BIOGRAPHIES

BIOGRAPHIE DE LEROUX par Jean GAUMONT

      Pour commencer, fions-nous à  Jean Gaumont,  le scrupuleux érudit spécialiste de la coopération, en recopiant   des  extraits de  QUELQUES PAGES SUR PIERRE LEROUX (1797-1871) qui ont été publiées voici une quarantaine d'années, avec cette Préface signée H. Garaude :

     Pierre Leroux est un nom très connu de tous les sociétaires de l'UNION DES COOPÉRATEURS DU CENTRE puisque la rue dans laquelle est installé notre siège social porte ce nom.
     Si le nom est connu, Pierre Leroux l'est beaucoup moins et c'est pour cela que j'ai pensé lui consacrer quelques pages de cette Edition Régionale du "COOPÉRATEUR DE FRANCE".
     Pour rédiger cette chronique en historien et en coopérateur, il n'y avait qu'un homme : Jean Gaumont.
     Il y a bien voulu accepter, et c'est son travail, dont vous pourrez juger de l'importance et de la qualité que vous allez trouver à partir de ce numéro dans cinq ou six des Chroniques régionales.
      Merci à Jean Gaumont qui va nous faire découvrir un grand coopérateur et un homme de chez nous, car, comme vous le verrez, Pierre Leroux est resté de nombreuses années à Boussac et a eu, comme collaboratrice un des plus grands écrivains : George Sand.

Jean Gaumont. Quelques pages sur Pierre Leroux

1830

  Le 27 juillet, Charles de Rémusat, collaborateur de Pierre Leroux au "Globe", s'écriait dans les bureaux du journal : "Non, ce n'est pas une révolution que nous avons prétendu faire, il s'agissait uniquement d'une résistance légale". Et cela, en dépit de la fermeté de son attitude libérale. Mais Rémusat, le comte de Rémusat, était fils d'un ancien chambellan impérial, préfet de l'Empire, et répugnait à faire une révolution, qui s'accomplit cependant, et le comte de Rémusat, très conservateur, sera sous-secrétaire d'Etat et ministre avec Thiers. Et un auditeur, le docteur Paulin, avait vivement relevé ces paroles. De même, Victor Cousin, présent, "parlait du drapeau blanc comme du seul drapeau que la nation pût reconnaître ; et il reprochait à M. Pierre Leroux de compromettre ses amis par l'allure révolutionnaire qu'il faisait prendre au journal", en l'absence du rédacteur en chef Dubois, à ce moment emprisonné pour ses articles contre les Bourbons.

   Voici qui permet déjà une certaine précision sur l'attitude de Pierre Leroux. En voici une autre : le 30 juillet, Charles X et son drapeau blanc écartés, la désunion apparaît entre républicains et orléanistes. La haute bourgeoisie va prendre parti pour le duc d'Orléans, le drapeau tricolore et le maintien de la Charte de 1814-16. D'autres " et Pierre Leroux avec eux "iront à la République.

   Pierre Leroux était-il républicain avant 1830 ? On peut se le demander. Comme philosophe, à peu près certainement. Comme politique, il faut distinguer. Louis Blanc, dans l'Histoire de dix ans, remarque justement qu'il n'existait pas de parti républicain, seulement quelques jeunes gens qui avaient appartenu à la Charbonnerie, au "carbonarisme", et qui "s'étaient mis à exagérer le libéralisme et professaient pour la royauté une haine qui leur tenait lieu de doctrine. Quoiqu'en petit nombre, ils auraient pu remuer fortement le peuple par leur dévouement, leur audace et leur mépris de la vie ; mais ils manquaient de chef : M. de Lafayette n'était qu'un nom".

   Ces "libéraux exagérés" étaient des républicains.

