Alfred FREZIERES, de la Gironde au Kansas, de la typographie à l'agriculture : brève histoire d'une odyssée.

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Il est un personnage du "groupe philosophique" de Pierre Leroux dont on parle toujours incidemment, parmi des listes de noms, mais jamais sans plus, c'est d'Alfred FREZIERES.

 

Régulièrement, il est nommé ici et là, y compris dans la littérature de George Sand qui avait soutenu l'entreprise typographique de Pierre LEROUX à Boussac (Creuse). Mais sans plus de détails, si bien qu'il est difficile de se faire une idée du personnage dans sa vie et ses actions, à défauts de ses oeuvres.

 

La littérature le nomme par Alfred FREZIERES. Or sa véritable et complète identité est Guillaume Alfred FREZIERES. Il est né le 6 mai 1829 dans la deuxième section de Bordeaux, d'un père négociant né en 1785 à Montauban, dans le Tarn-et-Garonne, à environ cinquante kilomètres au Nord de Toulouse, d'une vieille famille montalbanaise d'artisans, et d'une mère née plus au Nord à Marmande, qui s'appelait alors Magdalena, en 1798, dans le Lot-et-Garonne, d'une famille quercinoise, également d'artisans et de commerçants. Les parents d'Alfred se marièrent du reste dans cette ville en 1827 avant de s'établir à Bordeaux la même année. Son père s'appelait Naamas FREZIERES et sa mère Aglaé Marie POUMICON.

 

Avant de se marier avec Aglaé Marie POUMICON, Naamas FREZIERES fréquentait déjà sur Bordeaux une certaine Marie CROIX, native de cette ville en 1793, avec laquelle il eut une fille, également née à Bordeaux, le 23 mai 1820, Marie FREZIERES, dite en famille Cécilia, donc la demi-soeur aînée d'Alfred, laquelle officia comme institutrice à Marmande (Lot-et-Garonne) et se maria deux fois, en 1845 et 1852, suite au décès prématuré de son premier mari en 1850. Marie FREZIERES devait décéder à Tonneins, près de Marmande, le 26 janvier 1885.

 

Guillaume Alfred FREZIERES ayant reçu pour premier prénom celui de Guillaume alors très galvaudé dans la famille FREZIERES, il fut plus commode de l'appeler par son deuxième prénom d'Alfred, moins courant, plus discriminant et donc plus identifiant que Guillaume.

 

Les origines commerçantes des parents laissaient présager à Alfred une enfance "normale". Et la place de Bordeaux, ouverte sur le commerce maritime et mondial, était toute indiquée pour la bonne prospérité de la famille. Mais la nature en décida autrement et Aglaé, sa mère, mourut en couche au début de 1831. Alfred n'avait alors qu'un an et demi. Son père le confia alors dans un premier temps à son ancienne compagne, Marie CROIX, puis à son jeune frère Claude Alexis, également demeurant à Bordeaux, qui devait se marier en 1847 à Catherine FAURE. Naamas ne chercha pas dans la période immédiate à se remarier et mena une vie de commerçant faite de voyages et de migrations à travers la France et les Antilles.

 

L'éducation d'Alfred FREZIERES fut donc élémentaire. Comme beaucoup d'enfants ouvriers de cette époque, il s'installa à Paris avec son père vers 1835. Son père fut, semble-t-il, très impressionné par les mouvements politiques et sociaux de 1838 et par les premières idées sociales qui se développaient et soutendaient ces mouvements. Il fréquenta les clubs révolutionnaires de Paris (sociétés secrètes) et fit, à cette occasion, la connaissance de Pierre Henri LEROUX, philosophe et typographe, à qui il "remit" son fils, qui savait lire et écrire, comme compagnon de métier. Pierre LEROUX allait, avec ses idées, lui qui avait inventé une nouvelle machine typographique, lui transmettre les premiers éléments du métier. Alfred n'avait alors que seize ans... et sa vie se confondit, en tout cas jusqu'en 1861, avec celle de la famille et de l'imprimerie LEROUX.

 

Cette "remise" n'est pas étonnante dans la mesure où Naamas avait un frère, Antoine (1799-1873), célibataire endurci, qui exerçait une activité d'imprimeur-typographe à Montauban. Le jeune Alfred devait déjà avoir quelques notions de son future métier.

