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PORTRAITS ET CARICATURES  

Quelques regards français et allemands antérieurs à 1848 -- L’anathème catholique et l'effroi causé par Boussac 
Quelques témoins impartiaux

       Quelques regards français et allemands antérieurs à 1848

      Voici d’abord une notice véridique publiée à Leipzig en 1840 mais inconnue en France, où elle n’a été traduite qu’en 1983 dans mon livre mis au pilon. En France, en 1840, Leroux était ignoré par l’Instruction Publique parce qu’il rangeait le redoutable Victor Cousin parmi "les Judas". En Allemagne, il suffisait d'ouvrir le Conversations-Lexikon où les notoriétés contemporaines étaient présentées par le Brockhaus (l'équivalent de notre simple Larousse) pour apprendre, à l'article Dubois (Paul François), que Cousin avait introduit Dubois et Jouffroy, ses anciens élèves, dans une Loge de Carbonari, et qu'il fallait chercher l'origine du Globe non pas chez ces universitaires mais dans une autre notice, dont voici la traduction intégrale :

"Leroux (Pierre), philosophe français, l'écrivain socialiste le plus profond et le plus fécond de la nouvelle école démocratique, à laquelle appartiennent H. Carnot, J. Reynaud, C. Didier, et dont a fait partie, antérieurement, Lerminier. Leroux est né à Rennes [1] en 1805, il a fait ses études au collège de cette ville ; ensuite il devint typographe. C'est ce métier qu'il exerçait à Paris en 1824, et c'est alors qu'il conçut [2] le projet d'un journal à la manière des magazines anglais ; son ami Dubois se saisit du projet, le communiqua à ses amis, Jouffroy et d'autres disciples de Cousin et Guizot, et c'est ainsi que fut créé le Globe. Pendant plusieurs années Leroux s'occupa presque exclusivement de l'aspect matériel de la rédaction ; c'est seulement en 1830 qu'il commença à exprimer ses propres idées, après qu'il fut devenu membre, et même assez vite un membre éminent de la hiérarchie saint-simonienne. Bien qu'il s'en tienne aujourd'hui encore aux principes fondamentaux du saint-simonisme, il n'en a pas moins, après la mort de Bazard (1832), quitté la secte pour des raisons d'ordre moral, et de nouveau il s'est consacré à l'action. De 1832 à 1835, il collabora avec H. Carnot qui avait racheté la "Revue encyclopédique", et il fournit à ce périodique, disparu depuis, un grand nombre d'articles de la plus haute importance. Ensuite, il collabora à la républicaine "Revue du progrès". C'est en 1834 qu'il commença à publier avec J. Reynaud "l'Encyclopédie moderne" [3] , oeuvre grandiose par sa conception, et qui sera pour notre temps ce que l'Encyclopédie de Diderot fut pour le siècle passé. La doctrine philosophique de Leroux est en soi et par elle-même un phénomène considérable ; elle est en tout cas un "moment" essentiel de la culture française contemporaine, parce qu'elle offre la particularité d'être entièrement française, d'être le produit authentique des éléments qui constituent la culture nationale.

   "Si sa base métaphysique est indigente, elle n'en contient pas moins cette idée féconde, qui en Allemagne a été particulièrement mise en lumière par Hegel, selon laquelle le développement de la philosophie ne se fait pas par génération spontanée, mais en s'appuyant sur une tradition. Leroux ne se réfère évidemment pas à la même tradition que Hegel : comme antécédents, il a la foi du XVIIIe siècle dans le progrès, Condorcet, la Révolution Française, Saint-simon, et "die Egalité". Il définit la philosophie principalement comme la doctrine du progrès. Ce que cette formule a d'abstrait et d'insuffisant n'échappera pas au lecteur allemand, mais puisqu'il nous est impossible de présenter un choix des conceptions de Leroux, lesquelles sont vraiment importantes et souvent d'une vérité saisissante, nous tenons du moins à faire remarquer que sa philosophie, si elle n'est pas un système parfait, n'en mérite pas moins, même chez nous, l'attention des philosophes. Développée, la doctrine de Leroux constituerait une histoire de l'évolution de la conscience humaine, une science (Wissenchaft) qui n'existe pas encore mais qui possède un droit à l'existence, étant donné que l'histoire de la philosophie et celles de la religion, de l'art, des institutions politiques, etc., se comportent toutes comme des fragments de la circonférence autour de ce centre qui jamais encore n'a été mis en lumière. De même que Leroux est radical en politique, et qu'il tient la monarchie pour une forme dépassée, de même le christianisme aussi lui paraît dépassé, et il lui semble que la culture actuelle est capable d'avoir une conception métaphysique des mythes du christianisme.

   "En conclusion, il reste à noter que Leroux est un homme moralement remarquable, en un mot un homme de caractère, et que les esprits droits et avisés peuvent être sûrs qu'ils retireront agrément et enseignement de ses écrits. Excellents pour ce qui est du style, ils peuvent être considérés comme l'expression la plus pure d'une tendance spirituelle (Geistesrichtung) qui depuis quelques années se développe en France, et qui apparaît comme riche d'avenir".

      Cette notice n'est pas signée. Mais nous avons deux indices. Le  2 janvier 1839, Leroux et Lamennais s’étaient entretenus avec A. von Cieszkowski, "ce Polonais qui écrit en allemand un livre sur Hegel" [4] . Et, juste avant cet éloge de la "neu-demokratische Schule", la notice Lerminier (Eugène) mentionne des articles publiés dans le journal "von Lamennais redigirten ultraradikalen "le Monde". Or Lamennais adressait son journal (on l’a appris récemment [5] ) aux deux chefs d'école berlinois, Schelling et son adversaire, Eduard Gans. Après avoir été l'élève et l'ami de Hegel, Gans lui avait succédé à Berlin dans la chaire de philosophie. Juif et francophile comme Heine, il était comme lui de tendances républicaines et saint-simoniennes. D.-F. Strauss, Marx, et A. von Cieszkowski avaient suivi ses cours [6] . En 1842, Leroux critiquera Schelling, en nommant Gans et en  félicitant la gauche hégélienne qui a rendu démocratique "une philosophe aristocratique et royale". En 1843, ses lecteurs français seront étonnés quand il révélera son rôle et celui de la Charbonnerie dans la fondation du "Globe". Ignorée de nos jours par l'histoire littéraire [7] comme par l'histoire sociale [8] , cette information décisive était déjà donnée en 1839 dans les Rückblicke auf Personen und Zustanden [9] où Gans    insistait sur "le Globe" qu'il regardait comme  un moment capital dans l'histoire des relations franco-allemandes. "Fondé, disait-il, par des hommes jeunes, "Le Globe" avait les idées plus libres qui soient en économie politique. En littérature, il combattait avec humour, esprit et acuité la gangrène enracinée du classicisme. Aucun journal n'a oeuvré autant que "le Globe" pour que Goethe apparaisse comme notre héros allemand". Mort en 1839, Gans n'avait probablement pas eu le temps de lire l'article Egalité qui parut en mars cette année-là et que signale cette notice. Elle me paraît non pas rédigée par lui, mais inspirée par lui à l'un de ses anciens étudiants, guidé en outre par des confidences de Leroux lui-même. Peut-être A. von Cieszkowski, ce Polonais francophone qui écrit en allemand un livre sur Hegel. A la même époque, un autre Polonais servait d'intermédiaire entre l'Encyclopédie nouvelle et les pays slaves opprimés. Il s'appelait Bogdan Janski, et comme nombre d'exilés, comme Heine, il avait les tendances républicaines et saint-simoniennes qui aboutissaient au socialisme.    

      Précisément, dans "le Monde", en 1837, Gans et ses amis avaient pu lire deux éloges de l'Encyclopédie nouvelle par deux de ses collaborateurs. Le 17 janvier, Hippolyte Fortoul l’avait nettement séparée des écrits utopistes. "Pour se préserver des écarts ridicules où sont tombées toutes les sectes de notre temps, l'école formée par Leroux et Reynaud ne s'est point laissée emporter dans le rêve d'un avenir chimérique. Ces esprits sont plus ignorés, il est vrai, mais qui peut clore leurs espérances ? qui peut nier leur avenir ?".  Le 12 août, Victor Joguet [10] avait défini cette Encyclopédie en l'opposant au "pêle-mêle confus qu'on trouve dans ses concurrentes, et aussi aux vaudevilles de Scribe et aux drames de Dumas. Au milieu de toutes ces pauvretés, de toutes ces misères qui font notre littérature en 1837, en présence de ces oeuvres sans portée, sans conscience, sans raison, productions de fantaisies individuelles, souvent honteuses, parce que toujours mesquines et ridicules, dans cet abâtardissement général des lettres françaises, un pareil ouvrage est consolant et il était nécessaire […]. Il s'agit ici, pour les choses, d'une vaste entreprise civilisatrice, où tous les cercles d'idées forment des cercles concentriques, d'un système cosmogonique, d'une théorie d'art, d'une constitution et d'une religion nouvelles ; pour les personnes, d'hommes unis dans la même foi sociale, et dans le même amour comme dans le même intérêt […]. Les écrivains de l'encyclopédie se déclarent hautement républicains et non chrétiens".

      Cette architecture en forme de rosace était suggérée par Leroux, qui en traitant De la doctrine du progrès continu, avait parlé en 1833 des "branches partielles de la philosophie de l'histoire" que mettrait un jour en oeuvre "une histoire philosophique générale". Et en 1840, certains disciples de Hegel comparaient, égalaient et préfèraient [11] à la Wissenschaft de leur maître les nombreux arcs de cercle dont s’entourait déjà le centre qui n'avait pas encore été mis en lumière, die Geschichte sich peripherisch zu diesem noch nicht dargestellten Centralen verhalten.

      En août 1837, Joguet (professeur de lycée) bravait la haine de Cousin en ajoutant : "La philosophie, reniant notre tradition pour se faire à moitié écossaise et à moitié allemande, se perdait, se corrompait en une stérile et honteuse psychologie : après Diderot, Turgot et Condorcet, M. Cousin ; […] l'art, personnifié par M. Victor Hugo, s'était rapetissé et avili ; […] l'étude de la nature s'arrêtait avec Cuvier à l'analyse du détail […] ; l'histoire, avec M. de Barante, collectionnait le pittoresque ou "déconstruisait" analytiquement avec M. Augustin Thierry M. Michelet voulut que l'homme collectif vécût dans son histoire européenne, dans son histoire universelle de la France ; [il a donné] une histoire complète, contenant tous les développements, l'art, la littérature, le droit, la philosophie, la religion aussi bien que la politique et la guerre. C'est à lui qu'en histoire revient l'honneur de l'effort initial, comme en science naturelle à Geoffroy Saint-Hilaire, comme en philosophie à MM. Pierre Leroux et Jean Reynaud, comme en littérature et en poésie à l'auteur des Paroles d'un croyant et au chantre épique d'Ahasvérus".

      Bientôt, Proudhon, Renan, Marx, Michelet et Baudelaire allaient eux aussi faire la différence  entre  "le faible, l’éclectique Cousin", bientôt ministre,  et "le génial Leroux"  qui n’était pas fontionnaire. 

      Collaborateur lui aussi de l’Encyclopédie nouvelle, E. Geoffroy Saint-Hilaire, "notre grand naturaliste" (ainsi disait Leroux), "le panthéiste que l’Allemagne révère" (ainsi disait Balzac), avait deux mois auparavant écrit à V. Cousin  la lettre que voici [12] :

     "Monsieur le conseiller d'Instruction Publique

   Un homme que je tiens à honneur de connaître et à bonheur d'admirer, que je considère comme le plus radicalement abstrait, le plus haut penseur et le plus logicien philosophe de son temps, c'est Pierre Leroux, auteur d'une quantité d'articles magnifiques pour leur qualité, lesquels sont les principaux morceaux de l'encyclopédie moderne, Charles Gosselin en étant le principal libraire éditeur.

   Les mots christianisme (celui-ci non encore publié), conscience etc. sont mes points de départ dans l'émotion profonde et les vénérés sentiments que je ressens pour le maître. Vous le connaissez au moins dans quelques-unes de ses oeuvres et vous adoptez ma sympathie. Est-ce à faire encore ? vous me saurez gré de cette communication. M. Leroux est frondeur, mais sans venin, parce que le veulent ainsi et sa supériorité et ses convictions profondes et son loyal et vif sentiment du vrai.

   Or un tel homme s'est abstrait dans le travail et ne touche à la société que par l'excès de ses misères et de ses souffrances. S'il était garçon, il chérirait sa vie d'un martyr dévoué au soulagement et à la grandeur de l'humanité ; mais sa femme est aliénée et ses quatre enfants lui demandent à chaque moment leur pain quotidien, que chaque jour il leur administre selon ses moyens, par miettes et chichement ; pour mettre à leur disposition une quantité plus grande de ce pain nourricier, Leroux est vêtu misérablement, et si j'obtiens, comme il y a huit jours, qu'il dîne au sein de ma famille, c'est sous la condition, ou que j'aurais des amis indulgents sur la mise, ou qu'il fuira l'approche (illisible) intervenant le soir dans le cercle de mes amis.

   Oh ! Monsieur, nous avons à la disposition du gouvernement des fonds secrets en sommes rondes et fortes pour suspecter les mauvais desseins des hommes pervers, et il n'y a pas une classe d'oboles à accorder pour aller connaître les grandes âmes en souffrance et en dévouement pour l'éclat et la gloire de l'humanité.

   Vous êtes, Monsieur le conseiller, le chef des intelligences vouées au culte de la philosophie : et après l'exposé ci-dessus, je vous demande si vous ne daigneriez pas descendre de votre grande position pour prendre quelque souci d'un Leroux qui, comme notre Jean-Jacques, occupera l'âme philanthropique de la postérité : avec peut-être plus de talent que J.-J., il n'a point envoyé ses enfants dans les hospices : il en est la servante, l'instituteur et le nourrisseur.

   Ceci ne tend point à demander l'aumône pour Leroux ; il me haïrait au lieu de m'aimer, comme il le fait, s'il me supposait cette intention.

   Leroux ne sait point que je vous écris. A-t-il toujours épargné votre caractère scientifique ? Hélas ! Hélas ! Mais, monsieur, vous pourriez le soulager du fardeau d'un de ses fils, en lui faisant obtenir le placement d'un enfant dans un lycée : à quelques autres nécessités pour cet enfant, je pourvoirais en secret".