   Pierre Leroux avait-il appartenu à la charbonnerie ? Il le semble si l'on interprète clairement certain passage de l'Histoire de dix ans de Louis Blanc dans lequel l'auteur fait allusion aux différents qui avaient, dans la charbonnerie, opposé Lafayette à Manuel. Un carbonaro, Joubert, avait rassemblé, dans son magasin de librairie du passage Dauphine, de nombreux ouvriers imprimeurs ; ils avaient fait "de ce magasin une véritable place d'armes", et ils y manifestaient, écrit Louis Blanc, "un enthousiasme qui tenait du délire". Or, c'est à eux, à leur chef Joubert, que Leroux vint communiquer "le complot qui se tramait" à l'Hôtel de Ville où siégeait "la Commission municipale", formée par l'avocat Mauguin, le maréchal Lobau, le magistrat de Schonever, le manufacturier Audry de Puyraveau, avec Odilon Barrot, comme secrétaire, Lafayette, le banquier Laffitte, Thiers, Mignet, et toute la haute bourgeoisie se tenait prête à se rallier au duc d'Orléans.

   "Témoin de l'explosion de colère" des combattants du passage Dauphine, "colère par lui-même excitée, Pierre Leroux se rendit précipitamment auprès de Lafayette pour lui rappeler l'impulsion toute républicaine qu'il avait donnée à la charbonnerie, et finit en lui représentant que l'avènement au trône d'un autre Bourbon serait le signal d'une lutte nouvelle et terrible". Tel est le récit de Louis Blanc. Il est significatif.

   Au cours de l'entretien avec Lafayette, hésitant, stupéfait, quelqu'un vint avertir le général que le fils aîné du duc d'Orléans venait d'être arrêté à Montrouge, après qu'il eût abandonné son régiment. Pierre Leroux écrivit aussitôt l'ordre de maintenir le prince en état d'arrestation. Lafayette, ébranlé, allait signer l'ordre, quand intervint Odilon Barrot. Lafayette refusa de signer l'ordre préparé par Pierre Leroux et ordonna au contraire de libérer le prince.

  Ce même jour, à une réunion tenue au restaurant Lointier, les républicains rédigeaient une adresse qui fut portée à l'Hôtel de Ville par Hubert, Trélat, Teste, Hingray, Bastide, Poubelle, Guinard, et lue par Hubert au général Lafayette, mais le siège de celui-ci était fait. Ce fut la Commission municipale qui l'emporta. Les Orléanistes eurent raison des républicains. On sait comment.

   "Révolution étrange, assurément, car elle fut amenée par la haute bourgeoisie qui la redoutait, et accomplie par le peuple qui s'y jeta presque sans y songer" (Louis Blanc). Pierre Leroux était allé du côté du peuple. Il était le seul républicain du journal "Le Globe", selon Eugène Fournière (Histoire socialiste , de Jaurès Le règne de Louis-Philippe). En effet, tous, ou presque, avec le directeur Dubois, se rallièrent au régime nouveau, à la Monarchie tricolore de Louis-Philippe.

  En pleine crise révolutionnaire de juillet, Bazard tenta d'intéresser Lafayette à une régénération de la Société par une application des doctrines saint-simoniennes. Vainement, bien sûr. L'heure n'était pas venue. Le même Bazard et un de ses condisciples saint-simoniens, proclamé avec lui, à la fin de 1829, "chef de la Doctrine", Prosper Enfantin, qui l'avait encouragé à faire la démarche auprès de Lafayette, vont lancer une proclamation dans laquelle étaient demandés la communauté des biens, la suppression de l'héritage, l'affranchissement de la femme.

   Plein d'enthousiasme et de fougue, Pierre Leroux partit, bien qu'il fut déjà veuf avec cinq enfants, dans une campagne de propagande en Belgique dès janvier, avec Carnot, Dugied, Margerin et Laurent.

  Dans les rangs des disciples saint-simoniens qui, en ce moment même, à Paris surtout, organisent des ateliers associés, Pierre Leroux participe à tout le mouvement associationniste ouvrier. Ce mouvement entraîne tout ensemble les dissidents comme Buchez et les collaborateurs de "l'Européen", Ott, Feugueray, le docteur Hubert-Valleroux, Emile Jay, Marius Rampal (Albert Gazel), etc., continués par le journal ouvrier L'Atelier, et les autres petits journaux, également rédigés par les ouvriers : La Ruche populaire, L'Union, etc., jusqu'en 1848. Tous les Saint-Simoniens de doctrine, et jusqu'à des sympathisants comme Henri Heine, seront des partisans, à défaut d'être des propagandistes, de l'Association ouvrière. Et, enfin, il y a Louis Blanc et son système d'organisation du travail. Il y a les fouriéristes dissidents du Nouveau Monde en 1839-1840.

