Lettre de Jeanne Deroin publiée par Leroux dans l'Espérance de Jersey

 

Nous n'avions pas l'intention de publier la Lettre que l'on va lire, bien que nous pussions en avoir le désir orgueilleux, Mais après avoir vu la critique amère que fait Proudhon des femmes citoyennes, nous avons changé d'avis.

Madame Jeanne Deroin, notre correspondante, est une de ces femmes citoyennes contre lesquelles le moraliste Proudhon, au nom de la Justice, épuise toutes ses flèches. Elle s’est fait un devoir de réclamer, en toute occasion opportune, le droit de cité pour les femmes. Dans les assemblées populaires, dans les comités électoraux, dans nos banquets socialistes, on l'a vue, simple et candide, environnée de la considération la plus justement acquise, bravant le ridicule parce que le ridicule n'est rien pour qui défend les droits de l'humanité, inaccessible aux traits de la calomnie parce que la calomnie ne peut l’atteindre et que sa vie est invulnérable ; on l'a vue, dis-je, pendant toute la dernière révolution, assumer, plus que toute autre personne de son sexe, ce noble rôle -, en quoi elle marchait dans la voie ouverte par les Syeyès et les Condorcet. Car Proudhon, qui parle toujours de Syeyès, qu'il a l'air de regarder comme son chef de file, vu qu'il pousse l'insanie jusqu'à appeler Robespierre et Saint-Just des bavards et des castrats, Proudhon devrait savoir que Syeyès aussi pensait comme nous sur l'égalité CIVIQUE de l'homme et de la femme.

Eh bien ! nous nous faisons une gloire du témoignage que nous donne cette femme missionnaire.

Oui, nous sommes heureux d'avoir été l'ami de Pauline Roland et d'être l'ami de Jeanne Deroin. L'une est morte pour la vérité ; l'autre souffre pour la vérité, et mourrait pour elle : Una avulsâ, non deficit aliera.

Que l'on dise donc que nous mettons notre vanité à nous entourer, devant le public, de marques d'estime venant d'êtres si inférieurs, suivant Proudhon, au premier sexe. Nous croyons, nous, bien placer notre orgueil. Souvent nous avons cité et nous répéterons ici l'adage des anciens Germains . Est in femina aliquid divinioris  mentis.

Nous sommes certain, au surplus, que nos lecteurs nous sauront gré d'avoir publié cette lettre. Ils y trouveront, avec une exquise simplicité, les qualités les plus propres à rasséréner l'âme, que des livres comme celui de Proudhon humilient et consternent, ils y liront à toutes les lignes l'intention du bien sans une ombre de passion envieuse ou haineuse, l'amour passionné du juste, la patience qui fait supporter les maux de la vie, la mansuétude qui attend tout du changement des consciences et de la puissance intrinsèque à la vérité, une profonde conviction dans la perpétuité de notre être, et le plus ferme dévouement à la religion de l'avenir.

LETTRE DE MADAME JEANNE DEROIN.

Londres, 9 juin 1858

Bien cher et digne ami,

Combien je suis reconnaissante de votre bon souvenir et de votre affectueuse lettre ! Je suis heureuse d'être présente dans votre coeur à côté de la mémoire de notre chère Pauline Roland, et je vous remercie d'avoir supprimé cette froide et cérémonieuse appellation qui glace le coeur. Quant au titre de citoyenne, je le réclame des républicains que comme une manifestation de leur adhésion au principe du droit politique de la femme; mais je rêve un nom plus doux pour tous dans notre avenir social: celui de soeur, de frère entre les contemporains ; de père, de mère, aux Plus âgés, aux plus dignes, aux plus aimants.

Cette extension du sentiment de la famille est restée profondément dans mon âme, comme un des meilleurs souvenirs du Saint-Simonisme.

De tous les noms dont on marque la femme, soit du père ou dit mari, je n’aime  que le petit nom qui lui est propre. Aussi  presque tous mes  amis m'appellent Jeanne. Que je sois donc aussi pour vous Jeanne, votre amie affectionnée, votre -j'allais dire votre soeur ; mais î je ne puis me permettre ce nom avec le père du Socialisme religieux que j'ai toujours le plus aimé et admiré, parce qu’il est celui des initiateurs de la science sociale qui a toujours manifesté plus particulièrement le principe d'amour, de solidarité fraternelle..