      En 1841, en Allemagne comme en France, l'association de Leroux et de George Sand entraîna une ardente polémique. Le premier numéro de la revue fondée et dirigée par eux, la "Revue indépendante", parut en novembre. En mars 1842, l'attention redoubla Outre-Rhin, parce que Leroux étudiait les moyens de "guérir cette plaie de la civilisation, la guerre civile de la France et de l'Allemagne". Heinrich Heine habitait à Paris. Il connaissait personnellement Leroux et fréquentait le salon de Marie d'Agoult, comme Leroux, Lamennais et George Sand, amie comme Leroux d’Etienne Geoffroy Saint-Hilaire. Le 2 juin, Henri Heine écrivit dans la "Gazette d'Augsbourg" que "Pierre Leroux est incontestablement un des plus grands philosophes français." Il prenait ainsi position contre l'"Allgemeine Zeitung" qui dès le 22 novembre 1841 avait condamné à la fois la romancière, "rhétorique de la pauvreté dépourvue de valeur littéraire", et la révolution religieuse prêchée par Leroux en écrivant 

"Leroux, avec un talent remarquable, un caractère hérissé et un extérieur athlétique, unit à l'énergie de Luther cet amour de l'humanité lié à la haine qui amenait Marat à demander la tête de deux ou trois cent mille aristocrates pour le salut du peuple. Leroux se considère comme un nouveau Messie dont Jean-Jacques fut le prophète […]. Or, à Paris et dans les grandes villes, des "radicaux" fanatiques, jeunes, étudiants, travailleurs du bas-peuple ("Pöbel"), veulent tous en dernière instance, les uns plus vite les autres moins, ce que veut Leroux : non seulement un changement  formel en politique, mais une totale transformation de la Société".

        L'avis de Heine faisait autorité, de l'avis d'Engels, dans la jeunesse instruite d'Allemagne. Et aussi de Russie, par l'intermédiaire de Biélinski, "père de l'Intelligentsia" et ami intime de Dostoïevski et de Bakounine [13] . En 1843, dès son arrivée à Paris, Marx se lia d'une amitié sincère avec Heine, qui écrivait alors [14] l'éloge de Leroux, ou plutôt de la véritable philosophie, de la pensée "humaine", de l'Humanismus. En    effet, comme Joguet l'avait fait cinq ans plus tôt et comme Marx [15] allait le faire , Heine définissait Leroux par opposition à Cousin, et en qualifiant d’  allemand le grand  homme de l’Académie parisienne des Sciences morales et politiques, il   flétrissait l'ensemble de la "philosophie" diffusée à cette époque-là par  le concert européen [16] .  A la renommée de "M. Victor Cousin, philosophe allemand, qui s'occupe bien plus de l'esprit humain que des besoins de l'humanité", Heine opposait 

 "le suprême désintéressement de l'homme excellent, [ancien] ouvrier, qui aime les hommes bien plus que les pensées, et dont les pensées ont toutes une arrière-pensée, c'est-à-dire l'amour de l'humanité. […] Les communistes sont le seul parti en France qui mérite une attention particulière. Tôt ou tard les débris de la famille dispersée de Saint-Simon passeront à l'armée toujours croissante du communisme, et prêtant au besoin brutal la parole qui donne la force, ils se chargeront en quelque sorte du rôle de Pères de l'Eglise. Un pareil rôle est déjà rempli par Pierre Leroux, dont nous avons fait la connaissance, il y a onze ans, dans la salle Taitbout, comme d'un des évêques du saint-simonisme. [Ensuite, il a fondé et dirigé] la digne continuation du colossal pamphlet de Diderot. […] Avec la virilité du caractère, il possède, ce qui est rare, un esprit capable de s'élever aux plus hautes spéculations, et un coeur capable de s'enfoncer dans les abîmes de la douleur populaire. Ce n'est pas seulement un penseur, mais un penseur sensible et toute sa vie et tous ses efforts sont voués à l'amélioration du sort moral et matériel des classes inférieures. [En conclusion] Parfois, comme Saint-Simon et Fourier, il a souffert sans beaucoup se plaindre les plus amères privations de la misère, […]. et la pauvreté de ces grands socialistes a enrichi le monde".

      Nommons aussi Karl Rosenkranz, professeur de philosophie à Berlin, qui en 1842 jugeait Leroux admirable ("herrlich") pour "sa très profonde opposition au mécanisme des socialistes". C’est au "socialisme scientifique de Charles Fourier" que Rosenkranz reproche son "Mechanismus". Un autre philosophe allemand,  Arnold Ruge   représentait en 1844  "l'école de Hegel à Paris"  avec Marx et Bakounine. Avec eux, il  prend  part  au dîner de "propagande démocratique". Leroux lui semble "le plus aimable des Français", et Marx le moins aimable des hommes.  

L’anathème catholique  et l'effroi causé par  Boussac

    I;   L’anathème catholique

      Nous allons évoquer dans l'ordre chronologique quelques portraits et quelques scènes, mais d'abord il faut faire connaître la mise en garde adressée par l'Archevêque de Paris dans la "Revue du monde catholique". Le 15 octobre 1847, premier article Le Rationalisme fait homme" : M. Pierre Leroux s'est fait sa place à la tête des rationalistes français. Nous n'en connaissons pas qui aient plus que lui l'autorité de la parole et l'influence des écrits. Il porte en son sein les destins du rationalisme parmi nous. C'est l'Allemagne qui est le foyer des idées que nous voulons combattre ; or M. Leroux est le trait d'union des travaux rationalistes allemands et français. Il est  à la fois une voix et un écho". La doctrine de l'Humanité avait d'ardents propagandistes dans la jeunesse de la capitale, et des sympathisants dans les séminaires. Il fallait lui opposer une réfutation en règle, ce que fit  Alfred Sudre. dans un ouvrage paru en 1848, couronné l'année suivante par le Grand Prix Montyon de l'Académie Française, et réédité pour la cinquième fois, sans changement en 1856, l'Histoire du Communisme, ou Réfutation historique des utopies socialistes. L'image que le public lettré a retenue de Leroux vient de ce livre-là ; or Sudre n'est pas historien, et il écrit à un moment où l'action menée par Leroux n'est pas encore apparente. Sudre analyse des idées, non des actes. Catholique, il ne semble pas hostile à la République. Il s'est battu en juin, pour défendre comme il le dit "la Société". Il cite abondamment les écrits de Leroux, mais il n'emploie pas une seule fois le mot travailleurs, le mot ouvrier, le mot prolétaires. En classant Cabet, Louis Blanc, Proudhon et Pierre Leroux dans l'ordre croissant de malfaisance, il veut démontrer en quatre chapitres que les chefs du socialisme cachent leur désaccord théorique, "en s'accordant pour faire appel aux mauvaises passions du coeur humain, la haine et l'envie". Je vais résumer fidèlement les cinquante pages où Sudre démontre que

 "de tous les hérésiarques politiques, Leroux est celui qui s'est avancé le plus loin dans la voie illusoire de l'idéal, de l'utopie, de la chimère".

   Par sa participation à la rédaction du Globe, Leroux semblait avant 1830 appartenir seulement à l'opinion libérale avancée. Mais, devenu disciple de Saint-Simon, il détermina la transformation du Globe en organe de la doctrine saint-simonienne, en janvier 1831. Puis, le 21 novembre de la même année, il rompit avec cette secte parce que Prosper Enfantin voulait abroger la monogamie. Et c'est dans la Revue encyclopédique qu'il publia "des articles remarquables sur la poésie moderne et sur le mouvement des idées philosophiques et religieuses". A partir de 1834, dans l'Encyclopédie nouvelle, il fit paraître de nombreuses études sur le Bouddhisme, le Brahmanisme, le Mosaïsme, le Pythagorisme, le Christianisme primitif. "Appliquant hélas à l'exploration des régions les plus ténébreuses de l'esprit humain la méthode déjà appliquée avant lui en Italie, en Allemagne et en France par les nébuleux inventeurs de la philosophie de l'histoire, il crut découvrir dans les cryptes du passé des profondeurs infinies et expliquer l'inexplicable". En 1840, "pressé de toutes parts par ses amis de ne point refuser au monde la révélation dont il était dépositaire, il publia son livre de l'Humanité, évangile de la religion nouvelle". Enfin, de plus en plus, dans la Revue indépendante puis dans la Revue sociale, il se livra à la critique de la société actuelle.

   Toutes ses idées se tiennent. Et par conséquent sa doctrine économique, qui est le communisme organisé au point de vue saint-simonien, et sa doctrine politique, qui est la démocratie poussée jusqu'à l'anarchie, ne peuvent se comprendre que si, d'abord, on connaît leur racine métaphysique. Laquelle est le refus de distinguer les deux substances, "l'âme spirituelle et le corps matériel".Combattant selon ses propres paroles "l'absurde dualisme, la longue erreur qui a fait chercher hors du monde, hors de la nature, hors de la vie, un paradis imaginaire", niant par conséquent les distinctions universellement admises du ciel et de la terre, de Dieu et du Monde, de la religion et de la philosophie, Leroux prétend que "l'homme est indivisiblement esprit-corps", que le moi ne peut avoir conscience de son existence indépendamment du corps, et que le sentiment de la personnalité disparaît à la mort.

   Tout en reconnaissant qu'à son apparition le Christianisme a été un immense progrès, il affirme que "le Christianisme est mort", que la philosophie doit le remplacer par une religion plus vaste reposant sur la doctrine de la perfectibilité, et que l'humanité ne se perfectionne pas seulement — comme le disait Pascal — par l'accroissement continuel de ses connaissances, mais par le progrès continu des renaissances. En invoquant Bouddha, Moïse, Pythagore, Platon, Virgile et Jésus lui-même, en présentant sa doctrine comme le résultat de "la tradition non interrompue du genre humain", Leroux fait de l'humanité "un être générique et universel" dont nul homme n'est indépendant, dont chacun est une manifestation particulière et actuelle. "Ce qui est éternel en nous", dit-il, "ne périt pas", et donc, "nous renaîtrons, dans l'humanité". Sur la terre. Sans nous rappeler nos existences antérieures.

   On a donc grand tort, pour conclure sur ce premier point, de se moquer de "la prétention qui caractérise Pierre Leroux : élever le socialisme à la hauteur d'une religion". Oui, en niant "les dogmes consolateurs sur lesquels repose la morale, […] le dogme de l'immortalité et celui des peines et des récompenses dans la vie future", Leroux a fait du socialisme "la religion du mal, qui a pour dogmes l'athéisme ou le panthéisme, la sanctification de la jouissance et la destruction de la liberté".

   C'est de cet "esprit-corps", en effet, que découle sa doctrine sociale et politique. Si "l'homme est sensation-sentiment-connaissance indivisiblement unis", il faut qu'il soit en rapport avec les autres hommes et avec le monde par ces trois faces de sa nature, et pour cela il a besoin de la propriété, de la famille et de la nation. Trois biens. A condition que la loi les organise de façon que les pauvres, les femmes et les enfants n'y soient pas esclaves comme ils le furent, comme ils le sont dans les sociétés où dominent les castes de famille, les castes de nation (ou empires), ou la caste de propriété (ou capitalisme). Trois formes du mal des castes, la source du mal étant la rupture de l'unité, de la communion de l'homme avec ses semblables.

   L'union de l'homme et de l'humanité étant telle que nous ne pouvons faire du mal à nos semblables sans nous faire du mal à nous-même, la charité faite à un individu pour l'amour de Dieu n'est pas un suffisant remède. Il faut donc lui substituer un principe plus complet : la solidarité. Qui demande l'application de plus en plus réelle de la Liberté, de l'Egalité et de la Fraternité. Leroux  est "l'homme qui aspire à faire passer l'égalité dans le domaine des faits", et qui prétend — du moment que l'égalité est proclamée dans la loi, avec la liberté de penser et d'écrire — que la loi doit permettre au pauvre de s'instruire, tirer la femme de l'infériorité où la maintiennent le Code et les moeurs, et interdire au coffre-fort de remplacer le château fort, "la rente et le droit du seigneur étant chose identique". Sudre se trompe en croyant que Leroux a emprunté à Proudhon sa formule : la propriété, c'est le vol, mais il a raison de dire que "le premier, Leroux s'est efforcé de démontrer, par des statistiques à son usage, que sur un total de neuf milliards auquel s'élèverait le revenu annuel du travail de la France, cinq milliards seraient ravis aux travailleurs sous la forme de rente de la terre, d'intérêt du capital et d'impôts, au profit de deux cent mille familles propriétaires et budgétivores. Personne n'a dépassé la virulence de ses anathèmes contre l'exploitation des travailleurs, ni jeté le nom de Malthus aux défenseurs de la société comme la plus sanglante injure".

   L'homme étant perfectible, la société l'est aussi. L'égalité peut être davantage appliquée, après avoir été longtemps souhaitée et définie. Or elle a été pressentie dans le passé sous une forme à la fois spirituelle et temporelle : même aux temps de l'esclavage, quand l'égalité n'était même pas reconnue comme principe, les membres de la caste dominante (ceux qui à Sparte se nommaient les Egaux) se réunissaient en des banquets communautaires ; de même en Egypte, à Carthage, à Athènes. Amorce de l'institution qui s'est perfectionnée dans la Pâque, dans les repas des Esséniens, adeptes du Bouddhisme et premiers maîtres de Jésus, et dans l'eucharistie. Selon Leroux, Jésus n'est qu'un homme, "le Bouddha de l'Occident, le destructeur des castes", celui parmi les initiateurs en qui l'esprit de Dieu s'est le mieux manifesté, puisqu'il a révélé cette "loi divine, antérieure à toutes les lois et dont toutes les lois doivent dériver, l'égalité". Et voilà donc comment un penseur, "qui ne manquait ni d'érudition ni d'intelligence philosophique ni de style", est retombé "dans des vieilleries qui ont traîné dans la fange sanglante de toutes les révolutions", en ajoutant "un exemple de plus à ceux de tous ces hommes qui se sont flattés de substituer une société nouvelle à la certitude enfantée par soixante siècles de travail et d'expérience".