   Ici se place un fait assez curieux, que Fournière nous donne comme ayant été rapporté par le grand mathématicien Joseph Bertrand, membre de l'Institut, et "ami de jeunesse" de Leroux, bien que beaucoup plus jeune. Au cours de ses exposés, une jeune fille de famille riche, et toute la famille, furent tellement séduits par la parole de Leroux qu'il ne tint qu'à lui de faire un très brillant mariage. Leroux hésita quelque temps, mais la famille de la jeune fille, très catholique, exigeait un mariage à l'église ; il ne put se résoudre à faire fléchir ses convictions philosophiques et religieuses particulières et l'idée d'un mariage fut abandonnée.

  Ce fut ensuite avec son ami, l'ex-Polytechnicien et Ingénieur des Mines démissionnaire Jean Reynaud, une tournée de conférences, à Grenoble, à Lyon où, dit Louis Blanc, les conférenciers "enflammèrent" les auditeurs, qui gardèrent d'eux "un souvenir impérissable", comme dans tout le Midi, où Leroux obtint les mêmes grands succès oratoires qu'en Belgique.

   Mais déjà des failles se produisaient dans "la doctrine", un schisme se préparait. Les tendances mystiques de Prosper Enfantin allaient s'opposer à celles de Bazard, économiques et sociales. Les idées de Pierre Leroux aussi allaient peu à peu l'éloigner d'Enfantin, à mesure que ce dernier prenait plus d'empire sur les adeptes, sa doctrine devenant une "religion". Pierre Leroux a rapporté lui-même comment certaines défiances étaient nées dans son esprit dès sa première entrevue avec Enfantin : "Nous nous promenions, a-t-il écrit (d'après Eugène Fournière), sous les grands arbres des Tuileries. Enfantin voulait me tâter avant de me révéler son système. Il commença en forme d'introduction par discourir sur Mahomet et sur Jésus, qu'il appelait les grands farceurs " de grands farceurs ! " Et moi qui, naguère avait défendu dans Le Globe, l'extatique Mahomet contre le reproche de haute imposture, ce qui m'avait valu la grande colère de M. Cousin, d'accord en cela, disait-il, avec le citoyen Voltaire. Cette fausse appréciation d'Enfantin sur les religions et sur ceux qui, par leurs révélations, les ont causées, m'inspira une insurmontable défiance, et je vis du premier coup d'oeil sa formidable erreur de PRÊTRE-COMÉDIEN".

L'Encyclopédie Nouvelle  

   Leroux donnera d'innombrables articles sur les sujets les plus divers avec une science considérable et une érudition extrêmement vaste.

   L'ancien constituant et membre de la Législative pour la Côte-d'Or, Pierre Joigneaux, qui fut son collègue à ces deux assemblées et le connut tout particulièrement, car tous deux habitaient alors Passy et revenaient ensemble par le quai d'Orsay, "bras dessus, bras dessous", en devisant sur toutes choses, écrit :

   "Il faisait de la philosophie avec les philosophes, de la métaphysique avec les métaphysiciens, il causait de littérature avec les savants, de médecine avec les médecins, de pharmacie avec les pharmaciens, d'agriculture avec les agronomes.

   Il étonnait les gens du métier par ses connaissances pratiques. Au besoin, il devenait homme du monde et charmait ses interlocuteurs par la finesse de son esprit, par ses réparties, par des anecdotes pleines d'intérêt. Autant il était simple avec les humbles, autant il était fort de ressources imprévues avec les habiles. C'est pourquoi je n'ai point cru à sa naïveté" [1] .