 

Naamas FREZIERES devait revenir à Bordeaux où il reprit contact avec Marie CROIX avec laquelle il s'installa vers 1845 et habita avec elle à Tonneins, près de Marmande, dans le Lot-et-Garonne. Naamas FREZIERES mourut à Tonneins en 1864, sans profession, sa compagne un an plus tard.

 

Pierre LEROUX fut, après les évènements de 1838, "contraint" de s'expatrier à Boussac, dans la Creuse, une des régions les plus pauvres de France où, avec l'aide de George Sand, son amie, et la complicité de son frère Jules Charles, il développera dès 1843 une imprimerie et une activité agricole fondée sur le recyclage des déchets naturels. Avec sa famille, le compagnon Alfred le suivit dans cette bourgade où, progressivement, il va prendre des responsabilités dans la direction de l'imprimerie. De plus, Pierre LEROUX le jugea idéologiquement assez solide pour l'intégrer au groupe des "idéologues" du phalanstère de Boussac.

 

Après les évènements de 1848 (réplique de la révolution de juillet) où Pierre LEROUX fut élu maire de Boussac, et leur échec, Alfred en subit de plein fouet les conséquences. La répression s'intensifiant, la communauté va progressivement se disloquer. Le 2 décembre 1851, c'est le coup d'Etat du Prince Président Louis Napoléon BONAPARTE. La répression est terrible et bon nombre de compagnons de Pierre LEROUX, dont son frère Jules Charles, vont être arrêtés, déportés en Algérie ou éxilés. Pierre LEROUX et une bonne partie de sa famille, sentant les sanctions arriver, doivent s'exiler en Belgique, sauf son premier fils issu d'une première union avec Elise LEGROS, Jules Henri Arnaud, qui, comme ingénieur agricole, se mariera en 1851 à Bouesse, dans le département voisin de l'Indre, avec Marguerite NICOLAS et s'établira comme agriculteur à Saint-Denis-de-Jouhet, Indre, d'où une descendance LEROUX dans ce département.

 

La famille LEROUX s'éxile donc définitivement à la fin de novembre 1852, notamment après la fin prématurée des mandats électifs de Pierre LEROUX. La consultation des fichiers nominatifs des compagnies maritimes nous permettent d'établir la trace de cet éxil. Les LEROUX et leur proches, dont Alfred, prirent d'Anvers (Antwerpen) le Ravensbourne le 28 novembre 1852 pour Londres où ils arrivèrent le lendemain. Mais ils n'y restèrent pas et prirent une ligne intérieure pour les Îles Anglo-Normandes (Chanel Islands). Ils débarquèrent à Jersey le 3 décembre 1852 et se fixèrent durablement vers Saint Clément. Alfred avait alors 23 ans et s'intéressait déjà de près à Ernestine LEROUX (1836 - 1910), la toute dernière des filles du premier couple LEROUX-LEGROS, de sept ans plus jeune que lui (elle naquit à Paris le 4 mai 1836).

 

Comme constaté par les historiens, c'est à ce moment là que Pierre LEROUX rencontrera Victor HUGO (qui refusa de rentrer en France impériale après les grâces de 1858-59), éxilé comme bien d'autres dans les Îles Anglo-Normandes, avec qui il eut des échanges approfondis avant de se brouiller avec lui (Victor HUGO, ancien Pair de France devenu républicain, n'allait pas jusqu'au socialisme de LEROUX).

 

Les LEROUX développèrent à Saint-Clément une activité agricole. Alfred fit, conformément à la notion de "circulus" chère à Pierre LEROUX, des expériences sur les déjections liquides et solides des humains et des animaux dans leur recyclage en agriculture. Cette évolution, de la typographie à l'agriculture, dans le cadre du concept de "circulus", allait être déterminante pour les années à venir d'Alfred.

 

Bien que nous n'ayons pas eu de documents à ce sujet, il est vraisemblable qu'Alfred FREZIERES se mariât à Saint Clément avec Ernestine LEROUX en 1856. Deux premiers enfants naquirent à Jersey, Cécilia et Ernest, en 1856 et 1858. Suivirent les naissances de Raphaël et d'Adèle Aglaé en 1860 et 1861 respectivement. Remarquons que le prénom "non officiel" de sa demi-soeur aînée, Cécilia, est revenu avec l'aînée, et que celui de sa défunte mère Aglaé POUMICON, qu'il n'a finalement jamais connue, est revenu avec la naissance d'Adèle Aglaé, la quatrième.