   En conclusion, quatre griefs majeurs contre le socialisme de Leroux. 1 - ce "monstrueux assemblage de l'idéalisme des successeurs de Kant et des rêveries de Spinoza"  contredit notre cartésianisme. 2 - Il nie ce qui est en France le coeur de la croyance : la mémoire immortelle. Or, "que m'importe que la force virtuelle qui est en moi subsiste après ma mort, si elle cesse d'être moi ?". 3 - De tous les socialistes, Leroux   est le plus féministe : "C'est en vain que Leroux rêve d'une famille sans subordination de la femme et du fils au mari et au père". 4 - Venant d'un auteur épris "d'allégories, de symboles et de mystères", ce socialisme-là est le plus irréalisable de tous.

      De fait, tout le monde parvenait aisément à se représenter le Phalanstère, ou l'Icarie, et donc "le passage au socialisme dans un seul pays". Dans la Démocratie pacifique  Considérant expliquait "le système sociétaire, c'est-à-dire la Science sociale de Charles Fourier, le Père du Socialisme scientifique". Dans le Populaire, Cabet invitait ses lecteurs à "former" avec lui au Texas "une société politique, un Peuple, une Nation, une Communauté nationale". Leroux ne possédait pas de journal, et il ne faisait pas appel à l'imagination. Il avait quitté Paris depuis 1845. Il passait pour un rêveur, non pour un homme d'action, et le 16 Mai 1848 on apprit qu'il était en prison parce que son nom figurait parmi les noms des douze membres du Gouvernement insurrectionnel dont la police avait trouvé la liste, inscrite à la craie sur une planche. Le 15, l’Assemblée avait été envahie par "des flots d'hommes déguenillés" que Hugo a vus au milieu "des représentants immobiles, des milliers de drapeaux agités de toutes parts, des femmes effrayées et levant les mains, des émeutiers perchés sur les pupitres des journalistes". Huber (manipulé par la police) avait crié : "L'Assemblée est dissoute". Et le 17  Brunet, représentant de la Haute-Vienne, disait à l'Assemblée :"Le danger de Limoges consiste dans la force d'une société populaire dont l'influence s'étend dans les départements voisins, le Cher, la Nièvre, l'Indre et la Creuse, et aussi dans les relations très multipliées de cette société populaire avec les principaux chefs de l'anarchie qui viennent d'être arrêtés à Paris." Cette tentative d'insurrection  répliquait à la manifestation du 16 avril "contre le communisme", et  le 23 juin, ce furent les canons qui répliquèrent aux fusils : on avait vendu sur la voie publique beaucoup de médailles, en étain ou en cuivre. Les unes à la gloire des "200 000 gardes nationaux"  qui, pour la Famille, la Patrie et la Liberté avaient le 16 avril et le 15 mai manifesté pacifiquement. Sur d'autres, une hache et une torche entrecroisées encadrent quatre groupes de trois noms, parmi lesquels on lit celui de Leroux. Leur programme : Vainqueurs, le pillage ! Vaincus, l'incendie. Tout autour, le mot d'ordre de Leroux et de ses amis : VIVE LA REPUBLIQUE DEMOCRATIQUE ET SOCIALE !!! se lie à la formule par laquelle on veut les discréditer : ABOLITION DE LA FAMILLE  ET DE LA PROPRIETE !

      En réalité, bien loin de pousser ses jeunes amis au combat, Leroux les avait toujours retenus, et encore le 16 février 48. Mais pour savoir cela, il faut lire, récemment reproduit par Madame Jeanne Gilmore dans La République clandestine, le passage de l'introuvable Journal d'un combattant de Février où Philippe  Faureraconte sa première rencontre avec Leroux. Dans une ultime réunion clandestine, cet héroïque fils de général décida avec ses camarades de "faire sortir d'une émeute une Révolution". Leroux n'était pas attendu. De passage à Paris, il intervint à l'improviste dans le débat et il mit ces jeunes parisiens en garde contre un recommencement d'août 1830 :

"Le Peuple aura vaincu, mais qui profitera de sa victoire ? Ce n'est point vous, ce n'est pas le Peuple, ce n'est pas la cause du Peuple, c'est cette fraction de la Bourgeoisie qui rédige le "National" et qui partage les sentiments de cette feuille. Ne les connaissez-vous pas, ces Républicains-là ? Ne savez-vous pas comme ils détestent toutes les idées qui vous sont chères ? comme ils ont peur de ces idées ? Ah ! les plus grands ennemis du Peuple et du Socialisme ne sont pas ceux qui sont au pouvoir, mais ceux qui y arriveraient."

— On le voit, rien de moins blanquiste, rien de moins  léniniste.

      Arrêté le 15 mai avec Barbès, Blanqui, Raspail, etc., Leroux était encore en prison le 21 quand parut dans La Vraie République une Lettres ouvertes à Pierre Leroux où Théophile Thoré crie la colère des prolétaires :  

  "Eh quoi ! sous prétexte que le peuple qui vous aime écrit votre nom sur une liste de gouvernement provisoire, [on vous emprisonne], vous qui seriez à la tête des législateurs, vous dont le nom serait sorti le premier du scrutin populaire, si les dictateurs des barricades n'avaient pas commis l'erreur irréparable de remettre à plus tard les élections. [Si Lamartine, le plus grand poète de France et Arago, le plus grand savant de France vous maintenaient en prison, vous qui êtes] le philosophe de l'humanité, que penseraient les prolétaires de France, dont vous êtes le plus sincère représentant, que penserait l'Allemagne intellectuelle, qui s'est nourrie de votre doctrine, que penserait l'Europe qui a traduit vos livres sublimes ?".

      Un peu plus tard, en mai,"Louis Blanc présidait la séance de la Commission du Luxembourg qu'il raconte en 1850 à la page 137 de ses Pages d'histoire de la Révolution de 1848 :

"Un personnage aimé du peuple demandait à être introduit. Il entra. Son aspect avait quelque chose d'attirant à la fois et de vénérable. Son regard était doux, pénétrant, "plein de pensées". Ses manières où la simplicité se mariait à la noblesse, sa physionomie fine et méditative, sa chevelure opulente, son visage d'une beauté forte et rustique, sa tête que l'habitude des veilles avait un peu courbée, tout en lui commandait le respect, mais un respect mêlé de confiante sympathie. "Citoyens, dit-il, j'ai appris que les travailleurs me faisaient l'honneur de me porter sur leur liste comme candidat à l'Assemblée constituante ; j'ai cru de mon devoir de me présenter devant leur commission, afin de me soumettre à son examen". Les ouvriers se regardèrent, partagés entre l'attendrissement et la surprise. L'homme qui leur parlait ainsi était de ceux dont la vie entière est une éclatante profession de foi. Ses écrits l'avaient fait depuis longtemps connaître à toute l'Europe comme un des plus vigoureux penseurs et des plus magnanimes philosophes de ce siècle. Ai-je besoin de nommer Pierre Leroux."

      Le 4 juin, Leroux est élu représentant de la Seine à l'Assemblée Nationale avec plus  de voix que Hugo [17] , que Proudhon, que Louis-Napoléon Bonaparte. Le 15, Marie d'Agoult a très vraisemblablement assisté à  la séance racontée par elle en 1850, sous le pseudonyme de Daniel Stern, dans l'Histoire de la Révolution de Février qui a fait dire à Leroux :"Est in feminis aliquid divinioris ingenii", le génie féminin est plus divin que le génie masculin. C'est elle qui va nous dire l'effet produit par la première intervention du paysan de la Creuse, à quelques jours de l'insurrection :

  "Dans la séance du 15 juin, à l'occasion d'un projet d'assimilation de l'Algérie à la France, l'angoisse d'une situation qui troublait les meilleurs esprits fut exprimée avec éloquence par un orateur qui paraissait pour la première fois à la tribune. En entrant à l'Assemblée, peu de jours auparavant, M. Pierre Leroux y avait causé un étonnement extrême. Il serait difficile, en effet, de peindre l'étrangeté de son apparition. La flamme subtile de son regard, sa lèvre sensuelle, son cou épais et court sortait d'une cravate à peine nouée, le geste de sa main amollie, sa chevelure inculte, et jusqu'au vêtement d'étoffe grossière dont l'ampleur informe accuse vaguement la forte stature un peu affaissée d'un homme entré dans la maturité de l'âge, tout cet ensemble d'une beauté à la fois épicurienne et rustique exprime avec une rare puissance le caractère de l'apostolat moderne. Son entretien achève l'impression que produit son aspect. Passant avec une insinuante souplesse de la contemplation des civilisations évanouies à l'anecdote du jour, qu'il conte avec une négligence piquante, M. Pierre Leroux possède et anime tous les sujets. Religions, arts, sciences, industries, moeurs, histoire, il sait tout ramener à sa conception primitive. Mais il emploie selon les esprits divers un mode différent de persuasion : pour les uns, les figures voilées d'un vague mysticisme ; pour d'autres, le sentiment ; pour très peu, la logique ; auprès de tous, la séduction des paroles flatteuses.

   On conçoit qu'un discours de Pierre Leroux fut un événement dans une assemblée où il n'avait pas encore pris la parole, mais où sa conversation avait intéressé, charmé jusqu'à ses adversaires politiques les plus déclarés. Ses écrits n'y étaient connus que d'un petit nombre de personnes. Un silence de curiosité et de sympathie l'accueille. L'occasion du discours est, comme je l'ai dit, la colonisation de l'Algérie, mais on ne s'attend pas à ce que l'orateur s'en occupe.

   L'Assemblée ne songe guère en ce moment à l'Algérie ; elle pense aux ateliers nationaux, au paupérisme, à la révolution sociale. On sait que Pierre Leroux est l'un des apôtres les plus populaires du socialisme ; plusieurs se disent que, peut-être, il ne tient qu'à lui d'allumer ou d'éteindre les brandons de la guerre civile. Peut-être va-t-il exposer un moyen de satisfaire les ouvriers sans ruiner les chefs d'industrie ; peut-être, possède-t-il le secret de faire transiger le capital et le travail, de réconcilier les intérêts en lutte. On écoute. M. Pierre Leroux, laissant de côté le prétexte de son discours, entre en plein dans le sentiment qu'il lit sur les physionomies. Il annonce qu'il va prendre les choses particulièrement dans leurs rapports avec la France.

   Il débute par poser en fait et en principe que la France a besoin de colonisation, de migrations ; qu'il lui faut des communes républicaines ; qu'elle a besoin de faire sortir de son sein tout un peuple qui demande une civilisation nouvelle. Puis, voyant l'attention excitée par ses premières paroles, et s'abandonnant à l'inspiration intérieure : "Je dis, reprend-il avec autorité, en se tournant vers la droite, que si vous ne voulez pas admettre cela ; si vous ne voulez pas sortir de l'ancienne économie politique ; si vous voulez absolument anéantir toutes les promesses, non pas seulement de la dernière révolution, mais de tous les temps de la révolution française dans toute sa grandeur ; si vous ne voulez pas que le christianisme lui-même fasse un pas nouveau ; si vous ne voulez pas de l'association humaine, je dis que vous exposez la civilisation ancienne à mourir dans une agonie terrible".

   Une sorte de frayeur anticipée émeut l'Assemblée. L'orateur continue […]

   Ce discours si inattendu, qui semblait adressé à un concile plutôt qu'à une assemblée politique, causa une impression singulière. On n'entrevoyait qu'à travers un voile nébuleux les horizons qu'embrassait la pensée du philosophe ; mais on était monté au ton tragique ; les âmes étaient remplies de tristes pressentiments ; on sentait l'approche des mauvais jours. Personne n'imagina de railler les paroles prophétiques de M. Pierre Leroux. M. de Montalembert vint lui serrer la main avec effusion en signe d'assentiment. M. de Falloux traversa toute la salle pour lui mieux témoigner son admiration et sa sympathie".

      Même admiration, même respect, le 22, dans les paroles que Victor Hugo, monarchiste, ci-devant légitimiste, prononce en regardant Leroux. "Aux philosophes initiateurs, aux penseurs sévères et convaincus qu'on appelle socialistes [il] adresse du plus profond et du plus sincère de [s]on coeur une requête" en faveur des propriétaires victimes de faillites, et qui ne perçoivent plus les loyers ou les fermages.

"La patrie saigne sur la croix des révolutions. Il ne faut pas que cette agonie se prolonge. A qui profiterait-elle ? Depuis quand la misère du riche est-elle la richesse du pauvre ? Vous comptez parmi vous des coeurs généreux, des esprits puissants et bienveillants ; vous voulez comme nous le bien de la France et de l'humanité. Eh bien, aidez-nous, aidez-nous ! N'irritez pas là où il faut concilier, n'armez pas une misère contre une misère". Quant à "la détresse de cette partie de la population qu'on appelle le peuple", elle lui inspirait ces paroles : "est-ce que vous croyez que ces souffrances ne nous prennent pas le coeur ? [...] Toutes les fois que vous ne mettez pas en question la famille et la propriété, ces bases saintes sur lesquelles repose toute civilisation, nous admettons avec vous les instincts nouveaux de l'humanité. Puisque ce peuple croit en vous, puisque vous avez ce doux et cher bonheur d'être aimés et écoutés de lui, oh je vous en conjure, dites lui de ne point se hâter vers la rupture et la colère, car l'avenir est pour le peuple. Il ne faut qu'un peu de patience".

      Leroux répond en suppliant les représentants du peuple d’examiner "d'urgence dans le plus bref délai possible" la pétition par laquelle les délégués des Ateliers Nationaux demandent à l'Assemblée, après la dissolution de ces Ateliers, "quelques garanties pour ceux des travailleurs qui iront travailler dans les départements sur la demande des industriels particuliers".