*   *

Boussac

   Son imprimerie était établie un peu en dehors de la ville, sur l'emplacement d'une ancienne chapelle de N.-D. de la Pitié. Son entreprise fut, bien entendu, du type association ouvrière, dans laquelle entrera une partie de sa nombreuse famille, son frère Jules d'abord, typographe lui aussi, depuis quelque temps retiré à Tulle avec sa nombreuse famille, et qui, collaborateur de Pierre à La Revue Indépendante, a des titres d'associationniste. N'a-t-il pas, en novembre 1833, au cours d'une "coalition" d'ouvriers typographes, à Paris, proposé l'établissement d'une grande imprimerie exploitée par les ouvriers seuls, et publié une brochure : Aux ouvriers typographes. De la nécessité de fonder une association ayant pour but de rendre les ouvriers propriétaires des instruments de travail. Festy qui signale le fait dans son excellent ouvrage sur Le Mouvement ouvrier de 1830 à 1834, pense que la tentative de Jules Leroux ne réussit pas, car il ne put trouver le concours d'un nombre suffisant d'associés. Mais l'intention, la volonté demeurent.

   Parmi les associés, au nombre de plusieurs dizaines, soixante-treize aurait-il dit à son collègue et ami Joigneaux, se trouvaient deux jeunes gens, Auguste Desmoulins, 22 ans, de Noisy-le-Grand, et Luc Desages qui, tous deux, vont devenir gendres du fondateur, Ulysse Charpentier, un jeune avocat de Poitiers, Grégoire Champeix, Pauline Roland, qui dirigera l'école avec Luc Desages et Grégoire Champeix, etc.

   L'association sera du type industriel-agricole, car on y pratiquera aussi la culture de quelques hectares et l'élevage de menu bétail et de volailles. Pourtant, la partie agricole était nettement subordonnée, et comme accessoire, à l'association industrielle, à l'imprimerie.

   L'acte de société présenté par la société en 1848 pour l'obtention d'un prêt indiquait plusieurs années sous la forme "coopérative" " le mot "coopérative" est employé " mais en dehors de toute possibilité légale, Pierre Leroux ayant "géré ou paru gérer en son propre et privé nom les affaires de l'association". "Aujourd'hui, ajoutait-il, les lois ne proscrivant plus, mais au contraire, encourageant les associations ouvrières, les susnommés ont résolu de donner à leur mutuelle coopération une forme déterminée".

  On a trouvé, dans un livre publié en 1857 par un membre du Corps législatif impérial, le vicomte Anatole Lemercier : ÉTUDES SUR LES ASSOCIATIONS OUVRIÈRES, une indication assez précise sur la communauté de Boussac, encore que le lieu où devait fonctionner l'association signalée ne soit pas indiqué. Selon ce livre, qui signale que la SOCIÉTÉ TYPOGRAPHIQUE DE CREIL, formée par seize ouvriers typographes, parmi lesquels on compte cinq Leroux, avait obtenu, plus tard, après la Révolution de février, de la "Commission d'Encouragement", instituée par la loi sur les prêts aux associations ouvrières, un prêt de 20.000 francs qui ne fut d'ailleurs jamais délivré. Le livre donne les statuts de la SOCIÉTÉ TYPOGRAPHIQUE dont il s'agit et dont la raison sociale était Pierre LEROUX, Nétré et Cie. Il serait oiseux de les reproduire ici en entier, bien que la doctrine de Pierre Leroux sur la formule associationniste qui avait sa prédilection y apparaissent clairement. Voici néanmoins, l'article 5 :

  La Société est dirigée par sept membres formant le Conseil de gérance. Ces sept membres ont chacun des fonctions individuelles parfaitement caractérisées et en rapport avec l'exercice de la fonction générale. Ces sept membres du Conseil de gérance sont :

   1° Le titulaire du brevet qui représente la Société dans ses rapports avec l'Administration publique ;

   2° Un prote qui représente la Société dans ses rapports avec le public qui fait la demande ;

   3° Un comptable qui tiendra la caisse et les livres de la Société,

   4° Un expéditeur pour livrer les produits de la Société et en recueillir le prix.

