Alexandre Erdan : LA FRANCE MISTIQUE [sic]

(1855. Chapitre IV)

 

Pierre Leroux

Deusfille nosterPlato (Ciceron)

 

Pierre Leroux, interrompant avec vivacité : Vous exposez-là une doctrine que vous avez développée devant le collège, et qui l’a unanimement réprouvée; je suis venu ici pour le déclarer, je vais me retirer.

Père Enfantin : Voilà l’homme (montrant Pierre Leroux) qui représente le mieux la vertu.

(Séances de la religion saint‑simonienne, discussions sur le mariage)

 

            Je me promenais seul, un jour d'été, dans le parc de Saint James à Londres. Dans une allée longue et étroite, qui est du côté de Westminster, je vis venir de mon côté un homme qu'il me sembla reconnaître. Il était de haute taille, gros, presque trapu, aux épaules platoniciennes, à la nuque grasse et épaisse. Ses longs cheveux grisonnants et sa barbe mal peignée dénotaient (homme dépourvu des soins de l'extérieur. Il était vêtu presque misérablement. Sa vaste redingote, en forme de sac, portait les traces de la vétusté et presque de l’indigence.

C'était bien lui, c'était Pierre Leroux. Il allait, mélancolique et solitaire, marmottant quelque grande pensée, quelque noble inspiration, peut‑être quelque douce plainte, comme en peut faire une des plus bienveillantes natures qu'ail jamais produites l’humanité.

Je n'avais jamais eu de relations avec le grand philosophe ; je ne crus pas devoir (aborder ; mais, au moment où je passais à côté de lui, au moment où je le saluais intérieurement de l'esprit et du coeur, comme je fais toujours aux personnes sublimes et saintes, il tourna les yeux vers moi , et reconnaissant que tétais français (cela se reconnaît facilement à Londres), il me fit un signe de main, accompagné d'un sourire plein de bonté, comme pour saluer en moi la chère patrie.

Une grande envie me prit, d'aller toucher cette main qui a écrit des choses immortelles ; mais, comme je n'aime pas les reconnaissances ni les déclinaisons de nom, je résistai à mon désir et je m'éloignai, profondément ému de voir ce puissant penseur, cet homme si aimant et si pacifique, dans la pauvreté et dans l’abandon.

L'espace me manque pour apprécier Pierre Leroux dans l’ensemble de son oeuvre, comme philosophe et comme socialiste. Je ne puis même donner une idée complète de ses théories religieuses. N'ayant que quelques pages à lui consacrer, il faut que je me borne à l’indication de ses tendances et de ses idées les plus fondamentales.

Je caractériserais volontiers le génie de Pierre Leroux par une comparaison : c'est un autre Leibnitz au XIXe siècle, moins les sciences mathématiques, plus les sciences sociales. Il a de Leibnitz la prodigieuse lecture, l'universalité philosophique; il en a également le peu de rigueur au point de vue des conséquences pratiques et des conclusions. Ces deux rares éruditions ont même encore cela de commun, qu'elles ne sont pas toujours d'une grande sûreté. Enfin, il semble que ce qui domine chez l'un et chez l'autre de ces deux hommes illustres, c'est une sorte de tendance théologique, qui en fait comme deux prêtres dans le laïcat.

Mais, laissons cette comparaison, qui , je le sens, est inexacte à bien des égards, et par laquelle j'ai voulu seulement donner une ouverture première sur mon philosophe, et tâchons de caractériser l'esprit de son oeuvre elle-même.

Dans la spéculation, Pierre Leroux se distingue par l'alliance de la raison et du sentiment. Ce n'est pas un penseur d'un esprit exact, qui pèse et juge ; en tout, il sacrifie considérablement à l'enthousiasme. Il a ouvert son âme à ce sujet lorsque, dans son livre contre l'école de M. Cousin, Réfutation de l'Eclectisme, il a déclaré que • La philosophie, dans son opinion, participe à la fois de l'art ou du sentiment et de la science ou de l'inspiration.

Le secret de son génie, qu'on a généralement trouvé confus et trop peu logique, est dans ce mot.

Dans la pratique, en politique, en socialisme, en religion, en tout, la tendance de Pierre Leroux a été de marier la Fraternité à la liberté individuelle, l'idée communautaire et organisatrice à l'idée du droit des personnes. Il a déployé, pour opérer théoriquement cette alliance, des ressources infinies de science, de sensibilité, de style ; malheureusement, les applications, les résultats catégoriques, ne l'ont jamais suffisamment préoccupé, et c'est par là, par ce côté faible, que son terrible adversaire, Proudhon, est entré dans son riche domaine, et, d'une main impitoyable, y a mis tout sens dessus dessous. Mais Proudhon a été, en cela, bien injuste : il a frappé l'un de ses maîtres, l'un de ses inspirateurs ; il a essayé de ridiculiser un grand homme, avec lequel la postérité pouvait bien quelque jour le contraindre à fraterniser, dans le même panthéon, comme elle a fait à Voltaire et à Rousseau.

Si, dans ses théories, Pierre Leroux a fait leurs parts respectives à la raison et au sentiment, à l'individualisme et au communautarisme, si, par conséquent, sa doctrine est une sorte d'éclectisme entre le misticisme et le rationalisme pur, d'un côté, et la Fraternité et la Liberté de l'autre, il faut ajouter que ce qui domine chez lui, c'est la faculté sentimentale, la faculté aimante, unifiante. Il est véritablement, en ce siècle, la voix de l'amour humain. C'est lui qui a jeté dans le monde des esprits, ou du moins qui a donné leur sens nouveau et leur popularité pleine d'avenir, à une foule de mots qui sont des révélations: l'Humanité, la Solidarité, l'Idée Sociale, etc., etc. Il a incarné en lui, mieux qu'il n'avait été fait encore, cet humanitarisme qui, depuis la révolution française, était à l'état latent dans le mouvement de la génération nouvelle, et à l'état incomplet encore dans les écoles des novateurs tels que Fourier et Saint‑Simon.

Nul n'a aimé les hommes, pas plus dans l'histoire que dans la réalité actuelle, comme a fait ce philosophe de la bonté. Cela est si vrai que j'ai vainement cherché dans ses livres cet exclusivisme passionné et parfois amer contre telle ou telle ère, contre telle ou telle personnalité historique. Le sentiment de « L'Homme‑Humanité  », comme il s'exprime, est si profond chez ce noble coeur que sa tendresse ne se dément jamais dans ses études sur le passé, et qu'il a besoin, en quelque sorte, de pardonner quand il ne bénit pas.

Chose considérable ! II ne résulte pas chez lui de cette tendance, comme il arrive chez une foule de petits penseurs superficiels de notre époque, un optimisme lâche et inintelligent. Il a les haines intellectuelles bien vigoureuses ; il l'a suffisamment montré dans sa lutte contre l'école démoralisante de M. Cousin ; mais il conserve toujours dans ses appréciations un fond de bienveillance, et il ne lui arrive jamais, comme cela est arrivé à Proudhon, par exemple, à l'égard de Rousseau et de plusieurs personnages de la Révolution, d'insulter à une vertu relative, à une belle oeuvre partielle. Il est tolérant d'une tolérance profondément éclairée, et juste d'une justice merveilleusement impartiale, comme doit l'être, en effet, un génie qui voit les choses jusqu'au bout et jusqu'en haut, comme doit l'être un coeur assez large pour battre à l'unisson du coeur de l'Humanité, telle qu'elle se manifeste dans l'ensemble de ses générations.

 

(BAL n° 11, p. 119-121)