      A ce moment-là, les réactionnaires avaient peur de Leroux. Deux mois plus tard, vainqueurs, l'anticléricalisme universitaire et le jésuitisme se mettent d'accord pour abattre le philosophe autodidacte qui a insisté le 31 août sur "le mal matériel". M. de Falloux, dont Tocqueville dit qu'il n'appartenait qu'à l'Eglise" va être soutenu par  Jules Simon, porte-parole de Victor Cousin . Le 18 septembre, Montalembert monte à la tribune. Il avertit ses amis : "l'honorable M. Jules Simon a quelque chose à dire". Il fait son prône  

"le problème aujourd'hui c'est d'inspirer le respect de la propriété à des gens qui ne sont pas propriétaires. Pour cela, une seule recette, c'est de leur faire croire en Dieu, et non pas au Dieu vague de l'éclectisme, mais au Dieu du catéchisme, au Dieu qui a dicté le Décalogue et qui punit éternellement les voleurs". Puis, comme Thiers avait fait quatre jours plus tôt, et Hugo le 22 juin, il regarde Leroux, sans le nommer : "Je me retournerai vers quelques-uns des orateurs les plus avancés, les plus novateurs, les plus utopistes que nous avons entendus ici. Ils nous ont parlé de cet air vicié que respirent nos ouvriers dans les manufactures, ils nous ont dépeint ces générations malingres, affaiblies, misérables ; mais je leur demanderai si ces générations sont seulement réduites à l'état qu'ils dépeignent par le mal industriel, par le mal matériel, je lui demanderai si le mal moral n'y est pas pour quelque chose !"  

      Lui. Anacoluthe. On est passé du pluriel au singulier. L’honorable Jules Simon va parler en tant que "membre de l'enseignement officiel" car il a "parcouru tous les degrés de l'échelle universitaire", et en tant que "membre de l'école rationaliste":  

"Je demanderai à Monsieur de Montalembert si l'honorable M. Pierre Leroux, notre collègue, est dans l'Université sans que je le sache, s'il y a eu dans l'Université un seul phalanstérien, un seul communiste. S'il y a une éducation dans une partie de la société dont le dernier mot est Jouis, cette éducation est faite par d'autres éducateurs que par nous".  

      M. de Falloux "[s]e  hâte d'accepter les paroles de conciliation et de concorde que M. Jules Simon a fait entendre". Il n'était ni dans son intention ni dans celle de Montalembert de porter contre l'Université les accusations que "M. Simon avait raison de repousser avec l'énergie et la noble émotion qu'il y a mises". Jamais, quant à lui, il ne portera "la moindre atteinte" à la liberté de l'Université. M. de Falloux  allait être ministre du Prince Président.

       Après cela, Leroux disait fort bien que  "des voltairiens se mettaient à défendre l'Eglise", et que "des universitaires jusque là ennemis du clergé tendaient la main aux jésuites". Aussi, en novembre 48 dans la Biographie impartiale des représentants du peuple, Pierre Leroux seul est outragé. Les "deux Républicains, l’un de la veille, l’autre du lendemain" qui ont rédigé ce volume sont effectivement impartiaux, sauf envers lui. Ni  cléricaux ni anticléricaux, ils ne flattent ni les ouvriers qui "s'estiment peuple et, par conséquent, souverain à un plus haut degré que le bourgeois", ni les bourgeois qui "se paraient du titre d'ouvrier, comme le geai faisait des plumes du paon".  Ils sont courtois, respectueux, souvent élogieux, que ce soit envers des républicains du lendemain, républicains modérés, "hommes d’ordre", ou envers les républicains de la veille, républicains "de toute la vie", dont "les opinions sont républicaines depuis qu'elles ont cessé d'être bonapartistes, c'est à dire depuis 1815, "fervents, incorruptibles, fermes, austères, démocrates vrais, "opposés à la violence et à l'anarchie" patriotes, bons patriotes. "pour toujours acquis à la République démocratique et sociale". Ils parlent avec estime Martin Bernard, si proche de Leroux à tant d'égards, d'Hippolyte Dutours que Leroux avait soutenu le 15 septembre, et de ses trois collaborateurs des années trente, Jean Reynaud,     Hippolyte Carnot, mais en nommant la "Revue encyclopédique" et l'Encyclopédie nouvelle, ils ne disent pas que ces publications avaient  Leroux pour directeur.  Lisons deux de ces notices:

Compositeur d'imprimerie, Martin Bernard exerce une profession à la fois artistique et industrielle, qui le met en contact direct avec les travailleurs, et l'identifie aux souffrances des autres. Infatigable, il s'assimile toutes les idées pratiques éparses dans les diverses écoles philosophiques. Son nom devient populaire dans la Société des Droits de l'Homme". La Révolution de juillet arrive, la question du prolétariat commence à se poser. Sans négliger le côté politique de la situation, son activité se dirige principalement du côté de l'économie politique. Martin Bernard, le 12 mai 1839 , était l'un des principaux chefs de l'insurrection qui, à défaut du triomphe, eut le mérite de devenir une éclatante protestation en faveur de la sainte cause qui devait triompher neuf années plus tard. […] En mars 48, commissaire général à Lyon, il calme l'effervescence d'une immense population ouvrière en proie à la plus profonde misère et aux suggestions des partis extrêmes, il oppose aux menées contre-révolutionnaires l'énergie d'une volonté franchement républicaine, et il emporte l'honneur insigne d'avoir empêché une guerre civile  dont les conséquences eussent été incalculables"

      Hyppolite Detours est un coeur élevé, exempt de violence, de haine et des préventions de systèmes ou de castes. Fils d'un adjudant général qui avait servi la République de 1791 à 1797 et avait alors quitté l'armée en refusant tout traitement, et en se contentant des remerciements du Comité de Salut Public. Devenu sous la Restauration  substitut du procureur du roi, il se démit de ses fonctions à la Révolution de Juillet, pour rester fidèle à ses serments. Un sentiment d'honneur qu'on appréciera, et une grande antipathie pour la branche d'Orléans, le retinrent dans les rangs légitimistes tant que la France lui parut hostile à la forme républicaine, mais, même à cette époque de sa carrière politique, il appartenait en réalité à la cause de la démocratie, qu'il soutenait avec la plus grande énergie, se montrant sans cesse  le zélateur ardent du suffrage universel. Il était en cela fidèle aux principes que lui avait légués son père. A l'Assemblée, assis dans les rangs des démocrates, il vote avec l'extrême gauche mais sans esprit de parti. Tous les côtés de l'Assemblée peuvent compter sur lui pour la défense des vérités qu'il représente. Mais ce qui le caractérise par dessus tout, c'est son dévouement ardent aux intérêts populaires et sa résolution de préserver de toute atteinte la liberté religieuse, qu'il regarde comme la première base de toute société civilisée.

       LE 15 septembre,   Detours avait   proposé  un amendement au  premier paragraphe de la Constitution,      

    le droit électoral et universel est primordial, sacré, imprescriptible et souverain. Il est la source sacrée de tout pouvoir. Si la Constitution commence par dire que le suffrage universel est décrété par l'Assemblée, le droit n'est qu'un octroi, qu'une concession ou du moins  qu'une institution de l'Assemblée. Or cette constitution peut être révisée, et  elle sera, quoi que vous fassiez, révisée plus tôt que vous ne le pensez. J'ose assurer que le suffrage universel sera modifié. On commencera par interdire le droit électoral aux citoyens illettrés. On n'a redouté que les interprétations anarchiques, craignez aussi celles des hommes du despotisme. Les hommes qui en 1830 ont proscrit, qui ont bafoué le suffrage universel, qui l'ont méconnu, calomnié, dénoncé come un fléau, comme le déchaînement de l'anarchie, qui l'ont déclaré impossible pendant dix huit ans sont les princes de cette tribune, ils se croient maitres de l'avenir. Ce sont les mêmes hommes ; oh, bien les mêmes. Ils n'ont pas changé ; ils n'ont rien abjuré de leur dédain pour le suffrage universel. Ces hommes sont debout, guerroyant et arrogants , pétrifiés dans leurs vieux préjugés.

 M. Detours a dit :"Vous n'avez pas le droit, vous, République, de nier la souveraineté de chacun, de nier le suffrage universel". Je ne vois pas une grande différence entre cette constitution et l'établissement monarchique qui existait antérieurement. En effet, je vois un président chargé du pouvoir exécutif. Permettez moi de vous le dire, je dis que le principe monarchique est  là, dans la mauvaise définition de la souveraineté. Si vous ne définissez pas, comme M. Detours tout à l'heure le demandait, que le suffrage universel est une base inviolable, eh bien vous pouvez violer complètement le vrai principe de la souveraineté. La vraie souveraineté politique est dans chacun. La liberté de la presse, la liberté de la pensée exprimée par la presse, est un des termes de la souveraineté. Le libre examen, la liberté de conscience sont un apanage de la souveraineté, et sont imprescriptibles  dans chaque individu."  

    Voici maintenant le pilori, voici  l'image que garderont de Leroux  les notables, --représentants du peuple, candidats aux diverses élections, fonctionnaires, membres du clergé, enseignants, etc :   

 […] Dès ses débuts, cherchant de quelle manière un philosophe pouvait, sans s'avilir, gagnerle pain nécessaire à la vie, il s'était établi comme décrotteur public sur le Pont-Neuf, nulle autre profession ne lui semblant impliquer une protestation plus fière de la pensée contre les exigences du besoin. […] De bonne heure, il se faisait remarquer par la hardiesse inouïe de ses idées en religion et en politique. Comme il exprimait ces mêmes idées avec éloquence, et, surtout, avec la chaleur que donne la conviction, il ne tarda pas à faire école. On se rappelle cette thèse hardie qu'il développa que le Christ n'avait été qu'un philosophe socialiste ou communiste, et que le jour était arrivé où un  nouveau Messie   (qui très-évidemment pouvait bien dans sa pensée se nommer Pierre Leroux) devait imprimer aux sociétés une impulsion nouvelle. Cette donnée aboutissait au communisme, mais à un communisme assez abstrait, ayant pour base philosophique le principe trinitaire, et pour formule d'application le groupement universel de la force, de l'esprit et du capital. C'était à peu près l'idée phalanstérienne, il est vrai, moins le capital. […] M. Pierre Leroux voulut un jour essayer de la pratique. Il prit donc une femme du pays allemand, et, environné des parents de cette femme et de sa propre famille, il fut s'établir à Boussac, petite cité marchoise, où pendant plusieurs années, jusqu'en février 1848, il fit du communisme domestique, et en quelque sorte à huis clos. Nous avons eu l'occasion d'entendre s'exprimer George Sand, son amie, sur Pierre Leroux et sur l'avenir de cette petite colonie. Pierre Leroux n'a qu'un tort, disait-elle (et l'on connaît ses propres opinions), c'est de vouloir faire de l'application cinquante ans trop vite. Chaque jour met son système aux prises avec le boulanger ; et quant à ses idées sur la liberté du lien matrimonial, propice à la morale selon lui, sa mise en pratique ne prouve rien : madame Pierre Leroux n'est pas jolie."

        Jusqu'au mot boulanger, ces paroles méritent qu'on les retienne. Leroux a fait des essais prématurés . A partir de 1846, George Sand avait à se plaindre, sinon de lui personnellement, du moins de son entourage. Elle a fort bien pu penser et dire que la femme de Pierre Leroux, sa seconde femme puisqu'il était veuf, n'était pas jolie. Mais elle savait qu'il n'était point du tout partisan de  la polygamie, à la différence de ceux qu'il appelait "sectaires ou utopistes". Je ne puis croire qu'elle ait jamais dit sur ce point le propos qu'on lui prête. Si on sait qu'elle était traitée par Proudhon de putain, que Lamennais employait le mot lupanar en parlant des relations qu'elle avait avec Leroux, et que son discrédit était immense depuis ses (déplorables) articles de mars dans le" Bulletin de la République", on mesure la gravité de cette diffamation .

      La parole publique était une arme de guerre, dont Leroux usait pacifiquement avec un extraordinaire courage. Il faut ici rappeler que, le 15, Detours voyait devant lui des hommes "debout, guerroyant et arrogants". Dix mille parisiens venaient d'être proscrits, Deville le disait le 7 : "C'est sous l'empire des conseils de guerre qu'on parle à la tribune", chacun des citoyens de Paris, sans en excepter les représentants du peuple risquant  de se voir "dénoncé comme complice  ou fauteur de l'attentat de juin, arraché à sa femme, à ses enfants, à ses affaires, à sa patrie pour aller mourir misérablement, désespéré, dans une île déserte." Or, chaque jour, dans cette Assemblée, un homme était beaucoup plus en danger que tous les autres. Le 21, Leroux publie la lettre A mes collègues de l'Assemblée nationale où il évoque la tribune transformée en arène de gladiateurs, les innombrables traits qu'on a lancés contre lui et contre la doctrine qu'il enseigne, et la cruelle souffrance qu'on éprouve à "s'entendre accuser à tout propos d'être un barbare". Le 14, lorsque Thiers avait dit :"Je n'injurie personne", le sténographe avait noté :"Les yeux se tournent sur les bancs où siège le citoyen Pierre Leroux. — On rit". On riait parce qu'après le mot "propriété" Thiers  avait ajouté : "Je ne viens pas, Messieurs, apporter à cette tribune un livre que j'ai fait." Le 10 août, Leroux avait expliqué que "le mot de propriété est la source d'une foule de confusions", qu'il y a "une fausse propriété" et que "le socialisme n'attaque ni la vraie propriété ni la famille". Toujours, surtout depuis son grand discours du 30 août  sur la durée du travail, c'est lui qui était visé, nommément par les économistes Dupin, Faucher, Wolinski, Duprat, ou de façon allusive et transparente, par Lamartine, par Mgr Sibour, par Tocqueville, par Montalembert disant que les socialistes les plus dangereux étaient "ceux qui ne se disent pas socialistes." Tout le monde comprenait . Leroux avait dit à la même tribune :

   Je ne suis pas socialiste, si l'on entend par ce mot une opinion qui tendrait à faire intervenir l'Etat  dans la formation de la société nouvelle.

      Par des "bruits, rires, exclamation", la majorité soutenait jour après jour les orateurs qui s'en prenaient à Leroux, ne serait-ce que d'un regard, en parlant d'"anéantissement du capital", de "confiscation de la liberté, de nouvelle forme de servitude, de principe funeste de l'autorité absolue de l'Etat" et en donnant Babeuf comme aïeul à "tous les socialistes". Malgré ces impostures, la véritable pensée de Leroux était comprise par  le peuple qui l'avait élu, qui  dans les ateliers lisait ses discours imprimés au "Journal officiel" et qui allait le réélire en mai 1849. Et aussi par les représentants honnêtes. Dès le 28 septembre, le rapport de la Commission sur les événements du 15 mai était jugé partial par Jules Grévy, qui en 1879 remplacera Mac Mahon à la présidence de la IIIème République. Th. Bac, de Limoges,  montrait des documents où Huber affirmait "que Pierre Leroux n'avait pas de relations avec lui". On n'avait, disait Flocon, enquêté  que contre les républicains, alors que divers rapports parlaient de menées bonapartistes et orléanistes ; Lagrange mentionnait aussi les partisans de "l'enfant du miracle", c'est-à-dire les légitimistes henriquinquistes, et il n'avait pas peur de dire que les véritables conspirateurs de mai conspiraient encore. C'est eux qu'écoutaient les économistes, qui ramenaient à onze heures la journée de travail que l'Assemblée avait, le 2 mars, réduite à dix. Nous allons voir pourtant que  Leroux ne parlait pas en vain, le 30 août, en disant pour conclure son discours :

Je fais appel aux catholiques et aux protestants comme aux philosophes. Qu'ils reconnaissent dans le décret du 2 mars un progrès immense dans la législation et un progrès en rapport avec toutes les traditions  du passé.