   5° Un correcteur pour procéder à la première des trois fonctions qui constituent l'art d'imprimer ;

   6° Un compositeur pour présider à la seconde de ces trois fonctions ;

   7° Enfin, un imprimeur ou pressier pour présider à la troisième de ces fonctions.

   Les articles 8, 9 et 12 donnent encore quelques indications sur la direction de l'atelier et sur celles des opérations du dehors confiées alternativement aux trois fonctionnaires de chacun des services ; sur l'absence de tout bénéfice et la distribution seulement de salaires, etc.

L’EXIL  

   Quelques interventions se produisirent en sa faveur, invoquant sa nombreuse famille, des enfants encore très jeunes. "Non, non, fut-il répondu grossièrement à la Préfecture de police, nous voulons nous débarrasser de lui et de sa séquelle" [2] . Pourtant, l'un de cette "séquelle", et non des moindres, Théodore Bac, de Limoges, représentant très important des deux assemblées de 1848 à 1851, porté sur la liste des bannis, ne sera pas exilé, par suite de l'intervention du Prince de la Moskowa.

   Expulsé et menacé de déportation s'il rentrait en France, il alla d'abord à Bruxelles, puis se rendit à Londres. En cette ville, avec Louis Blanc et Cabet, il créait une "Union socialiste" qui publia deux manifestes et constitua un Conseil formé de l'élite des réfugiés français : Bandsept, J.-Ph. Berjeau, Boura, Auguste Desmoulins (l'un des gendres de Pierre Leroux), Jules Leroux (frère de Pierre), Martin Nadaud (ex Député de la Creuse), etc., qui assistaient les trois directeurs. L'Union socialiste devait publier un journal, L'Europe libre, qui paraîtrait en trois langues : anglaise, allemande et française. Cabet, rentré en France, arrêté et emprisonné plusieurs jours, abandonna son projet d'Union et de journal, et décida d'aller établir son Icarie aux Etats-Unis. Quant à Pierre Leroux, il alla se fixer à Jersey avec plusieurs autres, dont Victor Hugo. Son rôle politique actif qui n'avait duré, mise à part la courte période de juillet 1830, que pendant les trois années de la République, était terminé. Il se cantonna dans le culte exclusif de la philosophie et de la littérature. Après Bruxelles, après Londres, après Jersey, il se rendit à Lausanne, auprès de son ancien collaborateur de la Revue indépendante, Pascal Duprat, qui est aussi un ami de doctrine, un disciple, fidèle et sûr, accumulant les publications, donnant des leçons, pratiquant tour à tour la culture maraîchère et le commerce" [3] .

  L'ami cher du Limousin, le disciple de 1845 à 1851, Théodore Bac, qui a heureusement lui aussi échappé à la proscription, est-il à Paris ou est-il retourné à Limoges ? Pierre Leroux a-t-il pu le rencontrer de 1860 à la mort de Bac en 1865 ? La publication de son livre La Grève de Samarez n'a-t-elle pas provoqué des contacts directs ou par correspondance ? C'est plus que probable.

   N'a-t-il pas renoué avec son violent adversaire dans la Révolution ? emprisonné deux fois, émigré pour se soustraire à sa peine, P.-J. Proudhon vient de rentrer lui aussi et vit à Passy, dans l'ancien quartier de résidence de Leroux. Les communes misères ne les auront-elles pas réconciliés ? Leroux n'accompagnera-t-il pas le vieil adversaire au cimetière de Passy en janvier 1865 ? Qui sait. "L'exil et la misère eurent sur lui une mauvaise influence, a écrit de lui son ami Pierre Joigneaux. Son caractère, réputé plein de douceur, s'aigrit fortement. Il eut des heures de violence, dans les réunions de proscrits. Il devint très agressif et se fit des ennemis aussi acharnés à le poursuivre qu'il avait été prompt à les attaquer". "Nous connaissons trop les tristes effets de l'exil, ajoute Joigneaux pour excuser son ami, de la nostalgie, du chagrin, des fortes misères sur les proscrits, pour nous y arrêter" L'histoire oubliera tout cela pour ne se souvenir que des services rendus" [4] .