J'ai reçu avec joie L' Espérance. Si je ne vous ai pas écrit immédiatement, comme je le désirais, c'est qu'attachée à la glèbe par la dure loi de la nécessité que nous impose la mauvaise organisation du vieux monde, je n'avais pu, jusqu’à ce moment, prendre le temps de me pénétrer à l'aise de ce doux rayon de Ia lumière nouvelle. J'ai lu avec le plus vif intérêt tous les articles de cette livraison : ils me donnent lieu de croire fermement au  succès, au moins parmi cette classe de lecteurs dont le développement intellectuel et les aspirations sont en harmonie avec nous pour un meilleur avenir social.

Tout ce qu’on  pourrait lui reprocher, c'est de n'être pas.- assez à la portée du plus grand nombre ; mais est-ce point aussi un devoir fraternel d'éveiller la conscience de ceux qui, pour employer cette expression, sont placés au sommet de la pyramide sociale, soit par la science, soit par le rang et la fortune . Combien peut-être est-il, parmi eux, de nobles cours qui n’attendent qu’une synthèse religieuse conciliatrice, et l’indication des moyens pratiques, pour entrer sincèrement dans la voie de réparation et de restitution, et pour coopérer Activement à la transformation sociale, au triomphe de 1a solidarité fraternelle, de la vérité et de la justice, à la réalisation du règne de Dieu sur la terre ?

N'est-*ce point un devoir, pour les apôtres de la cause de l'Humanité, de déployer la bannière du Socialisme religieux entre les camps ennemis des déshérités, opprimés et souffrants, et des oppresseurs, spoliateurs et bourreaux, dont beaucoup, sont inconscients du crime qu'ils commettent et des souffrances de leurs victimes ? Il en est temps encore ; car il semble que la Providence retarde la chute des tyrans par les moyens violents tandis que de terribles avertissements les frappent et préparent l'Europe, que dis-je, l'Univers, à la lutte prochaine et simultanée de tous les peuples et de tous les opprimés contre la tyrannie et la spoliation, pour la liberté et la justice.

Je le pense comme vous, digne et excellent ami, il faut une synthèse nouvelle, et beaucoup d'autres aussi le pensent comme  nous, Mais le plus grand nombre ne la conçoit qu'au point de vue politique, scientifique, et économique, et veut en exclure le principe religieux ! C'est précisément le ciment qui peut seul consolider les pierres fondamentales de l'édifice.

Une synthèse ne peut être complète, si elle ne retienne tous les éléments de la vie sociale et de la vie individuelle présente et à  venir : c'est l’affirmation de tout ce qui a été, de tout ce qui est, le germe de tout ce qui sera ; elle explique, elle modifie, mais elle ne peut nier ni exclure.

C'est pourquoi j'ai affirmé  et j'affirme que la synthèse sociale ne peut être complète sans le concours de la femme et de l'homme, de l’être complet.

Vous avez toujours dignement et courageusement soutenu ce grand principe du droit social de la femme ; et je suis heureuse de vous le voir manifester constamment, aussi bien dans la pratique, que par votre parole si éloquente et par vos écrits inspirés de l'esprit d'amour, de vérité, et de justice.

Je ne puis certainement espérer de remplacer auprès de vous notre bien-aimée Pauline ; mais si je suis bien loin de sa haute intelligence et de son talent dans J'art d'écrire, je n'apporterai pas moins de zèle et de dévouement pour contribuer au succès de L’Espérance, et j'écrirai selon les inspirations de mon coeur et de ma conscience pour collaborer à la manifestation de la vérité que Dieu donne à ceux qui la demandent sincèrement, aux plus humbles et aux plus petits, comme aux plus puissants génies.

J'aime votre Pandore. J’ai vu là tout ce qu’il avait de vérité dans les antiques religions et de profondeur dans leurs symboles. J'y ai vu aussi avec joie une nouvelle affirmation de la perpétuité de la vie individuelle. Sur ce point j'ai plus que la foi, j'ai la certitude ; et si quelque jour j’ai le bonheur de pouvoir vous faire une visite, j'espère bien retrouver notre chère Pauline dans l'un de vos petits-enfants Y, car si I’attraction naturelle de son âme aimante a été favorisée par la Providence, je ne doute pas qu'elle ne soit revenue dans sa famille d'adoption, qui lui était si chère.

Je quitte la plume à regret, mais l’approche de l'heure pour la poste m'arrête, Je me résume dans l'assurance de mon Zèle pour contribuer à la propagation de L Espérance, et de mon désir de vous envoyer très prochainement un article qui ne soit pas trop indigne d'être admis dans votre Revue

Votre affectionnée, JEANNE DEROIN.