     Personne, à ma connaissance, ne cite   le Journal officiel de la seconde République, personne ne dit que Leroux était de très loin le principal orateur de la minorité, dans les deux séries de grands débats où les questions économiques alternaient avec les questions de droit constitutionnel. C’est lui qui  demandait qu'on n'allonge pas la durée de la journée de travail et c’est lui aussi qui soutenait plus que personne la souveraineté individuelle. Et quelque chose le désigne comme l’ennemi principal des propriétaires qui craignent par dessus tout la jacquerie, l’incendie des châteaux, comme en 89. Seul Leroux unifie à leurs yeux ce que Balzac appelait "la grande antithèse sociale, Paris-Province . Il est, dans le département de la Seine, le mieux élu, mais il vient de passer  trois années dans la Creuse, et le  20 juin  Trélat l'accusait "d'avoir jeté, soit dans les campagnes, soit dans les villes des paroles de nature à susciter la haine, la discorde". Leroux  seul compare les réalités économiques  en parlant des deux prolétariats, ouvrier et paysan. Le 30 août : "Je laisse Saint-Etienne, je laisse Saint-Chamon et toutes les petites villes de fabrique aux environs. Je prendrai deux villes, Lyon et Limoges, que je connais, et il y a ici beaucoup de citoyens qui les connaissent comme moi. A Lyon,  plus de cent mille prolétaires. A Limoges, la situation est la même : sur 40.000 habitants, 13.000 indigents. […] Dans tous nos départements du centre, dans le département de la Creuse où le sang  humain vient de couler, il est constant  que la plupart des hommes, des serviteurs de l'agriculture,  ne mangent pas de véritable pain, qu'ils se nourrissent de tourteaux, de pain noir et de châtaignes."

         Limoges était  en 48 "la Ville sainte du socialisme". Le 8 janvier 1848,   "L'Eclaireur du Centre" avait fait savoir que le   banquet religieux et social  y réunissait mille souscripteurs. Ce fut le seul Banquet expressément socialiste.  Bac y avait dit que "dans tous les banquets réformistes un nom remplissait bien des discours mais bien peu de coeurs, celui du Peuple" (cité par Leroux dans "La République" en 1850). Le 26 février, le jour où Leroux était élu à l'unanimité maire de Boussac, Bac était le premier des signataires de l'affiche qui disait : "Citoyens de Limoges : La République est proclamée. Elle se maintiendra. Croyez en cette acclamation unanime qui accueillait hier son avènement désiré par tant de coeurs."  En juin, Charles de Rémusat  notait  : "C'est dans les départements du Centre, les plus pauvres, les moins avancés, ceux du Berry, du Nivernais, du Bourbonais, de la Marche, qu'un mauvais esprit de socialisme, et même de communisme, a paru infecter et dominer les populations." Ancien ministre de l'Intérieur, il résumait ainsi ce qu’il pensait depuis l’installation de Leroux à Boussac, en 1846.    Juste avant de dire : "Leroux a essayé du communisme en petit. Il prit donc une femme du pays allemand, et, environné des parents de cette femme et de sa propre famille, il alla s'établir à  Boussac, petite cité marchoise", les biographes écrivent :  "Ce sectaire a figuré, le 15 mai, sur la liste des  membres du Gouvernement insurrectionnel de MM. Barbès, Blanqui, Sobrier, Raspail, etc., aussi fut-il saisi et emprisonné comme complice de l' attentat, mais il ne fut détenu que trois jours".

        Un coup d'Etat blanquiste  aurait  été seulement parisien, et assez facile  nos départements du centre, dans le département de la Creuse où le sang  humain vient de couler".   r aux prochaines élections.  Voici   datée du 10 mars et imprimée à l'Imprimerie de Pierre Leroux, à Boussac, une lettre de Pierre Leroux aux électeurs de Limoges :

            Amis,

      Le jour même où vous proclamiez la République, un de vous, un de ceux que le consentement populaire chargeait à Limoges de l'administration provisoire, Théodore Bac, m'écrivait : "Nous voilà en marche ; toutes nos espérances peuvent se réaliser ; attendons l'Assemblée nationale". Et il me rappelait mes travaux pour me persuader que je devais me présenter aux suffrages du peuple quand il s'agirait de nommer à cette Assemblée.

      J'ai écouté cette voix, et ma conscience, consultée dans le recueillement, faisant taire des scrupules qui pourraient me retenir loin de la vie publique, répond aujourd'hui, à l'invitation partie de votre sein, qu'en effet c'est un devoir pour moi de me mettre à la disposition du peuple, et de prendre part, si le peuple me donne cette mission, aux travaux de l'Assemblée nationale.

      J'ai interrogé ceux qui sont ici avec moi, unis dans l'oeuvre sainte de l'association. Leur sentiment m'a confirmé que m'abstenir en cette grave circonstance serait une action peu louable, et qui pourrait être mal interprétée. Ce n'est pas lorsque nos principes sont proclamés, mais non réalisés, qu'il faut en abandonner la défense. C'est à Limoges que notre doctrine a trouvé le plus d'appui ; c'est à Limoges que je me présenterai. Je vous demande donc votre adhésion et votre concours. Amis, je n'ai point besoin pour vous de faire une profession de foi. Si vous approuvez ma résolution, si ma candidature est annoncée et soutenue par vous, j'irai à Limoges, et j'offrirai au peuple le témoignage de ma vie tout entière.

                                                Pierre Leroux

 

      Limoges et   "les départements du Centre, les plus pauvres, les moins avancés", voilà le repaire du communisme. Son foyer est à Boussac. Et depuis octobre 1847 l'Archevêché de  Paris sonne le tocsin contre le Revue imprimée à Boussac qui diffuse ce mot d'  ouvrier typographe   au typographe philosophe: "Ton Jésus n'est pas le Jésus des prêtres". En mars 48,   une affiche AUX CONSCRITS est signée par Les imprimeurs de Boussac :

Luc Desages, Charpentier, Jules Leroux, Desmoulins, Vandris, Charles Leroux, Frézières, Louis Nétré, combattant de mai, ancien détenu politique, Fichte, combattant de mai, Arnaud Leroux, Hélas, Henri Leroux.  

      Cette affiche dit que la République mettra fin à l'inégalité monstrueuse qui permettait aux riches de se faire remplacer par les pauvres, de se réserver les écoles  militaires et de devenir officiers. Tout citoyen sera soldat, et tout citoyen recevra la même la même instruction militaire. Cela, à condition d'élire "de bons représentants, des pauvres, des ouvriers, des paysans".                                                     *

       En  1849, malgré toute la propagande faite contre Leroux, il sera réélu par le département de la Seine.  Dans les  Profils des députés à la Législative, on reproduira la biographie de novembre 48.  A nouveau, contre "l'ennemi du lien matrimonial" on prendra  la défense de LA FAMILLE en répétant : "Madame Pierre Leroux n'est pas jolie". Pour défendre la RELIGION on ajoutera ce paragraphe (qui contient l'idée de puérilité que nous retrouverons dans un Dictionnaire d'inspiration marxiste) : "Au plus haut de la Montagne, retiré sous l'ombrage de sa plantureuse chevelure, il prépare avec une mystique componction de longues tirades apocalyptiques. Le rationalisme, chez lui, va jusqu'aux excentricités les plus puériles". Enfin, pour défendre LA PROPRIETE, on renverra dos à dos  [Marx fera de même] les deux propositions soumises en 48 à la Commission du Luxembourg : la Banque du Peuple que préconisait Proudhon, et les associations ouvrières que préconisaient Leroux et ses amis et que les délégués ouvriers avaient adoptées. Leroux avait une abondante chevelure. Un dessin fortement colorié représente un magasin. Une affiche pour enseigne : "La Banque du Peuple convertit L'ARGENT en bottes, fromage, brouillards, etc.". D'un côté du comptoir, Proudhon "convertit les capitaux de Pierre Leroux en bons de frisure", et de l'autre côté, Leroux, auquel les capitaux sortent de la tête (caput), couronnée par une tignasse monumentale.

       En  novembre 1849, les ennemis du socialisme ont un puissant allié, Proudhon, qui écrit que  Leroux, "le saint homme, se souvient d'avoir été Jésus-Christ". Mais Leroux  est défendu par l'école sociétaire, c'est à dire fouriériste. Considerant a "cessé de [lui] en vouloir" et pour rassembler tous les démoc-soc,  "La Propagande"  fait paraître dès le 10 décembre le premier numéro d'un journal, qui a pour titre "Le Salut du peuple. Journal de la Science sociale, par C. Pecqueur". Et cet économiste fouriériste réplique de Proudhon :

"Je viens de prendre connaissance de votre polémique avec Pierre Leroux et Louis Blanc. Toujours le pugilat, n'est-ce pas, citoyen : c'est votre métier […] Vous êtes donc sensible aux insinuations de Pierre Leroux, vous ne voulez pas qu'il recherche vos intentions ? y avez-vous pensé, citoyen, vous le grand inquisiteur des mobiles d'autrui ! Les intentions mises à l'écart ! mais qu'avez-vous donc fait toute votre vie, si ce n'est remonter aux intentions de vos adversaires, — et Dieu sait si le nombre en est grand ; — si ce n'est conclure des actes aux arrière-pensées et prodiguer l'insulte ou la calomnie à qui tombait sous vos griffes ?

     Et vous ne voulez pas qu'on fasse à Proudhon ce que Proudhon ferait au genre humain tout entier, s'il en avait le temps ? […] Vous ne voulez pas surtout que Leroux mette en doute votre républicanisme et votre démocratisme. Il est fâcheux, en effet, pour votre popularité qu'on puisse douter de votre attachement sincère à la République, et à la démocratie ; mais à qui la faute ? A vous dont les actes et les paroles contradictoires ont rendu cette incertitude fort naturelle. Croyez-vous que si votre culte était bien franc, les insinuations de Pierre Leroux rencontreraient de l'écho. Vous êtes démocrate, dites-vous ? c'est possible, mais convenez que quand on est tendre dans ses affections on n'écrit pas des phrases comme celui-ci : "Pour dire tout de suite notre pensée, c'est la DÉMOCRATIE que nous avons à démolir comme nous avons démoli la monarchie".

     Vous accusez Pierre Leroux, l'apôtre de l'humanité, de l'unité et de la solidarité universelle, de ne pas aimer son pays : citoyen, songez plutôt à vous demander si ce n'est pas vous-même qui ne l'aimez pas ; et qui le trahissez en le divisant, en y suscitant des animosités, des haines, qui tourneront peut-être au tragique dans des temps orageux".

      Clemenceau, Benoît Malon et Jaurès jugeront comme "Le salut du peuple", alors que Marx se réjouira des insultes lancées par Proudhon avant d' attribuer l'échec du prolétariat français à chacune des "deux sectes" qui au lieu de prendre "les grands moyens" elles avaient eu recours à "des expériences doctrinaires, banques d'échanges ou associations ouvrières". Les grands moyens, pour lui comme pour Engels et Blanqui, c’était les armes. Lucide, Clemenceau, dira en 1895 que Leroux, "penseur et homme d’action" fut en 48 "bafoué, houspillé, ridiculisé à plaisir, par l’individualisme de Proudhon et le papisme des réactionnaires enragés de peur". Clemenceau appréciait les  pages où un fils de Pierre Leroux citait ce jugement d'un successeur de Leroux à l'Assemblée Nationale, Anatole de la Forge :

Ecrivez vingt volumes d'une admirable science, d'une haute éloquence ; mettez au monde un système philosophique original et puissant; souffrez pour vos idées, et vous obtiendrez ce résultat qu'on se souviendra de vous à cause des caricatures. Pierre Leroux a eu cette destinée."

      Quand les oeuvres d'un écrivain sont très difficiles d'accès, et cela depuis longtemps, ceux qui parlent encore de lui ne se réfèrent même pas à des auteurs qui l'ont lu. Les historiens qui réhabilitent Tocqueville confondent comme lui  Leroux avec Blanqui. A en croire  Tony Judt, disciple de François Furet [18] , Leroux est responsable [19] du  "jacobino-léninisme" caché "au coeur du socialisme à la française" louangé par la Gauche unie, et en 1993 encore, l'aveuglement stalinien des années 1944-1956 semblait à cet historien new-yorkais [20] le résultat de "la culture politique héritée de la Révolution française" [21] . C'est exact, si on ne connaît que l'histoire officielle. Heureusement, à Columbia University [22] , Jacques Barzun, directeur du Département d’Histoire, a  incité les chercheurs à ne pas se laisser intimider par l’idéologie qui dominait en France. En lui rendant grâce pour cet excellent conseil, Mme Jeanne Gilmore raconte    dans sa thèse sur La République clandestine  la réunion où Leroux, "le révolutionnaire pacifique", a mis en garde ses jeunes amis parisiens, en Février 48, contre l’émeute et l’inévitable victoire de leurs ennemis. Traduit en français par le regretté Jean-Baptiste Duroselle, ce passage redevient accessible, comme il l’était pour Jaurès et Péguy, ses amis, grâce à Georges Renard qui l’avait reproduit.