  Est-ce cet état d'esprit qui le tiendra en dehors du mouvement associationnistes, en renaissance depuis 1864 en France et, en particulier, à Paris ? ["] On ne le trouve nulle part dans aucune tentative de l'associationnisme des producteurs, ni dans celles de l'associationnisme des consommateurs. On ne trouve guère de ses anciens disciples, si on en excepte Alfred Talandier, l'ancien secrétaire de Théodore Bac, le Limousin, disciple de 1845, que l'exil en Angleterre a mis en contact avec les Coopérateurs de l'Ecole des Pionniers de Rochdale et qui, depuis 1859-1860, où il a traduit leur histoire dans le PROGRÈS DE LYON, a adopté la doctrine Rochdalienne dans le mouvement coopératif nouveau. Expression nouvelle aussi, peu familière. Pierre Leroux a connu Talandier, par Bac, évidemment, et il a dû le rencontrer à Londres au milieu des exilés du Coup d'Etat. N'a-t-il pas connu le livre traduit en français par Talandier, cette HISTOIRE DES ÉQUITABLES PIONNIERS DE ROCHDALE. Ni le livre curieux du docteur Arthur de Bonnard qui en est une sorte de commentaire pour une application pratique : LA MARMITE LIBÉRATRICE OU LE COMMERCE TRANSFORMÉ paru en 1865, en Belgique, sous la signature de Gallus. Tant d'idées, et surtout la philosophie générale de l'institution coopérative, étaient communes à l'un et à l'autre. Peut-être ne connaît-il pas davantage Mme André Leo, la veuve de Champseix, l'associé de la communauté de Boussac, que les événements de 1848 ont fait rédacteur en chef du PEUPLE, de Limoges, et qui, exilé, lui aussi en 1851, est rentré en France à l'amnistie pour mourir en 1863.

Mort de Leroux

   Le 12 avril à 8 heures du matin, annonçait le "Journal officiel" du 13, il était foudroyé par une attaque d'apoplexie. "Le délégué à la direction du "Journal officiel", C.L. dont les initiales désignent Charles Longuet, futur conseiller municipal de Paris et conseiller général de la Seine après l'amnistie de 1879-1880, consacre deux informations à l'événement. La première, sous le titre général "Faits divers" est un éloge assez court, sans doute : "La République vient de perdre un des hommes qui ont représenté avec le plus de science et le plus d'éclat les aspirations et les idées de la première moitié du XIXe siècle"" ["] "L'éminent penseur ne laisse pas d'oeuvre à proprement parler, mais comme Diderot, avec lequel il a plus d'un rapport, il livre, éparpillés à notre génération, qui les recueillera, des trésors d'esprit, d'éloquence et d'érudition. On n'oubliera, ni ses ESSAIS dans L'ENCYCLOPÉDIE NOUVELLE, ni sa critique de l'ÉCLECTISME, cette école de lâcheté intellectuelle et morale dont les derniers rejetons viennent de travailler à nos malheurs politiques, ni tant de pages brillantes qu'il écrivait encore il y a dix ans, dans LA GREVE DE SAMAREZ"".

   C'est écrit de bonne encre.

   Dans la séance du 13 avril, la Commune tient à rendre hommage au disparu de la veille. Le citoyen Ostyn, un des modérés de l'Assemblée, propose que deux membres de la Commune soient délégués aux obsèques. Jules Vallès demande qu'une concession à perpétuité soit accordée au défunt. Mais quatre autres membres : Mortier, Lefrançais, Ledroit et Billioray, repoussent cette proposition "comme contraire aux principes démocratiques et révolutionnaires". Une proposition de Tridon est votée : "La Commune décide l'envoi de deux de ses membres aux funérailles de Pierre Leroux, après avoir déclaré qu'elle rendait cet hommage non au philosophe partisan de l'idée mystique dont nous portons la peine aujourd'hui, mais à l'homme politique qui, le lendemain des journées de juin, a pris courageusement la défense des vaincus". ["]