 

Quatre enfants naquirent donc sur territoire britannique avant la longue migration d'Alfred et de son épouse Ernestine vers le Nouveau-Monde. En effet, le couple FREZIERES-LEROUX devait quitter le Vieux-Monde en décembre 1861, peu après la naissance d'Adèle, pour... la Nouvelle-France alors dominée par le Commonwealth et appelée depuis Canada. Pierre LEROUX avait pu, quant à lui, à la faveur des grâces, retourner en France où il vécut avec sa seconde compagne Joséphine VOLCK, d'origine bas-rhinoise, dans une extrême précarité de Saint-Raphaël à Paris en passant par Lausanne et Nantes. Pierre Henri LEROUX devait mourrir quelques années plus tard à Paris, en 1871, après les évènements de la Commune de Paris où il participa, très certainement de faim.

 

Le couple s'établit près de Québec mais ne resta pas plus de huit mois. Le climat trop froid, la forêt omniprésente et la présence des anglais méprisants à l'égard des francophones, ne durent pas convenir aux goûts et compétences d'Alfred pour développer une activité agricole porteuse. Le couple répondit à une offre américaine et émigra alors dans l'Ohio, aux Etats-Unis. Là, les conditions furent plus propices à un développement agricole porteur mais Alfred ne réussit pas à imposer ses idées sur la pratique agricole du "circulus" et la constitution d'une communauté phalanstérienne du type de celle de Boussac.

 

Au bout de deux années passées dans l'Ohio, il quitte cet Etat le 6 août 1866 pour le Kansas voisin, à Topeka, conté de Shawnee, Etat du Kansas, Etats-Unis. Alfred avait alors 37 ans. Les divers recensements locaux et fédéraux américains donnent une idée assez exacte de ses divers domiciles et des nouvelles naissances dans cet Etat dont il n'en sortira plus.

 

On le voit dès 1869 à Red Vermillon, à Seneca, dans le conté de Nemaha, mais c'est à Neuchatel, près de son oncle par alliance, Jules Charles LEROUX lui aussi exilé, qu'il va construire, de ses propres mains, alors qu'il avait atteint les 40 ans, sa maison d'habitation à la mesure de sa nombreuse famille, d'autant plus que quatre naissances ont suivi celles de Jersey : Denise, en 1866, Kate, en 1868, Stella, en 1871 et, bien après, Marie, en 1882. Cette maison existe toujours et a longtemps été occupée par les descendants dont certains ne savaient même plus que leur origine était... française !

 

Guillaume Alfred FREZIERES (Alfred G. FREZIERES pour l'état civil américain), l'éxilé, l'agriculteur après avoir été typographe, mourut le 27 décembre 1897 à Neuchatel et fut enterré au cimetière du comté de Nemaha à Neuchatel, le 30 décembre. Il avait 68 ans. Les documents de succession et d'héritage (Probate Court Case Files, Freziere-Gard, 1857-1947) furent homologués le 5 janvier 1898. Son épouse, Ernestine LEROUX, déménagera pour sa part seule à Leavenworth en 1898, près de sa fille Stella mariée avec Frank WISE, et décédera au petit village de Centralia, le 2 février 1910, d'où elle rejoindra deux jours plus tard la tombe de son mari Alfred à Neuchatel. Elle avait 73 ans. Le couple laisse une fratrie de huit enfants dont une majorité se maria et se dispersa à travers les Etats-Unis centraux et la Californie, avec des progénitures toutes aussi nombreuses...

 

Des colons, qui plus est à connotation socialiste, comme le couple FREZIERES-LEROUX, tels que décrits par F. F. Crevecoeur en 1930 ("Old Settlers' Tales") n'étaient à cette époque pas une exception. Beaucoup d'Européens, pas forcément lettrés, n'en pouvant plus de vivre dans la misère et de soulèvements en révolutions, guerres et autres répressions, prirent la direction des Etats-Unis pour y chercher richesse et or. Jules Charles LEROUX, un des frères de Pierre Henri ayant participé au phalanstère de Boussac, s'était, après sa condamnation en 1852, également établi à Neuchatel en 1867 où il avait créé une communauté agricole égalitaire baptisée "New Humanity" (dans le cadre du Homestead Act) avant de se consacrer à l'imprimerie et à l'édition de revues et de journaux destinés à la communauté francophone des Etats-Unis et... à son éducation politique.

 

Fait à Albi, le 28 novembre 2016

Révisé à Albi,le 22 mai 2017

 

Daniel CAHEN