  

 Quelques témoins impartiaux 

      "Peu aujourd'hui peuvent se dire comme lui purs de toute compromission. Il est beau de garder ses croyances en face de tant de défaillances, de reniements et de désespoir, et cela est beau surtout alors que, pour rester fidèle à de chères convictions, on ne craint ni l'exil ni la censure". C’est  de "notre Frère Pierre Leroux" que Baussy parlera ainsi en 1866 [23] , après l’avoir aidé à survivre   avec plusieurs Loges provençales. Ecoutons de même  Alexandre Erdan, Emile Ollivier,  Valère et Jacques  Reynaud

      En 1855, Erdan fait paraître à Paris La France mistique (sic) [24] Séminariste catholique avant 48, il était  grand admirateur  durant la seconde République de "la secte évangélique de M. de Pressensé", réunion de protestants libéraux, qui devint le berceau de "la coterie judéo-protestante" dreyfusarde. En 1904, les pasteurs Raoul Allier et J.E. Roberty,  les universitaires  Gabriel Monod, Paul Stapfer, Ferdinand Buisson se souvenaient de ceux que  le pasteur Charles Wagner appelait "nos pères les évangéliques". Tous abonnés aux "cahiers" et en deuil cette année-là de  Bernard Lazare, qui avait    lu plume en main le  portrait que voici, En

Je me promenais seul, un jour d'été, dans le parc de Saint-James à Londres. Dans une allée longue et étroite, qui est du côté de Westminster, je vis venir de mon côté un homme qu'il me sembla reconnaître. Il était de haute taille, gros, presque trapu, aux épaules platoniciennes, à la nuque grasse et épaisse. Ses longs cheveux grisonnants et sa barbe mal peignée dénotaient l'homme dépourvu des soins de l'extérieur. Il était vêtu presque misérablement. Sa vaste redingote, en forme de sac, portait les traces de la vétusté et presque de l'indigence.

C'était bien lui, c'était Pierre Leroux. Il allait, mélancolique et solitaire, marmottant quelque grande pensée, quelque noble inspiration, peut-être quelque douce plainte, comme en peut faire une des plus bienveillantes natures qu'ait jamais produites l'humanité.

Je n'avais jamais eu de relations avec le grand philosophe ; je ne crus pas devoir l'aborder ; mais, au moment où je passais à côté de lui, au moment où je le saluais intérieurement de l'esprit et du coeur, comme je fais toujours aux personnes sublimes et saintes, il tourna les yeux vers moi, et reconnaissant que j'étais français (cela se reconnaît facilement à Londres), il me fit un signe de main, accompagné d'un sourire plein de bonté, comme pour saluer en moi la chère patrie […]

Je caractériserais volontiers le génie de Pierre Leroux par une comparaison : c'est un autre Leibniz au XIXè siècle, moins les sciences mathématiques, plus les sciences sociales. Il a de Leibniz la prodigieuse lecture, l'universalité philosophique ; il en a également le peu de rigueur au point de vue des conséquences pratiques et des conclusions. Ces deux rares éruditions ont même encore cela de commun, qu'elles ne sont pas toujours d'une grande sûreté. Enfin, il semble que ce qui domine chez l'un et chez l'autre de ces deux hommes illustres, c'est une sorte de tendance théologique, qui en fait comme deux prêtres dans le laïcat […].

 

       Dans la pratique, en politique, en socialisme, en religion, en tout, la tendance de Pierre Leroux a été de marier la Fraternité à la Liberté individuelle, l'idée communautaire et organisatrice à l'idée du droit des personnes. Il a déployé, pour opérer théoriquement cette alliance, des ressources infinies de science, de sensibilité, de style ; malheureusement, les applications, les résultats catégoriques, ne l'ont jamais suffisamment préoccupé, et c'est par là, par ce côté faible, que son terrible adversaire, Proudhon, est entré dans son riche domaine, et, d'une main impitoyable, y a mis tout sens dessus dessous. Mais Proudhon a été, en cela, bien injuste : il a frappé l'un de ses maîtres, l'un de ses inspirateurs ; il a essayé de ridiculiser un grand homme, avec lequel la postérité pourrait bien quelque jour le contraindre à fraterniser, dans le même panthéon, comme elle a fait à Voltaire et à Rousseau.

       Si, dans ses théories, Pierre Leroux a fait leurs parts respectives à la raison et au sentiment, à l'individualisme et au communautarisme, si, par conséquent, sa doctrine est une sorte d'éclectisme entre le misticisme et le rationalisme pur, d'un côté, et la Fraternité et la Liberté de l'autre, il faut ajouter que ce qui domine chez lui, c'est la faculté sentimentale, la faculté aimante, unifiante. Il est véritablement, en ce siècle, la voix de  l'amour humain. C'est lui qui a jeté dans le monde des esprits, ou du moins qui a donné leur sens nouveau et leur popularité pleine d'avenir, à une foule de mots qui sont des révélations : l'Humanité, la Solidarité, l'Idée Sociale, etc., etc. Il a incarné en lui, mieux qu'il n'avait été fait encore, cet humanitarisme qui, depuis la révolution française, était à l'état latent dans le mouvement de la génération nouvelle, et à l'état incomplet encore dans les écoles des novateurs tels que Fourier et Saint-Simon.

       Nul n'a aimé les hommes, pas plus dans l'histoire que dans la réalité actuelle, comme a fait ce philosophe de la bonté. Cela est si vrai que j'ai vainement cherché dans ses livres cet exclusivisme passionné et parfois amer contre telle ou telle ère, contre telle ou telle personnalité historique. Le sentiment de "L'Homme-Humanité", comme il s'exprime, est si profond chez ce noble coeur que sa tendresse ne se dément jamais dans ses études sur le passé, et qu'il a besoin, en quelque sorte, de pardonner quand il ne bénit pas.

       Chose considérable ! Il ne résulte pas chez lui de cette tendance, comme il arrive chez une foule de petits penseurs superficiels de notre époque, un optimisme lâche et inintelligent. Il a les haines intellectuelles bien vigoureuses ; il l'a suffisamment montré dans sa lutte contre l'école démoralisante de M. Cousin ; mais il conserve toujours dans ses appréciations un fond de bienveillance, et il ne lui arrive jamais, comme cela est arrivé à Proudhon, par exemple, à l'égard de Rousseau et de plusieurs personnages de la Révolution, d'insulter à une vertu relative, à une belle oeuvre partielle. Il est tolérant d'une tolérance profondément éclairée et juste, d'une justice merveilleusement impartiale, comme doit l'être, en effet, un génie qui voit les choses jusqu'au bout et jusqu'en haut, comme doit l'être un coeur assez large pour battre à l'unisson du coeur de l'Humanité, telle qu'elle se manifeste dans l'ensemble de ses générations."

     En 1855, du temps de l'Empire autoritaire, il fallait du courage pour publier cet éloge de Leroux. La  poste ouvrait les lettres, et c'est  plutôt dans des journaux intimes que l'on trouverait les sincères témoignages de ceux qui habitaient en France la "noire Sibérie" où Baudelaire pouvait dire que "[s]on esprit s'exile". Empruntons un exemple de constance [25] au Journal d'Emile Ollivier, le 9 mai 1857 :

 

"Je relis ce matin l'admirable article Bonheur de Pierre Leroux, qui sert de préface à l'Humanité. Je respire et je retrouve la foi, l'enthousiasme et la fraîcheur de mes jeunes années. Comme cela fait plus de bien que les Comte, Proudhon ou Cousin. Il faudra que je relise ces pages quand j'aurai besoin de me dilater et de retrouver le véritable point de vue des choses, bien souvent perdu dans la mêlée des affaires."

 

     A ce moment-là, le futur Premier Ministre de l'Empire libéral n'était encore qu'un républicain vaincu. Il avait pour principal interlocuteur son père Démosthène [26] , exilé volontaire comme Leroux, qui l'appelle son plus constant "compagnon de fortune et ami". Mais il restait en relations avec Leroux, comme on l’a récemment appris en lisant une page [27] signée Valère, imprimée en 1875 et vraisemblablement publiée en France. Français, assez fortuné,  Valère raconte  un voyage qu’il fit à Jersey en  1855 [28] .

"Dans mon esprit, j’accomplissais un pélerinage en terre sainte d’exil. Un républicain plus tard ministre de l’Empire m’avait chargé de ses commissions pour le philosophe de la Triade, avec lequel il entretenait de solides relations d’amitié". Ayant "la bourse assez bien garnie", Valère fut frappé par la misère où se trouvait Leroux. Ayant travaillé dans les champs le matin, Leroux s’occupe l’après-midi à  "préparer son livre [sans doute La Grève de Samarez], oeuvre inégale, mais pleine de pages splendides", dans "l’immense hangar qui lui servait de cabinet de travail,  de chambre à coucher et de bien autres choses encore. Jamais je n’oublierai ni la pièce ni l’homme. Tous deux avaient je ne sais quelle poésie bizarre, mélangée de grandeur et de grotesque, faite de désordre et de grâce. Des livres encombraient le sol, ouverts ça et là, avec des journaux pour signets ; une vaste table de bois blanc, supportée par des tréteaux, était couverte de papiers ; pêle-mêle, des  bêches,  des hoyaux,  des bottes de fourrage, des harnais, de gros volumes poudreux." Arrive, rentrant des champs, "toute une tribu, hommes faits,  grandes filles, babys hésitant sur leurs jambes frêles, traînant des sacs, portant des bottes de foin ou suçant des pommes vertes. "Voilà les Leroux", me dit-il simplement, à la façon d’un patriarche antique[...]Sur toute cette pauvreté, sur cette négligence, sur cette crasse (disons le mot), le talent, la bonté, l’honnêteté, faisaient courir un rayon de poésie, semblable à celui que le soleil couchant jetait sur le désordre de cette chambre. Pierre Leroux était un de ces charmeurs qui vous captivent en une  heure de causerie. J’en voulais énormément à l’Empire d’avoir dérangé la vie d’un tel homme, et d’avoir brutalement troublé ce poète, que je jugeais inoffensif, et qui l’était véritablement par lui-même. Aujourd’hui, d’un esprit  plus rassis, j’en veux surtout à la politique d’avoir saisi dans ses griffes ce pauvre rêveur  de Pierre Leroux, et de s’être si bien emparé de lui, que de ce poète éminent,  de ce savant, de ce critique de première force, de ce lettré parfait en un mot, il ne reste qu’un souvenir confus, mêlé de haine et de ridicule.  Quoi de plus intéressant, quoi de plus utile peut-être que le mouvement philosophique auquel fut mêlé Pierre Leroux ? Et quoi de plus dangereux que les tentatives des socialistes pour faire passer ces rêveries, mal mûries, mal contrôlées, dans l’ordre des faits ? Sitôt qu’un homme s’étudie à penser mieux que le courant de son siècle,  les politiciens s’emparent imprudemment de ses idées et de sa personne, jettent les unes et  exposent l’autre dans des luttes prématurées, et  perdent le tout. [...]

   Pierre Leroux, que j’avais revu à Paris quand il revint en France amnistié, avait bien compris, sur la fin de sa vie, et disait  volontiers à qui voulait l’entendre les dangers de notre promptitude d’esprit à laquelle rien ne fait contre-poids. Décidément répétait-il souvent, on n’a le droit  de rêver que dans son lit, la nuit, et quand la journée de travail est faite. Pour son compte, il avait rompu avec les Jacobins rouges sans s’en aller vers les Jacobins blancs. Il estimait que tant qu’un gouvernement moyen, tout de bons sens, n’aurait  pas jeté des racines profondes dans le pays et resserré la tradition nationale, les études comme celles où s’était complu sa vie seraient inutiles et dangereuses. Triste situation pour un pays que celle où un Fontenelle peut dire avec d’autres raisons qu’un égoïsme prudent, que si sa main était pleine  de vérités il se garderait bien de l’ouvrir".

 

      Voici un texte publié par Jacques Reynaud onze années auparavant, en 1864, à Paris, quand l’Empire se fait libéral. Mais il avait été écrit durant l’Empire autoritaire, par un catholique qui montrait beaucoup d'indépendance d'esprit et de courage. Leroux étant rentré en France en 1858, Reynaud peut l’avoir rencontré à ce moment-là, et il mêle peut-être des souvenirs postérieurs au Coup d’Etat à des souvenirs antérieurs à la seconde République. Le portrait qu'il fait de Pierre Leroux et de Louis Jourdan [29] est un éloge, qu'il conclut en disant : "Je viens de juger impartialement deux hommes, dont je n'ai jamais partagé et ne partagerai jamais les convictions ; j'ai tâché de les voir tels qu'ils sont, sans me laisser influencer par des répugnances d'opinion, souvent injustes. Je crois fermement qu'ils désirent le bien ; s'ils se trompent dans la manière de le faire, il ne faut pas moins leur en savoir gré, d'autant plus qu'ils mettent tout en oeuvre pour y réussir" Or, aucune "soeur de charité n'a pansé plus de plaies et répandu plus de consolations" que Jourdan, qui "pousse à l'extrême l'amour de l'humanité, ainsi que presque tous les grands coeurs des mêmes croyances que lui, et qui voue une admiration indestructible à Saint-Simon, son premier maître". Et Leroux a plus d'une fois écrit :"Saint-Simon fut mon maître". Nous allons voir en effet que ce portrait ruine de fond en comble la très mauvaise réputation faite à Leroux par ses ennemis politiques, partisans soit de l'Empire autoritaire soit des barricades et de la dictature parisienne. — Tapeur indélicat dépourvu de conscience morale, voilà ce que Hugo résumait en deux mots : vieil escroc et mouchard. Equivalemment, mais avec un autre critère sur le second point, Ludovic Halévy (secrétaire intime du duc de Morny, l'artisan du coup du 2 décembre) notait dans ses Carnets : "Il y a dans la France entière des enfants de Pierre Leroux. Tous enfants naturels. Il a toujours pris des femmes (il en a quatre ou cinq), il les a quittées quand il a trouvé mieux". Et encore, et surtout : "Il trouve tout à fait naturel que ceux qui ont, donnent à ceux qui n'ont pas".