   Que conclure ? Que Pierre Leroux n'eut, en somme, dans les événements qu'un rôle tout secondaire. Il ne fut pas un homme d'action, il ne fut pas un "chef". Aussi certains historiens de la période de 1830-1851 l'ont-ils négligé [5] . C'est bien à tort, croyons-nous.["] Sa métaphysique, malgré son déisme, ne ressemblait que de fort loin au christianisme. Elle s'apparentait plutôt à Pythagore et, en particulier, au bouddhisme, dont la connaissance commençait à se répandre [6] ["]".  

*

     Le 2 décembre 1895, Péguy et ses camarades   socialistes  de la rue d’Ulm ont lu ces lignes dans le journal de Millerand et Jaurès :

"Sur la proposition du citoyen Joseph Gomet, conseiller municipal, rédacteur de "l’Indépendant de la Creuse", le Conseil municipal  de Boussac à l’unanimité de ses membres présents à la séance du 17 novembre a émis un vote pour   élever un monument  en l'honneur du grand penseur, du père de la doctrine de la Solidarité humaine et du Socialisme, Pierre Leroux. Pierre Leroux a été un des grands initiateurs du Monde nouveau et, pour se servir de l'expression d'un de ses critiques, "le monde vit aujourd'hui de sa pensée". Seulement, Pierre Leroux étant mort pauvre, exilé à la suite du coup d'Etat de l'homme de décembre, les uns et les autres se sont emparés de ses idées. On les a habillées sous des couleurs différentes sans jamais citer son nom. Pierre Leroux est né en avril 1797 à Paris, quai des Grands Augustins, 40. Paris n'a encore rien fait pour un de ses plus illustres enfants, une des gloires les plus pures de ce siècle.

      Huit ans plus tard, un ministre venait inaugurer à Boussac le monument Leroux. En 1909, dans son Cahier de bord [7] , le curé de Boussac notait que tous les vieillards qui avaient connu Pierre Leroux lui en ont dit du mal, et qu'on ne voit pas pourquoi on lui a élevé une statue, "mais la cité était alors gouvernée par le petit peuple". Par contre, l'abbé Mialot qui avant 48   avait été  curé-archiprêtre à Boussac , disait à Célestin Raillard que dans la rue, Jules Leroux, frère de Pierre, ne saluait jamais un prêtre, "Pierre Leroux me saluait avec le même respect qu'il saluait un enfant qui à ses yeux représentait l'Humanité. Il disait au pauvre : "Allez chez le boulanger chercher du pain, mon ami, je payerai". Notaire à Boussac,  Raillard rapporte cette confidence à la fin du siècle, en louant  Leroux, "homme d'idées larges, sans étroitesse d'esprit et toujours plein de tolérance". Mais ces vertus ne suffisent pas :  un chrétien ne peut souscrire "ni pour le philosophe ni pour le socialiste" [8] . 

    


[1] Pierre Joigneaux : Souvenirs Politiques, tome premier, Paris 1891, p. 231.

[2] Rapporté par son collègue et ami personnel Pierre Joigneaux, Souvenirs historiques, loc. cit.

[3] A. Chaboseau, op. cit.

[4] Souvenirs historiques loc. cit.

[5] Dans le chapitre sur George Sand de son petit livre Les écrivains devant la Révolution de 1848, Jean Pommier ne cite pas son nom.

[6] De là, son idée de la non résistance au mal que professait le bouddhique Gandhi.

[7] Archives de Boussac, 6 J, 76. Merci aux amis qui m'ont permis de citer cette pièce, BAL n° 12, p. 104.

[8]   Avant mon livre de 1983, on n'avait semble-t-il jamais tenu compte du livre de Raillard, le seul à ma connaissance qui prouve la présence  de Jaurès dans le Comité d'Honneur pour le monument de Leroux à Boussac, que présidait Martin Nadaud

 

© Les Amis de Pierre Leroux 2003