honte.

Oui, il s'est formé lui-même et il me paraît qu'il s'est bien formé. On va voir ce qu'il pense ; on verra aussi comment il rend sa pensée. Il ne rime pas ses idées , mais il a des idées. Il ne s'occupe pas du style et il le trouve naturellement. La question pour lui n'est pas un jeu, la vie n'est pas une rouerie.

Les éloges que Nadand donne dans cette Lettre à mes ouvrages, qu'il regrette de n'avoir pas lus plus tôt, ne m'empêcheront pas de la publier. Si l'on me trouve par trop vaniteux de porter moi-même de pareils éloges à la connaissance du public, je répondrai : Nadaud, dans sa reconnaissance, promet à mon livre de lHumanité une longue durée , mais je sais bien que ce qui est immortel dans ce livre, c'est la doctrine qu'il renferme, laquelle ne vient pas de moi, mais appartient à Moïse, à Jésus, à toutes les vraies religions, à toutes les grandes philosophies. Seulement je me félicite, et j'en ai bien le droit, que ce livre ait été utile à Nadaud, et ait servi de conducteur pour porter à son âme l'éternelle lumière. Sa foi me récompense sans m'enivrer d'un faux orgueil ; car je n'ai pas eu d'autre sentiment en lisant sa Lettre que de glorifier la Vérité qui m'inspira ce livre.

"Londres, Il décembre 1858.

"Cher et honorable ami,

"Je viens bien tard vous féliciter de l'heureuse détermination que vous avez prise de saisir corps à corps tous les bateleurs politiques de nos jours, comme vous le fîtes avec tant de supériorité de ceux qui, à vos côtés, au Globe, il y a trente ans, aspiraient à diriger la Démocratie renaissante après tant de cruelles blessures que lui avaient portées la Réaction Thermidorienne et le premier Empire. Vous vîtes alors que tous ces personnages au milieu desquels vous vous trouviez, les Guizot, les Thiers, les Victor Cousin, et tutti quanti, n'avaient réellement pas pour but l'amélioration du peuple ni pour mobile l'amour de l'humanité. A quoi reconnûtes-vous cela ? à ce qu'ils n'avaient pas d'autre principe que leur égoïsme. Notre époque, je le crains, est peut-être plus pauvre encore en hommes droits et convaincus que celle qui, dès votre jeune âge, vous causait tant d'appréhension ?

"Il était donc temps que vous reparussiez ; car vous devez voir que vous n'avez fait que blesser l’éclectisme. Le monstre a changé de langage, mais non de principe. En cela, il faut l'avouer, son habileté a tenu de sa souplesse ; et ses docteurs démocrates sont bien dignes de se proclamer les émules de cette secte fameuse qui ne sachant plus comment se tourner dans le monde, inventa le Probabilisme, qui lui laissait le choix de suivre, dans la pratique de la vie, toute opinion raisonnable ou déraisonnable, morale ou immorale.

Certaines gens, qui se disent conspirateurs et révolutionnaires, osent aujourd'hui dans notre parti, lorsqu’ils se trouvent en contact avec la portion illettrée du peuple, ce qu'ils n'oseraient nulle part ailleurs avec le même sans façon et la même effronterie. Demandez-leur des principes, ils vous diront que le succès est tout, et ils vous demanderont à leur tour si le tyran qui opprime la France a des principes. Ils mettent donc leur espoir dans la fortune, et non dans la vertu. Posez-leur la question de l'éducation du peuple, à essayer par eux-mêmes ; parlez-leur de l'élever en dignité, en moralité - ils vous demanderont hardiment, effrontément, ce que c'est que la morale. Pour eux, et suivant eux, la morale, c'est de réussir. Pour eux aussi la fin justifie les moyens.

"Ici, permettez-moi, pour mieux caractériser ma pensée, de rappeler une mémoire qui nous est chère à tous deux. Je veux parler de Cabet. L'idée dominante de mon illustre et regrettable père, vous la connaissez : Arracher le peuple des sociétés secrètes, l'instruire, LE MORALISER. C'est sur ce terrain qu’i1 a usé sa vie. Il a pu se tromper comme philosophe et comme organisateur; il a pu croire suffisant ce qui ne suffisait pas, et en conséquence passer à la pratique sans avoir une doctrine complète ; il a pu méconnaître le mécanisme des passions humaines, qui lui a résisté avec tant de vigueur sur la fin de son existence et lui a rendu cette fin si triste : il n'en est pas moins vrai que l'histoire n'aura pas souvent à enregistrer un nom si pur, un caractère si loyal et si sincèrement passionné pour la justice et la vérité.