      Reste le reproche que beaucoup d'universitaires ont fait à Leroux : des attaques trop acerbes. Reynaud répond en donnant sur les questions de doctrine l'indication décisive : "Leroux est l'antagoniste le plus redoutable de Fourier". Parmi ceux qui disaient comme Petrachevski : "Fourier, mon Dieu unique", beaucoup n'ont pas eu après Juin  48 le courage de dire à Leroux, comme Considerant : "Mon bon Pierre, j’ai cessé de vous en vouloir pour vous aimer comme un frère". On dit par conséquent que Leroux a été malveillant envers Fourier, et de même "plutôt mauvaise langue envers Cabet" [30] . Mauvaise langue, Cabet l'était sans nul doute, à la manière des envieux, en ne nommant pas Leroux dans ce Voyage (1840) où il louait comme apôtres de l'égalité Lamartine, Tocqueville, cent autres, et George Sand. Desroches, de même, a oublié Leroux, le plus pur disciple de Saint-Simon, lorsqu'il a édité Le nouveau Christianisme en nommant comme apôtres de cette religion Buchez, Comte, Proudhon, Marx, etc. Reynaud confirme tout à fait ce que dira Prudhommeaux, le seul universitaire, à ma connaissance, qui ait pris au sérieux l'Histoire socialiste publiée sous la direction de Jaurès [31] . Et qui ait bien compris que Leroux, "ce fameux philosophe", tout en décelant "excellemment" les erreurs de Cabet et plus généralement des utopistes, s'était montré "généreux" envers Cabet, en faisant preuve du "génie éminemment conciliateur et bienveillant que tous les critiques ont reconnu en lui [32] . Reynaud étant ignoré, je crois qu'il faut citer in extenso le portrait qu'il avait écrit au temps de l'Empire autoritaire, en disant : "J'écris tranquillement sous la dictée de mes souvenirs et de mes observations".

  "Voici un homme dont on a bien diversement parlé, qui fut un des croquemitaines les plus redoutés par les bonnes gens, et dont le nom seul a fait trembler, pendant plusieurs années, ceux qui ont peur de leur ombre. Ce farouche républicain, ce socialiste terrible, ce tribun fougueux, ainsi que le répétaient à qui mieux mieux les journaux du temps, est incapable de faire du mal à qui que ce soit ; il n'est pas de caractère plus doux, plus conciliant que le sien. Il n'a aucune initiative, et dans un moment de révolution il n'aurait aucune influence sur les masses, il manque de cette hardiesse, de ce diable au corps, nécessaire à un chef de parti. Il a, j'espère, le courage moral : le courage physique, le courage brutal, qui se jette au milieu du danger, la tête baissée et sans calculer, n'est pas dans sa nature.

   D'ailleurs, il n'a jamais rêvé que le bien de l'humanité, pour laquelle son amour est réel et immense.

   Il ne m'est pas donné d'apprécier ses doctrines ; s'il se trompe, il se trompe de bonne foi, il se trompe honorablement et reculerait devant tout moyen sanglant, devant toute répression dangereuse, lors même que le triomphe de ses idées en serait la suite.

  Une de ses grandes tristesses, c'est d'être méconnu, mal jugé ; il a des moments de désespérance, non par rapport à ses convictions, sa foi est entière et inébranlable ; mais par rapport à lui ; il cesse de croire en lui-même lorsqu'il ne se voit pas apprécié par les autres ; ces découragements ne sont pas de longue durée ; il se réveille plus fort, plus disposé à la lutte, il remonte à l'assaut avec une nouvelle ardeur. Fidèle jusqu'au martyre, s'il le fallait, il se crée des illusions magnifiques, il ne doute pas de la régénération du monde, pour lui c'est une question de temps et voilà tout.

   Il discutera la plume à la main, armé d'arguments victorieux selon lui et il en découvrira sans cesse de plus victorieux encore, pourvu qu'on lui réponde, pourvu qu'il trouve à qui parler. Il veut convaincre et ne pas étonner, il veut faire des prosélytes et ne cherche pas des admirateurs.

   Son talent est de ceux qui laissent une longue trace, lumineux ou obscur, suivant le point de vue où l'on se place, suivant que le nuage de l'incrédulité flotte entre lui et ceux qui le lisent, il est toujours lui-même, on ne peut lui refuser de grandes pensées et un style merveilleux. Comme critique, il est à la tête de ses émules. Nul n'a plus de logique et de raisonnement, nul ne sait mieux marquer d'un seul mot ce qu'il examine, sa science est immense, il a tout lu, tout appris. Sa mémoire est aussi prodigieuse ; quand il discute, il indique la source où il a puisé, fût-ce dix ans auparavant, il vous dira : C'est dans tel livre, telle page, tel volume. Il n'est ni bibliophile, ni encore moins bibliomane, il ne se préoccupe pas si l'édition est ancienne, si elle est du bon libraire, du célèbre imprimeur, il ne voit que la science, et la forme n'est pour lui que secondaire. Il connaît les arts et parle de chacun comme si c'était sa spécialité. Il s'assimile les autres, et leur pompe ce qu'ils savent avec une facilité prestigieuse. Il fait sa chose de ce qu'ils lui ont donné, il pose son cachet sur cette conquête ; dès lors elle lui devient propre et l'on ne se douterait pas qu'il l'a dérobée.

   Pierre Leroux travaille toujours de tête, il est paresseux pour écrire, et bien souvent il n'écrit pas. Il prend des notes au crayon. A l'époque où il habitait Boussac, dans le département de la Creuse, il y avait fondé d'abord une sorte de phalanstère, non pas dans les mêmes principes, car il est l'antagoniste le plus redoutable de Fourier, mais je me sers de ce mot parce qu'il rend succinctement le fait. Autour du philosophe se groupaient ses disciples qu'il instruisait et qu'il occupait en même temps. Il dirigeait la Revue sociale, journal qui lui appartenait et avait une imprimerie, où il travaillait en personne. On l'a vu nombre de fois imprimer ses articles sans les avoir écrits, ce qui est assurément un tour de force, son esprit est laborieux, son corps ne l'est pas.

   Il est en même temps bavard et rêveur ; il restera des heures entières à contempler un arbre, ou la lune, ou quelque chose qu'il ne voit pas, qu'il crée, car il est essentiellement poète, il est même tendre et facile aux larmes. Tout à coup sa causerie part comme une fusée, elle est intarissable, elle est brillante, elle est prestigieuse, elle est gaie, elle est même caustique dans l'occasion. Il manie admirablement l'ironie, il a une façon de railler les gens qui les désarme, il est impossible de s'en fâcher, on est réduit à en rire soi-même.

   Cependant il comprend tout, il est bienveillant, il crée des excuses à ceux qui en manquent, il les trouve beaucoup meilleures, beaucoup plus spécieuses qu'ils ne les trouveraient eux-mêmes. Il n'a aucune acrimonie, il met chacun à son aise, il prête de l'esprit en descendant à la portée de tous, en sachant parler juste de ce qui l'intéresse et de ce qui convient à son interlocuteur ; quel que soit le sujet qu'il traite, il n'est jamais ennuyeux, excepté à la tribune, où il n'a pas eu de succès d'orateur, même auprès de son parti. On n'est pas universel.

 Ce philosophe a néanmoins du trait dans l'esprit, il est fin, non seulement en propos, mais encore en actions ; il sait vivre dans l'acception de la science, de la vie et dans celle de la convenance. Artiste en toutes choses, il jouit de tout ce qui est art, aussi bien qu'il jouit de la nature. La séduction qu'il exerce ne peut se comprendre, il faut l'avoir éprouvée soi-même, c'est un charmeur. Je ne crois pas que la plus jolie femme obtienne un pareil empire sur ceux qui l'approchent, rien ne lui résiste, on l'aime dès qu'on le connaît. Les hommes des opinions les plus opposées se l'arrachent, il ne discute avec eux qu'à armes courtoises, et vient à bout de leur persuader qu'ils sont d'accord à différents points de vue. Sa tolérance est entière, il ne garde pas rancune parce qu'on n'a pas les mêmes vues que lui, et ne cause pas seulement philosophie, arts et politique.

   Il est si insinuant, il sait si bien convaincre qu'il adoucit même les Juifs. Lorsqu'il a besoin d'argent, et dans ce temps-ci, cela arrive à tout le monde, il en obtient des prêteurs les plus rebelles. ceux qui exigent des autres des garanties doubles l'obligent sur sa parole, à laquelle rien ne résiste. Cet argent n'est jamais pour lui, car il n'a pas de besoins, il est d'une simplicité outrée et pousse le mépris de l'élégance jusqu'à l'exagération. On aimerait à le voir prendre plus de soin de lui-même ; sans être beau il a un de ces visages qui frappent, il est à la fois commun et original. Son regard est superbe et il est excellent ; son front est plein de promesses, il rayonne ; sa tête est une des plus grosses que l'on connaisse, et sa physionomie aussi sympathique que sa conversation. Pour être philosophe on n'est pas obligé d'imiter Diogène, d'habiter un tonneau et d'en accepter toutes les conséquences.

   Pierre Leroux soutient sa famille entière, il a plusieurs frères et leurs enfants, il s'est marié deux fois et a, de ses deux lits, onze rejetons qu'il adore. Il a soigné sa première femme, morte folle, avec une tendresse et une sollicitude très rare, sans renier aucune des suites de cette folie et sans se plaindre, au contraire. Dans sa femme, il aime toutes les autres et lui garde une fidélité scrupuleuse. D'une humeur parfaitement égale, d'une grande douceur, d'une bonté compatissante, il rend heureux ce qui l'entoure. Personne n'entend mieux que lui l'art de consoler, il compatit aux douleurs qu'il connaît, et cherche à deviner celles qu'il ignore, afin d'y compatir aussi. Nous avons tous les défauts de nos qualités, il est peut-être un peu faible, ce qui rend son commerce le plus agréable du monde aux indifférents. Ses amis préfèreraient plus d'énergie ; à force d'être homme de sentiment, le sentiment devient élastique et se prête trop facilement.

   Il aime bien, il est serviable ; insensible à la misère, il songe au bien-être des autres sans se soucier du sien, il n'a point d'ambition ; ses espérances ne sont que dans l'avenir des âges, il sait qu'il ne récoltera pas ce qu'il sème, il n'en prodigue pas moins cette semence, divine croit-il, enfouie longtemps peut-être mais devant produire des arbres géants, dont les branches abriteront l'univers entier. Tel est son rêve.

   En affaires, il est oublieux, les intérêts matériels lui sont trop inférieurs, ce qu'il dépense pour le bien-être du genre humain ou pour le triomphe de l'idée est jeté dans le gouffre de l'immensité et devient pour lui un instrument brisé, auquel il ne pense plus.

   Comme tous les penseurs, il déteste le monde et n'y va jamais. On ne le voit à aucune réunion, encore moins au café ou dans un club, excepté lorsqu'il s'agissait de politique militante. Sa sobriété est celle d'un spartiate, je ne crois pas qu'il sache ce qu'il mange ou ce qu'il boit. Il fait de très longues courses à pied dans la campagne, car il habite les champs et ne vient à la ville que par exception. Il a maintenant planté sa tente à Jersey, sans que rien l'y oblige, il y vit dans la même retraite qu'auparavant.

   Ainsi qu'il a peu de besoin, il a peu d'arrangement, chez lui la pensée envahit tout. Dès son plus jeune âge il se distingua dans les études sérieuses, il était à dix-neuf ans secrétaire du ministre de la guerre. Son écriture ressemble à son visage, elle est bizarre, elle est grosse et bien formée, elle est belle, elle est lisible, et pourtant elle étonne.

   Au total, Pierre Leroux est une individualité très marquée, un de ces êtres destinés à jouer un rôle, et que Dieu a créés avec un dessein particulier sans doute. Il a reçu les dons nécessaires à la mission providentielle, à côté de ces dons se trouvent les inégalités dont ils sont la source. L'avenir dira si ce rôle tracé a été rempli, et la postérité seule peut juger de tels apôtres, lorsque leur doctrine a porté ses fruits, ou lorsqu'elle est retombée dans les utopies."

     Cette bienveillance avait été appréciés par de nombreux témoins, avant l'exil. En 1852, à Londres, Leroux était encore un efficace conciliateur. A Jersey, son caractère a-t-il changé ? Pierre Joigneaux et George Sand ont eu cette impression. Représentant de la Côte d’Or,   Joigneaux avait été  à la Constituante et à la Législative collègue et ami de Leroux. Il  le trouvait "aussi simple avec les humbles que fort de ressources imprévues  avec les habiles". Mais, après l'avoir rencontré à Paris au cours des années soixante, il nota à regret que "l'exil et la misère eurent sur lui une mauvaise influence. Son caractère, réputé plein de douceur, s'aigrit fortement. Il eut des heures de violence, dans les réunions de proscrits. Il se fit très aggressif et se fit des ennemis aussi acharnés à le poursuivre qu’il avait été prompt à les attaquer. Nous connaissons trop les tristes effets de l’exil, de la nostalgie, du chagrin, des fortes misères sur les proscrits, pour nous y arrêter...  L’histoire oubliera tout cela pour ne se souvenir que des services rendus [33] ". Cette conclusion bien intentionnée ne va pas au fond des choses. Remué par des émotions, attentif à des anecdotes, Joigneaux se sent proche de  Proudhon et ne mesure pas la gravité du conflit d'idées qui oppose Leroux à Proudhon. De même, en l'absence de Leroux, George Sand a apprécié Hugo et Renan. En 1859, quan dil lui rend visite à Nohant, elle subit l’ascendant de son fils Maurice , qui juge que "Leroux est devenu méchant" parce qu'il n'entend rien au socialisme. Pourtant, en écoutant Leroux, elle rit aux larmes de "ses malices fort spirituelles [..] ;  ïl a toujours la même conviction et  le même absolutisme de personnalité, mais il est tout de même bien remarquable". Elle ajoute :  il a "la dent plus incisive", [...] il  dit grand mal de Hugo et griffe plus que jamais". Selon elle, il n’admire pas assez les Contemplations. Et pour cause : Leroux était seul à même de deviner les secrets de fabrication du "système" que Hugo  prétendait sien, pleinement et entièrement sien, mûri en silence durant de longues années avant l’exil et ensuite confirmé par les révélations des Tables. Hugo inscrivait au bas des principaux poèmes une date fausse, il antidatait d’une dizaine d’années nombre de pièces écrites en exil, il s’attribuait ce qu’il venait de   découvrir en écoutant Leroux, ou en lisant   Terre et ciel que Jean Reynaud avait publié en 1854. Identifiant d’un coup d’oeil   ces différents larcins, Leroux se bornera à dire dans La grève :"Vous autres poètes, vous ne mettez jamais  de notes et vous voulez que toute récompense soit pour vous". D'autre part, Leroux devinait la duplicité de Hugo : en  1854 , Hugo avait un remords qu’il avouait aux Tables : n’aurait-il  pas dû venir en aide à Pierre Leroux, "ce noble et vaillant travailleur de la pensée qui n’a pas de quoi nourrir ces enfants" ? Confession sans pénitence : dix mois plus tôt,  Hugo  avait privé ce misérable du gagne-pain  espéré. Pour nourrir les "babys" qu’ a vus Valère, dont deux allaient mourir de misère (en février 1856) Leroux ne pouvait compter que sur sa plume. Il avait donc absolument besoin  d’un éditeur républicain, c’est-à-dire de Hetzel, qui n’était pas socialiste. Il lui  écrivait pour lui proposer "un grand ouvrage", en nommant George Sand et Hugo au premier rang de "ceux qui ont approuvé ses écrits". Hetzel leur demande leur avis. Hugo répond, le 24 avril 1853 : "Je comprends qu’on ne  s’engage pas dans une opération avec Pierre Leroux, esprit trouble, s’il en fut". Et beaucoup plus méchamment : "George Sand est un coeur profond, une belle âme. [...]Elle n’a  d’autre tort que d’avoir couvé sous son aile un mauvais être, Pierre Leroux" [34] . Dès 1853, Hugo ne cachait pas à son entourage ce qu'il appelait ses "mauvais soupçons" : Leroux était peut être un  "faux proscrit", "un mouchard", qui cherchait à excuser le crime du 2 Décembre. A ce Pair de France devenu républicain en 1849 Leroux  demandait :"As-tu parlé des déportés de Juin ?". A Jersey, Hugo avait des flatteurs, qui le voyaient déjà à l'Elysée, exilant à Jersey Napoléon le Petit. Il ne se méfiait pas assez des agents doubles. En revenant du cimetière, il faisait arrêter sa calèche et monter Leroux, qu'il appelait "mon éloquent ami". Or il y avait à Jersey au moins un mouchard très habile, qui avait écouté le discours de Hugo sur une tombe, remarqué sa présence à telle séance du Cours de Phrénologie, et envoyé à Paris un exemplaire de ce Cours. Mirecourt le cite dans son Pierre Leroux, que les historiens [35] n'ont pas lu, puisqu'ils soutiennentque ce Cours n'a pas été imprimé. Lorsque Leroux [36] "lu[t], tout vivant sa biographie" (tirée à quinze mille exemplaires, sans doute par la propagande gouvernementale), il parla, d'"un serpent, à l'ombre d'un autel, au frais". A en croire Mirecourt, Leroux est en 1853 "essentiellement chrétien". Certes, "il n'a pas encore accepté l'invitation que lui a faite l'Empereur". Mais dorénavant "pour lui comme pour ses disciples, il ne reste qu'un pas à faire [pour que] cet épouvantable fantôme du socialisme se fonde dans l'Evangile".

      — "Eh bien, nous ne le ferons pas, ce pas". Leroux fit cette réponse, en "refus[ant] de [s]e faire faire sénateur", dès qu'il lui fut possible, en 1859, de publier quelques pages en France, Quelques pages de vérité [37] . C'était trop tard, la calomnie avait abouti : les socialistes avaient suivi Proudhon dans l'antithéisme, ou Blanqui dans ce que George Sand appelait "l'athéocratie". Leroux allait partir en Provence d'abord, puis en Suisse, comme "réfugié politique". Et avant 1995 [38] on ne savait presque rien sur ce long séjour. En affirmant à France culture que "Leroux était très catholique", nos adversaires ont surpassé  Mirecourt en perfidie.

      "Nous  connaissons trop, disait Joigneaux, les tristes effets de l’exil, de la nostalgie, du chagrin, des fortes misères sur les proscrits, pour nous y arrêter." A tout cela, qui est vrai, il faut absolument ajouter d'autres profondes causes de conflit. Malgré l'hostilité de l'Eglise  le "socialisme religieux" cher à Jeanne  Deroin  avait grandi durant la seconde République. En saluant le Coup d'Etat par un Te Deum, le clergé fit le jeu des "matérialistes dialecticiens". Ceux qu'on appelait ainsi en 1850 [39] n'avaient pas entendu parler  de Marx  (diamat). C'est Proudhon qui avait vulgarisé pour eux l'enthousiasme athée, la Loi des Trois Etats, "le progrès, dans sa marche dialectique, parvenant à la Science, c'est à dire à l'Economisme". Dès lors, puisqu'il "comba[t] à outrance le matérialisme et l'athéisme", Leroux n'est qu'"un bonaparte", et puisqu'à la table de Hugo il "refuse de lever son verre au toast A la délivrance des proscrits par l'insurrection !", il n'est peut-être qu'un "mouchard".

      Leroux savait  qu'au 2 Décembre, à la Préfecture de police, on avait "voulu se débarrasser de lui et de toute sa séquelle", et qu'il avait été menacé de déportation s'il rentrait en France". Dès le début de son exil, il avait subi, à Londres, la lourde déception qu'Elisée Reclus [40] résumait en disant : "C'est l'année où Stuart Mill fermait sa porte à Pierre Leroux". Leroux et ses amis voulaient publier  L'Europe libre, Die freie Europa, The free Europe, afin de "donner en trois langues un organe à toutes les idées vraies, un écho à toutes les plaintes légitimes, un refuge à l'intelligence qu'opprime la force". Si Hugo avait financé ce journal comme Engels finançait Marx, "l'Union socialiste" aurait pu l'emporter sur les nationalismes de Mazzini, de Herzen et d'Engels.

      Ni Valère en 1875 ni Joigneaux en 1891, ni même Jean Gaumont, plus près de nou ne pouvaient apercevoir l'internationalisme de Leroux et de son école. Ils ne disaient pas que le Conseil d'Etat de Genève lui avait offert une chaire de philosophie, qu'en Suisse ce causeur puvait s'entretenir avec une ample émigration, qu'il était membre du Conseil de l'association Internationale des Travailleurs, fort bien introduit parmi les protestants "évangéliques" de Suisse et de France, et dans plusieurs obédiences maçonniques.

      Leroux est mort à Paris le 12 avril 1871, durant la Commune. Le journal des blanquistes a aussitôt écrit : "P.Leroux a flotté toute sa vie, à moitié endormi dans la brume et la confusion de ses idées. Il contribua, plus que tout autre, à détourner la révolution de 1848 de la tradition révolutionnaire française". [41] Hugo était    proche de cette majorité en notant  : "Pierre Leroux est mort. C’est ce qu’il avait de mieux à faire".  

[1] Lycéen boursier dans cette ville, Leroux était né à Paris.

[2] Leroux était seul, semble-t-il, à rappeler cela

[3] nouvelle. Erreur minime, à côté de celles du Grand Dictionnaire de Larousse et de la Grande Encyclopédie de Berthelot qui datent la mise en train de l'Encyclopédie nouvelle, — le premier de 1838 et la seconde de 1841.

[4] Lamennais écrit cela à Vitrolles, Correspondance de Lamennais, éditée par L. Le Guillou.

[5] Indiqué par Louis Le Guillou en 1995 au t. 2 de sa savante édition de la Correspondance de Michelet.

[6] Norbert Waszek, Eduard Gans (1797-183) De Hegel au républicanisme, in "Chroniques allemandes", Grenoble, 1993, p. 163.

[7] Paul Bénichou, Le sacre de l'écrivain (1973) et Le temps des prophètes (1977).

[8] Dictionnaire biographique du Mouvement ouvrier de Maitron.

[9] Traduites en français pour la première fois en 1994 par N. Waszek, professeur à l'Université de Paris VIII, sous le titre de Chroniques françaises.

[10] Sur lequel je renvoie au B.A.L. n° 12, p. 247 sq et 257 sq.

[11] Plusieurs d’entre eux allaient l’écrire à Leroux en 1842 dans des lettres qu'il résume sans nommer les signataires.

[12] Conservée dans le 17e volume de la Correspondance de Cousin, à la Sorbonne et aimablement communiquée en 1996 aux Amis de P. Leroux par Madame Sophie-Anne Leterrier.

[13] Qui fit connaissance avec Leroux, Marx et Engels en 1844.

[14] avec l'espoir de le faire paraître dans la "Gazette d'Augsbourg", ainsi qu'il le dira dans Lutèce.

[15] Qui venait d'écrire en mars et en mai  ses Lettres à Ruge . Mon étude sur Pierre Leroux, Proudhon, Marx et Lamartine a paru en 1993 dans Républicanismes, "Chroniques allemandes" n°2, Grenoble 1993.

[16] C’est à ce moment-là que   que Marx [16] , dans une lettre à)  L. Feuerbach, oppose   "le génial Leroux" et "le faible, l'éclectique Cousin".

[17] Qui le 23 décembre, à l'Elysée, sera au nombre des convives quand le Prince-Président donna son premier dîner .

[18] Dont j'ai fait la critique dans le n° 5 des Amis de P. Leroux (mars 1988).

[19] Le marxisme et la gauche française, 1830-1981 (1986). Préfaçant ce livre, en 1986, Furet  disait à juste titre que "pour la petite bourgeoisie, recrutée dans l'enseignement, le marxisme était plus qu'une doctrine, une tradition."  "Tradition"   officielle en effet,  le Président du Praesidium du Soviet Suprême de l'Union des Républiques dites "socialistes" confirmant en Sorbonne, en 1989, au moment du Bicentenaire de la Révolution Française, ce qui avait été affirmé quatorze années auparavant par M. François Mitterrand présidant la République   en qualité de Premier Secrétaire du Parti socialiste :  "l'apport théorique principal qui inspire le socialisme est et demeure le marxisme".

[20] Détrompé depuis par nos Bulletins et signataire de l'appel pour la célébration du Bicenteniare de Leroux

[21] Un passé imparfaitLerouxUn passé imparfait

[22] Dont le Département de Français avait déjà fait connaître le Journal d’Adèle Hugo, qui prouve que contre Leroux Victor Hugo a égalé Engels. Déjà les  Universités de Delaware et de Yale et   la NewYork Public Library avaient aidé David-Owen Evans à réussir le sauvetage de Pierre Leroux.

[23] "Disciple de Pierre Leroux" (ainsi qu'il se désigne lui-même), Baussy s'adresse ainsi au Grand Orient, en 1866, en demandant  un soutien pour "notre Frère Pierre Leroux, l'Apôtre Humanitaire ...] Non,la Franc-Maçonnerie n'a jamais fait défaut à de nobles et courageuses victimes. Elle ne leur a jamais répondu : Vae victis !"

[24] auquel  paraît riposter en 1856 le Pierre Leroux  d' Eugène de Mirecourt Mirecourt travaillait pour la propagande bonapartiste. Après avoir semblé proche de Leroux, il l’accusait de reniement

[25] Avant le Coup d'Etat, il notait le 7 juin 1851 : "Une chose me paraît faire bien grande la gloire de Pierre Leroux ; jusqu'à lui le socialisme ou le sentiment religieux de l'avenir avait été séparé du sentiment républicain ; Saint-Simon et Fourier attaquaient les républicains autant que les rétrogrades ; P. Leroux, le premier, a réuni ces deux sentiments et dit que socialisme et république étaient synonymes. Il a tué par là le jacobinisme. On ne voit pas communément cela. L'avenir le dira."

[26] que Bergson appellera "l'impétueux, le généreux, le génial révolutionnaire".

[27] Je remercie M. Jean-Claude Richard, directeur de recherches au CNRS, qui me communique ce texte.

[28] L’année où Victor Hugo quitte Jersey et part pour Guernesey, persuadé qu’il  ressuscitera, non pas seulement en une fois, comme Jésus-Christ : dans sa tombe à lui, il y a "de nombreux réveils, des rendez-vous donnés à la lumière en 1960, 1980, 2000". Leroux, au contraire, n’est qu’un de ces révolutionnaires qui "passeront comme un vent sur la plaine, en faisant moins de bien au genre humain qu’un seul mot écrit par un grand poète".

[29] Dans ces vingt-sept Portraits, ces deux dissidents diffèrent beaucoup des célébrités que l'auteur paraît avoir assez bien connues, hommes politiques, de différents bords (Thiers, Persigny), artistes (Rossini), écrivains (Béranger, Musset)

[30] Henri Desroches écrit cela dans son  édition du Voyage en Icarie (Anthropos 1970) 

[31] Dès 1907, il en citait les tomes VIII (1906) et IX (1907), dans une impeccable thèse (Aulard était au jury) sur Etienne Cabet et les origines du communisme icarien..

[32] Etienne Cabet et les origines du communisme icarien (1907).

[33] Souvenirs politiques, tome premier, Paris, 1891 cité par Jean Gaumont Quelques pages sur Pierre Leroux, publiées dans "Le Coopérateur du Centre " sd, et reproduites dans BAL n 10

[34] George Sand   avait prié Hetzel de publier cette  lettre, en retranchant toutefois ce  qui visait Leroux, -- "un mauvais être". Elle ne soupçonnait pas la duplicité de Hugo, qui la couvrait d’éloges   tout en disant à Pierre Leroux : "Madame Sand ne sait pas écrire", et  qui devant les proscrits saluait Leroux, "mon éloquent ami", tout en dictant à   sa fille : "Je crois à l’individualité, loin de croire come Pierre Leroux que l’humanité est un individu [...] Nous allons vers le progrès,  vers la lumière, vers l’individualité, vers l’impérissable gloire, non seulement de l’art mais de l’artiste."

[35] Tous, sauf Boris Souvarine et  D.-A. Griffiths.

[36] Il n'avait rien objecté à la Réfutation  de Sudre, qui était une franche attaque de front, et que l'on réééditait pour la cinquième fois en cette année 1856.

[37] Rarissime brochure minuscule tirée sans doute à bien peu d'exemplaires, et particulièrement exposée à "l'acharnement que les ennemis de Leroux, les rétrogrades et les réactionnaires de toutes les écoles et de tous les Partis ont mis à faire disparaître ses Oeuvres" (Revue socialiste, avril 1896).

[38] J. Viard, Le Jean-Jacques du XIXe siècle, BAL n° 12, p. 353-361.

[39] Pauline Roland, dans une lettre à Ange Guépin.

[40] Témoin du fait et à nouveau proscrit après la Commune.

[41] Article nécrologique paru dans "la Commune" du 17 avril 1871

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