"Voilà un homme que j'appelle un véritable conseiller du peuple, un guide, un pilote pour la cause populaire. De quoi s'agit-il en effet ? De faire des hommes avec ceux qui n'en sont pas. Car l'ignorance et tous les vices qu'elle entraîne ne sauraient créer un seul républicain ; et tant qu'il n'y aura pas de vrais républicains, je vous demande ce que sera la république.

"Mais pour faire des hommes, il faut des principes, et  l faut tenir à ces principes. Si on affecte le mépris des principes, si on adopte de fausses maximes, si on prêche l'égoïsme au lieu de la fraternité, et le crime en place de la vertu, on montre par là que l'on est bien plus occupé de pécher en eau trouble, ou de se préparer à pécher en eau trouble, que de servir une sainte cause.

"Plus je lis vos ouvrages, plus je vois que vous vous êtes proposé le même but que Cabet : Faire des hommes. Mais vous avez entrepris la chose tout autrement que lui, vous avez élaboré une vaste Doctrine fondée sur la Solidarité Humaine.

 A ceux qui ont consacré leur existence à prouver que ce n'est pas en prêchant l'égoïsme qu'on faisait avancer l'heure de la délivrance des peuples, il appartient plus qu'aux autres de veiller à ce que des intrigants, des coureurs de basse popularité, ne viennent point, par un faux enseignement, réduire à rien leur ouvrage.

"Aujourd'hui, cher et noble ami, on s'essaie de toute part à battre en brèche l'immense édifice politique, religieux, scientifique, que vous avez eu tant de peine à créer et à donner au monde.

"Ne laissez jamais tranquilles Mazzini et tous ceux qui lui ressemblent. Il faut, pour l'enseignement des peuples à venir, que ces gens-là soient connus dans l'histoire pour ce qu’i1s sont. Il est vrai que Mazzini s'est assez dénoncé lui-même par ses écrits et ses actes anti-Socialistes. D'autres revendiquent le titre de Socialiste qui feraient mieux de le mériter. Ces crânes révolutionnaires, qui paraissent si terribles, se laissent diriger par des majorités qui les commandent en les méprisant.

"On vous écrira de plus d'un côté que vous divisez le Parti, et que vous feriez bien, dans l'intérêt de l'union, de cesser vos attaques. Ce raisonnement est vieux comme le monde, "s il n'en est pas moins absurde. Par faiblesse de caractère, la plupart des démocrates qui ont ou se croient un nom sont toujours des premiers à s'interposer entre l'écrivain qui dit la vérité et ceux que cette vérité blesse. Et puis, quand les révolutions arrivent, ces hommes qui recommandent tant l'union ne s ‘unissent jamais aux hommes les plus près du peuple. On dirait qu'ils n'ont qu'une mission, celle de prolonger la servitude des travailleurs et le déshonneur de la nation.

"Si la Démocratie n'était pas si follement conduite, si sottement inspirée, elle prendrait son point de départ métaphysique dans votre livre de l’Humanité. Oh ! Je l'ai lu ce livre immortel, qui, en dépit des jaloux, des aristocrates, des sceptiques, deviendra tout à la fois la bible, l'évangile, le coran de la Démocratie future. Oui, à chaque page que je tournais, je m'écriais avec bonheur : "Voilà le point de départ de quelque chose de nouveau. C'est là que viendront s'inspirer les ouvriers à mesure qu'ils prendront part à la vie intellectuelle". Mais, cher citoyen, si vous voulez m'accorder une place dans L'Espérance, je vous dirai au sujet de votre livre tout ce que mon coeur ressent.

"Vos livres, cher et noble citoyen, m'ont énormément frappé. Il est bien malheureux pour moi que je ne les aie pas lus vingt ans plus tôt. La Réfutation de l’éclectisme est toujours sur ma table ; et plus j'étudie cet ouvrage, plus je me dis que c'est là où le peuple doit arrêter sa pensée, s’il veut se faire une conviction philosophique, et s'armer d'une formule concluante qui lui permette de frapper aux portes de l'avenir, non pas comme un enfant qui prie, mais comme un homme qui parle avec toute l'autorité de la raison.

"Adieu, cher citoyen ; rappelez-moi au souvenir de tous nos amis.

Martin NADAUD.